CHAPITRE II
Ce qui frappe d'abord dans l'histoire du progrès des sciences d'observation au dix-septième siècle, c'est un caprice du hasard. Il s'agit du passage de la vision naturelle à la vision télescopique, lequel est pour Alex, de Humboldt, ainsi qu'on l'a exphqué plus haut, le commencement de l'ère scientifique moderne. Or, l'on a reconnu de nos jours qu'il n'y a nulle difficulté d'admettre ce que les anciens nous ont dit du miroir installé sur la tour du phare d'Alexandrie, avec lequel « sans lentilles de verre, sans oculaire, sans tuyau, on apercevait les objets en mer jusqu'à l'horizon (1) ». Sur quoi le spirituel essayiste à qui nous empruntons cette citation, ajoute avec raison : « Maintenant qu'on se figure ce qui fût résulté pour les progrès de l'esprit humain et de la science de l'inspection des astres par ce miroir, si, au heu de chercher à l'horizon le sommet des mâts d'un navire, on y eût observé la lune et les ombres de son croissant, Vénus en phase, Jupiter avec ses satellites, Saturne avec son anneau, le soleil et ses taches, enfin tout ce que Galilée et ses contemporains virent
(1) Babinet, Études et lectures sur les sciences d'observation, i. VI, pages 423 et suiv.
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au commencement du dix-septième siècle ! Peut-être que l'esprit humain, rappelé à la réalité par la contemplation des objets du ciel, ne se fût pas perdu dans la dialectique qui s'empara exclusivement des écoles grecques, et qui lit perdre plus tard les écrits d'Aixhimède, entre les praticiens qui n'entendaient pas les mathématiques, et les théoriciens qui méprisaient les applications usuelles de la science. » Sans remonter jusqu'aux Grecs et jusqu'au miroir alexandrin, on peut remarquer que dès le moyen âge les Occidentaux connaissaient les propriétés des verres convexes et concaves; que l'usage des besicles était vulgaire; que l'on savait assez d'optique mathématique pour être conduit par la théorie à combiner les verres et à les ajuster, de façon qu'il en résultât l'instrument connu sous le nom de lunette astronomique; A défaut des suggestions de la théorie, un amusement d'enfants pouvait amener deux siècles plus tôt la môme invention, comme la légende veut qu'il l'ait amenée deux siècles plus tard. Alors la connaissance du monde planétaire, qui n'est pas la môme chose que la connaissance des planètes, eût précédé et non suivi la découverte d'un nouveau monde terrestre ; alors la résurrection de l'hypothèse du mouvement de la terre, au lieu d'exiger la puissance d'un génie patient et hardi, s'offrait d'elle-même ou pour mieux dire s'imposait à quiconque était libre des préjugés de la science comme des préjugés de la multitude. Et voyez quelle fête pour ces beaux esprits de la Renaissance itahenne, que la découverte de toutes ces particularités curieuses dont on nous faisait tout à l'heure l'énumération! De telles découvertes pouvaient parer le quinzième siècle comme le dix-septième, et elles auraient certainement reçu un meilleur accueil à la cour de Léon X, avant la révolte de Luther, qu'à celle d'Urbain VllI, en pleine réaction tridentine. La philosophie régnante et bien d'autres chose par suite, pouvaient en
être modifiées dans leur marche. Quant à la portée scientifique, c'est tout différent, et il est permis de croire que la science a gagné à ce qu'une découverte que le hasard pouvait avancer, n'eût lieu qu'au moment précis où l'esprit humain se trouvait outillé pour en tirer presque immédiatement toutes les conséquences scientifiques, avant que l'enthousiasme causé par de grandes nouveautés, et dont la science elle-même a besoin de s'aider dans son rude labeur, n'eût eu le temps de se refroidir. Quand on parle de trop bonne heure à un enfant des grands résultats de la science, on le charme pour un instant, mais au risque de le trouver froid lorsqu'on voudra, quelques années plus tard, l'initier par des méthodes plus sévères à une doctrine plus substantielle et plus profitable. On aura effleuré et en quelque sorte sorte défloré d'avance ce qu'il fallait réserver comme l'excitation ou la récompense d'un travail viril. Ces remarques que suggère la pratique de l'éducation individuelle s'apphquent aussi dans une certaine mesure à la lente et continuelle éducation de l'esprit humain.
Ainsi donc la gloire de Galilée, de cet homme illustre, le dernier et peut-être le plus grand des grands Florentins, ne consiste pas à avoir vu dans le ciel, le premier ou Fun des premiers, tant de choses nouivelles qui émerveillaient à juste titre les contemporains, ni même à avoir su s'en servir pour plaider avec tant de finesse, de verve et de grâce platonique l'hypothèse du chanoine de Thorn, marquée dès lors du sceau de l'évidence. Ce qui exigeait un génie vraiment supérieur, c'était de chercher et de découvrir dans les phénomènes les plus vulgaires, dans la chute d'une pierre, dans les balancements d'une lampe suspendue, ce que tant de philosophes, tant de docteurs, tant de raisonneurs sur les choses divines et humaines avaient eu sous les yeux depuis desmilhers d'années, sans songer qu'il y eût là quelque chose à chercher et à découvrir. De tout
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temps le genre humain avait senti le besoin de l'observation et de rexpérience, avait vécu d'observations bien ou mal conduites, rattachées tant bien que mal à des théories plus ou moins aventureuses : mais l'expérience précise, numérique, quantitative, et surtout l'expérience indirecte qui utilise les relations mathématiques pour mesurer, ù l'aide de grandeurs sur lesquelles nos sens et nos instruments ont prise, d'autres grandeurs insaisissables directement, à cause de leur extrême grandeur ou de leur extrême petitesse, voilà ce dont les plus doctes n'avaient pas l'idée. On appliquait la géométrie et le calcul à quelques phénomènes comme ceux de la réflexion de la lumière, où la loi mathématique est évidente : on ne songeait pas à diriger systématiquement l'expérience, de manière à forcer la Nature à livrer son secret, à dévoiler la loi mathématique, simple et fondamentale, qui se dérobe à la faiblesse de nos sens ou que masque la complication des phénomènes. Galilée a été le créateur de la physique expérimentale et de la physique mathématique.
Il a été plus particulièrement le créateur de la mécanique physique. Grâce à lui l'on a su ce qu'd y a de vrai en soi et de scientifiquement fondé dans l'idée qui s'attache à ce mot de matière qu'on employait depuis si longtemps, que tant de soi-disant philosophes emploient encore vaguement et à l'aventure. Tous les corps nous offrent un ensemble de qualités générales, uniformes, immuables, persistantes, qui ne leur appartiennent pas en tant qu'ils sont des corps distincts les uns des autres, capables de faire diversement impression sur nos sens, mais qu'on doit réputer inhérentes à leurs dernières particules, à celles que ne pourraient saisir, même des sens incomparablement plus parfaits, puisque tout phénomène de sensibilité et la structure même des organes des sens supposent déjà une composition préalable, une agrégation accidentelle et pas-
sagère des éléments essentiels et primitifs. Ce fonds immanent, inaccessible aux sens, à l'imagination et à l'observation, d'où sortent les corps et avec les, corps tous les phénomènes du monde sensible, qui en constitue l'étoffe ou la substance inaltérable, est ce que les physiciens nomment ce la matière », sans qu'ils aient besoin, pour en constater les propriétés indestructibles et pour en tn^er l'explication des phénomènes, d'en connaître autrement l'essence. L'objet de la physique générale est d'étudier les propriétés générales de la matière, et d'abord celles sur lesquelles se fondent la théorie et les applications de la mécanique.
— L'idée favorite de l'antiquité avait été celle d'une distinction tranchée ou plutôt d'un contraste entre les phénomènes célestes et ceux du monde sublunaire. Làhaut l'ordre, la régularité, l'harmonie, la pureté inaltérable : ici-bas le trouble et la confusion causée par le mélange et la grossièreté des éléments en conflit. Maintenant qu'une nouvelle cosmologie tendait à assimiler en tout la terre aux autres planètes, rien de plus naturel que d'étendre à tout le système planétaire, à tous les corps célestes sans exception, les lois de la mécanique, celles qu'indiquait ou que semblait indiquer l'étude des phénomènes terrestres. Il y avait même lieu de présumer qu'elles expliqueraient encore avec plus de succès les phénomènes célestes auxquels un degré de complication beaucoup moindre donne cette régularité et cette simplicité relatives, si propres à frapper les hommes. Mais il y a plus : les progrès de l'astronomie étaient aussi indispensables pour fonder la physique terrestre, que pouvaient l'être les progrès de la physique terrestre pour l'explication des phénomènes célestes. 11 faut en indiquer la raison que perdent de vue aujourd'hui certains logiciens, trop portés à confondre une loi avec un fait, et à exagérer la part de
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rexpérience dans le système de nos connaissances scientiliques.
Prenons pour exemple cette loi fondamentale de la physique, l'inertie de la matière, c'est-à-dire son indifférence au repos et au mouvement, et par suite la tendance de toute particule matérielle à continuer de se mouvoir en ligne droite, d'un mouvement uniforme, avec la vitesse qu'elle possède actuellement, si nul obstacle ne la gêne et si aucune force extérieure ne vient la solliciter. Est-ce là une donnée purement empirique, un fait général que le physicien constate par des expériences du genre de celles qui ont servi à constituer tant de branches de la physique? Non, par cela même que c'est une donnée ou une loi fondamentale sur laquelle il s'appuie pour l'interprétation de toutes ses expériences ultérieures : de sorte que, si des expériences semblent mettre la loi d'inertie en défaut, il n'y renoncera pas pour cela, mais au contraire en conclura la présence de quelque obstacle ou l'intervention de quelque force étrangère qu'il s'agit de déterminer, La simplicité, l'ordre, la clarté que l'admission de cette dormée ou, si l'on veut, de cette hypothèse fondamentale ont mis dans l'explication des phénomènes, en un mot la perfection toujours croissante de la théorie édifiée sur cette base, voilà le critère rationnel qui la met pour le physicien hors de toute contestation. C'est pour cela qu'il la regarde comme une loi de la Nature à laquelle il ne cessera pas de s'attacher, quelles que soient les complications qui la masquent dans les faits complexes, sur lesquels portent l'observation ou l'expérience proprement dites. Dès lors on comprend que les applications de la mécanique à l'astronomie, à cause de l'extrême précision qu'elles comportent et que les applications de la mécanique terrestre ne comportent pas, étaient indispensables pour donner aux principes de la mécanique physique leur
irréfragable certitude, leur vertu impérativc, et pour en faire le point de départ de toute explication scientifique des phénomènes naturels. La mécanique céleste, ainsi qu'on l'a appelée, est mieux qu'une application brillante des théories de la mécanique : elle a suscité la théorie et elle en est la justification souveraine^ principium et finis .
— Cependant, pour arriver à la mécanique céleste, il fallait que la théorie purement géométrique des mouvements planétaires reçut encore une correction importante. Il fallait se débarrasser d'un préjugé philosophique, vieux de quelques milliers d'années, et que ne supprimait pas encore la réforme de Copernic : celui d'après lequel, en vertu d'une perfection idéale attribuée, d'une part au cercle entre toutes les courbes, d'autre part aux mouvements célestes entre tous les mouvements, on admettait que les mouvements planétaires ne peuvent être qu'une combinaison de mouvements circulaires , de cycles et d'épicycles. Kepler eut l'idée qui nous paraît si simple et qui. dut alors paraître si étrange, d'essayer l'ellipse, cette courbe sur laquelle les géomètres grecs s'étaient tant exercés, mais qu'on s'imaginait n'avoir rien de commun avec le monde physique, peut-être parce qu'à l'époque où les géomètres grecs avaient été en mesure de s'occuper de l'ellipse, l'école de Pythagore ne tenait déjà plus le sceptre de la géométrie. Kepler était resté un pythagoricien : pendant vingt ans de travaux opiniâtres, il tourmenta de tant de façons les tables astronomiques, déjà portées par son maître Tycho et par lui même au degré de perfection requis pour cela, qu'il en fit sortir les trois lois qui porteront son nom à la postérité la plus reculée, les lois du mouvement elhptique des planètes.
— Déjà l'on savait par les expériences et les raisonnements de Galilée que, sous l'action de la pesanteur^,
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et sauf à négligea' la résistance de l'air^ la courbe décrite par un projectile est la parabole, cette sœur de l'ellipse. Il n'y avait donc plus qu'à suivre l'analogie et à regarder la planète comme un projectile pesant vers le soleil, avec une intensité qui varie selon la distance, et suivant des directions qui varient sans cesse pendant que la planète circule dans son orbite : au lieu qu'à la surface de la terre, ni l'intensité, ni la direction de la pesanteur ne changent sensiblement pendant que le projectile décrit sa courte trajectoire. A quel fortuné génie reviendrait l'honneur de saisir cette idée, de s'y attacher et de la justifier, non par de vagues aperçus, mais par des calculs rigoureux ? Le monde entier répond à cette question par le nom de Newton ; et la gloire de ce grand homme est impérissable, unique en son genre, parce qu'il s'est trouvé être tout à la fois un grand physicien et un grand géomètre, chez qui la puissance de calcul allait de pair avec la netteté d'intuition.
Pour apprécier les services de Newton à leur juste valeur, il faut, bien entendu, se reporter à l'époque de la découverte. 11 faut considérer que celles du pauvre pythagoricien allemand étaient restées dans l'ombre, et que Newton a fait valoir Kepler. Il faut songer que les tourbillons de Descartes nous reportaient à la physique des Grecs, et par le bruit qu'ils faisaient dans le monde menaçaient d'avortement la belle entreprise de Galilée, celle de renouveler ou plutôt de fonder la physique à l'aide de la mécanique, de la mesure et du calcul; tandis que le génie de Leibnitz, en cherchant dans une région supérieure à celle où Galilée s'était prudemmeîit tenu, la raison des lois mêmes de la mécanique, anticipait prématurément sur l'avenir. L'adm.irable bon sens de Newton, l'heureux équilibre de toutes ses puissantes facultés, l'alHance d'une science sévère et d'une philosophie circonspecte, en le
préservant également des spéculations trop hardies et de l'empirisme pur vers lequel incline trop le génie de sa race, lui ont valu les honneurs de chef d'école et la dignité de législateur scientifique, que les plus belles expériences, que les plus profonds calculs ne donneraient pas s'il n'en.sortaitune théorie. D'un autre côté, il a réussi à asseoir sa théorie sur de telles bases, qu'elles doivent rester immuables, pour le perpétuel enseignement de l'esprit humain, quel que puisse être plus tard le sort de la théorie. Faut-il encore ajouter que sa longue vie suffisait à tout ; qu'il appartenait à une université importante, à une académie célèbre, à un parti victorieux, à une nation fière de ses grands hommes; et que son sévère christianisme, son amour du repos philosophique n'allaient pas (on le sait bien maintenant) jusqu'à lui faire rien négliger de ce qui pouvait accroître ses titres à l'admiration pubhque. Rien n'étonne plus aujourd'hui que de voir des hommes comme Huygens et Leibnitz, dont les travaux contribuaient tant à l'avènement de la mécanique rationnelle, contester jusqu'au bout la théorie newtonienne. En 1687 avait paru la première édition du Uvre des Principes, et l'année suivante, Leibnitz écrivant à l'un de ses correspondants de France, l'abbé Foucher (1), glissait dans sa lettre cette phrase singulière, où l'on reconnaît une sorte d'interprétation dynamique des lois de Kepler, adaptée à la conception de l'éther ou des tourbillons, mais qu'il serait difficile de rendre claire dans la langue mathématique qui nous est famihère : ce Entre autres choses, i'ay quelques considérations de conséquence tou-
(1) Cette lettre a été publiée par M. E. Foucher de Careil, d'après la minute autographe conservée dans la bibliothèque de Hanovre, et reproduite par M. l'abbé Rabbe, dans une intéressante monographie intitulée : L'abbé Smon Foucher, Paris, 4 867, p. LXIVde V Appendice.
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chant le système de l'univers ; et j'ay trouvé qu'en supposant que tous les cercles concentriques que l'éther décrit à l'entour du soleil font leurs cours avec des forces égales entre elles, et qu entre elles il y a aussi une égalité dans les forces de leur circulation, nous aurons justement le système des planètes, tel qu'il est, sçavoir des ellipses dont le soleil est le foyer et d'autres particularités : j'en ay déjà communiqué quelle que chose à des amis, qui se pourront pubher à Leipsig. » De quelque manière qu'on entende la phrase, elle nous rejette bien loin de l'ordre d'idées où il fallait entrer pour aboutir à la mécanique céleste. Huygens, plus sévèrement géomètre, serre de bien plus près, par des travaux d'approche, la place qu'il s'agit d'emporter, mais ne l'emporte pas. Cependant, ce que Leibnitz et Huygens n'ont pas fait, leurs successeurs l'eussent certainement fait cinquante ans plus tard, si un hasard malheureux eût privé le monde de Newton ou voué ses découvertes à l'oubh. On ne pouvait fonder une mécanique apphcable aux projectiles terrestres, sans essayer d'en faire l'apphcation aux mouvements planétaires. Dès que l'on admettait l'action à distance de la terre sur une bombe, il n'en coûtait pas plus d'admettre l'action à distance du soleil sur les planètes. On procure aujourd'hui à tout écolier qui fait en mathématiques son cours de hcence, la satisfaction de conclure des lois de Kepler, comme un autre Newton, la loi de la gravitation universelle; et ce que fait cet écolier sous la dictée de son maître, des hommes comme les Bernoulli, Euler, Glairault, d'Alembert, l'eussent fait sans aucun doute en maniant l'instrument qu'eux-mêmes ont tant perfectionné. La date des grands travaux de Lagrange et de Laplace 'eût dû être exactement la même. Il n'y a pas d'exemple plus net, plus décisif, de ce qu'il faut entendre par la maturité des découvertes. Mais alors le dix-septième siècle s'offrirait à T. I. ■ ^5
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nous avec moins de grandeur, et l'effet d'ensemble y perdrait.
— Revenons à Galilée et à ses disciples immédiats. Dans un ordre de faits moins généraux et moins grandioses que ceux dont il vient d'être question, l'école de Florence n'avait pas rendu un moindre service à la science, en soumettant à des mesures précises les phénomènes qui dépendent du poids et du ressort de l'air, en expliquant le jeu des pompes et en inventant le baromètre. 11 y avait là des types d'expériences décisives et de raisonnements concluants, bien propres à discréditer le bavardage d'école et à fonder la logique des sciences. Par la nouvelle astronomie l'homme avait appris combien il peut faire de chemin sans qu'il s'en doute : par les expériences sur la pression .atmosphérique^ il voyait que, sans que les sens l'en avertissent davantage, des forces énergiques, perpétuellement agissantes, pouvaient l'envelopper et le presser de toute part, intervenir comme causes principales, quoique longtemps ignorées, dans les phénomènes qui lui sont le plus familiers. La nouvelle astronomie avait fait la part de la station : la nouvelle physique pneumatique faisait la part du milieu, en attendant qu'une future chimie pneumatique recourût aussi au miheu ambiant pour l'exphcation de phénomènes plus délicats. C'était un autre exemple frappant de la nécessité de se mettre en garde contre les impressions sensibles, contre les préjugés naturels qui tiennent à notre situation ou à nos rapports habituels avec les objets qui nous entourent, et aussi un exemple non moins frappant de la puissance que donnent à l'homme des facultés supérieures, quand elles sont bien conduites, pour surmonter ces préjugés et pour pénétrer au fond des choses, sans se laisser maitriser par les impressions qu'il en reçoit.
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En France, le oénie incisif de Pascal avait été le premier à s'éprendre de ces remarquables découvertes, à se les approprier et à les étendre. Lui aussi avait été créé grand géomètre et grand physicien : mais les jours lui étaient comptés avec parcimonie, et le sort avait fait de lui, non un sc/io/ar et un académicien, mais, selon le langage du temps, (( un honnête homme », presque un gentilhomme, dont le jansénisme était pourtant plus austère que le semi-arianisme de Newton, et qui n'avait plus le temps de s'arrêter à des bagatelles quand ses plus chères croyances étaient en cause. Surtout, chose étrange, la foi dans l'instrument qu'il maniait si bien lui manquait ; il croyait contre Descartes <( qu'il faut se contenter de dire en gros : cela se fait par matière et mouvement )) ; c'est-à-dire qu'il ne croyait pas qu'on pût actuellement fonder, ni peut-être qu'on pût jamais fonder, en suivant la voie ouverte par Galilée, une physique vraiment mathématique.
— Au rang des découvertes capitales du dix-septième siècle^ il faut encore mettre, d'abord la loi de la réfraction de la lumière, longtemps attribuée à Descartes au préjudice du Hollandais Snelhus, ensuite la mesure de la vitesse de la lumière, conclue par Rœmer de l'observation des éclipses des satellites de Jupiter. Il faut surtout y comprendre les grands travaux de Newton sur l'analyse du spectre solaire et ceux d'Huygens sur la double réfraction de la lumière à travers les corps cristallisés : ces derniers travaux bien moins remarqués des contemporains, à cause de leur apparente particularité, mais auxquels devaient se rattacher, après un repos d'un siècle et demi, les recherches destinées à donner à l'optique, ou plutôt à la physique tout entière, une face nouvelle et à renverser la théorie de NcAvton sur le mode des irradiations lumineuses. Au reste, ce qui prouve que Newton
comme Huygens étaient sur ce point fort en avant de leur siècle, c'est le peu de progrès réels que la théorie physique de la lumière a faits sous leurs successeurs immédiats. Quant aux théories de la chaleur, du magnétisme, de l'électricité, la physique du dix-septième siècle est bien plus voisine encore de l'état d'enfance. Il en est de même pour la chimie : non que la science abdique, même à cet égard, ses justes prétentions au progrès continu, mais les" progrès sont lents et tels qu'on peut les observer en temps ordinaire, hors de la sphère d'influence d'une crise rénovatrice. Ainsi les chimistes se famiharisent davantage avec Vidée d'un contraste et d'un antagonisme ou d'un pouvoir de neutrahsation réciproque entre les alcalis et les acides; Newton devine la combustibihté du diamant d'après son action sur la lumière; Beecher, un chimiste allemand du' dix-septième siècle, fait du soufre le principe universel de la combustion, en entendant sous ce mot, non le soufre naturel, mais un principe qui se trouve dans le soufre, qui s'en dégage lorsque le soufre s'aciditie, et qui deviendra le phlogistique de Stahl, quand Stahl pubhera, à la fin du dixseptième siècle, sa théorie chimique destinée à régner pendant la première moitié du siècle suivant. Sans s'arrêter à de telles ébauches, on peut dire que la crise révolutionnaire des sciences au dix-septième siècle se concentre dans le domaine des mathématiques pures et de la mécanique physique : fait majeur, dont la raison ressort de ce qui précède, et dont nous ne tarderons pas à voir les conséquences en ce qui concerne le grand courant des idées et la disposition générale des esprits.
— Les mêmes remarques sont à plus forte raison applicables à toute la série des sciences naturelles. Le domaine des sciences naturelles est si vaste et il fournit tant d'observations de détail, presque toujours attrayantes,
que, dans un pays civilisé au point où l'était l'Europe du dix-septième siècle, aucune branche de Th^stoire naturelle ne pouvait manquer d'être cultivée et de faire des progrès. Mais les noms des naturalistes de cette époque, bien connus encore aujourd'hui des naturalistes de profession, le sont très-peu du reste du monde, parce qu'en effet ils n'ont pas, comme les grands naturaUstes des siècles suivants, exercé par leurs idées, par leurs méthodes, une inlluence capable de réagir sur le système général des idées et des méthodes. Le premier accès de curiosité excité au seizième siècle par la découverte d'un monde nouveau, riche de tant d'espèces nouvelles, n'existait déjà plus au siècle suivant ; et le moment n'était pas venu où des comparaisons plus attentives, des études plus profondes de la part des hommes spéciaux, provoqueraient, même chez les simples amateurs, une curiosité d'un ordre plus élevé.
A la vérité la découverte du microscope était au dixseptième siècle pour les naturalistes ce que la découverte du télescope était pour les astronomes. Elle leur ouvrait aussi un monde nouveau dont les étrangetés, sinon les merveilles, méritaient bien d'attirer l'attention générale. On crut un moment avoir pénétré le mystère de la génération. Ces deux infinis que l'homme sondait presque en même temps à l'aide d'instruments du même genre quoique d'espèces différentes^ et entre lesquels il se trouvait comme suspendu , parurent aux philosophes la contrepartie l'un de l'autre; et le style ne pouvait avoir trop de vigueur pour faire ressortir une pareille antithèse.
Cependant ces philosophes se trompaient. La symétrie de l'infmiment grand et de l'infiniment petit, si elle peut être admise (et encore avec des restrictions) dans l'ordre des conceptions mathématiques ou purement rationnelles, n'a certainement point lieu, ne peut pas se soutenir scien-
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tiriquement dans l'ordre des phénomènes naturels. La Nature ne reproduit pas à diverses reprises, sur des échelles indétiniment croissantes ou décroissantes, les mêmes phénomènes ou des phénomènes analogues : elle a au contraire adopté des modules qui s'échelonnent, avec des sauts ou des disproportions bien marquées, pour chaque catégorie de phénomènes. Le microscope ne fera jamais découvrir dans une cellule organique un système planétaire en miniature, pas plus que le télescope ne nous montrera dans les espaces célestes un cristal gros comme une planète. La construction d'une nébuleuse ou d'un amas d'étoiles n'est pas, à l'échelle près, celle d'un système planétaire. Le perfectionnement des télescopes pourra ajouter à nos connaissances sur la structure physique des corps célestes ou même ajouter encore des mondes aux mondes, sans changer désormais les idées fondamentales des astronomes sur la constitution des mondes et sur. leur distribution sporadique. Jamais le microscope ne pénétrera dans la sphère infinitésimale où s'opèrent les phénom.ènes que nous nommons chimiques ou moléculaires; et quant aux êtres organisés dont cet instrument nous révèle l'existence, leur caractère essentiel est bien moins l'infériorité de taille que l'infériorité d'organisation : de sorte qu'on ne peut conclure qu'avec grande réserve, de ce qui. s'observe dans cette création organique, intime et rudimentaire, aux lois d'une création supérieure, dont l'homme fait lui-même partie, et avec laquelle ses sens le mettent naturellement en commerce habituel. Aussi, tandis que les conséquences scientifiques de la découverte du télescope ont pu être immédiatement tirées, il a dû se passer un long temps avant que les observations des micrographes cessassent d'être un objet de simple curiosité, pour entrer comme élément intégrant dans le système de la science proprement dite.
— La découverte capitale du dix-septième siècle dans les sciences naturelles ou biologiques, comme on les appelle aussi de nos jours, est assurément celle de la circulation du sansf. Aucune découverte des modernes n'a eu et ne devait avoir plus de retentissement. Elle venait merveilleusement en aide à une philosophie nouvelle, pour montrer, par un exemple si intéressant^ qui nous touche de beaucoup plus près que les mondes de Jupiter ou de Saturne, l'infériorité de la doctrine des anciens, la pauvreté des ressources de l'argumentation scolastique et la puissance de l'observation. Harvey se montrait d'ailleurs, dans l'ordre de recherches vers lequel sa profession le portait, le digne contemporain de Galilée et de Descartes, le digne compatriote de Bacon et de Newton. Il avait trop étudié la nature vivante pour repousser systém^atiquement l'induction tirée du principe de finalité : bien au contraire, elle servait de point de départ à toutes ses expériences, mais dans des conditions si nettes que l'induclion en acquérait une force irrésistible. Son maître, Fabrizio d'Acquapendente, avait découvert les valvules des vaisseaux sanguins : or les valvules sont des soupapes, et à quoi peuvent servir des soupapes placées dans des canaux, sinon à permettre le mouvement du fluide dans un sens et à s'opposer au mouvement rétrograde? Rien de plus simple et de mieux défini. L'opposition du sens d'ouverture des soupapes, dans les canaux veineux et dans les canaux arté- riels, indique donc que le sang passe du conu^ dans les artères et qu'il revient par les veines au cœur. Les expériences proprement dites, plus ou moins variées et ingénieuses, ne venaient plus qu'en confirmation de cette première idée, d'une saisissante évidence. Dans ce cas l'appropriation de l'organe à la fonction est tellement précise que l'on peut sans hésitation conclure de l'organe à la fonction, absolument comme lorsque l'on a conclu, bien
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plus tard, de la forme des dents d'un animal fossile à son régime alimentaire.
Après la découverte de Harvey, après celle des canaux d'absorption et des réservoirs du chyle, qui date à peu près du même temps, on avait quelque raison de s'attendre à une révolution dans la médecine, du genre de celle que la chimie moderne a opérée beaucoup plus tard dans l'industrie. 11 n'en arien été, et la découverte de la circulation du sang, même après qu elle a été complétée au bout d'un siècle et demi par l'analyse du phénomène chimique de la respiration, n'a point paru exercer d'influence décisive sur les vicissitudes de la théorie et de la pratique médicales. On a tâté le pouls et prescrit ou proscrit la saignée comme on le faisait auparavant, conformément aux systèmes en vogue ou à des opinions particulières, qui ne dépendent pas ou qui dépendent à peine d'une donnée physiologique, pourtant si capitale au point de vue de la doctrine. Tant il est vrai que la portée effective d'une découverte scientifique tient moins à l'importance intrinsèque du fait découvert, qu'au point de ' maturité de la science où il vient s'encadrer, et à la propriété qu'il peut avoir d'éveiller l'une de ces idées nouvelles qui contiennent le germe des réformes ou des révolutions scientifiques!
La circulation du sang est la plus remarquable parmi les données mécaniques de la physiologie, comme la respiration et la digestion en sont les* principales données chimiques. Quand la Nature veut faire de la chimie, elle emploie comme nous des cornues, des alambics, et quand elle veut faire de la mécanique, elle emploie comme nous des leviers, des poulies, des canaux ^ des soupapes. Cette rencontre delà Nature et de l'homme dans la construction des mêmes engins, sans qu'on puisse dire qu'en cela l'homme ait copié la Nature, puisque la mécanique est venue avant l'anatomie, et encore moins que la Nature
ait pris modèle sur l'homme, est, pour le dire en passant, l'une des meilleures preuves que le système de nos sciences (mécanique, physique, chimie, etc.) est bien fondé sur des raisons naturelles, indépendantes des conceptions et des artifices de l'esprit humain. Le propre de l'esprit humain est d'avoir ce qu'il faut pour saisir nettement ce qui est du ressort de la mécanique, et de manquer de ce qu'il faudrait pour saisir de même la nature et le mode d'action de ce principe supérieur qui met en branle les fonctions de la vie, et qui se sert de tous les moyens, mécaniques, physiques, chimiques, pour arriver à ses fms. Préparée par les travaux anatomiques du seizième siècle, la physiologie débutait avec Harvey^ comme elle devait débuter, par la mécanique; en attendant que le tour de la chimie fût venu, et que peu à peu l'on essayât de pénétrer dans l'économie d& forces plus intimes, et de soulever quelques coins du voile qui recouvre des phénomènes plus secrets.
En résumé donc, la suprématie scientifique du dix-septième siècle est due aux capitales découvertes de ses géomètres, de ses astronomes, de ses physiciens, en tant que toutes concouraient à fonder la science de la mécanique. Dans les autres branches du savoir humain, où le sol scientifique est encore mal affermi, le siècle se recommande moins par le progrès ou la rénovation scientifique, que par un ton général de dignité et de gravité doctrinale dont il faut chercher le principe dans l'état de la société, dans la direction générale des idées en philosophie, en religion, en politique, ainsi que nous tâcherons de l'exposer dans les chapitres qui vont suivre.