‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 31 sur 78 · DU MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE AU DIX-SEPTIEME SIECLE · texte numérisé non relu

DU MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE AU DIX-SEPTIEME SIECLE

Il est surprenant que les historiens de la philosophie n'aient pas plus insisté sur ce qui caractérise d'une manière si particulière et si frappante l'histoire de la philosophie du dix-septième siècle, à savoir l'alliance intime du génie inventeur dans les sciences et du génie réformateur en philosophie. Descartes, Pascal, L.eibnitz, Newton luimême sont tout à la fois des géomètres de premier ordre et de grands philosophes. Mersenne l'ami de Descartes, Arnauld l'ami de Pascal, Clarke l'ami de Newton, Gassendi, Malebranche et Spinoza sont au moins des amateurs en géométrie, qui ne cessent d'emprunter aux mathématiques des exemples ou des types d'idées et de raisonnements, qui tâchent de porter dans le domaine de la spéculation philosophique l'esprit et les méthodes des sciences exactes. Cela ne s'était pas vu depuis Platon, depuis que les subtilités péripatéticiennes, stoïciennes, alexandrines, avaient prévalu dans la philosophie grecque et par suite dans la scolastique musulmane et chrétienne sur la doctrine des vieilles écoles pythagoriciennes; doctrine où la philosophie gâtait bien un peu une science encore novice, mais où par contre la science empêchait

BACON i:t descartes. î299

la philosophie de trop se gâter. Après le dix-septième siècle, après le grand Leibnitz, les géomètres de premier ordre, ou ne philosopheront pas du tout et regarderont la spéculation philosophique comme une vaine occupation de l'esprit, ou se contenteront de philosopher pour leur propre compte, ou aspireront vainement au rôle de légis lateurs en pliilosophie. De leur côté les philosophes de profession, dans leur prétention (trop ambitieuse ou trop modeste) de faire de la philosophie une science à part, voudront rester maîtres chez eux et se piqueront de repousser toute ingérence d'une science étrangère. Le divorce des sciences exactes et de la philosophie, qui s'était opéré en Grèce au temps d'Alexandre, se répétera donc dans l'Europe moderne vingt siècles plus tard et aura tout d'abord les mêmes conséquences, dont les suites ne seraient pas moins durables, s'il ne fallait compter sur l'activité du mouvement général, à une époque où tout change si vite, les situations, les prétentions et les rôles. Nous insisterons ailleurs sur les conséquences de la scission ; nous verrons ce que devient la spéculation philosophique hvrée à elle-même, soustraite au frein d'une disciphne scientifique ; et nous tâcherons d'expliquer comment chacune des grandes familles de sciences, ayant ses méthodes, ses allures, ses idées-maîtresses et son génie propre, exerce à son tour, non sans profit pour la grande cause du progrès, une sorte d'hégémonie scientifique qui s'étend jusque sur le domaine de la philosophie, quelques prétentions que celle-ci puisse avoir elle-même à l'hégémonie, ou du moins à une parfaite indépendance. Pour le moment il s'agit de l'ascendant des mathématiques qui évidemment tend à réprimer en philosophie, d'une part la crudité ou, si fon veut, la grossièreté de l'empirisme, d'autre parties écarts de fimagination, les tendances mystiques, le vague des pensées et des termes, sauf à pécher

par un excès contraire en visant à une précision d'idées, de définitions et de distinctions, à une rigueur de déductions logiques, à un appareil de démonstrations que les mathématiques comportent et qu'en général, il faut l'avouer, la spéculation philosophique ne comporte pas. Là sans doute' est l'écueil que d'éminents esprits n'ont pas su éviter : mais aussi il faut convenir qu'il y a de la grandeur dans cette confiance de la raison humaine en ses propres forces, pourvu qu'elles soient contenues par une discipline sévère comme celle dont les sciences exactes offrent le modèle. Il est clair que, par ce côté, toute philosophie où le rationalisme et la discipline mathématique prévaudront, relèvera plus la dignité de l'esprit humain que celles où l'on se pique d'imiter les méthodes des sciences uniquement ou principalement fondées sur l'expérience et l'observation. En cherchant ainsi à indiquer le caractère général de la philosophie du dix-septième siècle y nous ne pouvons disconvenir que la caractéristique serait singulièrement en défaut, si on l'appliquait, comme le veut la chroiiologie, aux philosophies de Bacon, de Hobbés et de Locke. Bacon est un jurisconsulte placé à la tête de la magistrature de son pays, Locke est un médecin qui a quitté la médecine pour la polilique et la philosophie, Hobbes est un pur dialecticien, de la famille des Occam, des Hume, des Bentham et des Stuart Mill : aucun d'eux n'est géomètre ni ne témoigne d'une communion d'idées avec les autres grands géomètres du siècle. Mais, quoique Bacon n'ait publié ses ouvrages philosophiques que dans les premières années du dix-septième siècle, c'est au siècle ])récédent qu'il appartient en réalité par l'état de ses connaissances et la tournure de son génie. Ce grand promoteur de l'observation et de l'expérience n'a pas connu les observations et les expériences de Galilée ou n'en a pas tenu compte. La doctrine de Hobbes passe généralement

BACON ET DESCARTES. IJO l

aux yeux des contemporains pour une doctrine hétérodoxe, immorale, impie, du genre de celles qu'on n'étudie que pour les réfuter, et même le dix-huitième siècle ne s'en accommodera point. Quant à Locke qui n'encourt pas les mêmes anathèmes, qui a un commerce d'amitié avec Newton et un commerce de polémique avec Leibnitz, il se trouve effectivement avoir écrit dans les dernières années du dix- septième siècle le Uvre qui doit être l'évangile philosophique du siècle suivant. Les grands synchronismes de riiistoire ne sauraient exclure de telles anticipations ou de tels retai'ds ; et puis il n'y aurait rien de surprenant à ce qu'en philosophie, comme en politique et en religion, l'Angleterre du dix-septième siècle, sans se soustraire aux influences générales de l'époque, ne fût pas précisément à l'unisson du reste de l'Europe.

— A certains égards le génie de Bacon perce dans l'avenir le plus lointain, car il est le prophète et l'apôtre de la future religion du progrès, et du progrès constant, soutenu, indéfmi, par l'étude assidue et méthodique de la Nature, source unique delà puissance de l'homme comme de son savoir. L'homme est le ministre et l'interprète de la Nature, c'est-à-dire qu'il est ou qu'il doit être dans l'avenu' le prêtre d'un culte nouveau, de ce culte scientifique de la Nature, qui la scrute dans ses profondeurs, qui l'embrasse dans sa variété inépuisable, dans son imposante majesté, sans' se laisser prendre aux gigantestes et mystiques fantômes de l'imagination orientale, non plus qu'aux subtilités de la sophistique grecque ou de l'argumentation scolastique. Voilà certes une grande et belle idée, relevée encore chez Bacon par un style nerveux, figuré, aphoristique, qui tient du prophète hébreu, et que personne parmi les philosophes purs n'a manié comme lui. Mais, comment y est-il arrivé/ Est-ce par une attention particulière donnée aux procédés et

aux découvertes de la science de son temps? Est-ce en concluant de ce qu'on a déjà fait à ce qui pourra et devra se faire? Nullement : c'est par une sorte de divination^ par une intuition du génie, ou par une confiance mal fondée dans un procédé de son invention, dont par le fait on n'a tiré aucun parti, qui n'a contribué en rien aux progrès scientifiques des temps modernes. Ce que le lord chancelier d'Angleterre pensait et écrivait dans son cabinet, le pauvre moine son compatriote et son homonyme, s'il ne l'a pas précisément pensé et écrit comme quelques-uns le soutiennent, aurait pu le penser et l'écrire trois siècles et demi plus tôt, dans sa cellule ou dans son cachot, et même avec plus d'autorité scientifique et personnelle. Seulement le lord chancelier, réformateur plutôt qu'inventeur, vivait dans un temps et dans un pays où toutes les têtes fermentaient, où toutes les pensées de protestation et de réforme, même hasardées ou prématurées, pouvaient librement se produire et trouver de l'écho. Par là il appartient bien à la famille des grands novateurs ou utopistes du seizième siècle, et ses anticipations sur l'avenir le laissent de fait en arrière de ses plus illustres contemporains.

Bacon qui préconise tant l'observation des faits naturels, et qui se méfie à si bon droit de la sohdité de ces constructions où l'esprit tire tout de son propre fonds comme l'araignée tire du sien la substance de sa toile, ne se doute pas qu'il ne saurait y avoir de méthode scientifique universelle, construite de toutes pièces dans le cerveau d'un homme, et que l'observation seule de la marche des sciences peut nous apprendre comment chaque science en s' organisant, en se développant, en se fixant, parvient peu à peu à se créer la méthode qui lui est propre, de même que le nautile se construit la carène sur laquelle il se confiera aux Ilots de l'Océan. UOrganon de Bacon est

baco:n et descartes. 303

un verbe rénovateur et fécondant, mais ce n'est point un organe, un appareil instrumental qui comporte, plus que celui du Stagirite, une application efficace dans son universalité; attendu qu'il n'y a pas d'organe universel, mais bien des organismes scientifiques, appropriés à chaque fonction scientifique. L'espèce de crible qu'il imagine pour eftectuer, par des moyens en quelque sorte mécaniques, le triage des généralités et des particularités, n'aurait quelque utilité réelle que si l'on opérait sur des faits bruts que nulle conception théorique ne relie encore, et dont f assemblage, même après qu'on les aurait rangés suivant leur degré de généralité ou de particularité, ne constituerait pas encore une science digne de figurer dans la grande famille des sciences à côté de ses aînées. Car, le savoir qui porte uniquement sur des faits, même bien échelonnés, classés et étiquetés, n'est pas encore une science ; et il n'y a une ébauche de science que là où, à travers les faits qui tombent sous l'observation immédiate (comme la statistique en enregistre tant, pour ainsi dire à tout hasard) on commence à saisir des lois qui doivent avoir pour fondement l'essence même des choses. Cette remarque acquiert beaucoup d'importance dans un temps où le progrès social exige que l'observation s'attaque à tant de faits de ce genre, qui ne seront de si tôt ou qui ne seront jamais du domaine de la véritable science, et où la philosophie de certaines écoles qui se parent du nom de Bacon, consiste justement à ne voir^ même dans les sciences dont l'organisation est le plus avancée, que des amas de faits, distribués selon leur degré de généralité ou de particularité.

Bacon lui-même, il faut le reconnaître, a autorisé cette conséquence que les positivistes de nos jours tirent de sa doctrine. 11 fait sans cesse appel à l'observation, à l'analogie, à finduction : mais il ne donne point la théorie phi-

losophique de l'induction et de l'analogie ; il ne saisit pas le principe rationnel à la faveur duquel l'esprit est conduit du fait à la loi, et qui nous autorise à tirer de l'expérience plus qu'il n'y a, et même infiniment plus qu'il n'y a dans le fait même soumis à l'expérience. Il entend l'induction comme Aristote entendait l'eTraywy/), c'est-à-dire qu'il énerve le jugement inductif en le réduisant à n'être en réalité qu'un résumé d'observations particulières : de sorte qu'après avoir terrassé le péripatétisme, il retombe par une autre voie dans le formalisme péripatéticien. De là cette prolixe énumération d'instances ou de formes d'inductions, auxquelles il attache autant d'importance que les scolastiques en attribuaient aux formes du syllogisme, sans qu'elles en aient davantage. Heureusement Galilée était là et Newton allait paraître. Les rapides progrès de la physique n'ont pas permis alors qu'on s'égarât sur les traces d'un beau génie ; et les hautes vérités dont il avait été l'interprète éloquent ont pu, sans mélange d'erreurs, contribuer à l'éducation de son siècle et aux conquêtes durables de l'esprit humain. Il ne faudrait pas que les progrès même du travail scientifique, en nous transportant sur un terrain moins exploré, en attirant de préférence fattention sur les faits de détail et les phénomènes compliqués que régissent des lois plus cachées, devinssent une cause d'abaissement de l'idée qu'on s'était justement faite du but et de la dignité de la science.

Le grand et fondamental problème de la critique philosophique n'échappe point au génie de Bacon. Loin de prendre (comme Platon, par la bouche de Socrate, reprochait déjà à Protagoras de le faire, et comme Descartes le fera tout à l'heure) l'entendement humain pour « la mesure des choses )), il affirme tout d'abord qu'il se trouve dans sa constitution des causes d'erreur et d'illusion, ce Idola tribus sunt fundata in ipsa natura humana,

atqiie in ipsa tribu seu gente hominum. Falso enimasserilnr sensum huinanum esse mensiiram rerum; quin contra, omnes perceptiones, tam sensus quam mentis, sunt ex analogia hominis, non ex analogia universi. Estque intellectus humanus instar speculi inaequalis ad radios rerum, qui suani naturam naturae rerum immiscet, eamque distorquet et inficit d (Nov. 0/v/.,I, 41). Et ailleurs (II, 40) : <?; llla magna fallacia sensuum, nimirum quod constituunt lineas rerum ex analoda hominis et non ex analogia universi, quœ non corrigitiir, nisi per ralionem et philosophiam imiversalem. )) Comment l'esprit humain peut-il redresser des illusions communes à tous les hommes et qui fort partie intégrante de leur nature? Il l'indique assurément par ces hgnes si brèves et si expressives : ex analogia universi,,... per raiionem et philosophiam imiversalem..., mais il ne fait que l'indiquer, et ailleurs, eu reprenant la comparaison d'un verre interposé qui dévie les rayons lumineux et déforme les images, il semble admettre limpossibité de se débarrasser des illusions qui ne résultent. D'une part, le philosophe reconnaît que, sans une critique soigneuse de l'esprit humain et des causes d'erreur qui l'obsèdent, le spectacle de la nature ne sera qu'une trompeuse fantasmagorie (1) : d'autre part nous venons de voir qu'il a dit, et avec raison, que le charme ne peut être rompu, que les illusions de l'esprit humain ne peuvent être dissipées que par l'étude attentive de la nature, par la conception de l'ordre général du monde. De là en apparence un cercle vicieux d'où il faut sortir, et dont l'imparfaite idée qu'avait Bacon de

{\ ) « Qui primum et ante alla orania animi motus humani non explorabil, ibique scienliae mealus et errorum sedes accuralissirae descriplos non habueriL, is omnia larvaLa et \eluti incautala reperiet; fascinum ni solverit, inlerprelaii non polerit. » Deinterp. nature;,

oOG LIVRE ]II. — CHAPITRE III.

l'essence du procédé inductif ne lui pernriettait guère d'indiquer nettement l'issue. Le fait est que Bacon, anticipant en cela sur l'avenir, s'est principalement préoccupé de l'explication du monde physique et de l'extension des sciences destinées à accroître le pouvoir de l'homme sur la Nature. Or, sans que nous ayons besoin de nous faire une idée précise des principes rationnels de l'analogie et de l'induction, on peut être assuré que le perpétuel contrôle de l'expérience sensible, dans les sciences physiques et naturelles, doit tôt ou tard aboutir à nous faire rejeter, comme incompatibles avec l'explication régulière des faits observés, les préjugés dont nous serions imbus et les idées fausses qui tiendraient à des penchants innés ou à des habitudes acquises. Il y a plus : l'incompréhensibiiité absolue de certains faits naturels, ou l'irréductibilité absolue d'un ordre de phénomènes à un autre, pourront témoigner de la fausseté, ou de l'insuffisance, ou de l'incohérence de quelques-unes des données fondamentales de notre entendement, en tant qu'il s'applique à la conception du monde extérieur. Mais Bacon n'a pas entrepris de ce point de vue la description et la critique de l'entendement humain : nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de ceux qui ont prétendu être ses continuateurs. — La réforme philosophique de Descartes, destinée à communiquer d'abord un bien plus grand mouvement aux esprits, part d'un tout autre principe. Si le péripatétisme et la scolastique n'ont fait qu'épaissir les ténèbres, ce n'est point parce que les philosophes ont tenu trop peu de compte de l'expérience et de l'observation du monde extérieur; c'est parce qu'ils ne s'y sont pas pris de la bonne façon pour interroger l'esprit humain et en tirer le fonds de vérités premières qui doivent servir à expliquer le monde avec toutes ses apparences. Il faut provisoirement douter de tout, jusqu'à ce qu'on arrive à des propositions

d'une telle évidence que le doute ne soit plus possible. On aura alors trouvé, après le déblayement de toutes les idées fausses et inconsistantes que les siècles ont accumulées, ce sol primitif et inébranlable, sur lequel on peut bâtir en toute sécurité, pourvu qu'on n'emploie que des matériaux tellement éprouvés, si exactement ajustés, que de la solidité des fondations résulte nécessairement celle de la construction tout entière. Tel est le sens de cet immortel pamphlet qui s'appelle le Discours ffe la méthode. Toutes les choses que nous concevons très-clairement et très-distinctement sont vraies : Descartes en a pour garant, non l'observation de l'ordre du monde, des lois de la nature auxquelles lui-même est soumis, mais l'idée de Dieu et de ses perfections infinies, à défaut de laquelle ce que nous appelons monde, nature, pourrait n'être que le produit de notre imagination. Laissons parler le grand philosophe.

ce Enfin, s'il y a encore des hommes qui ne soienî pas assez persuadés de l'existence de Dieu et de leur àme par les raisons que j'ai rapportées, je veux bien qu'ils sachent que toutes les autres choses dont ils se pensent peut-être plus assurés, comme d'avoir un corps et qu'il y a des astres et une terre, et choses semblables, sont moins certaines : car, encore qu'on ait une assurance morale de ces choses, rjui est telle qu'à moins d'être extravagant on n'en peut douter, toutefois aussi, à moins que d'être déraisonnable, lorsqu'il est question d'une certitude métaphysique, on ne peut nier que ce ne soit assez de sujet pour n'en être pas assuré, que d'avoir pris garde qu'on peut en même façon s'imaginer, étant endormi, qu'on a un autre corps et qu'on voit d'autres astres et une autre terre sans qu'il en soit rien. Car, d'où sait-on que les pensées qui viennent en songe sont plutôt fausses que les autres, vu que souvent elles ne sont pas moins vives et expresses? Et que les

;^08 LIVRE m. — CHAPITRE III.

meilleurs esprits y étudient tant : je ne crois pas qu'ils puissent donner aucune raison qui soit suffisante pour ôter le doute, s'ils ne présupposent l'existence de Dieu. Car premièrement, cela même que j'ai tantôt pris pour règle, à savoir que les choses que nous concevons tres-clairement et très-distinctement sont toutes vraies, n'est assuré qu'à cause que Dieu est ou existe, et qu'il est un être parfait, et que tout ce qui est en nous vient de lui : d'où il suit que nos idées ou notions, étant des choses claires et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires et distinctes, ne peuvent être que vraies. En sorte que, si nous en avons encore assez souvent qui contiennent de la fausseté, ce ne peut être que de celles qui ont quelque chose de confus et d'obscur, à cause qu'en cela elles participent du néant, c'està-dire qu'elles ne sont en nous aussi confuses qu'à cause que nous ne sommes pas tout parfaits. Et il est évident qu'il n'y a pas moins de répugnance que la fausseté ou l'imperfection procède de Dieu en tant que telle, qu'il n'y en a que la vérité ou la perfection procède du néant. Mais, si nous ne savions point que tout ce qui est en nous de réel et de vrai vient d'un être parfait et infini, pour claires et distinctes qlie fussent nos idées, nous n'aurions aucune raison qui nous assurât qu'elles eussent la perfection d'être vraies, i

Ainsi, parce que Descartes, comme tant d'autres philosophes avant et après lui, pousse la délicatesse ou la prétention jusqu'à ne vouloir se contenter de cette « assurance D, mal à propos qualifiée de ce morale » puisque la morale n'a rien à faire ici, qui est telle ce qu'à moins d'être extravagant on n'en peut douter », et qui est l'inévitable fondement de la critique philosophique comme de tnute critique, il faut qu'il se contente d'une raison des plus obscures, lorsqu'il rejette comme faux ce que nos idées ont de confus et d'obscur, « à cause qu'en cela elles partici-

pent du néant 3). Quoi donc! on interpose entre notre œil et les objets visibles, selon Texcellente comparaison de Bacon, des verres qui tordent les lignes, déforment les images; et ce qui était clair, régulier, bien ordonné, devient embrouillé et confus : en quoi Tinterposition des verres peut elle rappeler une participation du néant? C'est tout simplement une cause perturbatrice, aussi réelle que les autres, produisant des eiïets tout aussi réels : cause dont nous pouvons, en notre qualité d'êtres raisonnables, grâce au sentiment que nous avons de l'ordre et de la raison des choses, deviner l'existence ou même parfois assigner les effets. Et dans d'autres cas au contraire nous pouvons avoir l'assurance que nos idées ne sont pas afïectées de pareilles causes perturbatrices : attendu qu'à moins de recourir à des hypothèses extravagantes on ne pourrait expliquer autrement la simplicité et la régularité de l'ordre suivant lequel les phénomènes sont perçus par nous. Si les perfections de Dieu nous garantissent seulement que nos idi'es ou notions doivent avoir quelque fondement de vérité, ne nous reste-t-il pas à découvrir ce fondement tel quel? Pour séparer ce qui est clair et distinct, et partant vrai, d'avec ce qui est confus et obscur, et partant faux, ne faudra-t-il pas se conformer à l'idée qui est en nous de l'ordre et du désordre, de l'harmonie et du désaccord, idée régulatrice et souveraine?

Pœmarquons maintenant que, si Descartes semble subordonner à la notion de la véracité divine la certitude de son principe <?: que toutes nos idées sont vraies en ce qu'elles ont de clair et de distinct », d'un autre côté, par son tour de démonstration au sujet de l'existence et des attributs de Dieu, il conclut de Vidée d'un être parfait à l'existence d'un être parfait : d'où il suit qu'au fond c'est un axiome pour Descartes que toutes choses doivent être telles que notre entendement les conçoit clairement. Et celui de ses disciples qui

310 I.IVKE 111. - - CHAPITRE 111.

a poursuivi avec le plus de rigueur les coiiséqueut^es de la doctrine cartésienne, Spinoza ne s'y est pas trompé, puisqu'il nous dit : ce Intellectus proprietates quas prsecipue )) notavi et clare intelligo, hsec sunt : 1° quoà certitudincm 5) involval^ hoc est, quod sciât res ita esse formaliter ut in )) ipso objective continentur... (1), » Ainsi Spinoza admet d'emblée que les conceptions de notre intelligence sont le critère infaillible de la vérité des choses ; que l'esprit humain est un miroir où l'objet du dehors réfléchit son image sans aucune altération. Voilà l'excès du dogmatisme, excès tel qu'il n'y a plus de place pour la critique de l'entendement. D'autres disciples immédiats de Descartes, comme Malebranche, tireront du principe cartésien la conséquence que nous sommes par nos idées en communication avec l'essence divine; que l'être divin est comme le lien ou le médium de toutes les intelligences : d'où la théorie de la vision en Dieu, si favorable au mysticisme.

— Du reste, comme Descartes, sans approuver de tels excès, ne trouve dans l'esprit humain aucune notion plus indélébile que celle de substance, aucun fait plus incontestable que celui de la pensée, aucune idée plus claire que celle de l'étendue, il trace avec une inflexible rigueur, inconnue avant lui, la distinction des substances pensante et étendue, spirituelle et corporelle, et suit intrépidement toutes les conséquences extrêmes de ses prémisses et de la disthiction tranchée à laquelle elles l'ont conduit. Il n'y a que des impulsions reçues et transmises, et point d'action à distance ni de force proprement dite. Les animaux sont de pures machines, et tout s'explique ou doit s'expliquer dans la nature corporelle par le mécanisme le plus passif et le plus grossier, comme tout doit s'expliquer dans la

(1) De intellectus emendatione, § 180 Voyez, aussi Malebranche, Becherche de la'vêrité, liv. IV, chap'. l'I, et BossuiiT, Lotjv^ue, liv. I, cliap. 64.

BAC.O-N ET DLSCARTES. 31 l

nature spirituelle par les principes les plus purs et les plus relevés. Les moyens termes sont proscrits comme obscurs. La métaphysique d'Aristote fait place à une métaphysique nouvelle, si bien accuminodée dans ses prémisses à la constitution de notre intelligence, qu'elle charme d'abord par sa netteté les plus beaux esprits du dix-septième siècle : mais bientôt, par les conséquences qui en découlent et que contredisent, tantôt les suggestions du bon sens, tantôt les découvertes des sciences, cette doctrine perd peu à peu de son crédit, sans que, pour la durée de la domination, elle puisse entrer en comparaison avec le système qu'elle remplace.

L'art d'expliquer^, comme l'art de négocier, n'est souvent que l'art de transposer les diOicuités. Tel postulat admis, vous expliquerez des choses que vous n'expliquiez pas, qu'y aura-t-on gagné, s'iJ en coûte autant d'admettre le postulat que de rester sans explication? On dirait (ju'il y a dans certaines choses un fonds d'obscurité que les combinaisons de l'intelligence humaine ne peuvent ni supprimxer, ni amoindrir, mais seulement répartir diversement, tantôt en laissant le tout dans une demi-teinte, tantôt en éclaircissant quelques points aux dépens d'autres que recouvre une ombre plus épaisse. Le système cartésien est un remarquable exemple de combinaisons de ce genre et de ce qu'on pourrait appeler des déplacements d'ombre. D'un LÔté, des substances dont l'attribut caractéristique est l'étendue et qui sont radicalement incapables de pensée ; (le l'autre, des substances dont l'attribut caractéristique est la pensée et qui excluent absolument l'étendue : quoi de plus net et de plus précis? Quelle division plus catégorique et plus claire? Sans doute, mais cette simplicité, cette facilité de première conception conduit à l'absurdité de l animal-machine et à bien d'autres. Voilà le prix auquel la raison doit payer une satisfaction passagère.

Vu l'état des sciences naturelles au dix-septième siècle, l'hypothèse de l'animal-machine était moins faite pour choquer le savoir apprêté d'un anatomiste^ professeur ou académicien, que le bon sens naturel d'un fabuUste et d'une c( épistolière » hors de pair. Il devait se passer bien du temps encore avant que le progrès, des sciences physiques d'une part, des sciences naturelles ou biologiques de l'autre, creusât de plus en plus la grande ligne de séparation entre les deux règnes organique et inorganique (1), tout en tendant à effacer, dans chaque règne, les rides ou les lignes secondaires de démarcation. Quand Hobbes, dans la préface de son Traité De cive, esquisse le'plan de son système encyclopédique, il y marque trois sections dont la première a pour objet la physique, la seconde l'homme intehectuel et moral, la troisième la politique au sens des anciens philosophes, ou (pour parler plus exactement, sinon plus purement) ce que des modernes qui ne craignent pas la barbarie dans les mots ont appelé la sociologie. Mais il n'y a encore, dans cette Somme philosophique, point de place distincte pour la discussion des phénomènes de la vie et des idées qui nous guident dans l'interprétation de ces phénomènes. Hobbes est à cet égard aussi cartésien que Descartes lui-même. C'était donc sur le terrain de la phy-

(1) « La science s'est longtemps débattue autour de la question de savoir si la vie, pour me servir de la locution la plus courte, était distincte des forces da monde inorganique, ou devait être confondue

avec elles L'espérance de confondre les actes vitaux avec les actes

du monde inorganique a été longtemps le feu follet qui égarait les esprits spéculatifs; on croyait à chaque fois l'atteindre, et à chaque fois il s'éteignait, laissant de noui elles ténèbres là où l'on avait cru voir une clarté La vie est dépendante de toutes les forces physiques et chimiques, puisqu'elle ne peut exister quTi l'aide de la matière oij se déploie leur empire; cela est vrai, mais en même temps elle leur est supérieure, car elle les contraint à se modifier suivant les conditions qui lui sont propres » Littre, Médecine et Médecins^ p. 112 et suiv.

BACOM ET DESCARTES. 313

sique proprement dite que devait se manifester plutôt Tincompatibilité du dogme cartésien avec les conditions du progrès scientifique.

P^n premier lieu, l'idée claire et distincte que, selon Descartes, nous avons des corps ou des substances matérielles, n'implique pas seulement l'étendue et la figure: elle implique aussi la mobilité et fimpénétrabilité, sans lesquelles nous ne concevons pas comment les corps se distingueraient de l'espace au sein duquel ils résident et se déplacent. De plus, Descartes ne saurait admettre le vide ou l'espace privé de toute substance matérielle ; car il est encore, quoi qu'il pense ou quoi qu'il dise, sous le joug de fontologie péripatéticienne qui ne reconnaît que des substances et des attributs de substances. Or, retendue, l'espace vide, qui ne serait ni une substance, ni l'attribut d'un corps ou d'une substance matérielle, ne peut pas non plus être conçu comme l'attribut d'une substance spirituelle, telle que Dieu. Il faudrait, suivant nous, se contenter d'en conclure que la doctrine ontologique des substances et des attributs, dans ce qu'elle a d'absolu, se concilie mal avec notre manière de concevoir les faits naturels : mais Descaiies en conclut, et doit en conclure d'après ses principes, que rhypothèse du vide est inadmissible. D'ailleurs il faut convenir que notre esprit est radicalement incapable de comprendre comment les corps pourraient agir les uns sur les autres à travers le vide, et que l'idée d'une action de ce genre est.bien de celles que Descartes doit se croire fondé à rejeter comme dépourvues de toute clarté, ou comme participant du néant. C'est donc à tort que Gassendi ou, suivant la citation du poète, son disciple Bernier, ressuscitant le vieil atomisme de Démocrite et d'Epicure,

compose et ie sec et l'humide De corps ronds et crochus, errant parmi le vide;

314 LlVJiE 111. CHAPITRE 111.

et c'est au contraire par une conséquence nécessaire de la métaphysique cartésienne, que Rehaut, c'est-à-dire le physicien disciple de Descartes,

sèche pour concevoir Comment, tout élanl plein, loul a pu se mouvoir.

Que Rohaut réussisse ou non à se tirer de cette difficulté, ce n'est pas ce qui doit nous occuper en ce moment. L'essentiel est de bien comprendre que le roman physique des tourbillons, tant reproché à Descartes comme faisant contraste avec la sévérité de sa méthode en philosophie, est au contraire la conséquence forcée des principes de sa philosophie. Il n'importe pas moins de remarquer que, suivant cette manière d'attaquer le bœuf par les cornes, c'est-à-dire le problème physique et mécanique par ce qu'il a de plus compliqué, c'en était fait de toute application rigoureuse de la mécanique rationnelle à l'astronomie et à la physique. On en peut j uger par l'obscurité du passage de Leibnitz cité au précédent chapitre, et par le conseil que donnait Pascal aux cartésiens, ce de se contenter de dire en gros : cela se fait par matière et mouvement. )) Aussi l'imm'ortel opuscule d'IIuygens sur la lumière, si longtemps négligé par réaction contre le cartésianisme, est-il le seul travail important en physique, produit sous l'iiiiluence des doctrines cartésiennes; grâce à ce qu'il ne s'agit plus d'un lourbillon^ mais d'une onde dont les propriétés peuvent se définir géométriquement, indépendamment de toute explication dynamique, c'est-àdire indépendamment de ce que Descartes regardait comme le plus substantiel de sa doctrine. Pour le progrès scientifique il fallait donc absolument sortir, d'une manière ou d'une autre, du cercle des postulats cartésiens : de là le grand effort qui signale la seconde époque de la philosophie du dix-septième siècle, l'époque de Newton et de Leibnitz.

Page 1