CHAPITRE IV
iSEWION, LEfBNITZ ET LOCKE.
Newton est conduit par la force des déductions mathématiques à assimiler à l'action de la pesanteur l'aiction émanée du. soleil, grâce à laquelle les planètes sont retenues dans leurs orbites; et la simplicité vraiment géométrique de la loi suivant laquelle cette action s'exerce ôle toute vraisemblance à l'idée qu'elle puisse être le résultat très-composé d'une multitude innombrable d'actions et de réactions de contact, propagées à des distances énormes dans un milieu matériel et résistant. 11 faut donc, quoi qu'il en coûte, admettre que les corps puissent agir à distance les uns sur les autres dans les immensités de l'espace, sans l'interposition d'un milieu matériel. Du moins l'hypothèse, si elle ne donne pas VuUima ratio des phénomènes, les représente tous avec une précision merveilleuse, et en ce sens le grand géomètre, le grand physicien compatriote de Bacon peut dire qu'il ne fabrique point d'hypothèses (hypothèses non fingo), et qu'il laisse le champ libre à qui voudra chercher une raison plus cachée du fait qu'il constate : mais au fond, et malgré des réserves de prudence ou de convenance, le philosophe est bien persuadé qu'il a mis le doigt sur une loi primordiale et fondamentale. Dans son respect profond pour la puissance
et la sagesse du suprême ordonnateur, il n'admet pas qu'on puisse lui dénier le droit d'assigner au monde les lois qu'il lui plaît, et des lois qui, dans leur simplicité, produisent tant de beaux et d'imposants résultats. V attraction que les corps exercent les uns sur les autres ne déroge point à l'idée qu'on doit se faire de la passivité de la matière : car d'abord cette attraction est une loi établie par la volonté divine, non une propriété qui tienne à l'essence -des corps ; et en second lieu, chaque corps mis en mouvement ou réduit au repos par l'action d'un autre corps, serait incapable de sortir par lui-même de l'état de repos ou de l'état de mouvement, de sorte qu'en ce sens il est rigoureusement passif ou inerte. Il convient donc de distinguer la substance matérielle, inerte par elle-même, d'avec les forces qui la sollicitent et qui ont toujours une cause extérieure. Reste l'objection ontologique contre la notion du vide ou de l'espace pur; et Newton qui devrait, ce semble, .la dédaigner, ne la dédaigne pas : il veut la résoudre au risque de se compromettre. L'espace infini et la durée infinie sont les deux attributs d'une substance infinie; l'un est l'immensité de Dieu, l'autre son éternité. 11 faut que la notion de substance soit toujours une pierre d'achoppement pour l'esprit humain, et Newton lui-même subit en cela la loi commune.
— On n'a pas manqué d'appUquer à la physique moléculaire la conception newt^nienne de l'action à distance, qui avait si bien réussi en astronomie ; et effectivement, plus on a étudié les phénomènes moléculaires, plus on a eu de motifs d'admettre qu'il n'intervient jamais de choc ni de contact proprement dit entre les particules matérielles. On ne saurait concevoir les corps qui tombent sous nos sens que comme des systèmes de particules infinitésimales ou d'atomes, maintenus à distance par des forces attractives et répulsives qui s'équilibrent ou qui, lorsque l'équi-
libre du système a été troublé, impriment aux particules une série de vibrations autour de leurs positions d'équilibre. Notre imagination se satisfait en se peignant ces molécules, ces atomes, comme des corps en miniature, qui ont des dimensions, une figure, à quoi nous ajoutons volontiers une rigidité et une impénétrabilité absolues : mais en réalité ces dimensions, cette figure, cette rigidité hypothétique n'entrent pour rien dans l'explication des phénomènes, ne tombent sous aucune observation, n'ont aucun fondement scientifique, soit empirique, soit rationnel. De tout l'échafaudage du système atomistique, il ne subsiste scientifiquement et rationnellement que la conception de points mobiles, centres de forces attractives ou répulsives qui les maintiennent à distance les uns des autres : voilà le dernier mot du newtonianisme.
Si nous remontons à l'origine psychologique de nos idées, nous trouvons que l'idée de force et celle de corps font simultanément leur apparition dans l'esprit : la résistance que les corps opposent à l'effort musculaire dont nous avons le sentiment intime étant ce qui nous instruit de la présence des corps exiérieurs et de l'existence de notre propre corps. Séparer au dehors ce que la Nature a uni en nous choque les lois de notre constitution intellectuelle, le sens commun y répugne ; mais, dans la sphère des spéculations, la raison est portée à restreindre le nombre des postulats, à n'en conserver qu'un seul si un seul suffit. De là deux systèmes en contraste ; l'atomisme pur et le pur dynamisme. L'atomisme pur supprime l'idée de force comme superflue dans l'explication des phénomènes, n'admet que des corps susceptibles de mouvement aussi bien que de repos, corps dont l'impénétrabilité constitue l'individualité et la substance ; et, forcé par l'expérience de refuser aux corps qui tombent sous nos sens une véritable impénétrabilité, le philosophe reporte cet
attribut sur des corpuscules qui échappent aux sens, c'est-à-dire sur des atomes. Cet atomisme pur règne dans une grande école de philosophie, depuis Démocrite jusqu'à Gassendi et à Descartes inclusivement. Les atomes s'accrochent, se rencontrent, se choquent, s'entraînent, dans le vide selon les uns, au sein d'un miheu plus subtil selon les autres. Tout cela peut se comprendre sans qu'il faille absolument faire intervenir la notion de force, qui ne correspond qu'à un mode de notre sensibilité, et qui n'est que l'écho, le retentissement de l'une de nos affections intimes. Cependant les progrès de la science ruinent cet ancien atomisme ; il faut accepter le principe de l'action à distance, et par là même l'idée de force revient inévitablement : car, comment concevoir humainement l'action à distance, quel soutien naturel aurait-elle dans notre entendement, si on ne la rattachait à l'idée de force, telle que la Nature nous la suggère? De là le passage ou le retour, par une route toute moderne, au dynamisme pur; puisqu'il n'est pas difficile d'établir que l'idée de force une fois admise rend la conception de l'atome rationnellement superflue, et ne la laisse subsister que pour le besoin de l'imagination et la commodité du discours.
— Ces explications étaient nécessaires, et il faut d'abord bien comprendre Newton pour bien comprendre Leibnitz qui en effet le dépasse dans l'ordre des conceptions philosophiques, quoique Leibnitz et Newton, en philosophie comme en mathématiques, aient attaqué en même temps les mêmes problèmes par des considérations différentes, sans se concerter ni s'influencer l'un l'autre ; mais il convient d'entendre Leibnitz lui-même nous raconter son histoire, où il y a tant à apprendre (1).
(( Quoique je sois un de ceux qui ont fort travaillé sur
{\) SyC'tème nouveau de la nature et delà communication des mbstances .
.\i;\VTOX, LKIBNITZ ET I/K^KE. 310
les mathématiques, je n'ai pas laissé de méditer sur la philosophie dès ma jeunesse, car il me paroissoit toujours qu'il y avoit moyen d'y établir quelque chose de solide par des démonstrations claires. J'avois pénétré bien avant dans le pays des scolastiqnes, lorsque les mathématiques et les auteurs modernes m'en firent sortir encore bien jeune. Leurs belles manières d'expliquer la Nature mécaniquement me charmèrent, et je méprisois avec raison la méthode de ceux qui n'emploient que des formes ou des facultés dont on n'apprend rien. Mais depuis, ayant tâché' d'approfondir les principes mêmes de la mécanique pour rendre raison des lois de la Nature que l'expérience faisoit connaître, je m'aperçus que la seule considération d'une masse étendue ne suffisoit pas, et qu'il falloit encore employer la notion de la force qui est très-intelligible, quoiqu'elle soit du ressort de la métaphysique. Il me paroissoit aussi que l'opinion de ceux qui transforment ou dégradent les bêtes en pures machines, quoiqu'elle soit possible, est hors d'apparence et même contre l'ordre des choses.
)) Au commencement, lorsque je m'étois affranchi du joug d'Aristote, j'avois donné dans le vide et dans les ato • mes, car c'est ce qui remplit le mieux l'imagination ; mais en étant revenu après bien des méditations, je m'aperçus qu'il est impossible de trouver les principes d'une véritable unité dans la matière seule ou dans ce qui n'est que passif Il fallut donc rappeler et comme réhabiliter les formes substantielles, si décriées aujourd'hui, mais d'une manière qui, les rendît inteUiglbles, et qui séparât l'usage qu'on en doit faire de l'abus qu'on en a fait. »
En conséquence Leibnitz pose en principe qu'il n'y a pas de substance qui ne soit douée d'action ou de force, et même qui ne tende actuellement à exercer cette action ou cette force [conatum iiivolvcns) : c'est-à-dire que, tout
320 LIVRE m. — CHAPITRE IV.
en concédant aux habitudes naturelles ou aux préjugés d'école qu'il y a un fondement réel à la notion de substance, il la déclare stérile si l'idée de force ne vient s'y incorporer et la vivifier : et effectivement il entreprend de tirer k priori de l'idée de force tout ce que, dans les écoles péripatéticienne ou cartésienne, on avait voulu tirer de la notion de substance. Or, comme le terme de force, pris dans le sens large que lui donne Leibnitz, peut s'appliquer à la force mécanique, à la force vitale et organique, aux déterminations libres du ??îoî, et même se prêter à la conception (vague, il est vrai) d'une infinité de modalités intermédiaires, il en doit résulter que le système de Leibnitz s'accommode mieux qu'aucun autre, sinon à une explication précise et scientifique, du moins à une conception philosophique et générale de l'ensemble des phénomènes de la nature, dans leur variété infinie. Ainsi, comme l'a trèsbien dit Maine de Biran (1), <c cette métaphysique réformée n'admettra pas seulement deux grandes classes d'êtres, entièrement séparées l'une de l'autre et excluant tout intermédiaire; mais une seule et même chaîne embrasse et lie tous les êtres de la création. La force, la vie, la perception sont partout réparties^ entre tous les degrés de la chaîne. La loi de continuité ne souffre point d'interruptions ni de saut dans le passage d'un degré à l'autre, et remplit sans lacune, sans possibilité vide, l'intervalle immense qui sépare la dernière monade de la force inteUigente suprême d'où tout émane. »
— Cependant, au miheu de ces généraUtés philosophiques, Leibnitz ne peut perdre de vue son rôle de géomètre, et il doit songer d'abord à constituer la science de la mécanique pour laquelle l'époque de maturité est arri-
(1) Exposilio7i de la doctrine philosophique de Leibnitz, dans le IV« yoI. des Œuvres philosophiques.
vée. Il s'y prendra d'une autre manière que Ne^vton et (chose singulière} le géomètre aux tendances idéalistes serrera ici, de plus près que le physicien, le fait concret et sensible . 11 ne prendra pas pour point de départ l'idée d'attraction qui lui semble trop rappeler les qualités occultes des scolastiques, mais l'idée de traction qui nous est si familière et qui se réalise journellement dans notre mécanique industrielle. Le parangon des forces mécaniques, ce sera pour Newton l'action mystérieuse de la pesanteur : pour Leibnitz ce sera le poids, dont nous comprenons si bien la fonction et l'emploi comme moteur, sans être obligés de comprendre la nature et la cause de la pesanteur. Or le poids (comme tous les moteurs doués de réalité concrète et sensible, comme l'eau, le vent, la vapeur, les animaux de trait) ne lire ou n'agit pas sans se déplacer ; et aussi, suivant Leibnitz, la considération du déplacement du moteur entre essentiellement dans l'évaluation de l'eiTet dynamique. Bien plus, l'effet dynamique produit et la ce dépense de force » nécessaire pour le produire, doivent être en raison composée du poids ou de la force de traction du moteur, et du déplacement du moteur : car, il est aisé d'établir qu'un poids d'une livre, en descendant d'un pied, peut indifféremment servir à faire remonter d'un demi-pied un poids de deux livres, ou à faire remonter de deux pieds un poids d'une demi-livre. La construction et l'usage de toutes les machines reposent sur ce principe que les géomètres ont démontré par divers raisonnements que l'expérience confirme, mais qu'on pourrait établir indépendamment de toute expérience et de toute démonstration techniques, en se fondant sur un principe d'ordie supérieur ^ à savoir que, si l'homme peut faire servir des engins passifs comme les machines à dépenser de la manière qui lui convient le mieux pour son but actuel, la somme de forces motrices que mettent à sa T. 1. ' i\
32^2 LIVRE m. — CHAPITRE IV.
disposition les agents naturels, il no peut s'en servir pour augmenter cette somme ou pour créer de toutes pièces la force disponible et vraiment active, la force vive comme l'appelle Leibnitz, le travail mécanique, \di force qui se paye, comme disent aujourd'hui les ingénieurs et les industriels. Ce serait aller directement contre les lois de cette dynamique supérieure dont il a été question ci-dessus (livre I, chap. iv), et à laquelle s'élève le génie de Leibnitz, par une hardiesse qui n'est point de la témérité.
Ce qui est un principe dans la dynamique de Leibnitz devient dans la dynamique de Newton une proposition dérivée, un théorème ou une formule générale, propre à résumer ou à condenser une multitude de théorèmes. On a eu ainsi, depuis Newton et Leibnitz, deux systèmes, deux méthodes d'exposition de la mécanique, et ^comme deux sectes ou deux écoles scientifiques en face l'une de l'autre. La dynamique de Newton reste mieux appropriée aux problèmes d'astronomie qui lui ont donné naissance, et par là conserve longtemps une sorte de prééminence scientifique que l'avènement même de l'industrie moderne ne lui aurait point ravie. 11 a fallu, pour rendre à la dynamique de Leibnitz toute son importance et sa dignité théorique, que la physique accompht de nos jours un grand progrès; que l'idée d'une dynamique supérieure passât du domaine de la philosophie dans celui de la science ; que les physiciens fussent amenés à considérer, non plus seulement des transformations d'effets mécaniques les uns dans les autres par le moyen des machines, mais des transformations de chaleur, d'électricité en force mécanique, et réciproquement, ou plus généralement des transformations de toutes les énergies physiques les unes dans les autres, qu'elles puissent ou non s'expliquer par les théories de la mécanique ordinaire,
— La monade à laquelle Leibnitz attribue tout à la fois la
force et l'unité on rindividualité substantielle n'est pas un atome: est-ce donc un point mathématique? pas davantage : car Leibnitz qui a cessé de croire aux atomes « depuis qu'il n'est plus petit garçon 5), n'a pas en un sens conservé plus de foi dans l'étendue ou dans l'espace; et l'idée de point mathématique n'a de sens qu'autant qu'elle s'oppose à l'idée d'espace ou d'étendue. 11 reproche vivement à Newton d'avoir en quelque sorte (( divinisé » l'espace, au risque de rabaisser Dieu : lui au contraire ce humanise » plutôt l'espace, en ce sens qu'il fait la part de ce qui tient à la constitution de l'esprit humain dans notre manière de concevoir l'espace. « L'espace n'est que l'ordre des coexistences, le temps n'est que l'ordre des existences successives )) ; ce qui veut dire que lorsque la raison essaye d'abstraire, de l'image ou de la représentation que nous nous faisons de l'espace et du temps, ce qui tient aux conditions de notre sensibiUté, il ne reste que la pure idée de l'ordre, insuffisante (nous le reconnaissons volontiers) pour le support d'une théorie scientifique et pour les besoins de l'exposition didactique. Que les physiciens n'essayent donc pas de substituer dans leur enseignement le point mathématique à l'atome, une fiction à une autre, et qu'ils ne demandent pas aux dynamistes de le leur définir. Qu'ils continuent de parler de molécules ou d'atomes, pourvu qu'ils ne confondent pas les matériaux de la construction scientifique avec ce qui n'en est que l'échafaudage extérieur ; en reconnaissant bien que de telles conceptions hypothétiques ne sont pas introduites à titre d'idées, mais à titre d'images, et à cause de la nécessité où rhomme se trouve d'enter les idées sur des images.
— Nous n'entrerons point dans l'exposé détaillé du vaste système de Leibnitz, pour y faire ressortir, tantôt la profondeur des vues, tantôt l'arbitraire des hypothèses. Il est plus important de saisir dans le principe même de la
324 LIVRE m. — CHAPITRE lY.
doctrine la cause des mérites et des défauts de l'exécution. En proclamant son principe de la ce raison suffisante 3) et en l'opposant au principe de (( contradiction », dont les vieilles écoles avaient fait le pivot de leurs démonstrations, Leibnitz est le premier à indiquer nettement le but essentiel de toute étude philosophique, à savoir la conception des choses dans l'ordre où elles rendent raison (et le mieux raison) les unes des autres : ordre qu'il ne faut confondre ni avec l'enchaînement des prémisses et des conséquences logiques, ni avec l'enchaînement des causes et des effets, dans le vrai sens du mot de cause, selon la remarque déjà faite (livre I, chap. i). Toutes les histoires exactes rendent exactement compte des causes et dès effets; tous les traités exacts de géométrie respectent l'enchaînement logique des propositions :' après quoi il faut encore que le sens philosophique intervienne pour reconnaître et préférer l'ordre qui exprime le mieux l'enchaînement des faits ou des théorèmes, en tant qu'ils rendent raison les uns des autres. D'un autre côté, l'on doit remarquer la forme négative sous laquelle Leibnitz met en œuvre le principe éminemment rationnel, ou l'idée que nous avons de la raison des choses ; de manière à en faire un moyen de démonstration rigoureuse, more geometrico, par le tour de réduction à l'absurde ; mais de manière aussi à en restreindre singulièrement les applications, et même à laisser de côté les plus im.portantes applications du principe, celles qui justifient sa prérogative de principe régulateur et dominant, dans la critique de l'entendement humain comme dans toute espèce de critique. Ce qui "a péri sans retour dans le système de Leibnitz, peut être regardé comme ayant péri par suite de ce vice originel.
— Ce n'est pas que Leibnitz, ainsi qu'on en peut juger par la citation déjà faite, n'ait souvent fait appel à la notion de la probabilité philosophique et au jugement inductif
fondé sur l'ordre et la raison des choses : mais il n'en développe point la théorie ; il s'en tient à cet égard aux premières suggestions du bon sens; ce n'est point là le sujet qu'il aime à approfondir et sur lequel il se donne carrière. Il réserve pour d'autres usages la puissance de son génie inventif. Rien de plus singulier pour qui connaît la vie de Leibnitz. Le premier ouvrage de sa jeunesse, sa thèse inaugurale est consacrée à la théorie des combinaisons. Dans l'étonnante variété de ses travaux, il ne perd jamais de vue cette idée capitale; il témoigne en m.aint endroit de sa correspondance, d'une estime particuUère pour l'étude mathématique des jeux; il connaît et il apprécie les inventions de Pascal, de Fermât, de Huygens au sujet de la matière des chances et des probabilités mathématiques, et même les applications qu'en avaient déjà faites à la statistique J. de Wytt et Hudde (1). Mais il ne cultive point pour son propre compte cette branche de la science; et le géomètre philosophe qui a conçu le premier la généralité et l'importance de la doctrine des combinaisons, semble négUger l'usage le plus philosophique qu'on en puisse faire dans les applications de la notion du hasard à l'interprétation des phénomènes naturels et à la critique de nos idées. Voilà certes une circonstance singulière qu'il
(1) « C'est qu'étant grand joueur, il (le ctievalier de Méré) donna les premières ouvertures sur l'estime des parties, ce qui fit naître lesbelles pensées de aléa, de MM. Fermât, Pascal et Huygens, où M. Roberval ne pouvoit ou ne vouloit rien comprendre. M. le Pensionnaire de Wytt a poussé cela encore davantage, et l'applique à d'autres usages plus considérables par rapport aux rentes de vie, et M. Huygens m'a dit que M. Hudde a eu d'excellentes méditations là dessus, qu'il est dommage qu'il ait supprimées comme tant d'autres. Ainsi les jeux mêmes mériteroient d'être examinés ; et si quelque mathématicien pénétrant méditoit là dessus, il y trouveroit beaucoup d'importantes considérations : car les hommes n'ont jamais montré plus d'esprit que quand ils ont badiné. » Réjilique aux réflexions de M. Bayle, à la fin du Recueil de Desmaizeaux.
3t2G LIVRE III. —- CHAPITRE IV.
ne faut point imputer (les termes mêmes de Leibnitz le prouvent) à une prévention systématique, mais qu il faut bien regretter, puisqu'elle nous a privés des lumières que ce grand homme n'aurait pas manqué de répandre sur un sujet si digne d'intérêt, et qui se liait si bien à l'ensemble de ses travaux. Son système général a péché par là, il le faut reconnaître ; et néanmoins ce système reste le plus imposant monument philosophique. On ne peut comparer à Leibnitz qu'Aristote : ceux-là ne mériteraient pas de philosopher qui oseraient mettre à son niveau les plus subtils, les plus diserts, les plus glorieux, les plus vantés de ses successeurs.
— Le passage est brusque et la chute lourde, de Leibnitz et de Newton au c: sage d Locke, comme l'a baptisé Voltaire. Non qu'à certains égards Locke n'appartienne encore à la famille cartésienne : car ce sage, ce philosophe circonspect n'hésite pas plus que Descartes à admettre d'emblée ce que 7ios idées simples sont toutes réelles, en ce 3> sens qu elles conviennent toujours avec la réalité des » choses )). Par là il s'éloigne fort de Bacon qui veut
qu'on les contrôle ex analogia universi, per rationem
et philosophiam universalem. Il lui faut bien ce point d'appui, puisqu'il est de ceux qui telatn ex se conficivnt, c'està-dire qui mettent de côté l'étude scientifique des lois de la Nature et du Monde, pour se concentrer dans l'étude du (( microcosme 5), du monde intérieur. S'il ne rentre pas dans les ornières de la vieille scolastique, foudroyée par Bacon, c'est pour instituer à la place une scolastique nouvelle, non moins stérile que l'autre et par les mêmes raisons; c'est pour ressusciter sous de nouveaux termes ce ces formes ou ces facultés dont on n'apprend rien », selon l'expression de Leibnitz citée tout à l'heure. Avec Locke commence cette interminable ce analyse des facultés de l'âme », qu'on appelait encore vers la fm du dix-hui-
^•E^^•TO^■, llibmtz et locke. 327
lième siècle la « métaphysique ï>, qu'on a appelée ensuite « l'idéologie i), la (T psychologie 3), et qui n'a pas plus avancé en deux siècles la connaissance des faito psychiques ou intellectuels, de leurs lois et de leurs causes, qu'on n'aurait avancé la physique si l'on n'avait fait pendant tout ce temps que discuter sur les qualités premières et secondes de la matière, sur l'étendue, la mobihté et l'impénétrabilité. Voyez quelle est la marche de la physiologie : est-ce par des dissertations sur des facultés ou des propriétés générales, telles que l'irritabilité, la sensibilité, la motihté, qu'elle fait des progrès? Non, c'est par l'étude approfondie de la structure des organes et du jeu des fonctions. Tels filets nerveux sont les conducteurs des impressions sensibles, tels autres servent à stimuler les contractions musculaii-es qui produisent les mouvements : voilà ce qu'une ingénieuse expérience pouvait seule apprendre, et ce qui accroît elTectivenient plus nos connaissances en physiologie que tout ce qu'on pourrait dire des facultés de l'être vivant, en tant que rubriques générales. Pour l'enfant, pour le sauvage, une horloge est quelque chose qui a la faculté d'indiquer et celle de sonner les heures : il faut mettre de côté cette notion vague, il faut examiner les poids, les ressorts, les timbres, l'échappement, le pendule, l'agencement des rouages, si l'on veut un peu se rendre compte de ce que c'est effectivement qu'une horloge. L'analyse des facultés intellectuelles pèche d'abord, ainsi qu'on vient de le dire, parce qu'elle porte sur des facultés, ensuite parce que c'est une analyse. Rappelonsnous ce qu'était la chimie organique, il y a de cela une cinquantaine d'années, alors qu'elle n'avait guère d'autre objet que d'établir par l'analyse combien il entre d'oxygèîie, d'hydrogène, de carbone et d'azote dans la composition d'une matière organique, et ce qu'elle est devenue depuis que la science s'est proposé un but synthétique, la recher-
328 LIVRE m. — CHAPITRE IV.
che de formules' où l'on peut lire comment se combinent les matériaux primitifs pour former des composés de premier ordre, et comment ceux-ci entrent à leur tour dans des combinaisons plus complexes. Voilà ce qui a vraiment éclairé d'un jour nouveau la théorie chimique des matériaux et des produits de l'organisation, sur laquelle une analyse qui ramène tout aux premiers rudiments, qui efface toute trace des degrés successifs de composition, ne nous apprendrait rien ou presque rien. A plus forte raison une analyse qui met en pièces l'unité organique, qui supprime la vie ou n'en tient compte là où tout s'opère par le merveilleux concert des forces vitales, doit être une mauvaise méthode pour pénétrer dans l'économie des phénomènes intellectuels, des forces qui les produisent et des lois qui les gouvernent.
— On dira que la philosophie de l'esprit humain, la psychologie telle que Locke et ses disciples la conçoivent, est une science descriptive comme tant d'autres que nous offre le vaste système des sciences naturelles, où l'on expose les faits et leur ordre de succession ou de connexion, sans avoir la prétention de remonter aux causes, ni même de saisir la nature et le mode d'action des forces opérantes. A la bonne heure, mais alors il faut se rendre exactement compte de ce qui vaut à ces sciences descriptives le nom de sciences. En premier lieu, elles ont à leur disposition des termes de comparaison si nombreux, si variés, qu'on peut venir à bout de démêler par l'observation seule, malgré les apparences contraiies, l'essentiel de l'accidentel, le fondamental de l'accessoire. Privé de ce moyen de contrôle, confiné dans l'étude d'une espèce unique en son genre, et souvent même d'une variété unique, le psychologue en est réduit à faire à tout propos {opportune, importuné) appel à l'opinion commune, au sens commun. Mais le sens commun dit que la baleine est un
poisson ou du moins qu'elle ressemble bien plus à un poisson qu'à un quadrupède, et en cela le sens commun se trompe :1a science que l'on appelle zoologie le démontre. Le sens commun trouvera qu'un baobab a bien plus d'analogie avec un chêne qu'avec une herbe comme la mauve, sur quni la botanique condamnera l'avis du sens commun. Qu'on nous cite un cas où la psychologie redresse ainsi le sens commun, et nous croirons à la psychologie scientifique.
Si les phénomènes de la vie intellectuelle, que la psychologie empirique a la prétention de décrire scientifiquement, doivent être réputés d'un ordre bien plus relevé que ceux de la vie animale et organique, il faut aussi reconnaître qu'en raison même de la supériorité des fonctions auxquelles ils se rattachent, et de la perfection toute singulière qu'ils supposent dans certains détails de l'organisme, ou simplement parce que le grand artisan l'a ainsi voulu, ils relèvent de caractères bien moins fondamentaux, bien moins consistants, bien plus particuliers, bien plus fugaces que ceux qui constituent et séparent profondément les types organiques Non-seulement donc l'observation que le psychologue ferait ou croirait faire sur lui-même (observation sujette d'ailleurs à tant de difficultés et d'objections sur lesquelles nous ne revenons pas) serait dépourvue de valeur scientifique tant qu'on n'aurait pas •les moyens d'établir que chacun peut la répéter identiquement sur lui-même; mais encore, ce point établi, elle serait insuffisante pour fonder une science (( de l'homme », comme être intelligent et moral, si elle portait sur des caractères capables de se modifier d'une manière sensible avec le temps, par l'effet de causes historiques, et sous l'influence d'un milieu social qui de son côté subirait des variations sensibles pendant que la science s'élabore. L'idée de donner, indépendamment de l'ethnologie et de
l'histoire, une sorte de caractéristique « de l'homme » intellectuel et moral, comme d'un type invariable et universel, pourrait devenir dans ce cas une idée radicalement fausse, capable d'entraîner les plus graves erreurs en spéculation et en pratique. L'histoire et les institutions sociales ne fourniront plus le principal critère des doctrines psychologiques : on se prévaudra plutôt d'une psychologie ffUitastique ' ou arbitraire pour critiquer , pour juger, pour condamner l'histoire et les institutions sociales. Du temps de Locke, on n'en est encore qu'aux prémisses philosophiques : le siècle qui va venir se chargera d'en tirer les conséquences.
— Un mot encore pour compléter et préciser mieux ces remarques générales. La nature humaine offre l'union intime de la pensée et de la langue. La science part de quelques notions communes, qu'exprime la langue commune, et que la science précise, combine ou développe, en donnant une acception technique aux termes vulgaires, et en créant au besoin des termes techniques, de manière que chaque science ait sa langue qui se constitue et se fixe en même temps que la" science. Tant que l'objet de la science est quelque chose qui ne dépend pas de la constitution ou de l'histoire de l'esprit humain, ni par conséquent de l'état où se trouve la langue commune quand la science se forme, il faut bien que les progrès de la science finissent par l'emporter sur les imperfections de la langue, et que le redressement ou l'épurement des idées amène le redressement ou l'épurement de la langue scientifique. Quelquefois même la diffusion des notions scientifiques va jusqu'à influer sur la langue commune, et nous en citerons plus loin d'assez remarquables exemples. La langue commune a déjà presque adopté les termes d'oxyde, de crustacé, de mollusque, tous de création si récente ; et l'on n'inventerait plus aujourd'hui le proverbe (C qu'il faut être chair
]NE^VTOl^■, LLIBNITZ ET LOCKE. 331
OU poisson .).). ^lais, quand la science que l'on prétend édifier a justement pour objet l'esprit humain, et quand le procédé d'observation ou d'expérience qu'on met en avant n'a rien qui sorte des procédés vulgaires, rien qui se prête à des perfectionnements successifs, et qu'au fond tout se réduit à un remaniement continuel des notions premières et communes, que relèvent surtout des artifices de diction ou l'éclat des mouvements oratoires, il faut bien que la science prétendue, ou que cette science qui diffère si essentiellement des autres sciences, garde dans sa constitution ébauchée l'empreinte de la langue commune, sous l'influence et par le moyen de laquelle elle s'est formée. Et comme la langue elle-même ne s'explique que par son histoire, comme elle garde la trace des modifications séculaires qu'elle a subies, il s'ensuit que la science ou la philosophie de l'esprit humain ne peut se concevoir comme on concevrait la géométrie ou la chimie, indépendamment de toute tradition héréditaire et de toute influence historique. Vainement donc Locke part-il de fhypothése de la « table rase » , ce qui exclut apparemment toute disposition native à concevoir les choses d'une certaine façon, soit que cette disposition tienne à la caractéristique de fespèce ou à une variété- héréditaire : la faculté de réflexion dont il doue l'esprit ne s'exercera pas sans le secours de la langue, de sorte que les produits de la réflexion garderont l'empreinte des caractères et des origines de la langue, de ses mérites^ et de ses défauts, par conséquent aussi la marque des mérites et des défauts du génie national à la formation duquel la langue a concouru, et qui a concouru à former la langue. On ' ne peut pas dire que VOptique de Newton soit un livre (( anglais )) : on devra le dire du livre de Locke, même si on le lit dans une traduction française. Que si celte nuance échappait, il faudrait au moins reconnaître que c'est un
332 LIVRE m. — CHAPITRE IV.
livre moderne, un livre- européen, et que jamais cervelle indienne ou chinoise, en philosophant à sa manière sur l'esprit humain, n'aurait conçu -de la sorte la philosophie de l'esprit humain.
Nous n'entrerons pas plus avant dans la critique du livre : on le lit peu aujourd'hui^ quoique notre école française du dix-huitième siècle en ait fait son évangile, non pas tant pour ce que Locke avait écrit sur sa table rase, que parce qu'il avait fait une table rase , en convertissant en dogme spéculatif ce qui n'avait été pour Descartes qu'une précaution méthodique, une mise en suspicion provisoire. Nous ne voulons pas dire que Locke soit l'auteur du mouvement des esprits au dix-huitième siècle, mouvement qui tenait à des causes d'un ordre bien plus général : il faut en pareil cas une formule philosophique dont les instigateurs du mouvement se couvrent ou s'autorisent ; et pour en trouver une au gré du temps présent, l'on remonte volontiers d'une ou de deux générations.