‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 39 sur 78 · CHAPITRE VIU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIU

DE LA POLITiOUE tUROFËEN.NE AU DIX-SEPTIÈME SIÈCLE.

Le dix-septième siècle est certainement une époque critique dans l'histoire de la puissance ottomane et de ses luttes avec l'Europe chrétienne. Jamais le fanatisme musulman n'avait été plus qu'au seizième siècle, sous les Soliman et les Selim, menaçant pour la chrétienté; au dix-huitième siècle la sénilité de l'empire turc ne faisait plus de doute; dans l'intervalle, c'est-à-dire durant le cours du dix-sepiième siècle, il y a comme aux époques de transition des alternatives de succès et de revers, des retours d'offensive qui amènent les Turcs aux portes de Vienne, et un certain réveil de l'esprit chevaleresque des croisci des jusque chez les courtisans de Versailles. Le Turc s'empare de Candie malgré l'assistance des gentilshommes français, et quelques années plus tard, le dernier effort d'un gouvernement en déchu suflit pour lui arracher la Morée.

Il est fort digne de remarque que la supériorité défmitive de la civilisation européenne sur la barharie turque n'ait tenu ni à la supériorité des connaissances, ni à celle des armes. Tant qu'il ne s'agissait que de batailles et de sièges, une soldatesque brutale, un ignorant visir tenaient souvent en échec les généraux et les ingénieurs européens, formés aux meilleures écoles, et comme l'Europe chré- T. I. 23

386 LIVBE m. — CHAPITRE VIH.

tienne était profondément divisée,, comme il n'y avait pas de potentat chrétien dont la seigneurie fût en réalité du calibre de celle du ce Grand Seigneur », il devait arriver souvent que la force physique ou numérique l'emportât. Ce qui a fait décidément fléchir la balance, c'est le progrès de la discipline, de l'administration appliquée aux choses de la guerre, et surtout le progrès de la richesse. 11 s'est trouvé alors que telle puissance européenne pouvait lever et entretenir des armées, équiper des flottes auxquelles l'état social des peuples asiatiques ne leur permettait pas d'opposer une résistance efficace, ou du moins d'autre résistance que celle qui tient aux distances et aux climats^ et qui exclut les retours d'offensive.

— Pendant tout le dix-septième siècle, on voit la dynastie autrichienne, la Maison d'Autriche pour parler le langage du temps, occupée à consolider sa domination héréditaire sur les royaumes jadis électifs, dont les popu= lations slaves et magyares font de leur côté de continuels efforts pour recouvrer tout ou partie de leur autonomie. La guerre de Trente ans commence par la ce défenestration » de Prague, et jusqu'à la fin de son règne Louis XIV encourage les mécontents de Hongrie. Ces ferments sembleront assoupis au siècle suivant, précisément lorsque d'autres conjonctures mettront le plus en péril l'unité dynastique; mais ils doivent reparaître plus tard ; et pour cette raison les signes de leur présence active au dix-septième siècle méritent d'être pris en considération dans un aperçu historique sur le système européen.

En Pologne, la couronne élective est l'objet de compétitions toujours plus aventureuses, et les moins propres à rendre à ce membre du système le poids qu'il devrait avoir, pour sa propre assiette et pour celle du système tout entier. La diplomatie française est toujours portée à s'en mêler, mais ce n'est point là qu'elle montre alors son

DE LA POLITIQUE EUROPÉENNE AU XVn« SIÈCLE. 387

esprit de suite" et de grandeur. On dirait que dans ce coin de l'Europe où il y a toujours un parti français, la France de Louis XIV ne possède pas en réalité beaucoup plus de moyens d'action que n'en possédera plus tard la France de Louis XV. D'ailleurs ces intrigues, ces candidatures princières qui attiraient surtout l'attention des cabinets et du public, avaient pour l'avenir bien moins d'importance que le travail intérieur de dislocation favorisé par les divisions religieuses, et qui poussait, ici des populations du rite grec à se détacher de la couronne de Pologne, ailleurs des populations luthériennes à se laisser absorber par la Suède, en attendant les envahissements d'une puissance encore plus redoutable (1).

La Suède elle-même se signale au dix-septième siècle par l'apparition de deux météores , Gustave-Adolphe et (Charles XII, et entre eux. se place cette fée fantasque,, dont les singularités frappent de tant d'étonnementun siècle où l'esprit de gravité et de régularité domine. Christine est la première de ces reines philosophes du Nord qui cajolent les lettrés du Midi, et chez qui la philosophie ne met obstacle ni aux écarts du tempérament, ni aux tragédies de palais Le type a disparu, probablement pour ne plus re-

(1, Les anciennes histoires fourmillent d'oracles et de prédictions, mais nulle part on n'y trouvera de prédictions aussi explicites, aussi formelles, aussi poncluellemeut yéritiées au bout d'un siècle par l'événement, que la prédiction contenue dans ces paroles de Jean Casimir à la Dièle de 1661 :

« Dieu veuille que je sois un faux prophète; mais si vous ne vous hâtez pas de remédier aux malheurs que vos prétendues élections libres attirent sur le pajs, si vous ne renoncez pas à vos privilèges personnels, ce noble royaume deviendra la proie des natious. Le Moskovile nous arrachera la Russie et la Lilhuanie; le Brandebourgeois s'emparera delà Prusse etdePosen-, et l'Autriche, plus loyale que ces deux puissances, sera obligée de faire comme elles; elle prendra Krakovie et la Pologne. »

L'Europe et les Bourbons sous Louis XIV, par Marius Topin, p. 40.

388 LIVRE III. CHAPITRE VllI.

paraître, ce qui n'est pas sans signification historique : mais un fait encore plus digne d'attention, c'est l'ascendant pris au dix-septième siècle par les royautés Scandinaves, au préjudice des autres éléments de la constitution politique, et par contraste avec ce qui se passe en Angleterre à la même époque. Les affinités qu'on pourrait appeler continentales semblent ainsi l'emporter sur les affinités d'origine qui .pendant des siècles avaient fait des péninsules Scandinaves et des îles Britanniques un groupe politiquement distinct des monarchies féodales du continent de l'Europe. Désormais l'Angleterre sera seule de son bord, tranchant avec tout le reste du système européen ; et dans les vicissitudes ultérieures de la politique constitutionnelle , les Etats Scandinaves céderont à l'influence d'idées généralement reçues plus encore qu'à leurs propres traditions. ,

— Cependant, ni la constitution des États Scandinaves, ni celle des pays slaves ne peuvent avoir pour le système européen la même importance que la constitution de l'Allemagne, et pendant longtemps on a généralement regardé comme le chef-d'œuvre de la diplomatie moderne, comme l'affaire capitale du dix-septième siècle, les traités de Westphalie destinés à réformer le corps germanique du moyen âge et à terminer la crise douloureuse connue sous le nom de ce guerre de Trente ans ». En effet, au point de vue du jurisconsulte ou du professeur en droit public, l'œuvre du congrès de Westphalie, les dièîas, les chambres impériales, les recès, les ?nois romains, le plénum et le coïiclusum ont fonctionné pendant un siècle et-demi, ce qui n'est pas peu en histoire moderme : mais, aux yeux de l'homme d Eiat, du vrai politique, de celui à qui la complication du mécanisme ne dérobe point féconomie des forces motrices, qu'a produit en réalité tout cet appareil ? Quelles difficultés majeures a-t-il résolues? Quelle crise a-t-il fait

DE LA POLITIQUE EUllOPÉE.NNE AU XYIl" SIÈCLE. 389

éviter ? La paw de Westphalie n'a servi à contenir, dans l'intérêt de « l'empire î> et de l'Europe, ni l'ambition de la France^ ni celle de l'Autriche. On en peut juger, quant à rAutiiche, par la fameuse instruction du duc de Lorraine : et quant à i.ouis XIV, on sait de leste qu'il ne s'est pas contenté des acquisitions de son cardinal ; qu'il a fallu pour l'arrêter des coalitions européennes, des négociations particulières avec les membres importants du corps germanique, à peu près comme si les liens du système n'eussent existé que pour la forme. Quand la coalition l'a emporté, les négociateurs 4'Utrecht, en disposant des meilleures parties de l'Italie et des Pays-Bas, non plus en faveur de l'empire, selon la vieille tradition du moyen âge, mais en faveur (le l'Autriche, ont virtuellement détruit l'équilibre qu'on prétendait établir à Munster ; si bien qu'il a fallu sous Marie-Thérèse reprendre deux fois la guerre de Trente ans, pour aboutir à un système bicéphale qui ne laissait plus subsister que sur le papier la constitution d'empire. 1) est permis de croire que si la transaction de Munster eût valu au corps germanique plus de cohésion, Louis XIV aurait usé avec plus de modération de ses avantages, et que l'Europe n'aurait pas si facilement donné les mains à de nouveaux agrandissements de la Maison d'Autriche, dans le sens le plus propre à perpétuer les occasions de conflit. Il doit être entendu que la critique spéculative du mérite intrinsèque de l'œuvre n'impliqu9 nullement le blâme des ouvriers. La pratique vit d'expédients ; et quand le monde est fatigué de troubles sanglants, le mieux est d'en sortir au plus vite, en s'accommodant aux circonstances, et en laissant aux générations futures le soin de vider des questions qui ne sont pas arrivées à leur point de maturité . On ne doit pas juger de la conduite des hommes d'une époque, d'après les idées d'une autre époque, au lieu qu'il est très-permis de juger des faits d'une époque d'après les

résultats queleiemps a mis en lumière; et c'est ainsi que la spéculation, toujours tenue de s'incliner devant la pratique actuelle, prend sa revanche, si c'en est une, sur les pratiques d'un autre âge.

— Quelle que soit d'ailleurs l'importance politique de l'Allemagne du dix-septième siècle, la France à la même époque a bien plus de droits encore à être regardée comme le centre de la politique européenne. Cest alors qu'on la voit (chose rare) travailler avec suite à l'édifice de sa grandeur, puis , afficher la domination, provoquer, comme il est naturel, une réaction générale, subir de grands revers et entrer dans une période de déclin au rnoins relatif. Progrès et décadence, c'est la forme habituelle des phénomènes de l'histoire comme des phénomènes naturels ; et rien ne se conçoit mieux tant que le phénomène est principalement gouverné par une force interne qui d'abord s'exalte et ensuite s'épuise par son action même : ce qu'il y a de singulier dans le cas présent, c'est que le phénomène offre la même régularité dans sa marche, quoiqu'il tienne à un concours de causes extérieures, bien plus qu'à une cause interne.

En effet, il n'en est pas de la grandeur de la France au dix-septième siècle comme de ces météores qui passent et ne reviennent plus, ou comme de ces dominations gigantesques qui exercent pendant des siècles leur pression sur le monde. Ce n'est ni une conquête arabe, ni un empire romain. Et pour prendre des termes de comparaison plus rapprochés, cette grandeur de la France au dix-septième siècle ne ressemble ni à la grandeur de l'Espagne au seizième siècle, laquelle a si vite passé pour ne plus revenir, ni à la grandeur actuelle de l'Angleterre, de la Russie et des Etats-Unis. La France elle-même, dont la longue histoire offre tant de vicissitudes, a passé plus tard par cette phase de grandeur que nous appellerions volontiers

Page 1