DE LA POLITIQUE EUROPÉENNE AU XYII* SIÈCLE
météorique : mais l'action qu'elle .exerce au dix-septième siècle, malgré quelques excès regrettables qui ne manquent pas de trouver leur châtiment , est comparativement modérée et aussi laisse des traces bien plus durables, comme il arrive quand on ne prétend point faire par trop violence au cours naturel des choses.
Etait-il possible que (c le démon du Midi i>. comme on l'appelait en son temps, eût raison du tempérament des nations du Nord ; que l'activité industrieuse de la Hollande, de l'Angleterre, ne l'emportât pas sur la superbe nonchalance espagnole ou sur le dilettantisme italien ; que la force vive ne vînt pas là où seraient le travail, l'économie, le crédit, la richesse ; que des populations plus vigoureusement trempées au physique et au moral, n'acquissent pas à la longue la supériorité dans la tactique guerrière et dans tout l'outillage dune civihsation progressive ? Donc il fallait qu'il y eût un déplacement des foyers de la civilisation européenne, un transport de forces vives du midi au nofd de l'Europe. La France était dans une position intermédiaire qui lui permettait d'arrêter en quelque sorte la force au passage et de l'utiliser au moins transitoirement pour ses propres fins. La faiblesse et la maladresse eussent pu manquer l'occasion ; le mérite de ses hommes d'État fui de savoir en profiter, et ce mérite est assez grand pour (ju'on ne leur en marchande point la gloire, tout en reconnaissant la part qui revient dans ces grands événements à des nécessités plus fortes que le génie des hommes d'Etat. Supprimez l'action personnelle de Richelieu, de Mazarin, de Louis XIV, imaginez que les personnes qui gouvernent la France sont à la dévotion de l'Espagne et de la figue catholique : puisqu'il est reconnu que l'Espagne et la ligne catholique ne peuveot finalement l'emporter, il laudra bien que la politique européenne prenne, seulement un peu plus tôt, la tournure qu'elle a prise malgré les
392 LIVRE m. — CHAPITRE VIII.
progrès de la puissance française, quand la France est devenue la protectrice de l'Espagne, l'alliée d'une nouvelle Maison d'Autriche, le plus ferme appui du catholicisme, et quand elle a voulu se mettre en travers du mouvement qui élevait les puissances du Nord. Quelques habiles diplomates, quelques illustres guerriers de plus ou de moins, et les pages d'une histoire nationale se trouvaient changées, mais non les grandes lignes et comme la table des matières de l'histoire européenne.
Du moment que la puissance factice de l'Espagne de Philippe II s'écroulait, les choses reprenaient leur cours naturel, la France se, retrouvait ce qu'elle avait été déjà à la fm du quinzième siècle, une puissance jouissant d'un avantage ou d'une avance sur les autres par la situation et l'étendue de son territoire, par l'homogénéité plus grande de sa population , par les progrès qu'y avaient faits l'autorité royale et la centralisation monarchique, par ses ressources hnancières dont nous ferions aujourd'hui si peu de cas, mais qu'alors l'étranger enviait, auxquelles rien ne pouvait se comparer dans les trop courts instants où des mains probes et ménagères les administraient; et qui, même dans les conditions habituelles de prodigalité et de dilapidation, l'emportaient encore sur celles des puissances rivales et permettaient d'acheter le concours ou l'acquiescement des puissances subalternes. Dès lors il fallait, pour arrêter les progrès de la France, ou le moyen si souvent employé des grandes coalitions continentales, ou l'antagonisme persistant d'une rivale retranchée dans son île, opposant son orgueil indomptable et son admirable esprit de conduite à l'impétuosité et à l'inconstance françaises. Or, l'habitude des coalitions continentales contre la France restait forcément suspendue tant que la France était ehe-même à la tête d'une coahtion contre la maison d'Autriche, et tant que l'Angleterre,
DE LA POLITIQUE EL'ROPÉE.NNE AU XVIl' SIÈCLE. 393
travaillée par des luttes intestines, ne pouvait prendre qu'une part secoi.daire aux affaires du continent. En conséquence, depuis la restauration de la politique de Henri IV par Richelieu jusqu à la paix d'Aix-la-Chapelle ou même à la rigueur jusqu à celle de Mmègue, la France, malgré ses troubles intérieurs et la mauvaise organisation de ses finances, profite à peu près sans interruption de la faiblesse toujours croissante de l'Espagne. Cromwell ne vit pas assez pour rendre au gouvernement britannique cette fière attitude qui eût tant gêné Louis XIV dans les premières et brillantes années de son gouvernement personnel; et tout \a bien pour la poUlique française tant qu'elle a alTaire à des rois restaurés, pensionnaires de la France, en lutte sourde ou déclarée contre les idées, la religion, les libertés politiques des peuples qu'ils gouvernent. Cependant cette situation n'est pas de nature à se prolonger beaucoup. Déjà le cri de l'opinion publique avait forcé (iharles II a rompre ostensiblement avec Louis XIV; Jacques II lui-même, à la veille de sa chute, est forcé défaire du patriotisme anglais; et la révolution de 1688, en dirigeant décidément contre la France une coalition continentale, appuyée ■ de toutes les forces de lAngleterre, fait succéder irrésistiblement à un période d'accroissement un période de déclin, que des circonstances accessoires peuvent bien accélérer ou retarder, sans qu'elles doivent en être réputées les causes déterminantes. Guillaume lil a été maintes fois battu par le maréchal de Luxembourg comme il aurait pu l'clre par Turenne et Coudé : mais il trouvait à la Haye et à Westminster des ressources financières que Colbert, tout Colbert qu'il était, n'aurait pu trouver. Car le peuple maudissait Colbert, et Guillaume était la personnification des idées et des passions de deux nations puissantes, des idées et des passions qui remuaient la plus grande ou du moins
394 LIVRE m. CHAPITRE VIU.
la plus forte partie de l'Europe. A travers la complication des détails, l'enchaînement des faits dominants est d'une simplicité rigoureuse et, si on l'ose dire, mathématique.
— Une preuve du déplacement des forces de l'Europe du midi au nord, ou, comme on dirait aujourd'hui, une preuve du déplacement du centre de gravité politique dans le cours du dix-septième siècle, résulte de la direc tion donnée alors aux agrandissements de la France. Si les armées passent encore les Pyrénées et les Alpes, c'est par forme de diversion militaire, pour avoir plus tard des restitutions ou, en style diplomatique, des compensations à offrir, non dans l'intention de faire sérieusement valoir des prétentions sur la Navarre ou sur le Milanais. On est revenu des idées ou des entêtements du siècle précédent, et les politiques comprennent tous que, de ces côtés, les extensions de territoire seraient une cause de faiblesse plutôt que de force. Il faut s'étendre et se fortifier, il faut, selon l'expression de Vauban, rendre c( le pré carré ï), là où il y a des positions à prendre, où se débattront désormais les grands intérêts, où se porteront dorénavant les grands coups : aux Pays-Bas, sur le Rhin, en Lorraine, en Franche-Comté. Malheureusement le pré carré en Lorraine et sur le Rhin touche au vif la vieille Allemagne; une tradition qui remonte aax Plantagenets fait que les Anglais regardent, à tort ou à raison, l'annexion des Flandres à la France comme ce qu'il y a de plus propre à inquiéter la vieille Angleterre; et tout agrandissement de la France, soit en Flandres, soit dans les pays entre la Meuse et le Rhin, est effectivement la menace la plus directe contre la puissance territoriale de la Hollande, qui vient d'acquérir si rapidement tant d'influence en Europe.
A la vérité, si les Hollandais avaient été moins fiers de leur rôle actuel dans la politique continentale, et plus soucieux de conserver la supériorité de leur marine et de
DE LA POLITIQUE EEROPÉEIS>E AU XVIIe SIÈCLE. 395
leur commerce, ils auraient compris que la concurrence essentiellement redoutahlo pour eux était celle de l'A-ngleterre, non celle Je la France, et que le jour ne devait pas être éloigné où il ne faudrait rien moins que toutes les forces navales de la France et de la Hollande pour défendre la liberté des mers contre les prétentions de l'Aur gleterre à la domination maritime. Mais, de tout temps on a vu les républiques de marchands qui devaient leur puissance à la marine et au commerce, se montrer bien plus jalouses encore de leur domination en terre ferme, si précaire qu elle fût : soit qu une telle domination leur parût, comme à des bourgeois enrichis, être un titre de seigneurie ou d'anobhssement; soit qu'elles imitassent en cela l'artiste qui paraît faire moins de cas de l'art où tout le monde sait qu'il excelle, que de celui vers lequel l'entraîne un goût malheureux. D'ailleurs, dans le cas présent, la religion venait singulièrement en aide à la pohtique ; et il aurait fallu que les calvinistes hollandais fissent une étrange abnégation de leurs croyances religieuses pour s'associer franchement à la politique du prince qui voulait que sarehgion fût celle de tous ses sujets et qui infligeait à leurs corehgionnaires un traitement si rude. Quand même la religion n'eût pas été en cause, il se trouvait de si grandes disparités de régime entre la Hoilande, pays de refuge, de publicité et de libertés politiques, et la France soumise a la royauté la plus absolue, qu'il était bien naturel que les habitants des Provinces-Unies ne montrassent pas une grande sympathie pour la France, nonobstant les services rendus à une autre époque, et que leurs inclinalions s'adressassent de préférence à un autre gouvernement, plus en harmonie avec celui qu'ils s'étaient euxmêmes donné.
Par les mêmes raisons, tout devait indisposer Louis XIV contre la Hollande, où il sentait bien qu'était le foyer des
résistances à toutes ses entreprises, et qui de fait a été sa constante ennemie pendant un demi-siècle. Même quand l'Angleterre devenait l'âme de la coalition anti- française, c'était sous un roi hollandais, conduit dans la rade de Torbay et au palais de Saint-James par des marins et des soldats hollandais, et pour qui la couronne britannique n'avait de prix qu'autant qu'elle l'aidait à abaisser la France et à venger sur son monarque ses injures personnelles et celles de son pays. 11 ne faut donc pas imputer, comme on l'a fait, à un pur excès d'orgueil le projet formié par Louis XIV, au temps de sa plus grande prospérité, d'en finir d'un seul coup avec la Hollande et de mettre ces arrogants bourgeois hors d'état de lui faiie obstacle. De ce que l'entreprise a échoué, il ne suit nullement que la réussite n'en fût pas probable ; et la Hollande aurait bien pu mourir de mort violente au dix-septième siècle, elle qui est morte un peu plus tard (au sens politique, s'entend) de mort naturelle. Que si Louis XIV et ses hommes d'État croyaient qu'il suffisait de tuer la Hollande pour réaliser un plan de monarchie ou d'hégémonie universelle en Europe, à coup sûr ils se trompaient, car de plus forts qu'eux y ont échoué; et ils auraient dû senîir que fobsLacle tenait, non à félévation passagère de la Hollande et à ce qu'elle se trouvait accidentellement sur le chemin de la France, mais à ce que par la force des choses, toute FEurope du nord en voie d'expansion devait mettre obstacle aux entreprises de la France.
— L'histoire pohtique du dix-septième siècle se termine par la grande alYaire de la succession d'Espagne, ]a plus propre à donner cariièie aux faiseurs de projets imaginaires, et aujourd'hui la mieux connue de toutes dans sa réalité historique. Grâce à la lumière qui s'est faite, la politique de Louis XIV est bien lavée du re-
DE LA POLITiQUP: EUROPÉENNE AU XVII* SIÈCLE. 397
proche d'avoir sacrifié la France à sa dynastie : car, ce n'est point sa faute si la mort d'un enfant a mis à néant le traité de partage signé avec Guillaume 111, et fondé sur la dévolution de la couronne d'Espagne à un prince qui ne fût ni Autrichien, ni Bourbon. La France ne gagnait en réaUté à ce traité que de consommer la réunion de la Lorraine, qui ne pouvait manquer de se faire à la première occasion ; et la disposition du trône des Deux- Siciles en faveur d'une branche cadette de la Maison de Bourbon, sorte de réminiscence d'un autre âge, n'était, comme le dit Saint-Simon, « qu'un sauve-l'honneur » sans conséquences sérieuses, ainsi que la suite l'a suffisamment prou^vé. La question changeait bien de face, lorsque l'obstination de l'empereur obligeait le roi de France, ou d'accepter le testament fait en faveur de son petit-fils, ou de donner les mains à la reconstruction d'une Espagne autrichienne : car, s'il n'y avait qu'un médiocre intérêt pour la France à ce qu'un prince de sang français, destiné à s'espagnoliser bientôt, fût porté sur le trône d'Espagne, il importait fort à sa politique que, dans des conflits ultérieurs avec l'Europe du Nord, elle fût au moins libre de préoccupations du côté de l'Espagne. A coup sûr l'avantage ne valait pas ce qu'il a coûté, mais pouvait-on prévoir ce qu'il coûterait et surtout ce qu'il manquerait de coûter? D'un autre côté, l'acharnement de la lutte entraînait les puissances maritimes bien audelà du but qu'avait fixé la sagesse de Guillaume III, lorsqu'elles posaient comme conditions de la paix d'Utrecht et de la reconnaissance de Phihppe V, l'établissement de l'Autriche en Belgique et en Itahe, ce qui réintroduisait dans le système de nouvelles causes d'instabilité. Certes il aurait mieux valu, pour le repos durable de la France et de l'Europe, que Charles VI fût le successeur de Charles-Quint, à Madrid comme à Vienne, et qu'on ne
livrât à l'Autriche ni la Belgique, ni l'Italie. Mais, comment emp êcher une réaction de dépasser le but, et comment attendre de la sagesse humaine qu'elle corrige des imperfections reconnues, sans déposer dans ses œuvres le principe d'autres imperfections que le temps fera reconnaître?
• — Au fait, ces combinaisons relatives à la structure politique de la vieille Europe avaient, surtout en vue de l'avenir, bien moins d'importance que celles qui pouvaient concerner les vastes possessions espagnoles du Nouveau- Monde. Sous une dynastie française, l'alliance de l'Espagne avec la France n'irait-elle pas jusqu'à livrer à celle-ci le commerce des colonies espagnoles, et à ne laisser à l'Espagne affaiblie qu'une ombre de souveraineté dont tous les profits seraient pour son alliée, devenue ainsi par la force des choses une puissance maritime et commerciale de pre- . mier ordre? Les affinités de religion, de langue et de mœurs ne disposeraient-elles pas les populations à obéir en cela aux affinités dynastiques, et n'en résulterait-il pas Fun des plus grands obstacles à l'accomplissement des destinées d'une autre race, destinées qu'un vague instinct faisait déjà pressentir? Voilà ce dont on s'occupait aux Bourses de Londres et d'Amsterdam, plus que des lots qui seraient faits en Europe à tel ou tel prétendant ; et quand une fois, chez les nations maritimes, l'opinion pubhque a été rassurée sur le chapitre des possessions espagnoles dans le Nouveau-Monde, quand toutes les précautions ont été prises pour que la France ne tirât aucun avantage commercial de l'avènement d'une dynastie française en Espagne, la paix a été virtuellement faite, l'opinion publique a | cessé de soutenir fexcès des prétentions ou des rancunes 1 des princes et des politiques de profession. L'occasion était manquée de fonder ce qu'on a appelé de nos jours une Amérique latine, et les grands traits de la future civilisation du sflobe étaient dès lors arrêtés.