‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 48 sur 78 · DE L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE AU DIX-HUITIEME SIÈCLE · texte numérisé non relu

DE L HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE AU DIX-HUITIEME SIÈCLE

11 ne faut pas confondre l'histoire de la littérature philosophique du dix-huitième siècle avec l'histoire de la philosophie au dix-huitième siècle,- en ayant égard à la valeur des idées selon le jugement des connaisseurs plutôt qu'à leur notoriété mondaine. C'est un accident digne de remarque que la formation en plein dix-huitième siècle, dans le cercle européen, de trois écoles philosophiques aussi nettement caractérisées, aussi indépendantes dans leur marche, aussi étrangères l'une à l'autre que l'école écossaise, l'école allemande et l'école française. En cela du moins on se croirait revenu aux vieux temps de l'Inde et de la Grèce. Les âges précédents où tous les lettrés d'Europe formaient en quelque sorte une famille et commerçaient entre eux dans une langue commune, ne se seraient pas prêtés à un pareil cantonnement; et de nos jours les nations européennes ont entre elles des rapports trop intimes malgré les diversités d'idiomes, pour qu'elles puissent à ce point s'ignorer ou se méconnaître, même sur le terrain de la spéculation la plus abstraite ou de la controverse la plus technique.

— Il est encore assez singulier que, dans la patrie de Bacon, de Hobbes, de Newton et de Locke, une école

provinciale (car l'Ecosse n'est plus qu'une province) florisse de préférence à une école métropolitaine ou franchement anglaise. Il appartient aux critiques d'Outre-Manche de sonder les causes de ce phénomène déhcat et d'ailleurs passager, qui n'a d'importance pour nous que le retard qu'il a mis à l'avènement d'un empirisme plus cru, plus tranchant, comme celui que nous voyons dans ce siècle être si en faveur chez les penseurs anglais : apparemment parce que rien ne répond mieux aux qualités foncières du génie anglais, la rudesse et la vigueur; et parce qu'il faut bien qu'à force de déblayer et de rejeter les dépôts d'origine adventice, le tuf primitif reparaisse. Pour nous autres Français, la philosophie écossaise est une plante que la culture a plus travaillée, qui se ressent davantage des influences littéraires, et moins du voisinage du comptoir ou du laboratoire. Nous sommes frappés surtout des ressemblances de l'école écossaise et de notre école genevoise, ressemblance attestée par la complaisance qu'elles ont mise à se traduire et à se commenter l'une l'autre. En effet, un révérend docteur écossais et un pasteur genevois ont un même fonds d'éducation religieuse et même civile qui doit, lorsqu'ils tiennent la plume et qu'ils traitent de questions spéculatives, effacer bien des nuances provenant de la nationalité.

Peu satisfaits de la facilité avec laquelle Locke donne ses descriptions pour des expUcations, fiers de la gloire que Newton s'est acquise et a acquise à son pays, les philosophes écossais se proposent de corriger Locke par Bacon, de compléter Bacon par Locke, et de faire dans la (( philosophie de l'esprit humain )) la réforme attribuée à Bacon, en terre britannique surtout, dans ce que les Grecs nommaient la « physique » et ce qui est pour les Anglais la (( philosophie naturelle d. « S'il est un service et un service éminent que les Ecossais aient rendu à la philoso-

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])lùe, dit Jouffroy (U, c'est assurément d'avoir établi, «me fois pour toutes, dans les esprits, et de manière à ce qu'elle ne puisse plus en sortir, l'idée qu'il y a une science d'observation, une science de faits, à la manière dont l'entendent les physiciens, qui a l'esprit humain pour objet et le sens intime pour instrument, et dont le résultat doit être la détermination des lois de l'esprit, comme celui des sciences physiques doit être la détermination des lois de la matière ».

Hélas ! il n'y a guère en philosophie de propositions établies ime/'oîs /jour /oj//es, et celle qui proclame le contraste entre les lois de la matière et celles de l'esprit n'est pas même de ce nombre. La prétendue symétrie dont la découverte ferait tant d'honneur aux Ecossais n'est pas mieux établie. Sans doute les matériaux de nos connaissances et de nos idées nous sont fournis, les uns par le rapport des sens proprement dits, les autres par les affections internes de notre sensibilité, d'autres enfin par une faculté supérieure que nous nommons la raison : mais toutes nos facultés fonctionnent de concert et toutes nos connaissances se tiennent. Si le physicien et le naturaliste observent avec les sens, ils observent bien plus encore avec la raison, et l'on ne peut faire usage de la raison et des sens sans une sorte d'observation intérieure du témoignage que la conscience nous donne des impressions des sens et des conceptions de la raison. Toutefois, lorsqu'on emploie le terme d'observation dans le langage des sciences, lorsqu'on oppose les sciences d'observation aux sciences fondées sur le calcul et le raisonnement, on entend parler d une observation réguUèrement instituée et méthodiquement poursuivie ; qui arrive à la découverte de faits cachés au moyen des liaisons que la raison conçoit entre ces faits

(I) Préface de la Iraduclion des Œuvres de Reid.^ p. ce.

cachés et des faits apparents ; et qui iion-seulerneiit découvre des faits, mais des lois, en tirant des faits directement observés, ou conclus des faits observés à l'aide du raisonnement et du calcul, plus qu'ils ne pourraient donner sans l'intervention d'un jugement spécial de la raison . En un mot l'on entend parler de cette observation dont Galilée, bien plus que Bacon, doit passer pour le législateur ou pour le grand initiateur. Toute la question est donc de savoir si l'observation intérieure que les Ecossais préconisent, peut être poussée de manière à procurer à une suite d'observateurs sagaces, assidus, patients, dont chacun s'aiderait méthodiquement des travaux de ses devanciers ou de ses émules, non-seulement la solution catégorique d'une multitude de problèmes déjà soulevés, mais encore la découverte d'une multitude de faits dont on n'avait jusque-là nulle idée. Or, la question posée en ces termes est une question résolue. Elle l'est par l'observation même dont on vante à bon droit le mérite, puisqu'une expérience constante nous apprend que cette observation intérieure, cette contemplation solitaire des phénomènes qui se passent dans le secret de la conscience, avec le secours du langage pour tout instrument, n'a jamais rien produit qui ressemble à un corps de doctrine scientifique : et de plus il n'est pas très-difficile de montrer à quoi tient ce résultat ou cette absence de résultats.

— Tenons-nous-le donc pour dit : la philosophie de l'esprit humain ne sera jamais le pendant de la philosophie naturelle. L'école écossaise n'est pas une école de savants, mais de philosophes qui, s'ils sont plus circonspects que d'autres et plus portés à s'abstenir d'explications hasardées, sont aussi et par cela même trop enclins à perdre de vue l'objet essentiel de la philosophie, à savoir la critique, la recherche de l'ordre et de la raison des choses. Ecoutons là-dessus le chef de l'école .

cc Tout raisonnement s'appuie en dernière analyse sur les premiers principes; et la seule raison qu'on puisse donner des premiers principes, c'est que, par la constitution de notre nature, nous sommes dans la nécessité de leur accorder notre assentiment. Ces principes ne l'ont pas moins partie de notre constitution que la faculté dépenser; la raison ne peut ni les créer, ni les dé" truire... Les axiomes des mathématiciens ne se démontrent point... Un historien, un témoin oculaire ne peuvent rien assurer, si on ne leur accorde pas qu'on peut se fier aux sens et à la mémoire. Il en est de môme du physicien; toutes ses recherches sont stériles si l'on ne convient pas avec lui que le cours de la Nature est uniforme est invariable. Quand et comment ai-je acquis ces premiers principes sur lesquels je fonde tous mes raisonnements? C'est ce que je ne sais pas; car je les ai acquis depuis si longtemps qu'il ne m'est pas possible de remonter à leur origine ; mais je suis sûr qu'ils font partie de ma constitution, et qu'il ne dépend pas de moi de les rejeter... Si nous sommes dans l'illusion, cette illusion vient de celui qui nous a créés, et elle est sans remède (1)... Ce qu'on appelle le sem commun, n'est que fensemble de ces principes... La logique attend encore une exposition claire et une énumération complète des principes du sens commun (2)... Il faudrait que ces décisions fussent rédigées et réunies' dans un code dont l'autorité fût reconnue par tous les hommes raisonnables (3). ))

Ainsi donc Bacon a eu tort de supposer des illusions inhérentes, à la constitution de l'esprit humain {idola tri-

(1} Reid, 'Recherches sur l'entendement humain, cli. V, secl. 7, Irad. de Jouffroy.

2) Ibid. ch. VU, conclusion.

i) Essais sur les facaUi's <:h; l'p.spi it humain, essai VI, ch. II.

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bus), et de penser qu'elles peuvent être corrigées eoo analogia universi : car, si de telles illusions nous assiègent^ elles sont sans remède. Les illusions mêmes qui n'affecteraient que des constitutions individuelles (n/o/a specws), sont pour les individus aussi irrémédiables que les autres : car, les principes qui les détruiraient sont autant d'articles du code général que ces individus n'admettent pas et qu'aucune autorité n'a le droit de leur imposer. Ils font schisme et tout est dit. Toute critique de nos facultés les unes par les autres est impossible, toutes ont le même droit à l'infaillibilité, tous les articles du code auraient la même sanction ou manqueraient également de sanction ; de sorte que les antinomies, au cas qu'il s'en trouve (et l'on peut montrer qu'il s'en trouve), sont radicalement insolubles. Il faut accorder à l'ignorant que la terre est immobile ; car rien n'est plus contraire au sens commun que de nous croire actuellement entraînés dans l'espace avec une vitesse bien supérieure à celle d'un boulet de canon. Ce que l'un regardera comme un premier principe ou comme un principe de sens commun, n'aura nullement ce caractère aux yeux d'un autre. En un mot, l'école écossaise qui prétend continuer et compléter Bacon, a pris pour maxime fondamentale une maxime diamétralement opposée à l'aphorisme du maître. Aussi, avec tout le talent qu'elle a pu mettre dans les détails, et la sage modération qui Ta préservée des excès choquants, n'a-t-elle abouti à aucune théorie régulière, à aucune classification vraiment scientifique des facultés de l'esprit, à aucune critique de la valeur intrinsèque des faits qu'elle décrit. Cette philosophie qui renonce aux visées de la philosophie, qui ne peut point devenir une science comme elle voudrait l'être, qui ne sort pas du cercle des (c vérités moyennes », n'est plus qu'une littérature qui fait son temps, et qui, même après qu'elle a fait

-on temps, conserve des droits à l'estime pour les bonnes parties qu'elle contient.

— Nous voyons par la correspondance du grand Frédéric et par les Lettres cfEuIer â une princesse d'Allema' gne, à quel point la philosophie de Leibnitz, arrangée, commentée, alouj'die par le professeur Wolf, occupait les tètes allemandes pendant les deux premiers tiers du dix-huitième siècle : mais la science n'était pas assez avancée pour que l'on saisît bien alors ce qu'elle contient d'iflées qui ne périront point; et à force de ressasser ce qui s'y trouve en fait d'hypothèses arbitraires, on devait tinir par s'en lasser. C'est alors que parut, dans un coin de la Prusse du nord, un homme dont Frédéric ne s'occupait guère, et qui pourtant allait exercer sur la Prusse et sur l'Allemagne entière, par des moyens bien différents, cette royauté intellectuelle que Frédéric lui-même décernait à Voltaire. Les idées de ce professeur de philosophie allaient renouveler .en Allemagne et dominer pour longtemps la littérature, l'art, l'histoire, la jurisprudence, et même comprendre dans leur sphère d'action les sciences et la politique. Il est vrai que les sciences et la politique se sont plus vile émancipées, et qu'à Berlin les hommes qui les représentent prennent aujourd'hui leur revanche sur les philosophes.

Leibnitz avait été le Platon de l'Allemagne, Kant devait en être l'Aristote, et par lui s'ouvre vraiment une ère nouvelle en philosophie : car il conservera toujours le mérite d'avoir^ dans la description du phénomène de la connaissance, marqué avec une rigueur inconnue avant lui la distinction de la forme et du fond, du moule et de la matière, de ce qui vient du dehors et de ce qui tient à la constitution même du sujet doué de la capacité de connaître. (( Nulle connaissance en nous ne précède l'expérience et toutes commencent avec elle. Mais, quoique

toutes nos connaissances commencent avec l'expérience, ce n'est pas à dire qu'elles en procèdent toutes; car il peut bien se faire que la connaissance même qui nous vient do l'expérience soit un composé de ce que nous recevons dans les expériences et de ce que produit d'elle-même notre propre faculté de connaître, simplement provoquée par les impressions extérieures... Ceci est la connaissance pure ou a priori^ et il y a une marque à laquelle on peut distinguer sûrement une connaissance pur^ d'une connaissance empirique. L'expérience nous apprend à la vérité que quelque chose est de telle ou telle manière, mais elle ne nous apprend pas qu'il ne puisse en être autrement. Premièrement donCj toute proposition qui ne peut être conçue que comme nécessaii'e, est un jugement a priori... Secondement, les jugements de l'expérience ne sont jamais véritablement ou rigoureusement généraux, et ils ont seulement par induction une généralité présumée et comparative... L'universalité empirique n'est qu'une extension arbitraire de valeur, concluant d'une valeur donnée dans la plupart des cas à une valeur pour tous les- cas... Au contraire, dans le cas où une stricte universalité appartient essentiellement à un jugement, alors cette universalité indique une source particulière pour ce jugement, savoir la faculté de connaître a priori... Or. il est très-facile de prouver qu'il y a réellement dans les connaissances humaines de ces jugements nécessaires, universels, dans l'acceptioii stricte du mot... Où en effet l'expérience prendrait-elle sa certitude, si toutes les règles suivant lesquelles elle prouve étaient toujours empiriques, et par conséquent contingentes (1)? 3)

Certes, voilà un exposé admirable de lucidité et de précision : mais déjà, dans ce que Kant dit de l'induction, l'on

(1) Critique de la raison /;itre, iiiU'odiiciiou, §§ I et II.

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, aperçoit le germe d'une erreur ou les premiers indices d'une lacune qui doit constituer le défaut capital de son système. A l'exemple d'Aristole, Kant ne voit dans l'induction qu'une récapitulation logique d'expériences particulières. Tout ce qui va au delà n'étant fondé ni sur l'expérience, ni (à ce qu'il croit) sur la raison, n'est aux yeux de Kant qu'une extension arbitraire, une présomption ou une probabilité sans valeur théorique, et dont il n'a nul souci de scruter l'origine. C'est toujours cette fausse honte ou ce fastueux dédain de la probabilité, dont Kant ne s'affranchit pas plus que ses devanciers, malheureusement pour le progrès de la saine critique en philosophie. Car enfin le principe rationnel de l'induction et de l'analogie est du nombre de ces données de la raison dont Kant parle si bien, qui rendent l'expérience possible, et qui surtout rendent possibles l'interprétation et la discussion de l'expérience. Que si Kant eût entrepris de soumettre à l'analyse cette donnée de la raison, comme il y a soumis les autres, il eût été en possession du critère à l'aide duquel on peut juger de la valeur absolue ou relative, non-seulement des éléments empiriques de la connaissance, mais des autres éléments a priori qui la constituent.

— Poursuivons toutefois la série de ses déductions. C'est ici qu'il faut mentionner la distinction lumineuse erftre les jugements synthétiques et analytiques^ dont la logique est entièrement redevable à Kant, et qui donne la véritable explication de la fécondité des mathématiques, dans le domaine de la connaissance pure ou a priori. A cette fécondité Kant oppose l'impuissance où nous sommes, suivant lui, d'étendre à proprement parler nos connaissances ou d'acquérir des connaissances vraiment nouvelles dans le champ de la spéculation philosophique, où le but de l'esprit ne doit être que de définir et de mettre en ordre les éléments a priori de la connaissance, ce qui est l'office

de la (( critique de la raison pure ». Son rôle parmi les sciences peut se comparer aux fonctions du magistrat chargé de la police d'une cité ; le travail de ce magistrat n'est point, comme diraient les économistes, un travail productif : mais, en prévenant tout désordre et toute usurpation, il seconde les travaux productifs des autres citoyens, et leur imprime la direction la plus avantageuse pour eux-mêmes et pour la cité.

Ainsi le rôle de la critique^ d'après Kant, sera purement négatif, et il faut bien qu'il reste tel, puisque Kant entend mettre partout la rigueur absolue des déterminations logiques, et que rien n'est plus selon la rigueur logique que de procéder par voie de limitation, d'exclusion, de négation. Cependant, de même qu'au moyen de l'induction et de l'analogie nous outre-passons légitimement les conclusions logiques et rigoureuses de l'expérience, en cédant à une probabilité si grande qu'elle exclut tout doute raisonnable, de même et à la faveur du même principe, il est permis de croire que nous pouvons, dans le champ de la raison pure, étendre effectivement nos affirmations et nos connaissances. L'induction et l'analogie acquerront ainsi la vertu dont jouissent, suivant Kant, les synthèses ou les constructions idéales du géomètre. Alors la critique philosophique n'est plus nécessairement réduite au rôle négatif que Kant lui assigne. Elle partage le sort de la critique historique qui bien souvent sans doute n'aboutit qu'à dea conclusions négatives, mais qui souvent aussi, par l'ordre qu'elle sait mettre dans des débris épars, parvient à reconstruire, sinon avec une certitude absolue, du genre de celle que donnent l'expérience et la démonstration géométrique, du moins avec une haute probabilité, ce que le temps avait détruit, et qui fait accepter ces restitutions par tous les esprits éclairés.

— La plus importante question que nous puissions nous

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faire au sujet de ces conceptions ou jugements a priori^ est assurément celle de savoir s'ils correspondent à la réalité extérieure et nous apprennent quelque chose de cette réalité, ou si l'étude que nous en faisons ne peut aboutir qu'à nous faire connaître la constitution de notre propre intelligence. La réponse de Kant à cette question est dictée par les prémisses déjà énoncées. « Jusqu'ici l'on 'a cru que toute notre connaissance devait se régler

d'après les objets Essayons si l'on ne réussirait pas

mieux dans les problèmes 'de la métaphysique en supposant que les objets doivent se régler sur nos connaissances 11 en est ici comme de l'idée qui servit de point

de départ à Copernic, lequel, voyant que l'explication des phénomènes célestes ne marchait pas bien, quand on supposait que les astres se meuvent autour du spectateur, essaya s'il ne vaudrait pas mieux supposer que c'est le

spectateur qui tourne, et que les astres sont immobiles

L'hypothèse d'où nous partons sera fondée, si l'on trouve qu'en admettant que notre connaissance empirique se règle sur les objets comme choses en elles-mêmes, l'absolu ne peut être conçu sans contradiction; tandis que la contradiction cesse si l'on admet au contraire que notre représentation des choses, telles qu'elles nous sont données, ne se règle point sur elles comme sur des choses en ellesmêmes; mais que ce sont bien plutôt ces objets, en tant que phénomènes, qui se règlent sur notre mode de représentation ; de manière que l'absolu ne se trouve pas dans les choses telles qu'elles nous sont données et telles que nous les connaissons, mais telles qu'elles sont en elles-mêmes et telles que nous ne pouvons pas les connaître (1) ». Certes, un lecteur français a bien le droit d'être choqué

(i) Préface de la seconde édition de la Critique de la raison pure^ passirn.

de ce que ce langage technique a d'obscur et de barbare : mais on peut l'expliquer, et il offre un sens parfaitement juste quand on l'entend bien. Oui, il faut accorder à Kant que si l'esprit humain est surpris en contradiction flagrante, par suite du penchant qui lui fait accorder une vérité absolue aux idées qu'il se fait des' choses, c'est la preuve convaincante que ce penchant le trompe, et que les choses sont au fond et dans leur essence autreftient qu'il ne les conçoit. Déjà l'on pouvait regarder comme trèsprobable que l'esprit de l'homrtie n'est pas fait pour atteindre en toutes choses, ni peut-être même en aucune chose, à la vérité absolue, et les contradictions des philosophes attestent assez les faiblesses ou les lacunes de l'esprit humain : mais personne n'avait comme Kant , avec une dialectique aussi serrée que profonde, mis en relief quelques-unes de ces contradictions, et montré qu'elles sont inévitables. Toutefois, de ce que Copernic se serait trompé s'il avait soutenu que le soleil est en repos, d'un repos absolu, s'ensuit-il qu'il se trompât en soutenant contre Ptolémée que le soleil est en repos relativement à la terre? De ce que rien ne nous autorise à affirmer d'un corps quelconque qu'il est actuellement- dans un repos absolu, faute de points de repère de la fixité absolue desquels nous soyons sûrs, s'ensuit-il que nous n'ayons aucune raison de nous prononcer sur des mouvements relatifs? Comment, en saisissant si à propos, pour éclairer ses propres idées, l'exemple du vieil astronome son compatriote, n'a-t-il pas remarqué que Copernic n'avait à faire valoir contre Ptolémée que des analogies, des inductions, de grandes probabilités, ce qui aurait suffi pour assurer le triomphe définitif de sa théorie, même en l'absence de preuves d'un autre ordre fournies par les progrès de la mécanique? Pour faire la part de ce qui tient à la nature des choses perçues et de ce qui tient à notre mode de per-

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ception, il faut admettre un genre de preuves que Kani excluait, dont sa logique inflexible et formaliste lui était même l'idée, et dont l'omission, laissant la philosophie sans défense contre un scepticisme absolu, devait conduire les successeurs de Kant à ces systèmes dont la hardiesse aventureuse contraste si fort avec les promesses de police sévère et de soigneuse répression de toute entreprise hasardée, que contenait le livre de la Cn'tiriuc de la raison pure. Kant s'était proposé de démontrer l'impossibilité de passer légitimement de la description des lois et des formes de l'entendement à des affirmations sur l'essence des choses; il avait surtout réussi à prouver que l'absolu nous échappe; et après lui tous les efforts des penseurs ahemands ont porté sur ce qu'ils appellent le passage du siihjech'f à l'objectif, et sur l'acquisition de l'absolu. On

-t épuisé enanalyses toujours subtiles, souvent obscures, puur tirer le non-moi du moi. pour identifier l'intelligence et la Nature, pour créer le monde par la force de la logique et la vertu des idées. Une pareille réaction s'était opéau sein du vieux platonisme grec, quand les systèmes

vandrins avaient succédé aux doctrines de la troisième .-.oadémie, suspectes d'incliner au scepticisme : seulement l'histoire marche plus vite de noire temps, et le kantisme ^ arcouru son cycle dix fois plus vite que le platonisme . Il est permis aujourd'hui de considérer ce mouvement comme épuisé, et par suite comme ayant beaucoup perdu de son importance. La marche rapide des sciences ne permet plus aujourd'hui à la philosophie-ces excursions prolongées dans les régions qu'on appelle transcendantes, et la force du courant général la ramène sur un terrain plus consistant.

Pour le langage, pour l'expression, pour ce qu'on pourrait appeler le vêtement de la pensée, Kant a bien le cachet du génie allemand : mais, par la tournure per-

sonnelle de son esprit, il est bien moins enclin à la spéculation métaphysique que logicien critique et formaliste. A ce dernier point de vue, ses vrais successeurs ne sont ni Fichte, ni Schelling, ni Hegel, qui continuent le mouvement de la philosophie allemande plutôt qu'ils ne con- 'tinuent Kant. C'est au dix-neuvième siècle, c'est chez les Anglais qu'on retrouve ces prétentions au perfectionnement de rancienne logique aristotélicienne, dans le sens de rigidité exclusive et de formalisme sévère qui est propre au philosophe allemand; et \e positivisme de M. Stuart- Mill est plus près du vrai kantisme que l'idéalisme de Fichte ou de Hegel.

— Dans cette esquisse rapide nous ne pouvons guère nous occuper que des chefs d'école, et Gondillac personnifiera pour nous la philosophie française du dix-huitième siècle, comme Kant a personnifié la philosophie allemande et Reid la philosophie écossaise. Du reste, on peut être encore plus bref sur Gondillac quand déjà l'on a fait connaissance avec Reid et avec Kant, puisque la doctrine de Gondillac n'est que l'exagération de la doctrine de Locke, justement dans le sens où les défectuosités de Locke provoquent la réaction écossaise, et dans les parties où cette philosophie, qu'on l'arrange à l'anglaise ou à la française, paraît si misérable au penseur allemand, venu après Leibnitz, qu-il n'a garde de lui faire seulement l'honneur d'une citation ou d'une allusion directe. Pour nous à qui tant de fierté ne siérait pas du tout, nous choisi]['ons dans la philosophie de Gondillac trois points principaux pour en faire l'objet de quelques observations : la doctrine de la seîisation transformée, le rôle attribué à Vanalyse, et enfin la théorie des signes et du langage.

Tout en sachant beaucoup de gré à Locke d'avoir mieux expliqué que ses devanciers les fonctions de l'entendement humain, au moyen des sensations qui nous arri-

venl, de rattention et des réflexions qu'elles provoquent de notre part, Condillac veut aller plus loin, et la découverte capitale dont il s'applaudit, c'est que l'attention, la réflexion, la comparaison, le jugement, le raisonnement, tout cela n'est encore que la sensation diversement modifiée ou transformée. La découverte en effet aurait du prix, même quand on l'entendrait en ce sens, le seul raisonnable, que dans ces métamorphoses successives la Nature est la magicienne, et que nous ne connaissons pas du tout

. ses procédés pour passer ainsi d'une forme à une autre. Je m'explique. Les botanistes modernes ont très-bien montré que la stipule, l'écaillé, le sépale, le pétale, le nectaire, l'anthère, le pistil, le carpelle, ne sont que la (C feuille)) diversement modifiée et transform.ée. Voilà un point acquis à la science ou à la philosophie de la science, et trèsdigne de curiosité, quoique la cause active de toutes ces transformations reste cachée, et quoiqu'il faille toujours, aussi bien en botanique qu'en jardinage, se garder de confondre un pistil avec une anthère, et l'un ou l'autre

'organe avec une feuille proprement dite. 11 est possible, nous dirions plus, il est probable que la Nature a de tels secrets pour passer, par nuances insensibles, d'une sensation de saveur à une sensation d'odeur, de la sensation du fœtus à ceUe de l'adulte, de la sensation du mollusque à la sensation telle que l'éprouvent l'animal des classes supérieures et l'homme lui-même, dans' le sommeil des facultés d'un autre ordre : de sorte qu'on soit autorisé à regarder tous ces phénomènes comme des phénomènes congénères où, si l'on veut, comme le même phénomène modifié et transformé. Mais Condillac n'envisage point les choses de cet œil de naturaliste : il les voit plutôt en algébriste pour qui la formule concise ou syncopée et la formule développée sont identiques foncièrement et ne diffèrent que par l'expression. 11 ne voit pas qu'on ne saurait

passer d'une sensation à une connaissance comme on passe d'une sensation à une autre sensation, d'une connaissance à une autre connaissance. Tout à l'heure, Kanl nous montrait bien cette distinction, mais des preuves d'un autre genre feront peut-être plus d'impression sur quelques esprits. Que l'on se donne donc la peine^ de discuter nos connaissances les plus nettes, les plus développées, les mieux fixées, c'est-à-dire nos connaissances scientifiques, et que l'on retranche ce qui, dans tel ordre de connaissances, tient essentiellement à tel ordre de sensations, de manière que l'abolition d'un ordre de sensations entraînât' forcément l'abolition d'un ordre correspondant de connaissances ; on sera surpris de tout ce qui pourrait être aboli en fait de sensations, sans altération nécessaire du système de nos connaissances, non-seulement dans les sciences qualifiées d'abstraites, mais en mécanique, en astronomie, en physique, en chimie, etc. Nous l'avons prouvé ailleurs. L'homme serait naturellement insensible à la chaleur et au froid, que les physiciens auraient pu construire les thermomètres les plus délicats et être aussi avancés qu'ils le sont dans la théorie de la chaleur; de même qu'ils sont parvenus à construire la théorie du magnétisme, quoiqu'aucune sensation spéciale ne nous avertisse des changements d'état du barreau d'acier, selon qu'il est aimanté ou qu'il a perdu son aimantation. Les sensations de saveurs, d'odeurs, de couleurs sont pour le chimiste des réactifs souvent commodes, jamais indispensables, qui finalement n'entrent pour rien dans les théories du chimiste, dans la connaissance qu'il a et dans les idées qu'il se fait de la constitution chimique des corps. Ce qu'il sait le moins^ ce qu'il ne saura jamais, ce qui est en dehors de toute science possible, c'est précisément le rapport qu'il y a entre, la constitution chimique des corps, objets de notre connaissance, et la propriété qu'ils ont

DK LA l'HILOSOPllIb: AU XVIM' SIÈCLE 17

de nous causer telles sensations de chaleur, de saveur, d'odeur, de couleur. Non-seulement les sensations de chaleur, de saveur, d'odeur, de son, mais une foule de sensations tactiles et visuelles, comme la sensation du poh et celle des couleurs, pourraient être entièrement abo- Ues, sans qu'aucune de nos tht^ories physiques, pas même l'acoustique ou l'optique en fût changée ; sans qu'il y eût même d'obstacle insurmontable aux brillantes découvertes dues dans ces derniers temps à la comparaison des spectres lumineux et de leurs raies obscures ou diversement colorées. Car les sons, pour le physicien, seraient encore caractérisés par la durée et l'amplitude des vibrations, et les rayons lumineux par leurs indices de réfraction. Saunderson ne jouissait pas comme nous des bienfaits de la lumière, mais il ce savait )) l'optique autant qu'homme de son temps pouvait la savoir; et il lui aurait suffi d'avoir une rétine sensible à la lumière, quoique incapable de discerner les couleurs, pour qu'il fût à la rigueur capable d'inventer par lui-même VOptique de Newton. Au contraire la fameuse statue de Condillac pourrait pendant des siècles (( se sentir odeur de rose, odeur de jasmin » et bien d'autres choses encore, sans être capable d'acquérir la moindre des connaissances et des idées qui présentement figurent sur notre bilan scientifique. Nos sensations et nos idées ne sont donc pas doux choses congénères, encore moins la même chose transformée : ce sont deux systèmes foncièrement distincts, qui se touchent ou s'influencent par quelques points seulement.

11 va sans dire que la prétention de tirer de la sensation tout le système de la connaissance enti^aîne celui de tirer de la sensation, en tant qu'elle est agréable ou désagréable, vohiptueuse ou douloureuse, tout le système de la morale. Ici l'on n'a pas le même moyen de contrôle que tout à l'heure; car, tel n'accorde à la morale qu'une valeur pu-

rement humaine, qui est bien forcé de convenir que les lois de la physique et de la chimie n'ont pas attendu la présence de l'homme pour régir les phénomènes naturels : mais il y a en revanche d'autres arguments trop connus pour que nous ayons besoin de les rappeler; eL d'ailleurs, ruiner l'une des ailes de l'édifice, c'est déjà fortement ébranler l'autre.

Gondillac tenait encore trop de Descartes pour regarder la sensation comme une propriété de la matière, et chez lui la philosophie de la sensation n'est nullement le matérialisme : toutefois, dans un temps où le cartésianisme était à bout de règne, elle tendait à effacer toute différence essentielle entre les facultés supérieures de l'homme et celles qui lui sont communes avec la plèbe animale. Elle favorisait donc, sinon le matérialisme, ce qui en réalité n'offre aucun sens, du moins ce genre de naturalisme égalitaire qui rabaisse la nature humaine, plutôt iqu'il ne relève la nature animale. De là les anathèmes qu'on ne lui a pas épargnés quancj le jour de la réaction est venu.

— Disons seulement quelques mots de cette glorification de l'analyse, peut-être plus affectée encore chez les disciples que chez le maître lui-même. Que dans ce laboratoire d'idées, qu'on appelle l'entendement humain, l'analyse ait un grand rôle, qui en doute? Mais il ne s'y fait pas moins de compositions ou de synthèses, et presque toujours les deux opérations marchent de front. Quand le chimiste soumet un corps à ce genre de traitement que nous qualifions d'analyse, parce que le but est de déterminer et de doser les éléments qui entrent dans la composition du corps, il n'y réussit d'ordinaire qu'à la faveur de synthèses successives entre les éléments du corps analysé et ceux des réactifs qu'il emploie. La nutrition et la croissance des êtres vivants, l'élaboration des sucs qui leur sont propres, impliquent un jeu de décompositions et de

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recompositions continuelles. L'école de Condillac a absolument ignoré la nature des jugements synthétiques dont Kant parle si bien, et méconnu le rôle de la synthèse, c'està-dire au fond le rôle de V invention, du génie à ses divers degrés, dans l'accroissement de la connaissance. En voulant, dans sa Langue des ealculs, montrer que toutes les mathématiques consistent en une suite d'analyses, Condillac a seulement montré qu'il n'entendait pas les mathématiques, ni ce qui fait la vertu d'une méthode de calcul ou d'analyse. La méthode est comme un mécanisme qui ne fonctionne presque automatiquement que parce que l'esprit humain, personnifié dans un inventeur ou dans une suite d'inventeurs et d'*auteurs de perfectionnements successifs, a épuisé dans la construction de la machine tout ce qu'il avait à dépenser d'invention ou de synthèse. Il y a des circonstances où l'on va plus simplement et plus économiquement au but^ en faisant pour chaque cas particulier sa petite dépense de synthèse ou d'invention : voilà ce qui fait la principale différence des procédés, dans le travail scientifique comme dans le travail industriel.

— Reste la théorie des signes et du langage, où Condillac a le mérite incontestable d'avoir fait ressortir mieux que ses devanciers la nécessité de l'institution des signes pour les opérations de la pensée humaine : nécessité d'ordre physiologique, qui doit tenir d'une part à ce que le travail de la pensée ne peut se faire sans (( images d ou sans un retentissement d'impressions sensibles dont le cerveau conserve la trace, d'autre part à ce qu'il faut bien que des images artificielles ou des signes servent ainsi de soutien dans le cerveau à l'idée pure, à l'idée générale ou abstraite à laquelle aucune image ne s'associe naturellement. 11 suit de là qu'autant le signe est nécessaire pour travailler sur l'idée acquise et la communiquer à d'autres, autant il est, nécessaire que l'idée, au moins « à l'état naissant», précède

et provoque l'institution du signe. Condillac triompliait du chef de la première conclusion, ses adversaires s'emparaient de l'autre, et l'on aurait pu rétrograder ainsi jusqu'aux temps du nominalisme et du réalisme, si la découverte de la linguistique moderne n'avait fait d'une question traitée jusque-là par des arguments scolastiques une question à traiter désormais selon les méthodes de l'histoire naturelle. Quel meilleur moyen en effet de juger de la nature et du rôle des langues, que de voir comme elles se sont graduellement formées, développées, cultivées, corrompues, et comment, tout en conservant les traits primitifs qui témoignent de leur origine et de leur filiation, elles se sont peu à peu assorties à l'état de la civihsation, des mœurs et des idées? Par là on ne sépare point ce qui est inséparable dans toute manifestation de l'activité vitale, la vie dont le principe échappe à l'imagination aussi bien qu'aux sens, et l'organisme qui en est le support et la condition sensible.

Ce n'est pas que, malgré cette simultanéité nécessaire du signe et de l'idée, on ne puisse très-bien reconnaître de quel côté est le rôle actif, de quel côté le rôle instrumental, passif, et souvent même l'obstacle. Car (ce que l'école de Condillac n'a point su démêler) le langage est un système de signes que deux imperfections inévitables rendent essentiellement défectueux. Les signes y sont assujettis à se mettre en hgne les uns à la suite des autres comme les anneaux d'une chaîne unique ; et à tout moment nous sentons que cet ordre du langage contrarie l'ordre de nos idées; nous entrevoyons dans les choses des rapports pour lesquels les signes ainsi alignés ne nous fournissent pas d'expression convenable, et qui, faute de signes, restent vagues et obscurs. Souvent nous tâchons d'y suppléer par des signes, par des emblèmes d'une autre nature, par des tableaux synoptiques diversement agencés, sans que, pour

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l'ordinaire, ces artifices ;mxiliaires nous satisfassent pleinement. Loin donc qu'en pareil cas nous soyons redevables de nos idées aux, signes et au langage, la pensée va d'elle-même au-delà du signe, et n'est gênée dans ses mouvements, dans ses tendances à l'élucidation et à la transmission, que par le manque d'un signe adéquat.

Autre imperfection : les mots sont comme autant de pièces distinctes ou de marqueterie, avec lesquelles il faudrait copier un tableau, celui de nos idées, où les contours et les couleurs se fondent par des nuances infinies. Pareil problème se résout en arithmétique avec toute l'approximation désirable, puisqu'on y vient à bout, à l'aide de dix caractères seulement, d'exprimer tous les états de grandeur, en nombre infini, par lesquels une chose finie et mesurable peut passer, sauf à négliger ce que l'on juge néghgeable, ce qui échappe à nos sens ou ce dont on ne peut répondre dans la mesure, tantôt des millièmes, tantôt des millionièmes, etc. Mais, l'artifice qui réussit pleinement dans un cas si simple, n'est pas de ceux qui peuvent se généraliser; et de là une imperfection radicale de notre logique, en tant que sa structure se moule sur celle du langage, ainsi que l'étymologie l'indique. Plus la langue serait (( bien faite », au sens de Condillac et même de Leibnitz, c'est-à-dire plus la valeur de chaque signe, plus l'acception de chaque mot aurait de fixité et de précision, plus cette défectuosité de l'instrument du langage serait sensible. C'est justement en s' éloignant de ce type abstrait que les langues formées par l'instinct populaire, puis travaillées par la culture, acquièrent une plasticité qui fait qu'elles remédient autant que possible, chacune à sa manière et selon son génie propre, à l'imperfection qui se trouve dans la nature même du langage, mais sans jamais la faire, à beaucoup près, entièrement disparaître.

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