LA LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE AU XYIII" SIÈCLE
comporte et produit des chefs-d'œuvre qu'on ne saurait surpasser, il faut chercher le succès dans la nouveauté. On peut sans médisance avancer que les qualités distinclives de l'esprit français ne créent point en sa faveur une exception à ce principe d'inconstance ; et de plus il faut reconnaître que le ton dominant du grand règne, la dignité, la noblesse, le respect de la religion et de l'autorité, n'avaient pu si bien s'établir sous la discipline d'un maître imposant et absolu, et par le concours de circonstances extraordinaires, sans faire jusqu'à un certain point violence aux dispositions naturelles de l'esprit français, telles qu'elles s'étaient montrées auparavant, telles qu'elles se sont montrées depuis. On avait pu en juger pendant la Fronde et durant les vingt dernières années de la vieillesse de Louis XIV; il y avait déjà des signes certains d'une émancipation prochaine. La Régence a encouragé le débordement et la réaction sans mesure dans les hauts ram?s de la société ; mais des débordements et des excès nuisent toujours à la cause de l'émancipation plus qu'ils ne la servent; et la réaction se serait faite dans la société, par conséquent aussi dans la littérature, aussi bien sous le gouvernement dévot d'un duc de Bourgogne ou. d'un duc du .Mi^ine que sous un prince licencieux comme le Piègent, ou sous un prêtre de Cour comme le cardinal de Fleury. La Cour de Charles II avait été pour l'Angleterre une sorte de Régence ; et le relâchement passager des mœurs publiques, bien loin d'avoir en Angleterre les suites que les courtes orgies de la Régence ont eues en France, y a plutôt provoqué une réaction propre à rafTermir les vieilles mœurs et les vieilles croyances.
De quel côté l'esprit français, en quête de nouveautés^ se tournerait-il d'abord? Ce devait être du côté de l'Angleterre qui venait d'étonner le monde par de grandes tragédies politiques, par l'ascendant qu'elle avait prisenEurope,
par sa prospérité croissante au fort de la lutte qui désolait et ruinait le continent; et qui de plus offrait à qui voudrait en prendre connaissance, toute une littérature originale sous bien des aspects, et à peu près aussi inconnue à nos auteurs du grand siècle que la littérature de l'Inde ou de la Chine. Car le courant de l'imitation avait toujours marché jusque-là du midi au nord. Or, cette littérature d'outre-Manche ne se présentait pas seulement, vu les mœurs et les institutions du pays, comme une littérature de poètes et d'érudits; elle avait déjà noué un commerce intime avec une philosophie, avec une science dont l'Angleterre se montrait fière comme d'une portion importante de la gloire nationale. Il pouvait y avoir des avantages de tout genre à se poser en importateur de ces produits exotiques. Le vif esprit de Voltaire, mis accidentellement en rapport avec l'Angleterre et les Anglais, saisit bien vite cette idée, et son immense talent lui permit d'en tirer un parti extraordinaire. Des œuvres d'une imagination toute française feraient valoir une littérature philosophique présentée sous le couvert de la philosophie anglaise ; et le mérite de la manière de philosopher propre aux Anglais s'établirait par leurs brillants succès, aussi bien dans les sciences que dans la politique. Notre plan nous conduit à envisager d'abord l'entreprise par ce qu'on peut appeler ses côtés scientifiques.
— Déjà, grâce à Fontenelle, ce qui se nomme aujourd'hui le travail de vulgarisation des sciences commençait à devenir l'une des branches importantes de la littérature. A l'exemple de ce Nestor des gens de lettres, dont la royauté littéraire, sans égaler à beaucoup près celle de Voltaire, en donnait pourtant un avant-goût dès le temps de la Régence, la plupart des beaux esprits du dix-huitième siècle se piquaient d'entendre la géométrie ; et de leur côté les organes des Compagnies savantes se piquaient