LA LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE AU XVHP SIÈCLE
de taire de la littérature, dans le genre désormais consacré de l'éloge académique. Voltaire avait la prétention de faire connaître Newton aux Français : prétention d'ailleurs fort exagérée s'il se figurait que, sans son étincelant esprit, la France eût pu rester longtemps dans l'ignorance de la théorie newtonienne, ou la ranger longtemps sur la même ligne que les tourbillons de Descartes, ainsi que cela arrivait quelquefois à Voltaire lui-même, dans ses accès d'irrévérence envers ses propres dieux. Encore jeune magistrat au parlement de Bordeaux et académicien de province, Montesquieu débutait par quelques raisonnements de physique. Des deux rédacteurs en chef de ï Encyclopédie, l'un 'était effectivement un grand géomètre, et l'autre, malgré sa fougue d'imagination, se mêlait un peu de géométrie. De son côté Buffon commençait, en homme du monde qui cherche la réputation et qui n'a pas le don des petits vers, par vouloir faire des mathématiques, puis des expériences de physique, du genre de celles pour lesquelles il convient d'être un homme riche; jusqu'à ce qu'enfin trouvant sa veine avec la place d'intendant du Jardin du R.oi, il fût devenu tout à la fois un grand naturaliste et un grand écrivain, et à ce double titre le plus illustre comme le plus utile des (C vulgarisateurs )). Carie monde du dix-huitième siècle a fait un peu comme Buffon : il s'est cru un moment du goût pour la géoraéLi'ie ; puis il a trouvé avec raison, aux temps de Nollet, de Franklin et de Fourcroy, les <?: démonstrations ^ de physique et de chimie plus amusantes; et en définitive son goût s'est prononcé pour les études d'histoire naturelle, jusque-là à peu près réservées aux médecins praticiens ou amateurs, et dont la vulgarisation, les progrès rapides devaient effectivement exercer l'influence la plus décisive sur la marche ultérieure de l'esprit humain.
— ■ L'une des singularités de l'histoire littéraire du dix-
huitième siècle est l'importance attachée, dans un intérêt de secte ou de parti, à une entreprise comme celle de VEnctjclopédie, où l'on ne verrait maintenant qu'une affaire de librairie. En général, la science, la philosophie, la littérature ont peu à gagner à des compilations qui nécessairement manquent d'unité et trahissent, par de grandes inégalités dans l'exécution, l'inégahté de talent et de zèle qu'offre toute réunion nombreuse de cohaborateurs. Si des compilations appartenant aux âges de décadence ont fait parvenir jusqu'à nous quelques connaissances des anciens qui autrement se seraient perdues, elles ont en revanche beaucoup aidé à la disparition des œuvres originales qui auraient pour nous bien plus de prix; et en tout cas ces effets, bons ou mauvais, des compilations ne sont pluspour l'avenir à espérer nia craindre. Le mouvement actuel des esprits, et il en était déjà de même au dix-huitième siècle, vieillit au bout de trente ans les ouvrages de ce genre, de manière à les rendre tout à la fois inutiles et inoffensifs. Cependant les encyclopédistes (comme on appelle encore, depuis que tant d'autres encyclopédies ont paru, les auteurs de l'encyclopédie publiée vers le miheu du dix-huitième siècle) étaient bien persuadés, au moins dans les temps de la première ferveur, qu'ils travaillaient à l'érection d'un monument durable. Un but secondaire qu'on ne leur a pas gratuitement prêté, celui de favoriser par la grosseur de la cargaison l'introduction de quelques pacotilles de contrebande, n'aurait pas suffi pour leur donner tant d'entrain. Rien ne montre mieux combien était encore imparfaite l'idée que des esprits, d'ailleurs si distingués, se faisaient de la « vitesse acquise » par la civilisation de leur époque, et de la rapidité des progrès qui devaient en être la suite dans les diverses branches de la science et de l'industrie. Pour s'exphquer leur méprise il faut voir dans les encyclopé-
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distes et dans leurs patrons ou leurs adeptes, non plus des savants, mais des philosophes, ou si Ton veut, non plus des amis de la science, mais des gens prévenus en faveur de la philosophie.
— A quel signe bien certain, quoique empirique, pourrait-on démêler deux ordres de spéculations très-distinctes, auxquelles conviennent les noms de science et de philosophie? Ace que la science chemine d'étape en étape en avançant toujours, en nouant les travaux du jour à ceux de la veille, l'œuvre de la génération actuelle aux œuvres des générations défuntes; tandis que les philosophes, ceux qui veulent et qui méritent qu'on parle d'eux, trouvent toujours tellement à redire à l'œuvre de leurs devanciers, que le mieux leur parait être de reprendre les choses par le commencement, l'édifice par la base. A la vérité ils ne manquent pas de promettre qu'en suivant leur plan, et en bâtissant sur la base qu'ils ont assise, on fera de la philosophie une science capable d'avancer à la manière des autres sciences : mais aussi, quand le tour des successeurs est venu, ils ont la même idée de démolir des substructions gênantes pour reconstruire à neuf; et la philosophie reste la philosophie sans devenir une science, pas plus qu'elle ne devient une rehgion, un art, une poésie. 11 y a de cela des raisons théoriques sur le développem.ent desquelles nous n'entendons pas revenir ici. Remarquons seulement que, s'il faut bien prendre la philosophie comme elle est, avec l'allure qui lui est propre, tant qu'elle reste dans son domaine, les inconvénients commencent à se montrer sitôt qu'elle en sort pour se mêler à des affaires qui ne sont pas les siennes, à plus forte raison si elle s'en mêle avec la prétention de les gouverner. Or^ une littérature philosophique est justement une philosophie qui sort de son sanctuaire, de sa grotte ou de sa laure pour se répandre dans le monde, pour en régenter la conduite,
pour se mêler de ses affaires et pour y porter tout d'abord l'idée qui l'obsède, à savoir que l'on entre dans une ère nouvelle et qu'avant tout il faut balayer les décombres, secouer les guenilles du passé. Toutes les nouvelles religions regardent les temps qui oni précédé leur avènement comme des (( temps d'ignorance )), comme le régne du mauvais principe. Il doit en être de même d'une littérature philosophique, d'une philosophie qui pratique la propagande, qui vise à la popularité, quels que soient d'ailleurs les principes qu'elle professe et leur valeur purement spéculative aux yeux de la critique. La philosophie de Kant diiïère beaucoup de celle de Locke ou de Condillac et surtout se prête bien moins à une diffusion populaire : mais enfin, si les événements eussent tourné de manière que l'esprit français pût s'emparer à temps de la philosophie de Kant comme il s'est emparé de celle de Locke, pour l'harmoniser, l'assouplir, la vulgariser, il y aurait également trouvé, à cause du point de départ commun à tous les philosophes, de quoi battre en brèche la vieille société. On peutjuger, d'après quelques essais tentés de nos jours, mais hors de saison, de ce qu'aurait pu être un kantisme français* venu cent ans plus tôt.
Rien de phis contraire à la vraie notion du progrès que cette idée sibylline d'un ordre tout nouveau,
NoYiis ab integro sspclorum nascitur ordo,
que tous les réformateurs en philosophie sont portés à embrasser, et qu'une littérature philosophique se donne la mission de répandre. Comment, si la nature humaine ne change pas ou ne change que bien à la longue, concevoir de si brusques changements dans la marche de l'esprit humain et dans les destinées de l'humanité ? Plus on croit fermement au progrès dans l'avenir, plus on doit être porté à reconnaître les progrès accomplis dans le passé, et conséquem-