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LA LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE AU XVIIP SIÈCLE

ment à ne pas regarder le passé d'un œil de dédain. C'est en effet l'idée de progrès ainsi comprise qui doit plus tard tempérer l'amour des nouveautés, sans pour cela éteindre le zèle qui porte les âmes généreuses à seconder autant qu'il dépend d'elles le progrès en tout genre. L'on doit pourtant convenir qu'une passion ainsi réglée n'a plus tout le ressort de la passion, et que l'idée d'une mission extraordinaii'e, d'une situation singulière et exceptionnelle, est bien plus faite pour monter les têtes et pour précipiter une crise.

Appliquée aux sciences, à l'industrie, à l'économie publique et privée, à tout ce qui se prête le mieux au progrès continu, incontestable et incontesté, l'idée d'une réforme philosophique pousse à attacher une grande importance à des constructions encyclopédiques qui en réalité durent si peu et contribuent si faiblement aux progrès. Ce n'est là toutefois qu'une méprise sans conséquences graves. Il en est tout autrement lorsque la même idée s'applique aux croyances, aux habitudes, aux institutions sociales et qu'elle prépare les esprits à secouer le joug des préjugés, c'està-dire à rompre brusquement la chaîne de la tradition pour reconstruire à neuf et de toutes pièces la société : ce qui a été en définitive le grand but et l'effort à jamais mémorable de la littérature philosophique du dix-huitième siècle.

— Tout en insistant sur les caractères du genre, il no faut pas méconnaître la valeur des caractères qui tiennent à l'espèce. Les principes de la philosophie du dix-huitième siècle étaient précisément ce qui convenait le mieux à un siècle amolli, et à des esprits impatients du joug. Etablir doctrinalement la métaphysique et la logique de la sensation était l'affaire des gens du métier, des philosophes de profession : les beaux esprits et les gens du monde pouvaient les croire sur parole ou se contenter de donner un coup d'œil à cette partie aride de la nouvelle doctrine. En

revanche la morale de la sensation et la morale du sentiment (deux morales qui se touchent de près et qui sont pleines de condescendance pour les faiblesses de l'humanité) se prêtaient parfaitement à une mise en œuvre littéraire, sur tous les tons et dans tous les modes, quels que fussent précisément le diapason adopté et le choix de la note dominante, dans la gamme sensuelle et sentimentale. Aussi retrouve-t-on partout au dix-huitième siècle, dans les œuvres d'ailleurs les plus disparates, les mêmes prétentions à la sensibilité, à l'intérêt des âmes sensibles : mode qui a duré depuis la jeunesse de Voltaire jusqu'aux jours les plus sinistres de la Révolution, avant que de finir, comme toutes les modes, par le ridicule. A coup sûr les prédicateurs de ces morales -là devaient trouver un public plus disposé à les écouter que s'ils avaient prêché la morale de Zenon ou celle de l'impératif catégorique ; et même il eût été contraire à la règle qu'une littérature affétée s'inspirât 'des doctrines qui rehaussent le plus ou qui, si l'on veut, rehaussent trop la nature humaine.

En s'adressant par choix aux âmes sensibles, la philosophie du dix-huitième siècle, conséquente à elle-même, leur propose comme le but social à poursuivre c le bonheur des hommes 3). Ce n'est plus là le but du patriotisme antique, encore moins celui pour lequel, suivant la reUgion, l'homme a été mis sur la terre. Ce n'est pas encore celui que tâcheront de préciser plus tard les sectes démocratiques et économiques; c'est quelque chose de vague et d'indécis, que l'on peut prendre à volonté dans un sens raffiné ou dans un sens grossier, de sorte qu'il y en ait pour tous les goûts. Tranchons le mot : c'est une idée creuse ou une idée fausse, mise à la disposition des sophistes pour duper les cœurs honnêtes.

— Tout en portant ce jugement sévère sur la philosophie du dix-huitième siècle, et en tâchant de démêler le

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