‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 53 sur 78 · LA LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE AU XYIII* SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE AU XYIII* SIÈCLE

principe de ses tendances essentiellementsophistiques, il ne faut pas perdre de vue que la cause principale de ses succès réside toujours dans le besoin réel de changements qu'éprouvait alors la société. La plus profonde, sinon la pire des erreurs spéculatives est de croire que les choses peuvent durer toujours; la plus regrettable, sinon la plus condamnable des erreurs pratiques, consiste dansl'obs- ^ tination à soutenir ce qui n'est plus soutenable. Il faUait bien faire disparaître les restes des institutions du moyen âge, qu'alors on appelait gothiques; il fallait bien abolir des distinctions choquantes, désormais sans utilité ; il fallait bien arriver à une distribution moins inégale des dons de la Nature et des fruits du travail ; il fallait bien qu'on cessât de tyranniser les consciences et d'imposer à la science ou à la philosophie d'autres entraves que celles qui tiennent aux conditions mêmes de la science ou de la philosophie. Les lettrés du dix-huitième siècle, le public qui les lisait avidement, avaient plus ou moins la conscience de toutes ces nécessités de l'époque. Dans cette propagande d'un nouveau genre, le beau rôle était du côté des convertis plutôt que des convertisseurs. Caries convertisseurs mêlaient l'ivraie au bon grain, le sophisme au bon sens, ne craignaient pas pour la plupart de caresser les mauvais instincts au profit de l'œuvre commune ou pour les petitesses habituelles de la vie littéraire, et enfin se voyaient à peu près condamnés par la nature de l'entreprise et les conditions de l'époque à des artifices de langage qui, sans ôtre précisément de l'hypocrisie, vu la transparence des voiles, ne sont pas non plus très- propres à relever la dignité du caractère. Au contraire on ne peut qu'éprouver de la sympathie, aujourd'hui surtout, pour le désintéressement de ces hommes appartenant aux classes heureuses et X)rivilégiées, à qui un vrai désir d'amélioration générale faisait accueillir des idées de réforme, assurément sans qu'ils

prévissent tous les périls auxquels les exposait leur généreuse imprudence, mais avec la presque certitude qu'il devait y avoir pour eux quelque chose à perdre et rien à gagner. Cette confiance dans l'avenir, cette inexpérience du jeu terrible des révolutions, jointe à l'audace des théories et à tous les raffinements d'une vie voluptueuse, est ce qui caractérise le mieux et ce qui singularisera désormais le dix-huitième siècle : car, au point où en sont les choses, la confiance naïve n'est plus de mise, et chacun sait trop bien où chacun veut en venir.

Quant à ces royales protections dont les philosophes du dix-huitième siècle ont aussi été l'objet, et qui font l'un des curiejix chapitres de l'histoire pohtique et httéraire de l'époque, il est plus difficile de les mettre sur le compte d'une philanthropie candide. Les plus fortes de ces têtes couronnées ne faisaient rien qu'en sachant bien ce qu'elles faisaient, avec le sentiment de leurs forces et la conviction que des nouveautés fatales aux pouvoirs caducs peuvent tourner au profit des pouvoirs qui grandissent. Aujourd'hui même, si Frédéric et Catherine revenaient au monde, peut-être trouveraient-ils que, tout compte fait, les philosophes qu'ils honoraient de leur commerce ne les ont pas si mal servis. En tout cas ce commerce est un pur accident, un jeu de princes auquel on ne peut imputer ni la vogue de la philosophie du dix-huitième siècle, ni ses graves conséquences.

— On a dit et redit souvent « qu'un peu de philosophie éloigne de la rehgion et que beaucoup de philosophie y ramène ». Le mot ne manque pas de profondeur, et il fait assez bien la part des puissances et des insuffisances de notre raison; mais il a de tout autres conséquences que celles qu'on voudrait y attacher quand on le répète. En effet, il est clair que jamais le gros des hommes n'aura beaucoup de philosophie ; il faut qu'il en ait un peu ou

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qu'il n'en ait pas du tout : de sorte qu'à moins d'une clôture hermétique qui mette obstacle à toute infiltration de philosophie dans les opinions du commun des hommes, il est inévitable que l'action des croyances religieuses s'affaiblisse par suite d'une disposition ou d'une prétention des esprits à faire de la philosophie, c'est à-dire à se montrer supérieurs aux préjugés, à raisonner sur le dogme et sur les observances, à repousser le surnaturel ou le merveilleux. La police sociale peut être en mesure de procurer cette clôture hermétique ou presque hermétique, et le plus sûr moyen pour cela, c'est que la société elle-même se charge de faire sur ce point sa police. Cela vaut bien mieux que des inquisitions et des bastilles. Quand la foule croyante s'éloigne de celui qu'elle soupçonne d'être incrédule comme d'un pestiféré, il est bien difficile que la contagion gagne. Ainsi, ce qui s'est passé en Angleterre montre bien que le mouvement irréligieux du dix-huitième siècle n'avait rien d'absolument nécessaire, puisqu'une réaction reUgieuse dont les effets durent encore s'opérait au cœur de la nation anglaise, justement quand en France les beaux esprits et les classes supérieures de la société croyaient prendre le ton de l'Angleterre en prenant dans ce qui touche à la religion le ton du scepticisme et de l'ironie. Sans doute l'aristocratie anglaise du dix-huitième siècle n'était pas au fond beaucoup plus dévote que ceUe de la cour des derniers Stuarts, dont Hamilton a conté les prouesses, ou que celle qui avait tant plu à la jeunesse de Voltaire; et les Hume, les Gibbon, en frayant avec les lettrés français leurs contemporains, n'avaient /ait que continuer, avec plus de réserve et de modération dans la forme, comme aussi avec plus de talent et de savoir réel, les attaques livrées à la foi chrétienne par les Tindal, les Colhns et les Bohngbroke. Aussi reconnaissaient-ils avec chagrin qu'en même temps leur pays s'engageait dans des

voies toutes différentes (1). Ce qu'ils n'entrevoyaient encore que d'une manière confuse, ce que les étrangers ne pouvaient pas soupçonner, le progrès du temps l'a mis dans une complète évidence. Un beau jour (ce qui aurait si fort surpris Voltaire) l'Angleterre s'est trouvée la plus religieuse, la plus chrétienne à sa manière des nations de l'Europe. Ses ennemis ou ses détracteurs l'ont même taxée de pharisaïsme. Le vernis d'incrédulité, étendu pour un temps sur les classes supérieures ou lettrées de la société anglaise, est tombé par écailles et le fond de la race a reparu dans ce qui le constitue essentiellement, le sens moral et le sens pratique. La même réaction religieuse a été observée dans l'Amérique anglaise, sous l'empire d'institutions politiquement très-dissemblables (2).

L'utilité des croyances religieuses pour la santé morale de l'individu et pour celle de la nation est chose évidente

(1) « Mais, parmi beaucoup d'autres signes de décadence, la superstition qui prévaut en Angleterre, annonce la cluite de la philosophie et la perte du goût. » Lettre de Hume à Gibbon, en date à Edimbourg du 18 mars 1116, rapportée dans les Mémoires de Gibbon, t. I", p. 2 )9 de la traduction française.

« Le danger est passé (celui d'une révolte à Londres fomentée par l'esprit puritain), mais l'impression durera, elle mois de juin 4780 portera à jamais la marque d'un fanatisme farouche et diabolique que je croyais éteint, mais qui subsiste dans la Grande-Bretagne à un degré plus considérable peut-être que dans aucune autre contrée de l'Europe. » Lettre de Gibbon à sa belle-mère, du 27 juin 1780. Ibid. t. II, p. 335.

(2) « La constitution américaine, fidte il y a cinquante ans, n'admet aucune religion d'Étal ; elle garantit la tolérance religieuse la plus absolue. La tolérance religieuse existait alors dans les mœurs. Depuis, les prêtres de toute sorte ont acquis une extrême influence; ils ont modiflé les opinions de la société, ils l'ont rendue intolérante Toute carrière serait fermée à un philosophe honnête homme, à ce qu'ils appellent un infidèle. Telle est l'exécrable hypocrisie dont la société est empoisonnée, que le nom de Franklin n'y est presque jamais prononcé, parce que Franklin était un infidèle! » Correspondam-e inédite de Victor Jacquemont, l. 1"^ Lettre à M. Victor de Tracy, septembre 1827.

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aux yeux d'un Anglais ou d'un Américain : qu'importent dès lors les raisonnements des philosophes et les subtilités des sophistes? La sagesse de l'homme d'État s'accordera sur ce point avec les penchants de l'homme privé, avec le bon sens du père de fiimille ; et quant aux vrais savants, il y aura toujours moyen de s'entendre avec eux, tant les récompenses, les honneurs et la considération publique s'attacheront à ceux qui feront en sorte de concilier les découvertes de la science avec la tradition religieuse ! . Nous ne prétendons pas que, même dans de pareilles conditions, la foi religieuse ne puisse à la longue être entamée, et que le travail scientifique d'une part, mais surtout le travail industriel, en irritant ici la soif du gain, en entretenant là de grossières habitudes, ne doivent nuire beaucoup en fin de compte à la culture du sens moral et à l'empire des idées religieuses. Mais cela n'a lien de commun avec la guerre que la philosophie du dix-huitième siècle leur a faite. 11 n'était survenu, dans le passage du dix-septième au dix-huitième siècle, ni grande découverte scientifique, ni transformation économique ou industrielle, propre, à expliquer un si rapide changement dans la direction des idées et dans l'empire des croyances. Le contraste que nous offrent à cet égard l'Angleterre et la France suffit donc pour montrer que le mouvement irréligieux du dix-huitième siècle ne doit point être imputé à l'une de ces causes générales auxquelles rien ne peut résister. L'AUem^ne peut encore offrir un autre terme de comparaison. Dans son mépris pour la philosophie française du dix-huiiième siècle et pour toute philosophie sortie de têtes françaises, elle est arrivée aussi, en suivant ses propres voies, aux négations les plus audacieuses, aux doctrines les plus radicalement hétérodoxes en fait de reUgion. Cependant les populations allemandes de toutes confessions sont restées foncièrement reli-

gieuses par le cœur et dans la pratique, sinon par la tête et en théorie. Il se peut que là aussi on ait à craindre un grand attiédissement : mais dans tous les cas cet attiédissument ne sera venu qu'après que la ferveur philosophique s'était elle-même singulièrement attiédie; et il ne pourra être mis sur le compte de la philosophie allemande, comme on met l'affaiblissement des croyances reUgieuses, en France et ailleurs, sur le compte de la philosophie française.

— Quoique la philosophie du dix-huitième siècle ait enveloppé dans ses négations et dans ses sarcasmes tous les dogmes chrétiens, toutes les communions chrétiennes et même tous les sacerdoces et toutes les sectes rehgieuses, il faut bien reconnaître qu'elle s'attaque par-dessus tout aux dogmes, aux observances, aux institutions cathoUques; qu'elle est surtout, comme on dirait aujourd'hui, <( anticléricale »; et qu'à ce titre elle peut passer pour une sorte de reprise de la réforme protestante, dans les pays où cette réforme avait échoué. Effectivement elle a eu pour résultat pratique d'enlever au clergé catholique ses richesses, son faste, ses prérogatives dans l'ordre politique, sa juridiction dans l'ordre civil, de dissoudre légalement les corporations monastiques, de simplifier l'appareil du culte, de mitiger les observances, de rendre le clergé plus indulgent pour la société et plus sévère pour lui-même, en un mo^ de procurer à peu près tout ce que voulaient les peuples qui avaient, trois siècles auparavant, écouté les prédicateurs d'un christianisme réformé. C'est une réforme de ce genre qui s'est accomplie en France et qui est en train de s'accomplir dans tous les pays catholiques. En ce sens Voltaire était fondé à se vanter, sinon ce d'avoir plus fait en son temps que Luther et Calvin », au moins d'avoir fait autant qu'eux d'une autre manière.

Mais il ne l'entendait pas ainsi, et rien de moins exact

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