‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 54 sur 78 · LA LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE AU XVIH' SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE PHILOSOPHIQUE AU XVIH' SIÈCLE

que l'idée, souvent mise en avant, que les philosophes du dix-huitième siècle, Voltaire en tête, n'en voulaient qu'aux abus, ou qu'il aurait suffi de faire disparaître les abus pour calmer leurs colères ; qu'ds n'étaient intolérants que parce qu'ils avaient sous les yeux le spectacle de l'intolérance, et qu'ils ne haïssaient les prêtres que parce qu'ils trouvaient leur doctrine et leur conduite trop en désaccord avec la pure doctrine de l'Evangile. Non, l'aversion des uns, la haine des autres remontaient bien plus haut. Comme l'a dit un judicieux et discret écrivain (1), ce le christianisme bien connu est haïssable ou adorable, il est toujours haï quand il n'est pas adoré, et la tolérance qu'on lui accorde ne contredit point cette assertion, si cette toléranoe est enracinée dans le mépris ». On en peut dire tout autant de la religion de Jehovah, d'où celle du Christ est issue ; et chez Voltaire la haine des Juifs égale la haine du christianisme. 11 ne peut pardonnera une doctrine d'avoir amené la note d'infamie des comédiens et la profa^'ation des restes d'Adrienne Lecou/vreur. La philosophie du dix-huitième siècle, présomptueuse, voluptueuse, était trop éloignée de l'adoration pour ne pas s'abandonner à la haine ou au mépris du christianisme. Elle remonte plus haut que Julien; elle est païenne, non d'un paganisme de la décadence, déjà soumis à l'influence de l'Orient, déjà imbu d'ascétisme et de mysticisme, mais d'un pag'anisme sensuel, qui flatte les convoitises de la chair et se plaît aux jeux de l'imagination. Ce qui a détrôné les riantes fictions des Hellènes, ce qu'elle appelle le fanatisme et la superstition, ne lui déplaît pas seulement en tant que religion intolérante : cette rehgion a surtout à ses yeux le tort d'être triste. On aurait beau revenir au christianisme des temps

(i; AI. ViNET, Estais de philosoihie morale et de morale religieuse ^ Essai IV, p. 81 .

apostoliques, même révisé et simplifié par un Channing : le voltairianisme ne s'en accommoderait pas mieux que du catholicisme du moyen âge.

— Maintenant, est-ce le cas de reprocher au clergé français du dix-huitième siècle son infériorité dans la lutte? Réduits à une guerre défensive, aune guerre de postes, à des chicanes de terrain, les champions de l'orthodoxie se sont acquittés de leur tâche ingrate comme on pouvait le faire alors, dans les conditions d'une honnête médiocrité, en rhabillant àla moderne les anciens cahiers, en reproduisant et remettant en ordre les vieilles réponses aux vieilles objections, en raillant quelquefois à leur tour, mais non avec le même sucoès de vogue, les contradictions et les bévues de leurs adversaires. Il fallait attendre, pour reprendre les avantages de l'offensive, un retour d'opinion causé par.les malheurs, les scandales et les crimes qui devaient souiller le triomphe des nouvelles doctrines. Tous les torts imputables au clergé français du dix-huitième siècle sont les torts de sa constitution hiérarchique, viciée par les envahissements d'une noblesse de Cour et d'une noblesse de caste. L'aristocratie ne conserve la vigueur du pouvoir que sous la condition d'adopter franchement les hommes nouveaux que recommande l'éminence des talents et des services ; et c'est ainsi que l'Eglise, dans ses beaux jours, a maintenu en face des trônes et des castes héréditaires sa hiérarchie de dignitaires viagers. Cependant, chose singuUère, tandis qu'en France l'administration des intérêts politiques et civils passait de plus en plus aux. mains du tiers-état, les hautes carrières ecclésiastiques se fermaient de plus en plus aux plébéiens; et dans l'épiscopat français on compte moins de (( parvenus » sous Louis XVI que sous Louis XIV. Les c( barbes sales i> de Saint-Sulpice, comme dit Saint-Simon, avaient été à peu près mises de côté. En vertu du concordat de François 1"" et de Léon X, la (i: feuille

Page 1