LA LITTÉR.\TURE PHILOSOPHIQUE AU XVHI* SIÈCLE
si ce n'était plutôt donner une marque de pieuse simpliiité. La vérité est que tout succès enhardit, et qu'en voyant tomber sans résistance sérieuse un corps réputé si puissant, les novateurs ont dû être excités à oser davantage : mais les jésuites n'étaient tombés si vite que parce qu'ils sentaient eux-mêmes qu'en perdant l'appui des ruis ils perdaient tout, et que l'opinion ou l'amour des peuples ne les soutenaient plus. Encore un peu de temps, et r appui des rois aurait été pour eux ce qu'il est devenu depuis, une garantie bien faible. .Après un roi comme Charles III d'Espagne, devenu par fantaisie personnelle l'ennemi des jésuites, la protection de monarques tels que Charles IV, Ferdinand, Isabelle, n'aurait pas fourni un appui bien solide. Que la favorite en France s'appelât Pompadour ou du Barry, que le ministre fût un duc de Choiseul ou d'Aiguillon, que le roi fût dévot h la manière de Louis XV ou à la manière de son fils et de ses petits-lils, les jésuites ne pouvaient échapper aux orages qui les ont ballottés et qui les ballottent encore.
Il n'en est pas moins singulier que la suppression des jésuites ait été arrachée à la papauté par les couronnes catholiques, par ses dévots fils un moment fourvoyés, les princes des Maisons de Bourbon et de Bragance. Comme l'a fait remarquer le cardinal Pacca dans ses Mémoires, jamais la papauté ne s'était sentie plus faible que dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, avant la crise révolutionnaire, lorsqu'il n'était nullement question de lui contester son pouvoir temporel. Malgré quelques cris d'alarme, les princes catholiques ne croyaient point encore leur puissance sérieusement menacée par les idées philosophiques, et ils gardaient au fond du cœur le souvenir des humiliations, des contrariétés que leur avait fait subir durant tant de siècles la puissance des clefs. Leurs traditions domestique:*, leurs maximes de cabinet les portaient
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à se tenir sans cesse en garde contre les entreprises de Rome et à profiter d'un courant d'opinion pour asseoir une bonne fois leur autorité, de manière qu'il n'y eût plus rien à craindre de ce côté. Joseph II voulait faire, comme il le disait, son métier de roi c: et gagner le pain qu'il mangeait 3). Dans les pays protestants, les haines religieuses n'étaient pas encore amorties au point de permettre aux hommes d'État d'envisager les rapports avec Rome du point de vue d'une politique conservatrice et d'une diplomatie courtoise. Trop déshabituée de compter avec les peuples, la Cour de Rome elle-même ignorait la juste mesure de ses forces et l'aide qu'elle pourrait trouver en cas de lutte avec les puissances séculières. Il était trop contraire à la nature de ce gouvernement d'abandonner aucune de ses anciennes prétentions, et le malheur ne l'avait pas retrempé au point de lui rendre le courage d'en soutenir héroïquement aucune. Il ne pouvait donc que louvoyer, protester, et par suite se discréditer de plus en plus dans la sphère où prévaut surtout l'idée de la force. Si cette situation qui tenait à des causes générales s'était prolongée, si les conditions spéciales où se trouvait la société française de cette époque n'avaient provoqué ou hâté uneWise révolutionnaire propre à réveiller et à rallier toutes les forces conservatrices ou réparatrices de l'ancien ordre de choses, il y a lieu de croire que l'Église catholique, dans tous les pays où elle aurait conservé les caractères extérieurs d'Église étabUe, aurait peu à peu subi le joug du pouvoir civil : la papauté réduite (comme jadis le califat) à de vains honneurs, n'étant plus qu'une ombre incapable de la protéger contre les exigences de la société civile, contre les entreprises du prince ou de l'État.