DES THÉORIES POLITIQUES DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Chez tous les peuples lettrés les gens qui se piquent de raisonner sont trop enclins à raisonner sur la politique, pour qu'il pût rester aux philosophes du dix-huitième siècle grand'chose à découvrir dans le champ de la politique spéculative ; et malgré la chaleur ou le mordant du style, leurs écrits auraient passé, comme ceux de leurs devanciers, sans changer beaucoup le train du monde, si trois faits majeurs, trois phénomènes historiques des plus singuliers et des plus remarquables n'avaient effectivement ouvert une ère nouvelle de révolutions et de transformations politiques. On voit bien que nous voulons parler 1° de l'affermissement et du succès éclatant des institutions parlementaires de l'aristocratie anglaise dans le cours du dixhuitième siècle, 2° de l'émancipation de la démocratie anglo-américaine, 3" et de l'effondrement par vétusté de la monarchie capétienne, des ruines de laquelle est sorti le nouveau régime français. On ne s'expliquerait pourtant pas les suites qu'ont eues dans le monde entier ces grands événements, si l'on ne tenait compte des idées et des erreurs de l'époque. Or, la grande erreur du dix-huitième siècle, et qui a eu de si graves conséquences, ayant consisté à prétendre faire de la politique avec la raison pure,
avec la logique, il faut, pour entendre ce qui va suivre, que le lecteur veuille bien se prêter à quelques explications dont le but est de rendre sensibles, sans même qu'il soit besoin pour cela des enseignements de l'histoire, la vanité, l'inanité de toutes tentatives de rationalisme politique.
Il y a dans le droit civil des madères qui sont du ressort de la pure raison, aussi bien que la géométrie et l'algèbre : par exemple toutes les règles juridiques qui tiennent à la nature des obligations, les unes divisibles, les autres indivisibles ou solidaires, celles-ci absolues et actuellement exigibles,' celles-là conditionnelles ou à terme, ou bien encore les règles qui découlent de l'essence des contrats d'échange, de vente, de louage, de prêt, de dépôt, de nantissement, de société. Ce sont ces règles qui passent d'une législation à l'autre à titre de a raison écrite )>, et dont on reconnaît généralement l'autorité, même lorsqu'on se croit forcé d'y déroger pour des motifs particuliers. D'autres matières du droit civil, comme ce qui concerne l'état des personnes, le lien du mariage, l'autorité paternelle et maritale, les successions, les modes et les démembrements de la propriété, dépendent des coutumes, des croyances, des mœurs, tiennent à ce qui constitue, pour chaque peuple, la trame de sa vie et de son histoire. Cette distinction reconnue, et elle saute aux yeux, auxquelles de ces matières du droit civil comparerons-nous le droit politique? 11 n'est pas bien difficile de trouver la réponse.
On a feint un pacte primitif, un prétendu contrat social par lequel des hommes, jusque-là vivant sans lois et sans police, seraient convenus de former un peuple, de se donner des lois, des chefs, un gouvernement ; de manière pourtant (et c'est là le difficile) à ne pas se mettre absolument, eux et leur postérité, à la discrétion du gouverne-
ment établi. Or, il suffit de cette restriction pour détruire tout le parti que le rationalisme voudrait tirer de l'hypothèse qui assimile le lien politique à un contrat de droit civil. Laissons les fictions, les hypothèses d'une cosmogonie fabuleuse ou romanesque, pour aborder l'histoire positive et la réalité. 11 n'est effectivement pas sans exemple que des cités, des cantons, des établissements coloniaux rendus à findépendance à la suite d'une révolution, d'une insurrection qui a réussi, aient jugé de leur avantage, non-seulement de se confédérer, mais de s'associer ou de s'unir en corps de nation, pour former un Etat puissant, tout en conservant et en garantissant de leur mieux leur existence indi^iduelle : mais aussi Ton a toujours vu ce mode d'union donner lieu à des débats interminables sur les limites de l'autonomie provinciale et du pouvoir central ou fédéral. Ce contrat d'union se dissoudra- 1- il comme une société de commerce au bout d'un temps préfix, ou même avant le terme par le tort grave de l'un des associés, par l'évidence d'une contrariété d'intérêt ou d'humeurs que le temps a amenée ? Point du tout, parce qu'il n'y a ni arbitres, ni juges pour prononcer la sentence et la rendre exécutoire. Quelques-uns des membres de l'union auront beau trouver que le pouvoir central outre-passe ses droits et se montre partial à leur préjudice; ils auront beau déclarer que ce qui a convenu à d'autres générations, dans des conjonctures tout autres, ne convient plus aux générations actuelles, et qu'ils entendent se retirer de l'association, sauf à demeurer chargés d'une part du passif : le pouvoir central dont f origine est positivement contractuelle, n'acceptera pas plus ce libelle de divorce, qu'un monarque de droit divin n'acquiesce à la révolte d'une de ses provinces, ou même de toutes ses provinces à la fois. On plaidera de part et d'autre sans pouvoir se persuader ni se convaincre ; on prendra parti
dans les pays étrangers pour les uns ou pour les autres, d'après les sympathies ou les opinions en faveur ; et finalement il en faudra venir kVultima ratio des rois, qui est aussi celle des gouvernements populaires. Mais, cette raison-là n'est pas celle qu'on a en vue, quand on prétend rationaliser le droit politique.
— Considérons une nation chez laquelle domine l'idée de l'unité nationale et de la centralisation du pouvoir, et où l'on admet enfin sans contradiction le principe théorique que l'autorité du gouvernement émane de la nation gouvernée. Il faudra donc, pour constituer le gouvernement, aller aux voix et compter les suffrages, puisqu'il est par trop évident que la pure raison n'a pas à sa disposition une balance toute faite où elle puisse les peser. Mettons qu'on écarte toute condition de tens, tout ce qui ressemblerait à une démocratie bourgeoise (la Tro/treta d'Aristote), pour fonder ce qu'Aristote appelle la pure démocratie : il n'en faudra pas moins fixer au préalable des conditions de capacité, ne fût-ce que des conditions de sexe ou d'âge, régler le mode du vote et surtout prendre l'initiative de la formule {rogatio), se charger de la police du scrutin, toutes choses qui peuvent avoir sur le résultat l'influence que l'on sait. C'est-à-dire qu'il faut déjà posséder le pouvoir de fait ou se fonder, soit sur des coutumes établies, soit sur des exemples étrangers, pour mettre en branle la souveraineté populaire et pour donner une apparence de sanction juridique aux faits accomplis. Que si des majorités immenses témoignent nettement d'un courant d'opinion auquel il est convenable et juste que les opinions individuelles se soumettent, peut-on admettre raisonnablement que le sort d'une grande nation tienne à quelques voix de majorité, obtenues à la faveur de l'intrigue et de l'audace des uns, de l'ignorance, de l'apathie et de l'abstention des autres? Que si la majorité, quoique relative-
ment faible, n'est pas flottante au hasard, et que sa stabilité tienne à des rapports numériques établis entre les diverses classes de la population, qui n'ont pas toutes le même esprit ni les mêmes intérêts, ne faudra-t-il pas que des minorités qui ont (absolument parlant) une valeur considérable, trouvent des garanties contre l'oppression de la majorité? Si la constitution ne les leur donne pas, on retombe dans l'état de guerre ; si elle les leur donne, la majorité n'est donc pas souveraine et l'on ne sait plus où placer la souveraineté. Citons à ce propos quelques lignes excellentes que l'on pourrait croire de Platon et qui sont de M. Louis Blanc ii) :
c La souveraineté ne saurait être une affaire d'addition. Un peuple est quelque chose de plus qu'un chiffre. Ce qui constitue véritablement une nation, ce qui fait sa grandeur, ce qui crée sa puissance, c'est ce qu'elle renferme de capacité, d'expérience, de raison, de lumières. La mise en mouvement de ces forces vives, dans l'intérêt de tous, voilà sa souveraineté; et si le suffrage universel mérite qu'on vante son excellence, c'est parce qu'il fournit, dans certaines conditions données, le 7neil leur procédé qu'on puisse employer pour faire passer V administration de la chose publique aux mains des plus capables et des plus dignes. Une démocratie où la force numérique servirait à annuler l'action de la force intelhgente, au lieu de servir à lui confier la direction des affaires, ne serait pas une démocratie : ce serait un despotisme multiple, aveugle et confus, un despotisme fatalement condamné à périr, un peu plus tôt, un peu plus tard, par le suicide. »
En conséquence, tel prétendra qu'il y a des lois antérieures et supérieures à toute loi écrite, à tout pacte constitutionnel ; tel autre que la nation a des lois fondamen-
(.1) Lettres sur l'Angleterre, t. I", p. 358. Lettre du 1" janvier <863.
taies qu'elte ne peut changer: tel autre que le salut du peuple est la loi suprême ; tel autre que la république est au-dessus du suffrage universel; c'est-à-dire qu'ils attribueront à leurs propres idées l'autorité qu'ils refusent aux caprices de la majorité et à l'entraînement de la multitude, et que tous au fond se regarderont comme les plus capables et les plus dignes, aux mains desquels il est urgent de faire passer, par le procédé le mieux approprié aux circonstances, l'administration de la chose publique.
D'ailleurs, une fois la constitution votée, comment prouvera-t-on aux jeunes générations qu'elles sont à jamais enchaînées par les votes de leurs aînées? Et si l'on ne peut changer la constitution et le gouvernement qu'en restant dans le cercle tracé par des lois qui émanent justement du pouvoir dont on voudrait se débarrasser, la question ne se retrouvera-t-elle pas posée dans des termes qui excluent toute solution juridique?
D'un autre côté, s'il y a chez l'homme des instincts naturels qui sont favorables à la transmission héréditaire du pouvoir souverain, quoi de plus contraire à la pure raison, à celle qui prétend planer au-dessus des préjugés et des coutumes, que de s'en rapporter au hasard de la naissance pour ce qui touche aux plus grands ititérêts d'une nation, et de confier à un enfant, à une femme, à un ignorant, à un maniaque la suprême autorité? Que si, pour parer aux caprices du hasard, on s'attache à dépouiller le monarque de la réalité du pouvoir, comment la raison s'àccommodera-t-elle d'une royauté parasite et d'un fantôme de souverain? D'ailleurs les révolutions, les révoltes, les conquêtes viennent fréquemment intervertir cette transmission héréditaire de la souveraineté ; de sorte que ce qui avait été dans l'origine un pouvoir usurpé, se pose plus tard et finit même^ grâce au succès, par être généralement accepté comme un pouvoir légitime. Or, en vertu de quelles règles
juridiques ou logiques pourrait-on dire quand l'usurpation cesse, quand la légitimité commence? On sait bien que la prescription est € la patronne du genre humain », en matière de droit politique comme en matière de droit civil : avec celte différence, qu'on reconnaît au législateur civil le pouvoir discrétionnaire de fixer empiriquement les délais de la prescription et de planter des bornes là où la nature des choses n'en avait pas mis; au lieu qu'en matière de droit politique il faudrait chercher un souverain pardelà le souverain, à l'effet de fixer une date à la légitimation du pouvoir. De toutes les manières on retombe dans un cercle de contradictions logiques, pareil à celui où l'on tombe, suivant Pascal, quand on veut définir tous les termes ou démontrer toutes les propositions. Le bon sens praiique a diverses issues, appropriées aux circonstances, pour sortir de ce cercle ; il use de cotes mal taillées, comme on dit, et diversement taillées selon l'occurrence : seulement il ne faut pas confondre ce bon sens pratique des vrais politiques avec la construction à priori^ avec le droit rationnel qu'invoquent les politiques rationalistes.
— Passons à des considérations d'un autre genre, qui néanmoins conduisent aux mêmes conclusions. La première condition, dans une société vraiment contractuelle, c'est que les charges de la société soient également réparties entre les associés s'ils en partagent également les profits, ou, dans le cas contraire, qu'elles soient supportées par les associés en raison de leur apport social et de leur part dans les bénéfices. Voilà donc sur quel pied il faudrait répartir entre tous les sujets ou les citoyens d'un Etat les charges publiques, fimpôt, le service militaire, les prestations de toute sorte. Ne parlons, pour abréger, que de fassiette de l'impôt. S'il ne s'agissait que d'une contribution extraordinaire pour racheter une ville du sac, pour venir au secours d'un canton ravagé, l'idée d'une pareille répar-
tition, si conforme à l'équité, ne manquerait pas non plus de justesse, quoiqu'elle otTrît déjà de grandes difficultés d'application, et l'on pourrait au moins dans la pratique en approcher plus ou moins. Que s'il s'agit au contraire de charges permanentes ou ordinaires, c'est l'idée même qui se trouve radicalement fausse, en vertu des lois constitutives de l'équilibre économique, dont nous aurons bientôt à parler. Le législateur peut bien dire à qui il demandera d'acquitter l'impôt, mais non pas sur qui retombera en définitive la charge de l'impôt. En dépit de notre nouveau style officiel, nos contributions restent des impôts et ne sont pas des contributions. Le législateur veut frapper le producteur et il atteint le consommateur, ou réciproquement, dans des proportions qu'il lui est impossible de prévoir et souvent même de déterminer après coup. Le propriétaire d'un immeuble ou d'une rente acquitte l'impôt direct et ne le supporte pas, s'il n'a acheté l'immeuble ou la rente que sur le pied du revenu net, l'impôt défalqué, comme cela ne manque pas d'arriver au bout de peu de temps. Quand les habitudes de la vie ont fixé la dépense nécessaire à l'entretien de l'ouvrier, et quand les conditions de la concurrence ont fixé en conséquence le prix de la journée de travail, toute capitation, tout impôt de consommation est un fardeau qui retombe, au moins en partie, sur d'autres que sur l'ouvrier. Plus le mécanisme économique se perfectionne, en ce sens qu'il fonctionne régulièrement et sans secousses, et que l'impôt produit davantage, rentre plus facilement, moins l'impôt ressemble à une contribution au marc le franc, dans le sens qu'ont en vue ceux qui se proposent pour idéal une idée juridique. Cela ne veut pas dire assurément qu'on doive faire abstraction de toute idée de justice dans l'assiette de l'impôt, ni qu'on ne doive viser à diminuer autant que possible l'inégalité des conditions, parle mode de répartition des charges
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publiques comme par d'autres voies : il suffit d'établir qu'on n'y parviendra point en vertu d'une idée juridique, de la nature de celles sur lesquelles se fonde le droit civil.
Quand il s'agit d'une société commerciale ou industrielle, chacun sait ce qu'il faut entendre par le plus grand avantage de la société, lequel ne se dislingue point, dans une société de bonne foi, du plus grand avantage de chacun des associés. Il en est tout autrement dans l'ordre politique, destiné à constituer et à maintenir ces grandes individualités qu'on nomme des peuples, des nations, des cités, des Etats. Alors il n'est plus seulement question d'accroître la richesse de quelques-uns, l'aisance du plus grand nombre, de soulager des maux inévitables, d'entretenir une bonne police, d'administrer la justice, de répandre l'instruction, d'encourager les bonnes mœurs, de conserver la sunté publique et en moyenne de prolonger la vie. Une nation en corps aime la gloire et cette gloire coûte cher; elle a l'idée d'une mission à remplir et ehe s'y dévoue ; elle aime à s'occuper de la chose publique ; elle est fière de sa liberté politique, dût cette liberté être inséparable d'agitations qui causent des dommages réels et de pénibles sacrifices. Il y a là matière à de beaux mouvements oratoires, à d'intéressantes controverses, mais point du tout à des démonstrations, à des constructions de la raison pure. Tant pis pour le géomètre qui cherche des démonstrations dans une tragédie, et tant pis pour l'humanité si jamais le mécanisme social se perfectionne au point qu'il n'y ait plus à étudier et à admirer dans la société qu'un mécanisme. Mais alors on ne s'occupera plus de donner une théorie rationnelle de la politique, puisqu'il n'y aura plus de politique.
— En général, les auteurs de semblables théories se sont bien plus occupés de classer des formes que de distinguer des forces ; ils ont fait de l'anatomie plutôt que de la physiologie politique ; et pourtant les formes ont ici bien
moins d'importance que la nature des forces mises en présence et par conséquent en conflit. Quand il est question d'une machine construite de toutes pièces, pour exécuter quelque merveille de notre industrie, ce qui excite à juste titre notre curiosité et notre intérêt, c'est le mécanisme, c'est l'outil qui fonctionnera de la même manière, quelle que soit la nature du moteur : chaleur, électricité, force animale, action de l'eau ou du vent. Que s'il s'agit au contraire d'un être chez lequel le principe de vie intervient dans la formation même ou dans le développement de l'organisme, de manière à approprier à une même fm, à une même fonction, des pièces organiques de provenances diverses, la nature de la force sera bien plus à con sidérer que l'agencement des pièces.
— Si l'on veut qu'un gouvernement ne devienne pas oppressif ou fantasque, qu'il n'aboutisse pas au despotisme d'un homme ou d'une Assemblée, ou à la tyrannie populaire, la pire de toutes parce qu'elle est la plus aveugle, le bon sens dit que ce gouvernement doit être modéré, tempéré par un certain balancement de prérogatives ou de pouvoirs qui se contiennent et se limitent respectivement. De là l'idée de fixer leurs attributions, leur compétence, leur procédure par un règlement ou une constitution écrite, en y ajustant tous'les droits et tous les rapports avec un tel art qu'on ne puisse, à ce qu'il semble, manquer d'obtenir ce tempérament tant souhaité. Mais, c'est demander à l'idée abstraite du droit plus qu'elle ne peut donner; et l'expérience est là pour nous apprendre que la machine ainsi artificiellement montée ne tarde pas à se détraquer ou à se briser, par un défaut de concours qui doit ramener le despotisme de celui des pouvoirs que les circonstances favorisent, s'il ne trouve dans les habitudes, dans les mœurs, dans les croyances, dans les préjugés vivaces de la nation quelque chose qui l'oblige effective-
ment à une transaclion. C'est du tempérament même de la nation, du balancement de ses instincts et de ses passions, non de l'ajustement des pièces de la machine politique, ou, pour tout dire, des traits de Tàme et non de ceux du corps, qu'il faut attendre cette modération dans la force, qui est la sauve-garde de rorganisnie politique.
— Le temps, on en a mainte fois fait la remarque, est l'indispensable condition pour la formation, pour le développement d'une constitution politique ; et toutes celles que l'on improvise, que l'on construit de toutes pièces, n'ont qu'une durée éphémère, ne valent guère plus, selon Carlyle, que la feuille de papier sur laquelle on les écrit. Quand il s'agit de la construction d'une machine, d'un édifice, il faut encore du temps, mais on peut disposer de telles ressources qu'on abrège presque à volonté le temps nécessaire, au Heu que le jardinier, le cultivateur, léieveur sont bien obligés d'accepter les conditions de temps, comme la Nature les impose. Si les générations humaines se succédaient avec plus de rapidité ou de lenteur, il faudrait moins de temps ou il en faudrait davantage, toutes choses égales d'ailleurs, pour enraciner une constitution politique, ainsi que nous avons eu déjà l'occasion de l'indiquer (livre I, chap. YIII), en tâchant de définir le sens historique du mot de siècle. Faute de tenir compte de notions si simples, les uns croient qu'on peut se passer de temps et bâtir une constitution comme on bâtirait un palais ; ils font de l'architecture et s'y complaisent. Les autres ne tiennent compte que du temps ; et au lieu de conclure de la longue durée d'une institution à sa caducité probable, ils en concluent qu'elle doit durer toujours et prennent en haine quiconque se croit forcé d'en avouer la caducité. C'est une autre manière de faire de l'architecture à contresens, en raisonnant sur un organisme vivant comme on raisonnerait sur un appareil inerte, cnpable de durer indé-
finiment pourvu qu'on apporte à sa conservation les soins nécessaires. Ceux-là s'imaginent qu'on peut gouverner les hommes par la seule vertu de leurs maximes abstraites, sans égard aux plis pris ni aux dispositions congéniales : ceux-ci supposent qu'il suffit d'invoquer la prescription, nonobstant les changements que le cours du temps a apportés dans les habitudes, les besoins et les idées.
De là cette autre conséquence, que les nations font leurs gouvernements, plutôt que les gouvernements n'ont la vertu de pétrir les mœurs et le tempérament des nations. Sans doute il peut arriver qu'un individu soumis pendant assez longtemps à un détestable régime s'étiole et dépérisse malgré la vigueur native de son tempérament, ou qu'une excellente éducation triomphe de quelques défauts naturels de caractère : on accordera pourtant que cette influence extérieure de l'éducation ou du régime imposé est d'ordinaire bien moindre que l'effet du naturel qui, suivant le proverbe, revient toujours ou épie sans cesse le moment de revenir. De même pour les nations qui ont leur naturel comme l'individu, et qui, dans la longue durée de leur existence^ ont bien plus d'occasions de se soustraire à l'empire des causes accidentelles.
— Cependant toutes ces remarques s'appliquent au passé bien plus qu'à l'avenir. Quand le passé a perdu son prestige, quand les antiques traditions ne sont plus qu'un souvenir à demi effacé et que les vieilles institutions politiques ont disparu, quand l'état de la société ne laisse plus à des préjugés, à des croyances nouvelles le temps de s'enraciner, il n'en faut pas moins que la société subsiste et qu'elle s'arrange pour avoir, avecle moins d'intermittence possible, un gouvernement régulier auquel tous les services publics se rattachent, un échafaudage politique doué, l'on doit malheureusement le reconnaître, de moins de solidité intrinsèque que chacune des pièces qu'il reUe,
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mais pourtant bien utile encore et même indispensable pour les relier et les mettre à même de se soutenir les unes les autres. La preuve en est que tout le monde sent la nécessité de le remplacer au plus vite, avec ce qu'on a sous la main, dès qu'il vient à crouler. Remarquons bien que si l'on cherche vainement à asseoir la politique sur des bases purement rationnelles, cela même prouve que, dans un ordre de choses où la raison prévaut sur les précédents historiques et sur les habitudes acquises, il s'agit plutôt d'avou* un gouvernement quelconque, une force pohtique quelconque, que de discuter sur le mode d'application de cette force ou sur le mécanisme gouvernemental. Le gouvernement qu'on institue ou qui plus ordinairement s'institue, périra par l'exagération de son principe, par le vice de sa conformation originelle, par la maladie dont il apporte le germe en naissant ; on peut en être sûr d'avance, et cela est certes très-fàcheux, mais inévitable. Il importe encore pflus que tant d'autres services publics, judiciaires, financiers, administratifs, qui datent de bien plus loin, qui n'apportent pas en naissant de pareils germes de destruction, qui comportent au contraire une amélioration progressive, souffrent le moins possible, soient le moins possible gênés dans leurs progrès ultérieurs par les excès ou les intermittences de la force politique : excès qu'une civilisation en progrés (on en a malheureusement l'expérience) ne modère pas comme on devrait s'y attendre ; intermittences que la sagesse des peuples ne paraît point capable de prévenir, mais dont il lui est au moins donné d'abréger la durée. . Lorsque les sociétés en sont là, on peut bien dire que l'ordre politique n'est plus fondé sur l'idée du droit, et qu'en ce sens le règne du droit est passé; mais ce n'est pas pour cela, comme on est trop souvent tenté de le dire, le règne delà force. Une force brutale que la raison condamnerait, annoncerait un état révolutionnaire, serait une
cause de perturbation politique ou d'intermittence de gouvernement, mais ne constituerait pas un gouvernement ou un ordre politique. A la force du moment appartient, si l'on veut, la désignation, la proposition, l'initiative : rien n'est encore fait sans la ratification expresse ou tacite de la raison publique qui pèse les inconvénients et les avantages, en tenant compte surtout du besoin le plus pressant, celui d'avoir un gouvernement. La raison exclut certains gouvernements sans pousser ses prétentions jusqu'à vouloir faire le gouvernement : comme jadis les grandes puissances catholiques avaient le droit d'exclure des candidats à la papauté, sans qu'on leur reconnût le droit de faire le pape. Ce droit d'exclusion, ce rôle en quelque sorte négatif de la raison se retrouve dans une foule de cas où la raison ne peut intervenir positivement et directement; d'où la forme négative que Leibnitz avait donnée à son principe (( de la raison suftisante )), pour en faire un principe de démonstration rigoureuse. 11 faut bien se garder de confondre ce veto de la raison, cette raison négative qui est un principe de conservation, avec la dissection logique des principes de gouvernement, laquelle aboutit toujours, comme on sait, à détruire l'objet disséqué. Quest-ce que l'esprit conservateur en politique, sinon la patience à supporter les inconvénients d'un gouvernement, tant que ces inconvénients sont peu de chose en comparaison des maux qu'entraînerait selon toute" vraisemblance son renversement, ou tant qu'il n'y a pas c( de raison suffisante )) pour changer de gouvernement? Et cependant il suffit que Fopinion publique admette la possibilité d'une raison suffisante de changement, même à tout risque (car il y aurait lâcheté à ne jamais tenir compte que des risques), pour qu'une nation soit fondée à se dire libre et même souveraine, puisqu' après tout son gouvernement dépend d'elle.