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CHAPITRE VI

DES THÉORIES ÉCONOMIQUES DU DIX-HUITIÈME SIÈGLE. — DE LA LIBERTÉ ÉCONOMIQUE.

On a créé de nos jours une « Académie des sciences morales et politiques )), dénomination fort impropre, puisque ni la morale, ni la politique, ni l'histoire des systèmes de morale, des mœurs et des institutions politiques ne peuvent être des sciences, dans le vrai sens du mot, pas plus que la philosophie dont elles relèvent, ou qui en revendique le haut domaine, n'est elle-même une science. Au contraire, on est très-bien fondé à parler de sciences sociales, de physique sociale, d'arithmétique sociale. Il y a là des faits à recueillir méthodiquement et à la longue, des rapports, des lois à découvrir par une investigation patiente, des théories à construire en se servant à propos, tantôt du raisonnement et tantôt de l'expérience. De telles sciences comportent, aussi bien que les sciences physiques et naturelles, un progrès indéfini, quelles que soient les vicissitudes des systèmes en philosophie, en morale, en politique ; et même leur vraie nature, leur portée réelle ressortiront d'autant mieux que la part des influences morales et politiques ira en s'atténuant davantage, de manière à dégager ce qui tient essentiellement à la structure et au mécanisme des sociétés. Mais

avant qu'on ne soumît les faits sociaux à une coordination et à une explication scientifiques, il fallait que ces faits excitassent l'intérêt, devinssent en eux-mêmes et pour eux-mêmes un olDJet de curiosité. Or, pendant longtemps, les hommes ne voyaient dans l'histoire que la politique, et dans la vie intérieure des sociétés, dont riiistoire ne parlait pas ou parlait à peine, qu'un objet d'études pour le moraliste, de railleries pour le satirique et d'objurgations pathétiques pour le prédicateur. On déclamait sur la brièveté de la vie humaine, mais on ne songeait pas à se rendre précisément compte de la durée commune de la vie, selon les temps, les pays, les sexes et les conditions. On peignait la misère des peuples, plutôt qu'on ne cherchait à déterminer impartialement les conditions qui font que la pauvreté ou, comme on dit maintenant, le paupérisme, cette plaie sociale, gagne ou perd du terrain. Quand on parlait de la richesse d'un État, on avait surtout en vue l'abondance des ressources qu'il offrait au prince pour lever des armées, équiper des flottes, soudoyer des alliés, pensionner des poètes ou ériger quelque fastueux monument. Voilà ce qui excitait l'admiration du vulgaire, ce qui restait dans la mémoire des hommes et se consignait dans les compositions littéraires, ce qui paraissait digne de la curiosité des gens d'esprit, des gens du monde, des gens d'église, d'épée ou de robe : étudier l'organisation des sociétés à d'autres points de vue, c'était tout au plus l'affaire de quelques bourgeois dans une république marchande.

Comment aurait-il pu en être autrement, puisque la civilisation des grandes nations européennes résultait d'un mélange de , traditions romaines, ecclésiastiques, féodales, et que ni Rome, ni l'Église, ni la féodalité n'avaient traité avec honneur ou vu d'un bon œil le commerce et l'industrie? Il n'en était pas de même aux beaux jours de la

civilisation grecque. Des philosophes tels que Xénophon, Aristote, ne dédaignaient pas de traiter de l'administration du père de famille, de Y économie proprement dite ou (puisque ce pléonasme est devenu nécessaire) de Vécononiie domestique. Par là ils avaient été conduits à s'occuper de ce qui enrichit la cité, comme de ce qui enrichit la famille. Suivant son génie de classificateur et d'encyclopédiste, Aristote avait très-à propos créé le mot de chrcmatistique (de xp'ciix, richesse, chose qui a, non-seulement de l'utiUté, mais de la valeur commerciale), pour désigner ce que nous voudrions qu'on appelât en français, faute d'expression simple, la Théorie des richesses. Quant aux Romains, si leur génie les portait à s'occuper volontiers de tout ce qui intéresse la bonne administration de la fortune privée, res familiaris, et la théorie du droit privé, leurs instincts de conquête et de domination en faisaient de détestables administrateurs au point de vue de la fortune publique. Leurs financiers étaient des usuriers, leurs gouverneurs des spoliateurs de provinces, puis, à l'époque impériale, les agents d'une fiscalité oppressive. Il n'y avait rien là qui fût de nature à développer la théorie de la richesse publique, comme les philosophes grecs l'avaient comprise et comme nous l'entendons maintenant.

— La bibliographie économique, en ce qui concerne le moyen âge et même le seizième siècle, n'est qu'un sujet de recherches purement curieuses et toutes fraîches de date. Dans le cours du seizième siècle, quelques écrits sur des matières de finance et de commerce paraissaient en Italie, pays où beaucoup plus tard les études économiques devaient particulièrement fleurir, comme par réminiscence de ce qui avait fait dans un autre âge la grandeur de ses républiques marchandes. En Espagne aussi, il ne se pouvait guère que la fièvre de l'or ne laissât quelques traces dans la littérature du temps. Mais en gé-

néral on peut dire qu'au seizième siècle les passions religieuses, politiques, guerrières, remuaient trop violemment les esprits pour leur laisser le loisir de s'adonner à la paisible étude des questions économiques.

Cependant il est remarquable qu'en France, sitôt après la fm des troubles et la restauration monarchique de Henri TV, un groupe de bons esprits et de bons citoyens en tête desquels, sans parler de Sully, il faut citer, surtoutdepuis les intéressantes études de MM. Poirson et Jules Duval (1), Olivier de Serres, les deux Laffemas, Antoine de Montchrétien, s'associèrent à la pensée du prince en appelant l'attention sur tout ce qui pouvait aider à la restauration économique du pays, à l'éveil ou au réveil de toutes ses forces productives. Chronologiquement les publications des écrivains de cette école appartiennent au dix-septième siècle ; mais les auteurs eux-mêmes sont bien des hommes du seizième siècle ; ils en parlent la langue, ils en ont la fécondité et les hardiesses ; le joug de la discipline du grand siècle ne les a pas assouplis ; ils témoignent d'un travail des esprits qui se serait prononcé extérieurement quarante ans plus tôt sans les guerres civiles.

Olivier de Serres a pour objet spécial le ménage des champs, l'économie rurale au sens des anciens ; les Laffemas, gens d'administration, songent à réglementer l'industrie et le commerce renaissants ; mais Montchrétien surtout est un économiste au sens où nous l'entendons maintenant ; et comme il s'adresse dans son livre à Louis XTII enfant et à la reine régente ; comme il tient à leur persuader, que leur grandeur royale dépend de la

(1) PoiRSOK, Histoire du règne d'Henri /F, passim. — Jules Duval, Wmoire sur Anthoine de Montchrétien^ auteur du 'premier Traité d'économie politique ^ Paris, 1869,. iii-8°.

prospérité économique du pays, il intitule son livre : Traicté de rOEconomie politique.

En plein dix-septième siècle et aux beaux jours des lettres françaises, la pléiade d'écrivains associés aux Œcoiwmies royales de Henri IV et de Sully était déjà bien oubliée. Si le génie universel de Leibnitz pressentait la future importance de ce qu'il appelait les Facultés économiques, il n'y avait guère que la Hollande où quelques esprits distingués, tels que Hudde et Jean de Witt, commençassent à traiter scientifiquement les sciences sociales. En France notamment, les règlements de commerce, la police de l'industrie, si développée par Colbert, n'étaient des objets de discussion raisonnée que dans les bureaux des administrateurs et des gros marchands, gens d'une espèce à part, dont les arcanes n'avaient pas bon renom ; et quand la magistrature se mêlait d'intervenir comme organe de l'opinion publique, elle le faisait avec l'intention formelle d'opposer à tous ces prétendus secrets d'administration ou de négoce les idées et les préjugés des légistes, que le gros de la société partageait plus ou moins.

Vers la iin du siècle et au commencement du siècle suivant, la situation avait bien changé. La monarchie de Louis XIV s'était vue forcée de capituler avec la coalition européenne, bien plus, à ce qu'il semblait, par l'épuisement de ses finances que par l'insuffisance de ses forces militaires. La fiscalité routinière était à bout de ressources; les marchands de Londres avaient raison du grand roi, et en entrant résolument dans les voies de la politique commerciale, de la puissance par la richesse, une grande nation comme l'Angleterre trouvait pour se soutenir, pour se grandir dans des proportions jusqu'alors inouïes, des ressources de tout genre, les unes directement empruntées au sol, à la situation et à la configuration du pays, les autres aux mœurs et au tempérament de la race, tandis que

d'autres tenaient plus immédiatement à la vigueur de sa constitution politique. La détresse de la France à la fm du règne de Louis XIV, la prospérité croissante de l'Angleterre depuis sa dernière révolution, poussaient également, chez les deux nations les plus influentes, à chercher des perfectionnements ou des remèdes. Pendant que le gouvernement anglais demandait à des philosophes comme Newton et Locke des conseils pour la réforme, non de son système monétaire, mais de sa monnaie usée et momentanément décriée, Vauban, Boisguillebert,Fénelon imaginaient leurs réformes ou leurs utopies pour tirer la France du désordre où l'avaient jetée les excès de sa pohtique, favorisés par l'insouciance ou par l'ignorance générales, en ce qui touche le plus directement les fonctions de la vie sociale.

Cependant ces premiers réformateurs français étaient ce que nous nommerions aujourd'hui des conservateurs, qui plaçaient leur idéal dans le passé plutôt que dans l'avenir. Ils rêvaient le retour à une civilisation quasi patriarcale, depuis longtemps gâtée par les vices des hommes et les fautes des gouvernements, plutôt qu'ils ne pressentaient les hardiesses d'une civilisation nouvelle, réputée étrangère au génie de la France. Mais, voici qu'un aventurier dont le mérite consiste au contraire à deviner l'avenir, et dont l'erreur ou le charlatanisme consiste à en vouloir cueillir les fruits avant le temps, vient offrir sa panacée à un gouvernement aux abois. Il s'agit d'économiser le numéraire métalhque, d'instituer une monnaie de crédit, de recourir à l'association des capitaux pour quelque grande entreprise qui dépasse les forces des particuliers^ et dont les profits présumés soutiendront le crédit de la monnaie liduciaire. 11 s'agit de prêter à une société de capitaUstes l'appui du gouvernement dans un but économique, et de servir la politique du gouvernement en le faisant aider par une société de capitalistes. Toutes ces idées sont justes,

pourvu que l'engouement et la mauvaise foi ne les gâtent pas ; et si, au lieu du Mississipi dont l'exploitation n'était décidément pas l'atTaire des Parisiens, Law avait eu à sa disposition l'entreprise d'un réseau de chemins de fer ou la reconstruction de Paris, il pouvait réussir, sauf à se défendre des fripons. En fait et eu égard aux circonstances du moment, son système devait aboutir à l'agiotage et à la banqueroute, ou à ce que Ton nomme pai' euphémisme une liquidation : mais il suftisait d'agiter chez un peuple intelligent des idées si neuves, pour que les esprits fussent amenés à s'occuper des questions économiques.

— 11 ne faut pas confondre le concret et le réel, l'abstraction et la fiction, quoiqu'il soit trop facile, en fait de valeurs sur lesquelles la spéculation s'exerce, de passer de l'idée ou de l'abstraction à la pure fiction et à la chimère. Bien avant les banquiers et les économistes, les jurisconsultes avaient admis des biens immatériels, c'est-à-dire qui n'ont qu'une existence idéale, et qui pourtant ne sont point des biens chimériques. Cependant, après avoir vu dans le système de Law un si frappant exemple des abus de la mobilisation, de l'abstraction «t de la fiction en fait de valeurs, il était naturel qu'on en revint à ce qu'il y a de plus concret, à la terrey et qu'une école ou plutôt une secte se formât, qui, partant du principe que la terre est la source de toute richesse, en conclût que l'accroissement de la richesse publique résulte uniquement de l'accroissement du revenu foncier; que toutes les charges de la société retombent en définitive sur le propriétaire du sol, et que la simplification, le perfectionnement du mécanisme financier consistent à lui demander sans détours ce qu'il doit payer en fin de compte. De la sorte on ne remontait plus jusqu'à Salente, mais on remontait jusqu'à Sully. (( Labourage et pâturage i> étaient toujours les deux mamelles de l'Etat, et la protection si vantée que Golbert

avait accordée aux manufactures était, comme tant de mesures fastueuses du grand règne, l'une des causes de la misère du peuple et des désordres de la société.

Il y avait dans cette doctrine de quoi flatter toutes les oppositions : celle du gentilhomme terrien qui boudait la Cour et les parvenus, et celle du philosophe roturier qui se trouvait assez rapproché des grands pour être témoin de leurs prodigalités, assez rapproché du peuple pour connaître ses souffrances. De là le rôle de ces deux personnages singuliers, tous deux (( amis des hommes » à leur manière, c'est-à dire ennemis des pratiques de leur temps, l'un médecin de la favorite, l'autre employant ses loisirs à façonner par les excès de son despotisme domestique, le grand tribun révolutionnaire; tous deux se regardant et étant regardés comme les prophètes ou les coryphées de la secte nouvelle, en attendant qu'un de leurs disciples, bien supérieur à ses maîtres, fût appelé à essayer comme ministre l'application de leurs doctrines d'opposition. C'est par cette teinte d'opposition, ainsi que par des oTjscurités de pensée ou de style, que l'école des économistes français du dixhuitième siècle mérite effectivement le nom de secte, et s'appelle encore aujourd'hui, pour abréger, la secte des économistes, comme s'il n'y avait pas eu depuis, parmi ceux qui se sont voués à l'étude de l'organisation économique des sociétés, d'autres écoles et même d'autres sectes. Très-irrévérencieuse au fond pour les économistes et pour leurs arcanes, la secte philosophique, à l'armure légère, à la parole claire, les ménageait pourtant, comme on ménage des alliés qui peuvent devenir des auxiliaires.

— Sans se jeter dans des discussions arides de principes, il est devenu bien facile de montrer l'erreur capitale de la secte de Quesnay. Jamais l'impôt foncier ne pourrait suffire à asseoir nos énormes budgets ; tandis que, grâce à l'accroissement de la richesse -pubhque, le produit des

impôts de consommation peut croître avec les dépenses suivant une progression qui aurait paru fabuleuse au dernier siècle. II faudrait, selon la théorie de Quesnay, qu'on ignorât le phénomène de la richesse, qu'on ne connût ni fortunes privées, ni finances publiques dans ces pays neufs et immenses où le sol vierge serait sans valeur, où les métaux et le combustible se trouveraient à fleur de terre, où le prix des choses ne tiendrait qu'à la nécessité de rémunérer le travail actuel et d'attribuer au capital d'exploitation une part qui peut être considérée comme là rémunération des travaux passés.

Nonobstant un défaut si capital, le système des économistes français du dix-huitième siècle (spécieux surtout dans un grand pays dont l'agriculture est la principale ressource, où l'ouvrier des champs vit de la vie la plus frugale) témoignait d'une subtilité d'analyse, d'une force de conception que l'esprit humain n'avait point encore montrées dans des recherches de ce genre. D'ailleurs il leur arrivait, comme jadis aux alchimistes, de rencontrer sur leur route beaucoup de vérités, tout en usant pour s'orienter d'une carte défectueuse; et lorsque Turgot eut un moment le pouvoir en main, la plupart des réformes tentées par lui et qui suscitèrent tant d'espérances et d'appréhensions, tenaient au progrès général des connaissances en économie publique, plutôt qu'aux vues systématiques propres à la secte. La liberté du travail, la libre circulation des grains, l'abolition des douanes intérieures, la substitution des taxes aux corvées, étaient des questions à traiter indépendamment de toute opinion d'école. Si les disciples de Quesnay prêchent la Uberté économique, comme le faisaient alors en Angleterre, comme l'ont fait plus tard en France les disciples d'Adam Smith, c'est que rien ne se prête mieux que le principe de la libre concurrence aux besoins d'une construction théorique, et qu'avant d'être

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des économistes de telle ou de telle école ils étaient des économistes.

— Il était réservé au dix-neuvième siècle de voir fleurir en Angleterre les doctrines économiques franchement anglaises. Le grand économiste du dix-huitième siècle, Adam Smith n'est ni un banquier, ni un manufacturier, ni un fermier, ni un landlord : c'est un morahste, un philosophe de cette école écossaise dont nous avons eu à parler; lequel même pour la clarté élégante, parfois plus apparente que réelle, semble plutôt appartenir à Técole de Voltaire. Admirable comme lui de bon sens, dans les questions où le bon sens suffit, il est le premier et l'on pourrait dire le seul écrivain classique en ces matières, justement parce qu'il a su mettre dans quelques- questions capitales, simples de leur nature et pourtant depuis longtemps embrouillées, une simpUcité, une netteté d'exposition qu'on ne surpassera point. Smith est le moins anglais des économistes de la Grande-Bretagne, ce qui explique son succès en France et partout. Il lui suffit de montrer et il excelle à montrer ce qui est vrai en gros, habituellement, eu égard aux circonstances dans lesquelles les nations les plus civilisées sont actuellement placées ou vont bientôt se placer ; et le ton doctoral, l'excès des prétentions dogmatiques doivent être imputés à ceux qui se sont dits ses disciples plutôt qu'à lui. Ce sont eux qui ont abusé du nom de science, et non pas lui. Smith voit dans le travail, sinon l'unique, du moins la principale source de la richesse des nations, et il a bien raison : car, combien de cités, combien de peuples ont triomphé des désavantages naturels de leur position, devenus un stimulant de leur activité ! Il est bien entendu que cette activité, pour porter tous ses fruits, doit être intelHgente ; et quoi de plus propre à faire naître et à entretenir l'esprit d'ordre, d'économie, la sagesse pratique dans la conduite des affaires pubUques et privées, que des habitu-

des laborieuses, jointes à l'intelligence! Le travail sera d'autant plus fructueux qu'il aura reçu ur.e organisation meilleure; et la Nature elle-même, dans le plan qu'elle suit pour le perfectionnement des êtres organisés, indique les conditions essentielles du progrès organique. Elle divise le travail, elle attribue à cbaque organe des fonctions plus spéciales, y compris celle de centraliser l'organisme et d'en coordonner les fonctions. Malheureusement l'application de ce principe aux travaux de l'industrie n'a pas lieu sans exposer les travailleurs de dernier ordre à une sorte d'atrophie de leurs facultés d'ordre supérieur^, au risque de faire de l'homme un outil, sinon quelque chose de pire qu'un outil. En revanche elle favorisera chez les chefs d'industrie l'esprit de recherches, qui doit conduire à l'améUoration de tous les procédés industriels.

Cependant, de ce que les nations s'enrichissent surtout par le travail, on aurait grand tort de tirer cette conclusion théorique, que la valeur des choses se mesure toujours à la quantité de travail qui a, été directement ou indirectement employée à les produire, à les fabriquer, à les transporter du lieu de production au lieu de consommation. D'ailleurs il n'y a pas de commune unité de mesure pour les diverses natures de travaux; et chaque espèce de travail, même le plus mécanique, le plus grossier, le plus semblable à lui-même aux diverses phases de la civilisation et de l'industrie, est sujet à changer de valeur et à entrer eu proportions différentes dans la composition de la valeur des produits, en vertu de causes analogues à celles qui font incessamment changer de valeur à toutes les choses mises dans le commerce.

— Venons à ce qui a la plus généralement attiré l'attention dans le livre de Smith, à savoir la doctrine de la liberté de l'industrie et du commerce, soit sur le marché national, soit de nation à nation. Quoi de plus propre à

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décourager l'initiative industrielle, l'esprit d'entreprise, que d'enlacer l'industrie dans les liens de règlements émanés d'hommes que le froissement de leurs propres intérêts n'avertit pas promptement des fautes qu'ils commettent : hommes que leurs fonctions appellent à s'occuper d'une multitude de choses différentes, et presque toujours moins instruits des matières qu'ils réglementent, que ceux à qui le règlement s'impose ! La liberté du travail, voilà ce qui entretient l'émulation, ce qui surmonte la paresse et la routine, ce qui assortit le mieux la production aux besoins, aux moyens des consommateurs, et ce qui, en assurant la récompense des efforts individuels, dirige tous les efforts dans le sens le plus favorable au bien-être général.

Tout cela, nous le répétons, est vrai en gros et sauf mainte réserve, puisque bien souvent aussi l'intérêt privé, l'intérêt actuel pousse au gaspillage des ressources naturelles et s'oppose au mode d'aménagement d'où la société tirerait incontestablement le plus d'avantages. Ce sont des préceptes de sagesse pratique, plutôt que des propositions démontrées ou démontrables, vraies en toute rigueur et dans un sens absolu, propres à devenir le fondement inébranlable d'une théorie scientifique.

— Au sujet de la doctrine du commerce international, Smith avait affaire à un bien vieux préjugé, à celui qui fait considérer l'or et l'argent comme la richesse par excellence, parce qu'en effet il n'y a pas de marchandise avec laquelle on soit aussi sûr d'acheter,' dès qu'on le voudra^ toute autre marchandise. Le barbare a déjà la soif de l'or : à l'avènement de la civilisation moderne, la découverte des gîtes du Nouveau- Monde avait mis l'or et l'argent encore plus en faveur, s'il est permns de s'exprimer ainsi. Les réclamations de quelques esprits judicieux, comme ceux que nous avons cités, n'influaient pas sur l'opinion commune. On voyait bien que l'Espa-

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gne, après avoir tant exeilé l'envie des autres nations, ^ s'était appauvrie malgré la possession des mines d'Amérique, et que le commerce faisait passer en d'aulres mains ses doublons et ses piastres : raison de plus pour que les gouvernements fussent attentifs à retenir chez eux les espèces métalliques et à en augmenter l'approvisionnement. 11 fallait donc veiller à ce que la valeur des mar chandises exportées excédât le plus possible celle des marchandises importées, afin que le solde exigeât la plus grosse importation de métaux précieux. On disait alors que la balance du commerce était à l'avantage du pays; et le système de la balance du commerce, ainsi mis en crédit, servait naturellement à abriter des intérêts très-réels, indépendants de tout système, et qui subsistent aujourd'hui comme ils subsistaient alors, à savoir les intérêts des producteurs nationaux," ou si l'on veut (puisque Smith attache avec raison tant d'importance au travail) les intérêts du travail national en face de la concurrence étrangère,

Smith a ruiné de fond en comble le système de la balance du commerce. De même que, dans notre état de cinlisation, les particuUers doués de tant soit peu d'intelhgence ne thésaurisent pas, mais s'empressent de chercher pour leurs économies un emploi profitable, ainsi les nations avancées en industrie se gardent bien de retenir improductivement plus d'espèces métalliques que n'en exigent chez elles les besoins de la circulation; et au contraire elles s'ingénient à trouver des procédés qui réduisent de plus en plus les besoins de la circulation métaUique, eu égard au chiffre des affaires. Elles ont des billets de banque, des chèques, des comptes courants et des virements de comptes. S'il se trouve du numéraire en excès, elles l'exportent. Si elles ont besoin d'un surcroît de numéraire, leur activité à produire et à ouvrir des débouchés à leurs produits leur procure ce surcroît.

Quant aux nations pauvres, mais sages et sagement conduites, à qui les moyens d'achat font défaut, elles s'accommodent provisoirement d'une monnaie de papier maintenue en juste rapport avec les besoins de la circulation, avec la richesse réelle du pays, sans tomber dans l'illusion de croire qu'elles peuvent, en timbrant des monceaux de papier, accroître la masse de- leurs richesses, réahser ou escompter ce qui n'est pas actuellement réalisable ou escomptable, et sous prétexte d'un accroissement ou d'un escompte chimériques, se livrer impunément aux dissipations- du luxe, des guerres et des révolutions. Le dix-huitième siècle n'était pas encore écoulé, qu'une terrible expérience montrait combien il est nécessaire de rappeler sans cesse des notions si simples, pour les opposer à des sophismes toujours renaissants comme les passions ou les convoitises qui les suggèrent.

Mais, de ce qu'il faut reléguer parmi les préjugés surannés le système de la balance du commerce', tel qu'on l'entendait avant Smith, s'ensuit-il que la raison répugne à toute intervention régulatrice ou protectrice des gouvernements dans le commerce international? Il ne fant pas sans doute qu'une nation s'obstine à produire ce qu'à la rigueur elle peut produire, mais dans des conditions désavantageuses, plutôt que d'appliquer ses ressources naturelles, son sol, ses épargnes, ses bras, à produire ce qu'elle peut produire avantageusement, de manière à se procurer des moyens d'échange ou d'achat pour les choses qu'elle renonce à produire, comme pour celles qu'elle est incapable de produire. Tel est le principe de toute relation commerciale, entre les nations comme entre les individus.

— Evidemment, le devoir du gouvernement serait de donner, s'il était possible, au commerce international la direction la plus favorable à l'excitation et à l'entretien de toutes les forces vives de la nation, à l'exploitation

de toutes ses ressources naturelles, à l'accroissement et au bien-être général de la population. Dans cette formule générale se trouveraient contenus le principe et la limite de toutes les protections, de tous les encouragements temporaires ou permanents. La difficulté ne consisterait qu'à les en faire sortir. Or, pourquoi se donner tant de peine, quand on nous assure que tous ces résultats s'obtiendront chez toutes les nations à la fois, parla seule vertu du laisserfaire ? ce aui serait en effet un beau théorème, mais dont, quoi qu'on en ait pu dire, la démonstration n'a pas été donnée et ne saurait l'être. On a au contraire tant de motifs de croire que l'antagonisme des espèces, des races, des nations, rentre dans les lois générales de la Nature, et que les nations sont destinées à se supplanter comme les races et les espèces se sont supplantées! Or, une espèce en supplante une autre, non-seulement quand elle en fait sa proie, mais encore lorsque par sa propagation elle prive l'autre de ses moyens de subsistance. Pour cesser de se manger les uns les autres, les hommes n'ont pas cessé de se faire la guerre ; et pour cesser de se faire la guerre, les races et les nations ne cesseraient pas d'avoir des intérêts antagonistes, de se développer aux dépens les unes des autres. 11 ne faut pas que le patriotisme tourne au fanatisme ou à l'imbécillité : mais, d'un autre côté, quoique nous devenions de plus en plus cosmopolites ou, comme quelques-uns disent, humanitaires, nous n'avons pas encore renoncé à tout patriotisme ; et ceux qui souhaiteraient qu'on en eût déjà fini avec la guerre, ne voudraient sans doute pas qu'on en eût déjà fini avec l'esprit national.

Jusqu'où peut et doit s'étendre l'intervention du gouvernement dans le régime économique de la société, c'est la grosse question qu'on ne résout que par tâtonnements, par approximations, eu égard aux circonstances, aux habitudes prises, aux idées régnantes, et qui n'est point

à proprement parler du ressort de la science. Aussi ne se prête-t-elle que trop à la déclamation oratoire, à la subtilité sophistique, à la polémique vive et superficielle des partis qui ne veulent voir, de toutes les faces d'un objet, que la face qui leur convient. Mais, s'il est impossible de fixer avec une précision scientifique le point où l'intervention gouvernementale doit s'arrêter, il y a d'excellentes raisons pour que, dans le conflit entre la liberté et le règlement, la liberté l'emporte finalement. De même que chaque liberté en appelle d'autres, chaque mesure gouvernementale en fait de règlement^ de protection, d'encouragement, de monopole, en appelle d'autres : avec cette différence que, s'il n'y a qu'une manière délaisser faire, il y a une infinité de manières de réglementer, toutes plus au moins arbitraires. D'un côté une simplification progressive qui témoigne de la neutralité du pouvoir entre des intérêts rivaux, de l'autre une complication croissante qui choque l'esprit et froisse les sentiments d'équité, en engageant la responsabilité du gouvernement, d'ordinaire bien au-delà des limites de son influence réelle. A mesure que les nations se rapprochent, il devient plus difficile de maintenir ce qu'il y a d'arbitraire dans les législations diverses, mises en présence les unes des autres. Là où la science prononce d'une manière irréfragable, il faut se soumettre à la démonstration. Là où la science hésite et balbutie, là où la science n'est pas faite ou même est impossible, il faut bien finir par se déprendre de recettes empiriques, qui ne manquent pas de détracteurs intéressés, et laisser comme on dit la Nature agir.

— Nous avons dans ce qui précède évité l'appareil des raisonnements techniques, et nous n'ajouterons plus que de courtes observations. 11 ne s'agit pas, comme l'ont trop souvent répété les disciples de Smith, de l'absurde prétention d'exporter toujours sans importer jamais, ni même

de celle d'accroître la masse des exportations sans déterminer indirectement, par cela même, dans la masse des importations, un accroissement corrélatif. 11 ne convient plus de s'arrêter (justement parce que l'on s'y est longtemps beaucoup trop airêté) au cas très-particulier où, par suite, soit d'un smxroit d'exportation, soit de l'exclusion de certaines marchandises étrangères du marché national, l'étranger se verrait forcé de payer en or les marchandises qu'ils n'achetait pas auparavant, de solder en or les comptes qu'il soldait en marchandises. Ce serait une cause de crises monétaires, pareilles à celles que provoquent une contribution de guerre, un achat extraordinaire de grains en temps de disette, mais qui n'ont qu'un temps.

Tous les raisonnements des libre échangistes repos"ent sur cette idée que le commerce est un troc, aujourd'hui comme aux premiers âges du monde, et qu'entre nations comme entre particuhers qui troquent, il y a symétrie, pureté de rôles, au lieu de ce contraste, de cette diversité de conditions entre le vçudeur et l'acheteur, qu'imphque la notion du contrat que les jurisconsultes romains désignaient si bien par le mot composé eniptio-venditio. En cela font erreur les théoriciens de l'école de Smith, même les plus modernes, les plus prétentieux ou les plus accrédités. De fait l'abolition de ce troc international, que l'on ressuscite pour les besoins d'un système, a été le résultat nécessaire, non pas précisément de l'usage de la monnaie, mais de l'introduction de l'idée d'une mesure commune des valeurs et d'un flux général des valeurs, dont le régime diffère d'autant plus de celui du flux des métaux précieux, que les relations commerciales prennent plus d'extension et que, par suite du perfectionnement des procédés de commerce et de banque, les métaux précieux ont un rôle physiquement moindre dans l'ensemble de la circulation commerciale.

On a parlé notamment du troc international de la toile et du drap entre deux nations dont l'une excelle à fabriquer du drap, l'autre de la toile, de manière à donner à moindres prix les mêmes qualités, ou à prix égaux des qualités supérieures. Eh bien! si la nation qui avait l'infériorité pour la toile perfectionne ses procédés et son outillage, de manière à ne plus recourir à l'étranger pour cet article, cela lui eiilèvera-t-il la clientèle étrangère qu'elle doit au bon marché et à la qualité de ses draps? Elle la conservera comme elle la conserverait si, tout en restant dans des conditions d'infériorité pour la fabrication de la toile, elle repoussait par ses douanes la toile étrangère, sans craindre de représailles pour ses draps. Elle se ménagerait ainsi les moyens de tirer de l'étranger, en retour de ses draps, des céréales qui nourriraient sa population croissante, des vins iins qui flatteraient la sensualité de ses riches, des objets d'art et de curiosité qu'ils étaleraient avec faste. Elle se procurerait en un mot tout ce que la richesse procure ; tandis que l'autre nation, moins avisée sur ses intérêts ou moins tenace dans sa conduite, pourrait bien voir sa population ouvrière en décroissance et ses classes riches embarrassées, endettées, apauvries. Que si, dans la crainte de telles suites, celle-ci ne permet l'entrée des draps qu'à condition que l'on permettra l'entrée de ses toiles, de manière qu'il y ait lieu de présumer (l'ensemble des autres relations comnnerciales ne changeant pas ou changeant peu) qu'elle payera en toile ce qu'elle achète en drap, elle rétablit en effet la symétrie que suppose la théorie du troc international, à cause de la grande ressemblance entre les conditions économiques de la production et du débit des deux articles. Ou du moins, pour faire ressortir quelques défauts de symétrie, il faudrait entrer dans des détails auxquels nous n'entendons pas toucher ici.

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