CHAPITRE VIL
DU SYSTÈME POLITIQUE EUROPÉEN, DANS LE COURS I>U DIX-HUITIÈME SIÈCLE. — DE l'aYEN'EME.NT DES EMPIRES DU NORD.
Que le commencement du dix-huitième siècle ait été une époque critique pour le système politique européen, plus critique que d'autres où il s'est fait plus de fracas et donné de plus grands coups d'épée, c'est ce que la génération qui nous a immédiatement précédés n'était pas encore à mêmiO de voir nettement, et ce qu'on peut trop bien reconnaître, aujourd'hui que le dix-neuvième siècle est arrivé presque aux trois quarts de sa course. Quand on met de côté toutes les questions qu'on appelle aujourd'hui sociales, toutes les fermentations de la politique intérieure et les explosions qu'elles ont amenées, pour considérer comme un objet sui generisla structure et l'agencement du système politique européen, ses maîtresses pièces et leurs jointures, leurs forces respectives et leurs réactions mutuelles, en un mot la politique internationale de l'Europe, on trouve que l'histoire de ce système, dans un espace de quatre siècles, offre une coupe très-naturelle en deux parties qui comprennent, l'une le seizième et le dix-septième siècle, l'autre le dix-huitième et le dix-neuvième : celle-là influencée et troublée plutôt que conduite par les passions que la réforme religieuse a suscitées; celle-ci dérangée
aussi, mais seulement dérangée dans son allure générale par les incidents de la lutte révolutionnaire. Toute «: l'intrigue )) politique, nouée vers la fin du quinzième et dans le cours du seizième siècle par les mariages autrichiens et la bifurcation de la Maison d'Autriche, se dénoue vers la fin du dix-septième siècle par la dislocation de la monarchie, es{ agnole et l'arrêt de la monarchie de Louis XIV, c'est-àdire (quand on tient compte aussi de l'épuisement de la puissance otlomane) par un affaissement général des forces du midi de l'Europe, et comme par une rechute du vieux monde romain. Une autre intrigue commence, car des personnages tout nouveaux, ou dont le rôle acquiert une importance toute nouvelle, paraissent sur la scène ; et dès lors leur importance n'a fait que se prononcer davantage, à travers bien des perturbations accidentelles ou malgré des éclipses momentanées. Les diplomates de Charles-Quint, de Philippe II auraient assisté avec douleur et dépit aux conférences de Ryswick et d'Utrecht, mais ils auraient trèsbien compris ce dont il s'agissait, ou quelques mots eussent suffi pour les mettre au courant : tandis que, selon la remarque moqueuse de Voltaire encore plein des souvenirs de sa jeunesse, Louis XIV n'aurait pu comprendre qu'un (( marquis de Brandebourg » tînt en échec la puissance de son successeur , uni à l'Autriche et fortifié encore par d'autres alliances. Aujourd'hui, après plus d'un siècle, et quoique dans l'intervalle il s'en soit peu fallu que les successeurs du marquis ne fussent réduits à leur marquisat, le même phénomène historique peut paraître un phénomène delà veille, tant il se lie aux préoccupations et aux douleurs du moment ! Donc en réalité le système politique de TEurope, sinon l'Europe même, a été plus viscéralement modifié dans sa constitution, de Louis XIV à Louis XV, que de François T' à Louis XIV et de Louis XV à l'époque actuelle. Les deux grandes nouveautés, préparées antérieure-
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ment, mais dont la divulgation appartient proprement au dix-huitième siècle, ne sont rien moins que la Prusse et la Russie : la Marche électorale de Brandebourg devenant la monarchie prussienne, et la vieille Moscowie, rajeunie et rapprochée du type européen, devenant l'empire russe; comme s'il fallait de nouveaux noms pour des rôles tout nouveaux, pour des transformations qui ressemblent à de \Taies créations, du genre de celles qui échappent à la prévision humaine, à titre de caprices du hasard, ou de secrets de la Providence.
— Pierre P' ou Pierre-le-Grand est le premier et le plus grand ou plutôt, malgré la hideur de ses vices, le seul vraiment grand de tous ces barbares qu on a vus depuis contraindre leurs peuples à copier plus ou moins gauchement la civiHsation européenne, dans ce qu'elle avait de propre à servir leur orgueil et leur despotisme. Maintenant que cette idée court le monde, il ne faut pour l'appliquer que du caractère et des circonstances qui ne soient pas trop défavorables : au temps de Pierre il fallait créer l'idée, il fallait du génie, et ce génie causait une surprise universelle. Grâce au hasard (1) qui a mis sur le trône des Ro-
(1) Voltaire a voulu rendre compte de ce hasard dans la langue des calculateurs, sauf à se moquer ailleurs de ceux qui font intervenir mal à propos « a plus b, divisé par z. » « De qui m'étonne le plus, dit-il {Anecdoctes sur Pierre-le-Grand), c'est le peu d'espérances que devait avoir le genre humain, qu'il dût naître à Moscou un homme tel que le czar Pierre, il y avait à parier un nombre égal à celui de tous les hommes qui ont peuplé de tous les temps la Russie, eonire l'unité, que ce génie si contraire au génie de la nation ne serait donné à aucun Russe, et il y avait encore à parier environ seize raillions qui faisaient le nombre des Russes d'alors contre un, que ce lot de la nature ne tomberait pas au czar. Cependant la chose est arrivée. Il a fallu un nombre prodigieux de combinaisons et de siècles, avant que la nature fît naître celui qui devait inventer la charrue, et celui à qui nous devons l'art de la navette... u
11 n'y a nul moyen de connaître, ni par théorie, ni par expérience.
manof un homme de génie, l'accession de la Russie au système politique européen a pu être avancée d'un siècle : or, cette avance d'un siècle a eu et elle aura encore longtemps des conséquences incalculables. Venue un siècle plus tard, la Russie n'était en mesure, ni de supprimer la Pologne, ni de convoiter la part du lion dans la dépouille de (( l'homme malade )), ni de se mêler des affaires de la Révolution française^ ni d'attirer dans ses glaces les armées de Bonaparte. Quand son ambition aurait commencé d'inquiéter l'Europe, il n'aurait fallu que de médiocres efforts pour l'arrêter ou pour lui donner un autre cours.
Il faut toutefois reconnaître que l'autocratie russe, avec ses instruments empruntés à l'Europe occidentale et surtout à l'Allemagne, n'a pas tout fait; et que, dans la constitution originelle du territoire et du génie de la nation moscovite, bien des choses se prêtaient au grand rôle qu'elle a joué. Le christianisrne byzantin , modifié au point de faire de l'autocratie militaire et civile un califat, très-abaissé au jpoint de vue religieux, mais politiquement
la probabilité qu'un homme naisse avec l'organipation qui pourra foire de lui, si les circonstances s'y prêtent, un grand poêle, un grand géomètre, un grand capitaine, un grand législateur. Tout au pluspourrail-on essayer de comnarer numériquement l'étendue ou l'épaisseur de la couche sociale où le germe du grand homme pourra se développer si le hasard l'y jette, et celle de la couche oîi il avortera inévitablement. Eu tout genre le besoin plus grand qu'on a actuellement d'un grand homme favorise, sinon la production du germe avec ses qualités nnlives, du moins son développement, et par conséquent le phénomène historique de l'apparition d'un grand homme. On voit bien aussi que, si les qualités natives font surtout le grand poêle ou le grand géouièlre inasciinur poetce), les circonstanL-es contribuent plus à mettre eu relief le grand capitaine, et bien plus encore à produire sur la scène du monde le grand législateur. 11 faut pour cela autre chose qu'un nombre prodigieux de combinaisons ou de siècles, et les nombres de Voltaire ne trouvent ici aucune application. Il faut faire la part du hasard, sans prétendre en donner numériquement la mesure, et surtout sans en exagérer l'évaluation numérique.
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retrempé, est quelque chose de plus qu'une religion d'État, quand l'État, par ses proportions extraordinaires, peut passer pour un monde. Il acquiert jusqu'à un certain point les vertus militantes de Tlslam, tout en restant plus capable de recevoir une greffe de civilisation européenne. L'autocratie russe l'a bien compris, et dans les crises que la Russie a traversées, elle n'a pas manqué de faire appel à la vieille foi moscovite, sentant bien que le foyer de la vie nationale était là, plutôt que dans des institutions d'origine étrangère.
— Pour créer la Prusse du dix-huitième siècle, du sort de laquelle semble aujourd'hui dépendre la politique européenne, il n'a pas fallu moins de quatre générations princières, à commencer par c: le grand Electeur », à finir par le grand Frédéric; et celui des quatre princes qui ne s'est signalé que par la fantaisie, puérile en apparence, de se parer d'un titre royal, n'est pas celui qui a le moins contribué au succès de l'œuvre de famille. Mieux que jamais on voit présentement combien le prhice Eugène avait raison de vouloir que l'on pendît le ministre qui avait donné au chef de l'Empire le conseil d'aquiescer à cette fantaisie d'un trop puissant vassal. La dissolution de l'Empire était en germe dans cet acte de chancellerie. Or, le hasard est pour quelque chose dans ce trait d'imprévoyance, de la part d'un Cabinet qui a souvent donné des preuves d'habileté; et il y a plus de hasard encore à ce que quatre princes se succèdent, pourvus chacun des qualités ou même des défauts qui conviennent aux circonstances et à leur ordre de succession dynastique. Cependant, quelle que soit dans le phénomène historique la part des caprices apparents du hasard, celle d'une nécessité secrète est plus grande encore.
La Prusse a toujours conservé ce caractère de puissance parvenue, qui éprouve le besoin de grandir pour se main-
tenir, qui veut à tout prix corriger les difformités d'une première ébauche, dues à ce qu'il y a eu de bizarre dans ses origines. En tant que pays allemand, elle a acclamé la doctrine de € l'impératif catégorique ))^ mais en tant que Prusse, dans sa conduite et dans ses maximes d'État, elle a résolument subordonné l'idée morale à l'idée d'un rôl'e ou d'une mission à remplir. Elle a volontiers affiché ce mépris du droit philosophique, du droit absolu, qui se conciUe avec la justesse de vues, avec la fierté royale, avec le patriotisme, avec l'amour du bien public, dans l'âme de son héros philosophe, faisant la guerre aussi bien et mieux qu'un autre, sans être guerrier par tempérament, pacifique à propos et toujours économe, sans que ses fantaisies de particulier, de rimeur, de sceptique, le détournent jamais de son métier de roi. Avec des ressources financières relativement bornées, la Prusse a eu besoin d'exagérer plus que toute autre puissance son état militaire, pour mettre ses forces au niveau de ses prétentions, et de suppléer de bonne heure par la centralisation administrative à la cohé- , sion territoriale qui lui manque ou qui lui manquait. Obhgée de contrarier, dans les intérêts de sa politique de fraîche date, tantôt le droit ancien, tantôt les idées modernes, elle ne s'est acquis les sympathies ni des conservateurs, ni des novateurs. Exposée à ce qu'on lui appliquât avec rigueur les conséquences du droit de la force dont elle use ellemême, elle s'est vue quelquefois à deux doigts de sa perte, et pourtant elle a échappé à tous les naufrages. Son travail de construction progressive, lié tant bien que mal aux substructions du passé, n'en a pas été notablement ralenti. 11 est aisé de voir à quelles circonstances on doit imputer cette confiance et ce succès. L'histoire de la (( Maison d'Autriche y> finit avec la descendance masculine de l'une et de l'autre branche ; et le monde commence à s'occuper de « l'Autriche », considérée, non plus dans sa dynastie,
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mais dans sa composition territoriale, non plus comme une Maison, mais comme un empire. En ce sens, l'Autriche s'était considérablement renforcée par la paix d'Utrecht, par l'affaiblissement des Turcs, par la soumission de la Hongrie; et l'équilibre allemand, tel que l'avaient compris les négociateurs de Munster, se trouvait rompu. Le rôle de la Suède en Allemagne était fini, et la France avait trop froissé l'Allemagne, surtout l'Allemagne protestante, pour pouvoir reprendre ses anciens errements de protectorat, à l'aide desquels elle était parvenue dans l'autre siècle au point culminant de sa grandeur relative . Il fallait donc que l'hégémonie autrichienne dégénérât en un asservissement de l'Allemagne à l'Autriche, devenue moins allemande que par le passé, ou qu'il se formât une autre grande puissance allemande, capable de tenir tête à l'Autriche. La Bavière, par sa situation géographique, par sa qualité de puissance catholique, n'offrait pas ce point d'appui que l'Allemagne et l'Europe cherchaient : ses levées de bouclier contre l'Autriche ne lui ont jamais réussi. L'électeur de Saxe, devenu catliolique pour l'appât de la couronne élective de Pologne, distrait par les beaux-arts et la volupté, n'avait rien de ce qu'il fallait pour être le grand Frédéric, ni même le rude père du grand Frédéric. Donc il y avait dans le monde une place vacante que la Prusse seule était à même de prendre et qu'elle a prise.
Frédéric lui-même pouvait croire qu'il ne s'agissait encore que d'une lacune à combler dans l'ordre politique : en réahté il s'agissait de répondre à des besoins nouveaux d'un ordre supérieur. A ces petites cours allemandes dont la margrave sa sœur nous a révélé les incroyables grossièretés, allaient succéder des cours comme celle de Weimar ; un pays si longtemps pauvre et ravagé allait devenir un pays riche, industrieux, commerçant. La littérature allemande allait apparaître avec ses beautés, la philosophie
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allemande avec ses hardiesses, et tout cela dans l'Allemagne du nord, dans l'Allemagne protestante, de manière à y allumer le foyer du patriotisme allemand. Comment concilier ces dispositions avec la domination autrichienne, avec l'absence de poids ou de contre-poids politique dans l'Allemagne du nord? Ainsi, une cause nationale se dessinait au nord de l'Allemagne, presque en même temps qu'une cause politique se dessinait en Prusse. Quand elles en sont venues à avoir, comme on dit, conscience d'ellesmêmes, il est arrivé ce qui doit arriver en pareil cas : la politique prussienne a entendu se servir des tendances de la nationalité allemande plutôt que les servir, et le patriotisme allemand lui a rendu la pareille ; sur quoi l'histoire dira un jour son dernier mot.
— Parmi les faits accidentels qui ont notablement influé sur l'histoire politique et miUtaire du dix-huitième siècle, pendant le temps que les Anglais appellent (C la période des Georges )), il faut compter le mariage dynastique d'une principauté allemande, d'un électorat "de fraîche date, avec la couronne d'Angleterre, avec « l'empire britannique », suivant la juste expression qui commençait d'avoir cours. L'Angleterre viserait-elle uniquement à la domination des mers et renoncerait-elle à se mêler des affaires du continent, en réservajit seulement quelques points qui la touchent au vif, ou bien mettrait-elle son or et son sang au service d'une politique continentale? Voilà la question sur laquelle ses deux grands partis politiques ont été divisés pendant un siècle et demi, s'attachant tantôt à une solution, tantôt à l'autre, et y ralliant l'esprit public, selon que prévalait ailleurs une politique plus conservatrice ou plus novatrice que ne le veut le tempérament anglais. La circonstance dont nous parlons a mis dans la balance des partis le poids de la couronne. Nous avons vu de nos jours l'Angleterre accepter comme un gain plutôt que comme une perte
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la séparation du Hanovre, quand d'autres accidents de succession l'ont amenée, et même assister sans émotion aucune à la confiscation du Hanovre sur son ancienne dynastie ; mais il ne pouvait en être ainsi sous une dynastie hanôvrienne. De là une cause de complications contre nature et par conséquent généralement pernicieuses. Il est clair aussi que l'action perturbatrice a eu moins de persistance et d'intensité que celles produites par des accidents du même genre à des époques moins avancées de l'histoire européenne^ ce qui témoigne d'un perfectionnement réel dans la constitution du système européen.
— Nulle péripétie politique n'a paru plus singulière que la brouillerie de la France et de l'Espagne, suivant de si près cette effroyable guerre où la France avait failli s'abîmer en voulant mettre un de ses princes sur le trône d'Espagne . Une sorte de solidarité entre les intérêts de la maison de Brunswick et ceux de la branche d'Orléans, ici par la rupture accomplie, là par l'éventualité d'une rupture de l'ordre régulier de succession, au profit de ce qu'on a appelé bien longtemps après une (C quasi-légitimité y>, était la principale cause de ce revirement soudain dont on fait, encore aujourd'hui, un chef d'accusation contre la politique du Régent et contre le ministre trop fameux qui en était le principal ouvrier. Il est juste pourtant de reconnaître qu'elle pouvait très-bien se soutenir sans préoccupation égoïste ; et la preuve, c'est que l'alliance anglaise, cordiale ou non cordiale, est devenue plus tard la base de la politique du cabinet français, sous des gouvernements d'origines fort diverses et à qui ne manquaient, non plus qu'au Régent, ni l'intelhgence des intérêts du pays, ni un fonds de patriotisme. Dès le temps du Régent, tâcher de s'entendre avec l'Angleterre et sa nouvelle dynastie, c'était se tourner du côté du soleil levant, c'était épouser la cause destinée à grandir et à prévaloir dans le monde, c'était re-
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venir dans de nouvelles conditions à la tradition de Henri IV et d'Elisabeth. Prendre en main la cause de l'Espagne et des Stuarts, se mettre comme Louis XIV à la tête du parti catholique européen, c'était se charger de soutenir tout ce qui humainement déclinait, par la force des lois qui régissent ce monde terrestre. 11 pouvait y avoir à cela de la dignité, de la grandeur, mais ce n'était pas le compte de la politique. Au reste, Louis XV et le cardinal de Fleury, sans avoir les mêmes motifs personnels que le Régent et le cardinal Dubois, ont suivi par le fait avec l'Angleterre la même politique, et il faut convenir qu'ils ne s'en sont point mal trouvés. La seule époque politiquement prospère du trop long règne de Louis XV a été celle où, grâce à l'entente avec l'Angleterre (payée sans doute par quelques concessions, puisque tout se paye en politique), la France a repris sur le continent une attitude honorable, a vu la question de la Lorraine se résoudre enfin à son avantage, et l'Autriche forcée de partager plus équitablement avec les Bourbons d'Espagne la péninsule italienne.
Reste l'éternelle objection de l'affaiblissement de la marine miîitaire, d'un empire manqué dans l'Inde, d'une France américaine sacrifiée. Mais, quand la France dans tout l'éclat de sa gloire, sous les gouvernements les plus habiles, les plus forts, les plus entreprenants, a voulu' lutter pour la domination des m^ers, a visé aux grandes possessions coloniales, a combiné des projets de descente pour frapper au cœur l'éternelle rivale, à quoi tout cela a-t-il abouti? Il est vrai que chaque fois on a eu, pour exphquer le mauvais succès, un hasard, une faute, une faiblesse, uni contre-temps qui ne se pouvait, dit-on, prévoir : mais if faut renoncer à toute critique historique ou admettre que la constance dans l'infortune comme dans la fortune, duj rant des périodes séculaires, à ne commencer que pari Louis XIV et à finir par Napoléon, est l'indice irrécusable^
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de causes pareillement constantes qui gouvernent l'ensemble des destinées (1). Des traits d'héroïsme, les succès brillants et courts de quelques hommes supérieurs ne doivent point faire illusion. Dupleix a montré dans l'Inde autant d'habileté et d'audace que Clive, soit : mais comment se figurer qu'à aucune époque la France ait été outillée (c'est le mot propre) en hommes, en capitaux, en crédit, pour exploiter l'Inde comme les Anglais ont su l'exploiter? Autant vaudrait transporter en imagination à Grenelle ou à Saint-Ouen les docks de la Tamise ; autant vaudrait comparer un merchant de la Cité à un banquier de la Chaussée-d'Anlin, un lord à un courtisan del'Œil-de- Bœuf, Pitt à M. de Calonne ou à M. Necker. Que l'on imagine en France au dix-huitième siècle ttd gouvernement qu'on voudra : à coup sûr il ne fera pas sortir des colonies
(\) Pourquoi redire en d'autres termes ce que Voltaire a ddjà dit {Précis du siècle de Louis XV, chap. XXXV) : « Jamais les Anglais n'ont eu tant de supériorité sur mer (que dans la guerre de Sept ans); mais ils en eurent sur les Français dans tous les temps. Ils avaient détruit la marine de la France dans la guerre de 1741 ; ils avaient anéanti celle de Louis XIV dans la guerre de la succession d'Kspagne; ils étaient les maîtres des mers du temps de Louis XIII, de Henri IV, et encore plus dans les temps infortunés de la Ligue. Le roi d'Angleterre Henri VIII eut le même avantage sur François I". Si vous remontez aux temps antérieurs, vous trouverez que les flottes de Charles VI et de Philippe de Valois ne tiennent pas contre celles des rois d'Angleterre Hi^nri V et Edouard III. "Quelle est la raison de cette supériorité continuelle? N'est-cfe pas que les Anglais ont besoin de la mer, dont les Français peuvent à toute force se passer, et que les nations réussissent toujours, comme on l'a déjà dit, dans les choses qui leur sont absolument nécessaires ? N'est-ce pas aussi que la capitale est un port de mer, et que Paris ne connaît que les bateaux de la Seine? Serait-ce enûn que le climat et le sol anglais produisent des hommes d'un corps plus vigoureux et d'un esprit plus constant que celui de la France, comme il produit de meilleurs chevaux et de meilleurs chiens de chasse? Mais depuis Bayonne jusqu'aux côtes de la Picardie et de Flandres, la France a des hommes d'un travail infatigable, et la Normandie seule a subjugué autrefois l'Angleterre. »
françaises de la Louisiane et du Canada, avant la fm du siècle, ni des hommes de la trempe de Franklin et de Washington, ni quelque chose qui ressemble aux Etats- Unis d'Amérique, véritable création du génie de la race anglaise, plutôt contrariée que favorisée par l'action gouvernementale.
S'il est naturel et ù propos que de prime abord le bon citoyen rêve pour sa nation la supériorité en tout genre, la froide raison comprend vite que chaque nation ait ses aptitudes spéciales, et qu'il soit conforme au grand principe économique de la division du travail, que chaque nation s'applique de préférence aux choses qu'elle fait le mieux. Depuis cinquante ans qu'au prix d'incroyables efforts l'Angleterre a atteint le but de son ambition, la France se trouve-t-elle pour cela déprimée, amoindrie, ruinée? Bien au contraire, elle n'a jamais plus rapidement avancé dans les voies de l'industrie et de la prospérité économique. Comme d'ordinaire il s'est trouvé que, le but atteint," les idées, les intérêts, tout était changé. Ce que l'on appelait le système colonial a fait son temps. On voulait avoir le privilège defournir FAmériquo de nègres, et l'on poursuit à tout prix l'abolition de la traite. On ambitionnait le monopole, et l'on prêche la liberté du commerce. Sans doute il ne faut pas attribuer aux membres du cabinet de Versailles l'honneur d'avoir prévu de telles révolutions dans les idées et dans les faits : mais au moins n'y aurait-il pas de si graves reproches à leur adresser, si, en se rendant compte des vraies ressources et des vrais intérêts de la France, ils avaient tâché d'éviter la lutte sur le terrain où elle ne pouvait j être que désavantageuse. L'avènement de l'ordre actuel, en ce qui touche l'industrie et le commerce, aurait pu être avancé d'un demi-siècle, et tout le monde y eût gagné.
— Le destin a voulu que la politique guerroyante prévalût, sur mer comme sur terra; ou plutôt les blessures
p:: i.'avknemknï pks i:mpihi:s du nord. IIT
causées par les crandes guerres de Louis XIV étaient assez cicatrisées pour qu'on ne répugnât pas à se lancer dans de nouvelles aventures, et pour que ce principe de fermentation maligne que les nations couvent dans leur sein, aboutit à l'une de ses crises éruptives. Do là ces deux guerres, ou plutôt cette guerre en deux actes, qui s'appellent : «: la guerre de la succession d'Autriche :s) et « la guerre de Sept ans ». En tout quinze ans de grandes guerres européennes, avec un entre-acte de huit ans, dans l'espace de quatre-vingts ans qui sépare la guerre de la succession d'Espagne des guerres de la Révolution française, à un peu plus d'un quart de siècle de distance de celle-là et de cellesci. Par comparaison avec le dix-septième et le seizième siècles le progrès est sensible : les crises sont plus espacées, elles mûrissent et se dessinent mieux. En ce qui concerne la France et l'Andeterre, il s'aç^it, non comme le dit Voltaire d de quelques arpents de neige 3), mais d'un combat pour la domination des mers et l'empire colonial, combat où les Anglais ont tous les avantages d'une habile et persévérante offensive, où la France a tous les désavantages d'une défensive faible et maladroite. Inutile d'insister plus longtemps sur des faits trop connus et devenus, selon nos remarques de- tout à l'heure, sans applications à l'ordre actuel das choses.
Il en est tout autrement de la çfuerre continentale et européenne. La querelle assoupie pendant un siècle, par suite de préoccupations d'un autre ordre, s'est réveillée naguère et a repris ses errements, comme si rien ne s'était passé dans l'intervalle, tant la cause du conflit est viscérale et tient étroitement à la constitution du système européen. En 1740, l'extinction de la lignée masculine des Hapsbourg avait mis à l'ordre du jour en Europe, la question du partage ou de la dissolution d'un vaste empire, produit factice de la politique, agrégat fortuit de tant de popula-
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tions hétérogènes : aujourd'hui la inêrne question est encore agitée. Subsidiairement, comme on dit au palais, se posait en 1740 la question de l'amoindrissement de l'action de l'Autriche sur l'Allemagne, ou même d'une translation de l'hégémonie de l'Allemagne à une puissance plus purement germanique; et cette question, jadis subsidiaire, plus tard élevée au rang de question principale, vient d'être résolue. Il ne se pouvait, en ce temps-là surtout, que la France restât étrangère à des questions de cet ordre; et le tort du gouvernement français n'est pas de s'y être engagé, mais de s'y être maladroitement engagé, avec gaspillage de ses ressources et manque de conduite dans l'exécution, quand déjà l'ambition de l'Angleterre lui créait de si graves embarras. On voit très-bien que les intérêts permanents de la France n'échappaient point aux hommes d'État de cette époque, et que les ce satisfactions d cherchées pour elle consistaient, tantôt à exclure l'Autriche de l'Italie, moyennant un agrandissement du Piémont et la création d'une confédération italienne, tantôt à faire des Pays-Bas autrichiens un pays français ou placé sous l'hégémonie de la France. En un mot les questions sont déjà saisies par les esprits éclairés et un peu utopistes, tels que d'Argenson la bête, comme elles doivent l'être plus tard, même par les esprits vulgaires, quand d'autres causes de trouble général auront cessé de distraire l'attention. Un gouvernement habile et fort eût pu en avancer la maturité et faire aboutir quelques-uns de ces plans qui tous ont tourné, la jalousie et l'or de l'Angleterre aidant, à la confusion de la politique française. L'Autriche s'est tirée de sa guerre de succession sans perdre autre chose que la Silésie; et c'est en vain que pour la reprendre elle a embarqué la France avec elle dans la guerre de Sept ans. L'art militaire moderne est sorti de cette lutte mémorable où le succès tenait à l'initiative en fait de discipline^ de manœuvre et de tactique, comme
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plus tard il a tenu à l'initiative en fait de grandes levées et de rapides consommations d'hommes, et comme il devait tenir plus tard encore, par une sorte de barbarie savante, à l'initiative en fait d'instruments mécaniques de destruction.
— Il n'y a plus moyen aujourd'hui de traiter comme un pur caprice de maîtresse et de courtisans, Vidée de changer les errements séculaires de la politique française, en se joignant à l'Autriche pour mettre la Prusse hors d'état de remuer l'Europe par son ambition. C'était un projet spécieux que celui de maintenir sans concurrence la supériorité des deux plus vieilles, des deux plus grandes puissances continentales, dont l'objet devait être désormais de conserver, non d'r.cquérir. Malheureusement, à une époque de mouvement général, le rôle de la conservation, de la résistance, de la défensive, est toujours le plus difficile et le plus ingrat; et puis, alors comme plus tard, l'Italie et les Pays-Bas restaient pour la France et TAutriche des pierres d'achoppement, des pommes de discorde- Du reste, l'alHance austro-française était bientôt virtuellement anéantie par le coup de maître de la politique sans scrupules des rois philosophes, de Catherine et de Frédéric, par le premier partage de la Pologne, destiné non-seulement à agrandir séparément chacune des trois grandes puissances du Nord, mais aies unir parie lien de solidarité le plus fort, celui qui subsiste entre les complices d'un grand attentat. Les deux puissances en voie d'accroissement devaient y gagner plus que l'Autriche, et celle ci l'a bien senti, mais elle a cédé sous la pression des circonstances. La Sainte-AUiance était en germe dans le partage de la Pologne, l'œuvre du monde la moins sainte, accomplie par les potentats les moins dévots; et l'état habitu,el de coalition entre les p*jissances copartageantes est devenu un principe de conservation et de stabilité dans le système
européen. Mais, d'un autre côté, un mépris si outrageux du droit historique, un si flagrant abus de la force, sont contre les vieilles royautés un grief dont on s'est prévalu et dont on se prévaudra en plus d'une rencontre. La conscience humaine admet ou du moins elle a admis jusqu'ici le droit de conquête comme une indemnité de guerre, comme le prix du sang versé, comme un enjeu gagné au terrible jeu des batailles : mais la conquête sans le combat, sans risques de part ni d'autre, le partage des populations comme d'un bétail ou comme d'une proie, voilà ce qui répugne à tout sentiment, à toute notion du droit, aussi bien entre barbares qu'entre nations civilisées.
— Le dix-huitième siècle était une époque de défaillance de l'hérédité dynastique. Après l'extinction de la dynastie espagnole était venue celle des petites dynasties italiennes, puis celle de la branche autrichienne cadette, et enfin le passage de la couronne électorale de Bavière à des branches collatérales pouvait ramener en Allemagne la guerre à peine éteinte, si la sagesse ou la lassitude des princes n'y eussent mis obstacle. Telle était la situation quand a éclaté la Révolution française. Que l'on supprime par la pensée cette grande cause de trouble, en admettant que la civilisation européenne suit sa marche régulière, et les causes de conflits internationaux ne seront pas, bien entendu, supprimées : mais, de cela même qu'elles sont moins gênées dans leur jeu par une force momentanément dominante, il résultera plutôt une avance qu'un retard dans les solutions finales. Les Etats- Unis n'en grandiront pas moins, l'Espagne n'en perdra pas moins ses colonies, l'abolition de la traite et de l'esclavage n'en sera pas moins mise à l'ordre du jour, et les Anglais trouveront assez d'occasions d'embarquer les Bourbons de France et d'Espagne dans des affaires où périra leur puissance maritime et coloniale, à moins qu'ils ne
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soient avertis à temps, par la tournure des événements, que les intérêts britanniques n'ont plus rien à gagner de ce côté. On n'aura plus les mêmes molifs d'ajourner la redoutable question d'Orient, et elle aura des suites, elle amènera des complications et des contre-coups dont rien, dans l'ordre des faits accomplis, ne saurait nous donner l'idée, mais qui, à mettre les choses au pire, ne coûteront pas à l'Europe ce que lui ont coûté les vingt-cinq ans de guerres révolutionnaires. Avec ce que nous connaissons des dispositions de la Belgique pour l'Autriche et de l'Autriche pour la Belgique, on peut bien dire ([ue l'occasion se présentera d'essayer d'une Belgique indépendante ou neutralisée. Les princes et les républiques d'Italie, qui ne verront plus dans la puissance militah-e de l'Autriche le bras qui les préserve d'une subversion révolutionnaire, n'auront rien qui les détourne de se prêter à une ligue italienne, capable d'assurer la neutralité de l'Italie et incapable d'inquiéter personne. La question allemande offre toujours plus de difficultés : car, si les tendances à la sécularisation, à la médiatisation, à la simplification, subsistent par la seule vertu de l'esprit du siècle, indépendamment de l'accident révolutionnaire, on ne saurait dire comment ces tendances se seraient fait jour sans le concours de la crise révolutionnaire. Pourtant il y a lieu de penser qu'elles y seraient parvenues, puisque nous voyons s'opérer, sans appel aux forces révolutionnaires, des transformations bien autrement contraires aux traditions et au vieux droit germanique. Somme toute, il y a de suffisants motifs de croire que l'Europe serait arrivée un peu plus vite, et par des épreuves beaucoup moins douloureuses, à ce qui peut être regardé comme un progrès dans sa constitution et dans son régime.