‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 62 sur 78 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

COMIUENT SE POSE, DANS l'ÉTAT DE LA SCIENCE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE, LA QUESTION DE LA GENÈSE DES ESPÈCES.

Ver illud erat, ver magnus agebat

Orbis

ViRG. Georg. II, 338.

Le premier point à bien fixer est la différence radicale entre le surnaturel et le mystérieux. Le surnaturel n'est pas ce qui déroge à l'ordre actuellement observé dans la Nature, ni ce dont nous sommes incapables de donner l'explication naturelle, mais ce qui va directement contre la connaissance certaine que nous avons de l'enchaînement des faits naturels. Prenons un exemple : Si l'on nous disait qu'un chêne de haute futaie est tout à coup sorti de terre à la parole d'un saint personnage, il faudrait bien regarder le fait comme surnaturel. Pourquoi? Parce que l'arbre porte dans sa structure le témoignage certain d'un accroissement lent, par couches concentriques annuelles, qu'il suffit de compter pour avoir l'âge de l'arbre, et parce qu'il est physiquement impossible de puiser en quelques instants dans l'air ambiant et de convertir en tissus solides l'oxygène, l'hydrogène, le carbone qui entrent dans la composition de ces tissus. La formation spontanée d'un poisson, d'un oiseau, d'un mammifère adulte devrait, pour des raisons' analogues, être regardée comme un fait surnaturel, nonseulement contraire à ce que l'observation nous apprend

des procédés de la génération ordinaire, d'ailleurs si mystérieux pour nous, mais en opposition flagrante avec les lois fondamentales de la physique et de la chimie, 'dont nous possédons les formules, et qui (nous n'en pouvons plus douter dans l'état des sciences), ont précédé en puissance et en acte les premières manifestations de la vie à la surface de notre planète, puisqu'elle a certainement passé par un état où elle n'était pas plus propre à nourrir des êtres vivants, que nel'estaujourd'huiun aërolithe. Au contraire, la prompte apparition d'animalcules et de végétaux microscopiques, dans une liqueur où ils peuvent rapidement puiser tous les matériaux de leur organisme, bien qu'inexplicable pour nous, bien que dérogeant à ce que nous savons ou croyons savoir du cours habituel de la Nature, s'il était prouvé qu'elle a lieu sans l'intervention de germes organiques préexistants, ne devrait point pour cela, dans l'état de nos connaissances, être déclarée surnaturelle, puisque rien ne nous autorise à assigner des limites à une puissance plastique dont l'essence nous est impénétrable. Nous aurions constaté une diversité dans les faits, non une suspension des lois, une dérogation aux procédés habituels de la Nature, non une contradiction dans son plan. Il s'agirait alors de bien défmir les conditions de la disparité des effets, puis, s'il était possible, de trouver dans un principe supérieur la raison plausible de cette diversité.

Il va sans dire que la science et la philosophie, chacune dans sa sphère, n'ont point à s'occuper du surnaturel. Il appartient aux théologiens de décider dans quels cas et jusqu'à quel point la croyance à des faits surnaturels est une condition impérieuse de l'orthodoxie, ou au contraire pour quels cas il est permis d'admettre que les textes et les interprétations canoniques se sont accommodés aux idées généralement reçues, en présentant comme des faits surnaturels ce que la souveraine sagesse a pu opérer par

des voies naturelles, dans'le détour desquelles elle n'avait point à nous faire entrer. Nous pourrons revenir plus loin sur ce sujet ; quant à présent il ne s'agit que de science et de philosophie naturelle. Que l'on réserve donc, si on le croit nécessaire pour sauvegarder la foi religieuse, tout ce qui concerne les origines dé l'homme, le seul être doué, à notre connaissance, de sens moral et d'aspirations religieuses : il restera des millions d'espèces organiques, animaux et plantes, qui certainement n'existent ou n'ont existé que pour des fonctions et des actes de l'ordre purement naturel, et qui se sont succédé, comme nous le savons maintenant de science certaine, durant des périodes de temps immenses. Or, il répugne d'admettre l'intervention surnaturelle, le miracle proprement dit, à chaque apparition de l'un de ces innombrables types, pour chaque mousse, pour chaque mollusque, pour chaque insecte. On ne peut plus, comme dans l'anliquité, éluder la difficulté en soutenant l'éternité du monde et des espèces vivantes qui le peuplent. Depuis que la vie s'est montrée, des types ont disparu, d'autres ont fait successivement et quelquesuns bien tardivement leur apparition. Ces diversités saillantes d'organisation que nous serions si curieux de constater en voyageant, s'il était possible, d'une planète dans l'autre, la paléontologie nous les montre, suivant la remarque qu'on en a faite, sans qu'il soit besoin de consulter autre chose que les débris enfouis dans les couches superficielles delà planète que nous habitons. Encore aujourd'hui, le plan d'organisation dumolhisque diffère si essentiellement de celui de Y articulé, que l'on ne sait lequel doit primer l'autre dans le plan général de l'animalité, et le raijonné diffère tant de l'un et de l'autre, qu'on pourrait le croire venu d'une autre planète.

— Cependant il y a aujourd'hui même tel naturaUste de premier ordre, qui n'entend pas plus que nous faire inter-

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venir le surnaturel des théologiens dans l'explication scientifique ou philosophique des faits natui^els, et à qui pourtant le surnaturel coûte si peu qu'il admet sans hésitation, sur l'échelle la plus colossale, précisément le fait que nous citions tout à l'heure comme l'exemple le plus net de faits naturellement impossibles. « Il y a, dit M. Agassiz(l), entre les animaux et les plantes, que partout nous trouvons dans un certain état de mélange, des rapports innombrables qu'il est impossible de ne pas regarder comme primitifs et qui ne peuvent pas être le résultat d'une adaptation successive. Or, s'il en est ainsi, il s'ensuit forcément que tous les animaux et les plantes ont occupé, dès l'origine, ces circonscriptions naturelles dans lesquelles on les voit établis et entretenant les uns avec les autres des rapports si profondément harmoniques. Donc, du jour même de leur apparition, les pins ont été des forêts; les bruyères, des landes; les abeilles, des essaims; les bulfles, des troupeaux; les hommes, des nations! 2) Mais où ces forêts de pins auraient-elles puisé dès le premier joui-, c'est-à-dire dès le premier instant de leur apparition, les matériaux, physiques de leur construction? Telle est la répugnance, selon nous bien fondée, de l'érninent auteur pour toute explication des phénomènes vitaux par les seules lois de la mécanique et de la physique, qu'il pousse la réaction jusqu'à admettre que les forces de la Nature vivante font violence aux lois du monde physique, les suppriment, les annihilent, ce qui ne r.'-pugne pas moins à la raison. La physique ne contient pas le germe de la vie, mais le germe de la vie ne se développe que sur le sol des lois physiques. Puisque, si l'on écarte provisoirement les plus intimes espèces, il est contraire aux données fondamentales du

(I) Bel'es'pète et de la classification en zoologie, trad. française, Paris, 4869. in-8°, p. o9.

monde physique, que la plante, que l'animal adulte se forment de toutes pièces, il faut que leurs types dérivent de types antérieurs par voie de modifications lentes et séculaires, ou par une sorte de crise génésique dont les métamorphoses des batraciens et des insectes, dont le parthénisme, dont les générations alternantes sont propres à nous suggérer l'idée, et à laquelle la Nature vivante aurait pu recourir à certaines époques pour l'accomplissement de la fin qu'elle poursuivait. C'est là un postulat de la raison, étranger, si on le veut, à la science, et même si étranger, qu'il est tout aussi valable pour le monde de Jupiter sur lequel la science n'a nulle prise, que pour le nôtre. L'empirisme paléontologique, qui doit nous guider dans l'application du principe, n'est pas exigé pour la validité du principe. De même, il faut bien que, de dérivation en dérivation, on remonte jusqu'à des organismes primor" diaux qui ont dû nécessairement se former de toutes pièces ou, comme on dit, par voie de génération spontanée, quoique en vertu de causes tout à fait distinctes des forces qui régissent le monde inorganique. Que les savants imaginent des expériences ou discutent les expériences des autres, à l'effet d'établir qu'il s'opère encore sous nos yeux ou qu'il ne s'opère plus de générations spontanées, même aux plus bas degrés de l'échelle organique, la conclusion scientifique et empirique à laquelle ils arriveront, quelle qu'elle puisse être, n'empêchera pas la raison d'affirmer qu'il y a eu des générations spontanées ou des organismes primordiaux formés de toutes pièces, quoique sur une bien moindre échelle que M. Agassiz ne le voudrait. La science qui ne se pique pas de remonter aux premières origines, qui se pique plutôt de n'y pas remonter, peut bien se dispenser d'inscrire ce postulat de la raison ; mais, au point de vue de la philosophie de la Nature, le même postulat précise et domine toutes les recherches de l'empirisme scientifique.

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— Voyons maintenant ce que les inductions fournies par l'étude des phénomènes vitaux peuvent ajouter à ces premiers postulats. En toute genèse organique nous remarquons deux choses qui tiennent d'ailleurs au même principe : d'abord que la dépense d'énergie vitale est en raison du besoin qui s'en fait sentir pour atteindre la lin poursuivie; ensuite, que ce surcroit d'énergie se manifeste surtout aux époques initiales de création ou de formation, après quoi la Nature travaille à développer et à conserver ce qui existe plutôt qu'à produire du neuf. Dans le cercle des actes soumis à notre intelligence et à notre volonté réfléchie, nous disons que la nécessité est mère de l'industrie ; ce qui ne signifie point que les sensations de la faim et de la soif, les impressions du froid et du chaud nous infusent un talent, un génie d'invention que nous n'avions pas, mais ce qui veut dire que l'intelligence, excitée par le besoin, et réagissant sur elle-même comme sur le monde extérieur, manifeste une puissance jusqu'alors latente, et dont nous-mêmes, la partie la plus intéressée, nous ne l'aurions pas crue capable. Ce que fait alors l'intelligence quia conscience de ses actes, l'instinct inconscient le fait pareillement. Ainsi, dans le phénomène de l'accouchement, un travail surprenant se fait dans l'organisme, parce qu'il faut absolument que la Nature rende possible ce qui tout à l'heure semblait impossible. Si un pareil phénomène n'arrivait que tous les cent mille ans, ceux qui vivraient à cinquante mille ans de distance de l'événement, et dont les registres d'observations ne remonteraient qu'à quelques cinq mille ans, croiraient volontiers qu'on ne peut accou^ cher que par miracle.

Quand de nombreuses réunions d'hommes se trouvent transportées dans des lieux jusques-là déserts ou peu fréquentés, tous éprouvent le besoin de donner des noms à une foule d'objets qui n'en avaient pas ; et au bout de peu

de temps, sans que l'on sache pour l'ordinaire à qui l'initiative en revient, tous les objets portent des noms universellement acceptés et qui peuvent passer jusqu'à la postérité la plus reculée, parce qu'il n'y aura pas de raison suffisante pour troubler tes habitudes acquises. Ainsi nous voyons des ileuves, des rivières et jusqu'à de chétifs ruisseaux conserver après trois mille ans des noms empruntés aux langues que parlaient alors les populations riveraines, et que d'autres langues ont remplacées. L'acte créateur a cessé depuis qu'il n'est plus nécessaire, de même que le blé ne se met plus en frais de fructification, dans les contrées intertropicales où l'espèce peut se perpétuer à l'état d'herbe vivace.

Une création qui ne porte que sur l'accroissement du vocabulaire est d'ailleurs bien mesquine, comparée à celle qui a pour objet les formes grammaticales, en quoi consiste vraiment la trame organique de la langue. Celle-là, qui se continue encore sous nos yeux, ressemble davantage au mode d'accroissement de l'individu dont les formes sont déjà arrêtées dans ce qu'elles ont d'essentiel ; celle-ci est bien plus ancienne, bien plus secrète, bien plus du ressort des forces instiuctives, et nous rappelle mieux la création des espèces ou des types organiques. Plus les origines sont reculées, plus le type nous semble pur, harmonique dans ses diverses parties, impossible à reconstruire dans les conditions actuelles de l'humanité. Quelques patois pourront encore se cultiver ou se polir, d'autres se corrompre et s'abâtardir davantage, mais on ne conçoit pas la possibihté de refaire l'hébreu, le sanscrit, le grec, ou quelque chose qui y ressem.ble. L'âge de pareilles formations estpassé, comme l'âge de la création des éléphants et des chênes, comme celui de la création des ammonites et des trilobites. Ici nous pouvons remarquer que la création organique a cessé, non-seulement parce qu'elle n'était plus,'

nécessaire, mais parcejqu'elle avait son rang dans un plan de créations successives , jusqu'à l'établissement d'un ordre final où la vertu créatrice semble éteinte ou endormie. — Ainsi, à suivre l'analogie, l'hypothèse de la dérivation des types organiques par voie de crise ou de refonte, semble impliquer celle des âges de création organique, et celle-ci se lie nécessairement à l'idée d'un plan de création organique. Car la finalité instinctive que nous admirons dans les œuvres de la Nature vivante ne se réfère pas seulement à l'être vivant, considéré dans sa constitution actuelle et dans l'exercice actuel de ses fonctions, elle s'étend, ce qui redouble le mystère, à sa constitution future, aux fonctions qu'il remplira plus tard. L'enfant naît avec les germes de sa seconde dentition, avec les in&tincts d'amour, de chasse et de guerre qui lui ont été transmis par hérédité et qui resteront latents jusqu'à une époque éloignée. 11 y a dans la larve de l'insecte des dispositions prises pour sa métamorphose en chrysalide et en papillon, 'lorsque le temps sera venu; et la môme remarque s'applique aux métamorphoses bien plus surprenantes encore, bien plus récemment signalées, que subissent des êtres parasites, placés au-dessous des insectes. Cependant il faut bien, pour l'existence et le maintien d'un plan organique, que le tout converge vers un état final après l'avénement duquel les métamorphoses cessent ou reviennent périodiquement dans le même ordre. Il ne saurait y avoir, dans la première ébauche de l'être organisé, des dispositions prises pour une infinité de métamorphoses possibles, selon la succession indéfinie et fortuite des circonstances et des impressions venues du dehors. Donc, d après l'analogie, nous ne devons pas davantage admettre qu'il y ait eu, dans les premières ébauches des types spécifiques, des dispositions prises pour une infinité de refontes possibles, et pour une succession indéfinie de refon-

tes de types, livrées au caprice des intluences extérieures, ou propres à suivre toutes les modifications que comporte l'état du monde physique. La preuve en est que la flore et la faune du Sahara et des régions polaires sont bien pauvres en comparaison de celles des contrées tropicales et du littoral des mers chaudes. Donc il a fallu qu'un cadre contînt et délimitât dans ses compartiments les variations possibles. Il a fallu qu'à l'instar de la force vive des physiciens, la plus vive des forces, celle qui a créé les types organiques^ s'épuisât en se dépensant et que, dépensée d'une certaine façon, elle ne pût l'être d'une autre ; sans quoi les types organiques, même les plus élevés, seraient continuellement sujets ou accidentellement exposés à la refonte, ce qui exclut toute idée d'un plan et d'un ordre de finalité. Or, le système des organismes, quand on se borne à l'étudier théoriquement, en vue d'une classification naturelle, ou pour suivre les indications de l'embryogénie, porte des marques visibles d'unité, d'ordre et de plan; et quand on l'étudié historiquement, dans la paléontologie, l'idée d'un plan se confirme. Un progrès général d'organisation l'emporte sans doute sur des régressions partielles, locales ou accidentelles, principalement en ce qui concerne les types supérieurs, plus tardivement apparus, et dont la constitution et l'origine sont ce qui nous intéresse le plus.

La paléontologie ne nous permet pas de douter que les poissons n'aient vécu en légions nombreuses avant l'apparition des autres vertébrés ; que les reptiles ne soient plus anciens que les oiseaux et les mammifères, parmi lesquels .les didelphes, encore aujourd'hui en possession (fe l'Australie, ont précédé vraisemblablement les mammifères placentaires. Donc, puisque nous écartons l'hypothèse toute crue de la violation des lois physiques, même lorsqu'elle nous arrive sous le patronage d'un naturaliste tel que

M. Agassiz, il faut bien que la Nature ait eu dans le temps des procédés (soit qu'elle agît sur des êtres à l'état parfait ou à l'état embryonnaire), pour faire servir des types de vertébrés inférieurs à la construction des types de vertébrés supérieurs, en d'autres termes pour opérer une refonte dans les types de vertébrés, en vue des progrès de la composition organique et pour l'achèvement d'un plan général. Admettre que, parla seule influence des milieux ambiants, par un changement d'habitudes, à la faveur de variations lentes, séculaires ou archi-séculaires, le marsouin a pu se transformer en morse et le morse en éléphant (ce qui ne serait pourtant pas sortir de la classe des mammifères placentaires), ou les dériver tous, par les voies ordinaires de la génération, de quelque ancêtre perdu, c'est choquer le bon sens autant qu'on le choquerait en admettant que des causes purement physiques, des pressions, des tensions, des tiraillements suffiraient pour amener le phénomène de l'accouchement, sans une réaction des forces vitales et sans leur direction instinctive vers un but final. La conclusion contraire, c'est qu'il a fallu que la même puissance à laquelle étaient dues les précédentes manifestations delà vie, intervînt de rechef pour mener à fin le travail de métamorphose ou de refonte des types organiques. Nous ne disons pas seulement pour le mener rt terme, attendu qu'il s'agit bien positivement d'une coordination organique et harmonique, qui tranche avec la nature des lois du monde inorganique, et dont l'explication surannée, par la multitude infinie des combinaisons et par l'épuisement des combinaisons fortuites, n'est plus admissible dans l'état des sciences, de quelque manière qu'on la rajeunisse.

— 11 ne sera pas inutile de remarquer que la théorie des âges de la création organique, si elle ne résout pas scientifiquement (puisqu'elle n'est ni ne peut être une

théorie scientifique) la question des générations spontanées dans l'ordre actuel des choses, en rend d'avance la solution scientifique très-probable. Si le règne organique doit être considéré comme définitivement arrêté en ce qui concerne les parties supérieures du règne, de manière que désormais des types puissent se perdre, mais non des types vraiment nouveaux apparaître, et si de plus il existe pour les espèces infimes tant de germes microscopiques disséminés dans l'air, dans les eaux, répandus partout et n'attendant pour se développer qu'un milieu et des circonstances favorables, où serait la raison pour que la Nature se mît en frais de synthèses nouvelles? Elle a dû depuis longtemps en perdre l'habitude. Quand fhomme assouplit à la domesticité ou à la culture des races supérieures, quand il crée le mouton ou le froment, il crée par cela même un nouveau miheu, propre à l'habitat et à l'entretien de nouvelles races infimes et parasitiques : car sans doute le parasite qui ne vit que sur le mouton n'a pas précédé l'invention du mouton ; une végétation microscopique qu'on ne trouverait que dans la levure de bière, n'aurait pas précédé la fabrication de la bière. Parfois, et Ton n'en a que trop d'exemples de nos jours, les races parasitaires pullulent au point de menacer de destruction des races supérieures, affaibUes dans leur vitahté par le fait même de la domestication et de la culture ; et c'est un des dangers j dont le monde civilisé comnaence à s'inquiéter. Il n'est ' pas sans vraisemblance qu'avant le règne de l'homme, beaucoup d'espèces successivement éteintes, sans qu'il y ait de motifs de présumer un changement bien notable dans les conditions du milieu, ont dû périr par une cause analogue. Mais, pour expliquer l'invasion de tels agents destructeurs, il n'est pas nécessaire de recourir à une création de toutes pièces, comme celle qui a mis la vie

en branle à la surface d'une planète : il suffit d'attribuer aux germes préexistants assez de plasticité pour s'accommoder dans leur développement aux conditions du nouveau milieu qui leur est offert, et il ne faut pas multiplier les synthèses organiques, non plus que les êtres, sans nécessité.

— De quelque genre que soient les causes qui ont déterminé à rh«jure voulue l'apparition des types organiques, par cela seul qu'on les répute naturelles, elles ont dû agir à peu près de même en plus d'un lieu, de manière à rendre probable la formation indépendante de plusieurs exemplaires, assez semblables entre eux pour pouvoir être rapportés au même type, et plus probable encore la production de variantes nombreuses et très-distinctes d'un même type. Or^ c'est ici qu'il faut tenir grand compte d'un principe qui depuis quelque temps fait tant de bruit, sous le nom de € principe de la concurrence vitale y». La Nature a doué la plupart des espèces végétales et animales d'une telle puissance prolifique, que chaque espèce se multiplierait avec une rapidité prodigieuse et finirait par tout envahir, si elle n'était arrêtée dans son expansion par le manque de subsistances et par la guerre directe ou indirecte que lui font d'autres espèces auxquelles elle sert d'aliment; ou qui lui font concurrence en fait d'ali^ ments. Pour peu qu'une espèce soit plus favorisée que celles qui lui font concurrence, elle se multipliera à leur préjudice et pourra à la longue les supplariter tout à fait. Le temps opérera donc un triage entre les types originairement produits ; et cette conclusion, certainement conforme à ce que l'observation nous apprend sur le résultat du conflit des races humaines, s'appUqiiera surtout aux : espèces les plus élevées dans l'échelle de l'organisation ; 1 d'abord parce qu'un surcroît de comphcation organique r rend plus improbable un même degré de ressemblance

dans les produits de créations indépendantes; en second lieu parce que les espèces supérieures possèdent d'ordinaire plus, de moyens de se transporter et de s'acclimater au loin; enfin parce que, dans ces espèces, de faibles nuances de types acquièrent une grande importance quant aux fonctions de la vie de relation, et suffisent pour donner aux variétés qu'elles favorisent des avantages décisifs. En tous cas, les descendants de souches diverses, qui se maintiendront à côté les uns des autres, et entre lesquels la conformité d'organisation sera telle qu'ils pourront se mêler les uns aux autres, de manière à constituer une espèce selon la définition vulgaire, pourront aussi bien, si on le juge à propos, être réputés descendre d'une souche unique ou d'un couple unique. Le propre du triage résultant de la concurrence vitale aura été de supprimer des nuances ou des intermédiaires qu'admettait la genèse primordiale, de mieux isoler des types voisins les uns, des autres, de sorte qu'ils ne puissent plus s'allier, se confondre, et qu'en revanche on puisse admettre, pour chaque type conservé, l'hypothèse de la descendance commune d'une souche unique ou d'un couple unique, absolument comme si la souche unique ou le couple unique avait été l'objet d'une création miraculeuse ou *^urnatu relie en quelque Heu privilégié. S

— Il faut maintenant parler de l'emploi qu'on a fait du principe de la concurrence vitale pour rendre raison, non plus de la réduction du nombre des types primitifs, mais de la constitution même des types ou des espèces : thèse inc^énieuse, consciencieusement soutenue, et qui a des parties assez spécieuses ou môme assez vraies pour qu'on ne puisse plus se dispenser d'en tenir compte. Comment l'homme crée-t-il des races ou des variétés héréditaires parmi les espèces domestiques ou cultivées? Par voie de triage ou de sélection, comme le dit dans son anglais

M. Darwin. Quand la constitution naturelle du t^^ie a été ébranlée par des procédés de domestication ou de culture qui le soumettent à une sorte de crise, image affaiblie de celles qu'ont pu déterminer jadis de grandes catastrophes géologiques, le jeu des circonstances fortuites produit en tous sens des variétés individuelles, parmi lesquelles rhomme trie celles qui conviennent à son but, en sacrifiant toutes les autres. En vertu de la disposition qu'ont tous les traits de l'organisme à se transmettre héréditairement, le caractère que l'on recherche aura plus de tendance à reparaître dans les produits d'une seconde génération, issus de parents choisis à cette fin; et pour quelques-uns de ces produits, le caractère sera plus prononcé et aussi plus affermi, c'est-à-dire doué de plus d'aptitude à se montrer dans les générations subséquentes. Ce sont ces exemplaires de choix que l'homme réservera pour être les producteurs d'une troisième génération, et ainsi de suite , jusqu'à ce que la race, définitivement constituée et consolidée, ne réclame plus que des soins d'entretien pour durer, sinon indéfiniment, du moins pendant un temps bien plus long que celui qu'il a fallu pour la produire. Or, le triage prolongé que l'homme opère avec préméditation, la Nature l'opère, nous ne dirons plus instinctivement, mais machinalement, par le seul effet de la concurrence vitale, d'où les termes de sélection naturelle , employés par Darwin pour désigner le fait auquel il attache une valeur capitale. Si une variété accidentelle donne à l'individu qu'elle affecte plus de facilités pour vivre, pour se fortifier et se reproduire, elle devra, en vertu de la tendance héréditaire, se montrer à la seconde génération chez un plus grand nombre de sujets, aux dépens des variétés moins favorisées; et chez quelques-uns de ces sujets elle se trouvera renforcée, avec un surcroit de tendance à reparaître et à prévaloir

dans une troisième génération, et ainsi de suite. A la longue, quelques variétés tranchées, ayant chacune leurs avantages propres, adaptés à tels genres de vie, de nourriture et d'habitat, auront ét.oufTé toutes les variétés intermédiaires, indécises , sauf à se ramifier ultérieurement par le même procédé si les circonstances ultérieures les y provoquent ou s'y prêtent. Darwin n'admet point de bornes à cette capacité de ramification dans les types : un tableau généalogique, dans le propre sens des termes, est pour lui la raison de toutes les analogies, de toutes les affinités que peut offrir le système des types organiques. Les distinctions de classes, d'ordres, de familles, de genres, n'accusent que des séparations plus anciennes les unes que les autres, au sein d'une famille unique ; de même que dans la ramification des langues, les différences accusent une séparation antérieure à rétablissement de la différence. Pour peu que l'esprit cède au besoin d'unité qui le sollicite, les distinctions mêmes d'embranchement et de règne s'effaceront. A la faveur .du temps indéfini dont la pensée dispose, il n'y aura plus rien d'étrange à soutenir que tous les êtres vivants qui peuplent notre globe, végétaux et animaux, sont issus de la même cellule primordiale.

— Cependant une première objection se présente. Que deviennent les beautés de la création organique, dans un système qui ne tient compte que de l'utilité fonctionnelle des organes? N'est-ce pas juger des perfectionnements de la Nature vivante, comme on reproche à certains économistes de juger du progrès des sociétés humaines, uniquement d'après le relevé des produits et des consommations? Que d'embarras n'éprouverait- on pas, s'il fallait prouver que tant de richesse et de variété dans les flores et dans les faunes, tant de parures délicieuses, tant d'harmonies qui nous charment, tant d'instincts riierveiileux,

n'ont d'autre principe que celui de la concurrence vitale, agissant pendant des milliers ou, si Ion veut, pendant des millions de siècles? Une création bien autrement rude, l)ien autrement terne, n'aurait-elle pas donné à ce principe, si rude et si terne lui-même, une satisfaction suffisante? On dit d'un être raisonnable qu'il doit manger pour vivre et non pas vivre pour manger ou pour satisfaire des besoins et des appétits du même ordre; pourquoi appliquer à la Nature vivante une autre mesure et supposer qu'elle n'a point eu de iin en créant, ou que sa fin unique est de donner à ses créatures tout juste ce qu'il faut pour se nourrii' et pour engendrer? La science, dira-t-on, n'a rien à voir avec la poésie : aussi ne s'agit-il pas précisément de la science, impuissante à nous, donner tout ce que nous voudrions obtenir d'elle, mais de la philosophie qui fait état de la poésie comme de la science, et du sentiment de la beauté comme de la preuve de l'utilité,

Mettons de côté toute poésie, ne tenons aucun compte du sentiment des beautés delà création : toujours sera-til qu'aux yeux des naturalistes les plus éminents, qui ont le plus approfondi l'étude des organes et des fonctions, comparé sous le plus grand nombre d'aspects les types organiques, leurs rapports et leur succession, un système uniquement basé sur l'utilité fonctionnelle des organes ne répond point aux progrès de la zoologie et de la botanique. Qu'il nous suffise à cet égard de renvoyer à l'ouvrage cité au commencement de ce chapitre, puisqu'on sait bien que nous ne pouvons entrer ici dans des détails techniques pour lesquels d'ailleurs l'autorité nous manquerait. Mais il y a quelques considérations générales à présenter, pour lesquelles nous osons croire que notre incompétence est moins absolue.

— Et d'abord nous ne saurions admettre que l'on puisse désormais rien conclure, rien induire de l'invaria-

bilité prétendue des types actuellement existants, dans le cours de la période des temps historiques, ou même depuis l'époque à laquelle se rapportent les premiers vestiges de la présence de l'homme sar la terre. L'objection ne vaudrait pas plus contre l'hypothèse d'une lente transmutation des types, que ne valait contre l'hypothèse de Copernic l'objection tirée de l'insensibilité de la parallaxe des fixes. Chaque progrès de la géologie nous force d'agrandir audelà de toute mesure l'échelle des temps géologiques ; et quand on voit compter par milliers de siècles les temps qu'il a fallu pour construire des bancs de coraux, pour relever, déprimer, rehausser encore, fouiller, dénuder, labourer en tous sens, dans le cours de ce que l'on nomme la période actuelle, des terrains d'origine relativement toute récente, la chronologie de Buffon et des autres géologues du siècle dernier, même en y joignant Guvier, nous rappelle ces temps de l'astronomie grecque où l'on se croyait bien osé d'affirmer que le soleil est gros au moins comme le Péloponèse. D'ailleurs les types pourraient n'avoir subi pendant ce temps, si grand qu'il fût, aucune modification appréciable, parce que les influences extérieures n'auraient elles-mêmes subi pendant ce laps de temps aucune modification suffisante; ce. qui n'empêcherait pas qu'à des époques antérieures, relativement moins stables, le changement des influences extérieures eût pu amener la lente transmutation des types.

Mais l'objection décisive et vraiment scientifique ressort de toutes les pages de la paléontologie qui, loin d'offrir aucune trace des intermédiaires sans nombre dont la théorie de Darwin implique l'apparition successive dans des périodes de temps immenses, accusent dans les faunes et les flores anciennes, si haut qu'on remonte, autant d'ordre et d'adaptation harmonique, des compartiments aussi nettement arrêtés que peuvent l'être ceux des faunes

et des flores actuelles. Vainement essaie-t-on d'éluder cette terrible objection. Nos observations n'embrassent encore qu'une très petite portion de i'écorce du globe. Les conditions à la faveur desquelles les débris d'organismes détruits nous sont parvenus, ont pu et dû faire défaut pendant de longs intervalles de temps, plus longs que ceux durant lesquels de tels débris s'accumulaient. Tout cela est vrai, et néanmoins il reste hors de vraisem • blance que la paléontologie ait fourni les moyens de décrire jusqu'à l'empreinte d'une feuille ou d'une aile d'insecte, jusqu'à la carapace de l'animalcule microscopique, jusqu'aux métamorphoses des trilobites,' jusqu'aux vestiges des pas et des excréments du reptile ou de l'oiseau, et qu'il ne reste rien, absolument rien, de tant de jalons intermédiaires, qu'il faudrait concevoir distribués en tous sens, dans les interstices des faunes et des flores de tous les âges, pour y rétabhi- la continuité idéale et les passages de l'une à l'autre, que réclame l'explication de Darwin. 11 ne s'agit pas seulement ici de la continuité d'une ligne, d'une surface ou d'un solide, c'est-à-dire d'un système géométrique à une, deux, trois dimensions, mais d'nn système auquel l'étonnante complication de l'organisme, la multitude prodigieuse d'aspects sous lesquels les êtres vivants peuvent s'envisager, donnent en quelque sorte une infinité de dimensions dont nous possédons l'idée, sinon l'image. Suivant quelques-unes au moins de ces dimensions sans nombre, et malgré l'écoulement de siècles sans nombre, quelques témoins du fait historique de la continuité auraient dû échapper au naufrage général, si le hasard seul s'en était mêlé, sans intention malicieuse de dérober un jour à la connaissance de l'homme justement ce qui piquerait le plus sa légitime curiosité. De deux choses l'une : ou l'insuffisance prétendue de l'observation paléontologique serait radicale, au point de ne nous permettre d'aper-

cevoir dans la paléontologie aucun fil conducteur, aucune apparence de lois ou de plan suivant lequel s'ordonneraient les phases successives de la création organique ; ou bien la paléontologie nous montrerait les faunes et les flores anciennes avec des compartiments d'autant moins tranchés, avec des transitions d'autant plus nombreuses, que l'on remonterait plus haut dans la série des âges. Mais, l'état de la science paléontologiqiie ne cadre ni avec Tune de ces conclusions, ni avec l'autre. Chaque grande formation géologique, et presque chaque assise, chaque couche tirent de la paléontologie leurs caractéristiques très-nettes, et aussi nettes les iines que les autres. L'une et l'autre science embrassent des périodes de temps immenses, indéfinies ou, si l'on veut, infinies : mais sans que l'on soit autorisé à dire qu'il s'agit d'infinis d'ordres différents ou qui s'effacent l'un devant l'autre, l'infini paléontologique s'effaçant pour ainsi dire devant l'infini géologique, ainsi qu'il le faudiait pour infiraier l'objection tirée des données de la paléontologie,

— C'est ici le lieu de rappeler la distinction déjà faite entre les perfectionnements et les abaissements d'organisme, entre l'amplialion ou la réduction des pièces d'un organisme déjà constitué, et le surcroit de composition organique. Qu'une métamorphose organique comme celle du poisson en ,reptile ou du reptile en oiseau s'accomplisse par une suite d'actions lentes, douées chacune d'une faible énergie, ou dans un moment de crise et par l'intervention de causes intenses, le besoin d'un principe interne de coordination et de direction pour aboutir à un tout harmonique reste le même. Les germes auxquels les circonstances extérieures ne permettront pas de se développer, périront sans doute; les perfeclionnements typiques incompatibles avec les conditions de la concurrence vitale n'aboutiront pas, cela va de soi; et ainsi s'explique pai- le seul laps de temps l'établis-

sèment d'un ordre durable où se trouve émondé le luxe surabondant des premières formations, opération relativement prompte et qui dès lors ne laisse pas de traces : mais la vertu du germe, la tendance au perfectionnent, la coordination merveilleuse ne peuvent pas venir des causes extérieures, ni résulter d'un triage purement machinal. En remplaçant une transformation brusque par une gradation lente, on rend l'explication mécanique moins choquante, on en dissimule en quelque sorte la grossièreté, quoique au fond Ton demande toujours à une cause mécanique ce qu'elle est incapable de donner. C'est vouloir, comme le dit Aug. Comte, et c'est peut-être ce qu'il a dit de mieux, « expliquer le supérieur par l'inférieur (1; 5); tandis qu'il est dans le plan de la Nature que le supérieur s'ajoute à l'inférieur, que l'inférieur supporte le supérieur, mais ne le contienne pas ou n'en rende pas raison.

'Que si l'on trouve en effet que c'est trop <lemander à un triage machinal que d'opérer le passage d'une classe zoologique à une autre, du poisson au reptile, du reptile à l'oiseau, on sera bien près d'y renoncer pour ce qui concerne le passage du pachyderme au ruminant, du rongeur au carnassier. De proche en proche on en viendra à n'appliquer le principe de la sélection naturelle que là où il est effectivement applicable, c'est-à-dire aux cas où le passage d'un genre à l'autre, d'une espèce à l'autre, peut se concevoir par simple ampliation ou réduction des pièces organiques, sans que la puissance créatrice ait à faire de nouveaux frais de création, d'invention, d'industrie et pour ainsi dire de génie. On sait bien faire cette distinction dans les œuvres de l'homme, pourquoi ne parviendrait-on pas à la faire ou du moins à l'entrevoir dons les œuvres de

(1) Ces expressions d'Aug. Comte paraissent aYoir vivement frappé M. Ravaisson qui les cite plusieurs fois dans son intéressant Rapport sur les progrès de la philosophie en France au XlXe siècle. Paris, 1868.

la Nature? Fonder la définition de l'espèce organique sur des caractères empiriques et douteux, comme la possibilité ou l'impossibilité des alliances fécondes ; admettre l'invariabilité des espèces ainsi définies et leur séparation à toutes les époques, c'est assurément trop rétrécir le champ de la philosophie naturelle, et oublier que la Nature dispose d'une durée immense, en comparaison de celle qu'embrassent nos observations et nos expériences dans l'ordre actuel des choses. Il est très-raisonnable d'admettre que beaucoup de types, parmi ceux que Ton répute aujourd'hui spécifiquement et même génériquement distincts, ont pu et dû dériver les uns des autres, ou dériver d'un type plus ancien, par voie de sélection naturelle, de m.anière à n'être foncièrement que des races ou des variétés héréditaires de la même espèce, consolidées et séparées par le laps de temps, à la suite de tant d'accidents géologiques (1). Restreinte de la sorte, la théorie de Darwin, sans comporter de démonstrations précisément scientifiques, mérite toute l'attention du savant, mais elle devient d'un mince intérêt pour le philosophe, en comparaison de ce grand problème qui porte sur la charpente et sur les maîtresses jointures du système des êtres vivants.

— Ainsi, la discussion des données actuelles de la science nous ramène toujours à l'idée d'une refonte des types organiques par des forces instinctives et non machinales,

{\) « Nous pourrions prononcer plus afllrmalivement, si les liniilcs qui séparent les espèces ou la chaîne qui les unit nous élaieiil mieux connues; mais qui peut a-.oir suivi la grande filiation de toutes les généalogies dans la nature? 11 faudrait être né avec elle, et avoir pour ainsi dire des observations contemporaines. C'est beaucoup, dans le court espace qu'il nous est permis de saisir, d'observer ses passages, d'indiquer les nuances, et de soupçonner les transformations infinies qu'elle a pu subir ou faire depuis les temps immenses qu'elle a tr,ivaillé ses ouvrages. » Buffon, dans l'article de l'oiseau nommé par lui le Caslagneux des Philippines.

I»E LA CKNÈSE UKS ESPÈCES. \89

procédant d'im principe de vie que l'on iie peut localiser jii figurer; habile à gouverner et à coordonner les efforts partiels dans un but final déterminé; n'agissant que lorsqu'il faut agir, à certaines époques critiques et dans un temps relativement assez court pour ne pas transmettre à des ào;es très-éloiQués des traces de son travail; cessant d'agir ou môme ayant totalement épuisé l'action dont il est capable de ce chef, lorsqu'un prolongement d'intervention ne serait propre qu'à conti^arier le plan général. Comprise de cette manière, la genèse ou l'évolution progressive des types organiques, dans l'immense série des âges, se concilie aussi bien que la création soudaine, miraculeuse ou surnaturelle, avec l'idée métaphysique de la personnalité d'une cause suprême, en qui réside la plénitude de l'intelligence, avec l'idée religieuse d'une Providence surnaturelle qui est la source de toute moralité. Si une théorie philosophique, uniquement fondée sur les inductions que fournissent les faits acquis à la science, réserve cette question suprême et si elle se prête en ce sens au naturalisme, c'est sans cacher ce que le naturalisme a d'exorbitant pour la raison de l'homme, en tant qu'il attribue aux forces naturelles des opérations instinctives qui surpassent notre intelligence, en même temps qu'il hésite à y reconnaître la preuve suffisante d'une intelligence adéqyate. L'esprit humain trouve ce cercle tracé autour de lui, et ce n'est point d'après les seules données scientifiques qu'il en peut sortir. Le tort des explications où tout se tire du hasard et de l'épuisement des combinaisons fortuites, est au contraire de paraître résoudre la question insoluble, en reléguant parmi les fantômes de fimagination tout ce qui tient au sentiment religieux et mè ; e au sentiment poétique de la Nature. Or, il n'est rien moins qu'indifférent de juger si les progrès de la science, et ceux de la philosophie naturelle qui en sont la suite, tendent ou ne tendent pas à mettre au ban de la raison

humaine, dans les âges futurs, toute émotion religieuse, toute inspiration poétique, en face du spectacle de la Nature ou à la suite du déchiffrement de .ses archives. Voilà comment on peut dire que la question de la genèse des types organiques est celle à quoi tout se rattache, nonseulement dans la sphère de la science, mais hors de la science, et autour de laquelle se grouperont les idées destinées à avoir dans l'avenir le plus d'influence. Sur cette question nodale, profonde et obscure, l'esprit humain, si avancé qu'il fût d'ailleurs, en était resté jusqu'à l'époque actuelle aux premiers bégayements. Un des principaux titres du dix-neuvième siècle sera d'avoir réuni les conditions diverses qui permettent, sinon de la résoudre scientifiquement et de s'en rendre maître, du moins de l'attaquer méthodiquement, par des travaux d'investissement et d'approche, de manière que les positions gagnées ne puissent plus se perdre, et servent dorénavant de points de départ pour une réduction ultérieure.

Nous avons en commençant excepté de la discussion ce qui concerne en particulier les origines de l'homme. Il serait, on en doit convenir, peu flatteur pour l'homme d'avoir un singe pour ancêtre ou pour arrière-cousin, selon la théorie de Darwin, ou si l'on veut (afin de mettre hors de cause ce singe dont on a trop parlé) d'être plus ou moins apparenté avec chacune des innombrables tribus du règne animal, de ne devoir qu'à des circonstances physiques, extérieures, fortuites, et à un triage machinal, l'avantage d'une meilleure part dans l'héritage commun, avantage que des censeurs moroses viendraient encore contester. Mais une genèse n'est pas une généalogie, et une refonte où intervient à nouveau la main du grand ouvrier, ne laisse plus subsister le lien de parenté. Pourquoi tenir tant à être .pétri du limon delà terre, omisso medio, quoique ce limon entre effectivement pour si peu dans la composition

du corps humain? Et en quoi notre dignité souffrir a-t-elle, si l'on reconnaît que le souffle divin n'a pas été moins indispensable pour tirer l'homme d'une étoffe ancienne et déjà vivante, déjà à bien des reprises remaniée et perfectionnée par l'ouvrier dans la suite des âges, que pour le tirer miraculeusement, c'est-à-dire contrairement aux lois préexistantes de la physique, d'une matière toute brute? Encore une fois, il appartient au théologien de décider si la créance à ce miracle fait partie essentielle des dogmes d'une rehgion positive (1) : tout ce que nous voulons dire ici, c'est que, selon les seules lumières de la raison, la genèse de l'homme , supposée naturelle en ce sens qu'elle serait conforme à un plan général de création organique, pourrait être conçue de manière qu'elle n'affaiblirait en rien l'idée qu'on doit se faire de la puissance et de l'intelligence du grand ouvrier, de la dignité intellectuelle et morale de la nature humaine, et du ransf de l'homme dans la création.

(I) Et loulefois |p théolosïien ne doit pas perdre de vue qu'une question peut sortir de sa compétence, ratione materiœ^ justement parce qu'il serait établi, bien que lardivenienl, que celle question compoi'le une solution scieulilique. Dans toutes les controverses qu'a suscitées la thèse de l'infaillibilité dogmatique, on a toujours soigneusement réservé les questions sur lesquelles ont prise la preuve du fait, la preuve historique, la prouve scienlilique. L'ultramontain le plus zélé n'admet pas que le pape juge en tant que pjipe des questions d'histoire, de physique ou d'histoire naturelle ; et moins encore consentirait-il à transférer ce pouvoir de juge à une assemblée d'évêques ou à une congrégation de docteurs. Kien ne conviendrait mieux qu'un silence respectueux sur les décisions prises par l'autorité dogmatique, alors qu'elle était avec tout le monde dans une ignorance invincible des vraies limites de sa compétence. Enor communis facit jus.

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