CHAPITRE IV
DU PROGRÉS SCIENTIFrQUE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE, EN CE QUI CONCERNE l'histoire DE l'hOMME ET DES SOCIÉTÉS HUMAINES.
Il faut d'avance nous pardonner les redites que l'on trouvera dans ce chapitre consacré à un ensemble d'idées qui ont dû se présenter éparses dans les chapitres précédents, puisqu'on ne juge des siècles passés qu'avec les idées de son siècle. Et d'abord, pour saisir la question dans sa plus haute généralité, il faut dire que la prétention du siècle actuel a été de rattacher l'étude de l'homme et des sociétés humaines à l'histoire de la Nature : ce qui suppose que l'on prend pour point de départ l'anthropologie, en passant de là à l'ethnographie, puis à la linguistique qui en est inséparable. Pour faire de l'anthropologie, il faut être naturaliste, et il faut aussi étudier les premières manifestations du sens moral, du sentiment rehgieux, les premiers rudiments du droit civil et des institutions politiques, les premières ébauches de l'industrie et des arts. La science contemporaine s'est placée à ce point de vue ; et l'anthropologie, qui jadis manquait de nom, dont tant de causes avaient dû jusque-là gêner le développement, a pris enfin sa place dans le cadre scientifique, est devenue l'objet d'un enseignement régulier. Quand nous esquissions flans les livres précédents l'histoire des travaux de
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lesprit humain au seizième, au dix-septième, au dix-huitième siècle, il nous était impossible de passer sans une brusque solution de continuité, des sciences qui ont pour objet la Nature et le monde, à celles où l'on considère Ihomme intellectuel et moral, et le milieu social dans lequel il vit. La chaîne scientifique était rompue, et pour en renouer les tronçons tant bien que mal, il fallait s'adresser à la philosophie, il fallait sortir des conditions et des données de la science proprement dite. Maintenant un progrès scientifique réel met, comme c'est naturel, plus de suite dans la méthode et d'unité dans le système.
D'après les idées que la science actuelle nous donne sur la constitution et la distinction des types spécifiques, il n'y a qu'une espèce humaine, et dans cette espèce unique existent des distinctions de races : les unes, qui trouvent une explication facile dans l'influence prolongée du climat, du genre de vie, des habitudes sociales, c'est-à-dire de causes qui aujourd'hui encore exercent sous nos yeux une action du même genre ; les autres qu'il faut rapporter à des causes plus profondes et plus cachées, et dont l'action semble depuis longtemps éteinte ou incapable d'imprimer au type spécifique des modifications aussi stables. Celleslà sont plus particulièrement du ressort de l'ethnographie, celles-ci de l'anthropologie proprement dite. L'origine de celles-là est un problème à résoudre par l'histoire; quant à celles-ci, si l'on juge indispensable de chercher la solution du problème dans un ordre de faits surnaturels, tout est dit : sinon, la genèse des races- primordiales est en anthropologie ce que la genèse des espèces est en zoologie MU en botanique. Seulement, les facultés supérieures de riiomme laissent bien plus de marge aux hypothèses pour expliquer, en ce qui le concerne, la formation, la propagation des races, tant primordiales que secondaires, leur diffusion à de grandes distances de leur habitat originel, et
aussi la rétrogadation, la disparition des races inférieures devant les races privilégiées.
— Rien de plus important pour la caractéristique des races que la linguistique, puisque rien ne contribue plus à former des groupes ethniques ou à les isoler les uns des autres, que la communauté ou la diversité du langage. Et néanmoins il y a assez d'exemples de transmission d'idiome sans transfusion de sang, pour que Ton soit autorisé à considérer les langues comme des choses à part, qui ont leur manière propre de se propager, de se perfectionner, de s'altérer et dépérir. Tenant primitivement des qualités des races au sein desquelles elles prennent naissance, soit qu'il s'agisse de qualités physiques ou morales, natives ou acquises, les langues influent ensuite par leur génie, par leurs caractères propres, sur la tournure des idées et sur le mode de culture des populations qui les parlent. Toutes ces idées sur la linguistique, et le nom même de linguistique appartiennent au dix-neuvième siècle. Auparavant on ne connaissait que des grammaires et des grammairiens. En l'absence de principes fixes, l'étymologie était une science décriée ou plutôt manquait de consistance scientifique ; et en l'absence de notions exactes sur la vraie parenté des langues, la recherche d'une prétendue langue primitive était un problème plus décrié encore. Au dixhuitième siècle surtout, les philosophes faisaient moins de cas de l'étude des langues que de l'étude du langage dans un sens logique et abstrait. Au lieu de s'occuper de grammaire comparée, c'est à-dire de l'anatomie comparée et de la classification naturelle des langues, on faisait de la grammaire générale, sans trop examiner si ce qu'on entendait par là était autre chose qu'un moule logique que nous nous formons, sous l'empire d'habitudes que nous donne la structure grammaticale commune aux langues qui nous sont familières. Celle fois encore la lumière nous
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est venue de l'Orient, et elle nous est venue le jour où les savants d'Europe ont appris que la langue sacrée des Brahmes a d'étonnants rapports avec le vieil idiome du Latium: que l'allemand et le zend se ressemblent beaucoup ; le jour eniin où a été reconnue l'existence de cette grande famille de langues que Ton s'accorde aujourd'hui à désigner pai' l'épithète d'aryennes. Dès lors se sont dessinés avec non moins de netteté le groupe des langues sémitiques qu'on étudiait depuis longtemps, mais dans un autre esprit, le groupe des langues monosyllabiques qui offre des points de comparaison et de contraste si curieux pour la philosophie du langage, bien d'autres groupes encore dont l'étude n'avait pas encore été scientiliquement abordée, et qui offrent à l'esprit de recherche une mine inépuisable. Pendant que, par des découvertes sur ces objets lointains, la science prenait ainsi une face nouvelle, d'autres causes ravivaient chez nous et chez nos voisins le goût pour l'étude des vieux monuments de nos langues modernes. On retrouvait des formes grammaticales oubliées, on étudiait dans ses détails et sur des formations de la dernière époque ce travail d'organisation du langage, dont les vestiges, en ce qui concerne les âges antéhistoriques et les traits fondamentaux de structure, nous sont conservés par les affinités mêmes sur lesquelles se fonde le groupement des lam^ues en familles naturelles.
— De ce concours d'investigations il résulte que nulle science ne participe plus que la linguistique actuelle à la physionomie d'une science naturelle telle que la botanique, parce qu'eu effet rien ne ressemble plus à la structure organique, à la croissance et au développement d'une plante, que la structure organique et le -développement d'une langue, tant que les germes d'organisme s'y développent graduellement, par une suite d'actes instinctifs auxquels concourent en masse les générations consécutives, sans
que personne en ait conscience et sans qu'on puisse les imputer à personne individuellement. Et pour que l'analogie soit complète, de même qu'il y a une culture industrieuse des plantes qui leur donne, contrairement à la marche de la Nature livrée à elle-même, un développement artificiel, propre à satisfaire les besoins du consommateur ou les goûts de l'amateur, de même il y a pour les langues une éducation artificielle qui prend le nom de culture littéraire el qui tend à les dépouiller de certaines qualités natives pour leur en donner d'autres, étrangères à leur constitution naturelle. Autre est la perfection organique d'une langue, d'après son origine et les conditions dans lesquelles se sont dessinés les traits essentiels de sa .structure, autre sa perfection littéraire après que de grands écrivains y ont imprimé leur cachet. La langue chinoise, si pauvre organiquement, s'est bien prêtée à une riche culture littéraire ! Rien ne fait mieux ressortir le contraste entre les procédés de la Nature et ceux de l'homme, lorsqu'il intervient pour gouverner et modifier à sa guise les forces et les appareils dont la Nature lui a laissé la disposition.
Convenons pourtant qu'un homme d'une bien grande autorité dans ces matières, M Max -Millier, en même temps qu'il insiste dans sa Science du langage sur les caractères qui font de la linguistique Une science naturelle au sens le plus large du mot, c'est-à-.direune science affranchie de l'intervention du libre-arbitre de l'homme, une science gouvernée par les lois de la Nature, déclare qu'il ne faut entendre que dans un sens mélaphoriciue tout ce qu'on dit de la vie des langues. La science du langage ne serait donc suivant lui qu'une science naturelle à la manière de la chimie ou de la minéralogie, et conséquemment, d'après ce qu'on a expUqué, un abime la séparerait des sciences qui ont pour objet les phénomènes du monde organique.
Mais, si tel était le sens d'un passage du livre remarquable que l'on vient de citer, on verniit en le lisant que partout l'auteur s'exprime comme s'il n'avait fait la protestation ou la réserve dont on vient de parler, que pour se mettre en règle avec les logiciens pointilleux du pays où il écrit. Partout il y est question de la structure organique des langues, sinon de la vie avec le cortège d'impressions sensibles que ce mot réveille en nous, et qu'on ne peut assurément attribuer aux langues que par métaphore. N'est-ce pas aussi par métaphore qu'il est question en physique de forces, d'attraction, (Va/Jinitc^^ ce qui n'empêche pas les physiciens de les employer à bon escient et à bon droit, par abstraction plutôt que par métaphore, c'est-à-dire en abandonnant ce qui fait image, pour ne retenir et n'employer dans la construction scientifique que la pure idée. L'idée pure qui s'attache au mot de vie est l'idée d'un principe d'organisation, et le fait incontestable, c'est que les langues ofirent partout la marque d'une origine et d'une structure organiques. Jamais la coquille du mollusque ou de l'œuf d'oiseau n'ont été des êtres vivants, ni même des êtres organisés au propre sens du mot, quoiqu'ils soient des produits de l'organisme et partant, suivant la doctrine vitaliste, des produits de la vie, certainement appropriés à une fin biologique. Aussi une conchyliologie qui ne traiterait que des coquilles, sans aucune allusion à la structure et aux fonctions des êtres organisés auxquels elles servent d'enveloppes, appartiendrait-elle, par ses caractères les plus essentiels, à la famille des sciences, non-seulement naturelles au sens large du mot, mais biologiques. Elle différerait essentiellement des sciences qui, ont pour objet les corps du règne inorganique, criçtaux, roches, etc. L'œuf lui-même, à proprement parler, ne vit pas avant la fécondation, quoiqu'il ait déjà tous les caractères d'un être organisé: et certes Von ne contestera pas qu'une ovologie^
même restreinte à l'élude des phénomènes qui précèdent la fécondation, n'appartienne à l'encyclopédie biologique. Et il en faudrait dire autant d'une ostéologie où l'on ne considérerai! les os qu'après qu'ils ont perdu toute plasticité, après que la vie s'en est retirée, après qu'ils ont cessé de subir l'influence du milieu -vivant au sein duquel ils se forment. Les langues seront, si l'on veut, dans le cas de l'œuf non fécondé : ce seront des êtres organisés et non des êtres vivants, quoiqu'elles aient tous les caractères des produits de la vie. Quant à demander où gît la monade, l'entéléchie qui préside à l'organisation de la langue et en règle les évolutions, autant vaudrait, ce nous semble, demander où réside la monade dominante ou l'entéléchie du rosier.
■ — En général le dix-neuvième siècle a été une époque de réaction et de rénovation historique, et il faut se rendre bien compte des conditions essentielles de ce mouvement des esprits. On ne doit pas l'attribuer à des découvertes saillantes, imprévues, quoique les découvertes de ce genre n'aient pas non plus fait défaut. Quelle plus précieuse découverte pour la connaissance de la haute antiquité, que le déchiffrement des hiéroglyphes pharaoniques, tout àl'heure suivi du déchitYrement des écritures de Persépohs et de Ninive? Quelle plus heureuse trouvaille pour les jurisconsultes que celle du palimpseste de Caïus? Cependant de telles découvertes ont été plutôt l'effet que la cause du mouvement dont nous parlons : l'esprit du siècle les a rendues plus fécondes, elles n'ont pu être la raison déterminante des tendances du siècle.
Le dix-huitième siècle avait été celui des théories, des systèmes, des constructions a priori et sur table rose, faites sans souci des précédents historiques, ou plutôt dans un esprit de dénigrement du passé et d'insurrection de la raison spéculative contre tout préjugé, c'est-à-dire contre toute maxime et toute institution qui ne trouve pas dans la
pure théorie son explication et sa justification suffisante. Or, à toute réaction succède une réaction contraire, c'est la loi générale; et par conséquent il fallait bien que le siècle suivant se prit d'une nouvelle ardeur pour les recherches historiques, entreprît de réhabiliter et de remettre en honneur, sinon en crédit, tout ce que le siècle précédent avait dénigré et honni. Joignez à cela une autre cause de faveur déjà signalée : la facilité relative d'exploration sur un champ qui n'a pas de limites, et où les plus vieux matériaux peuvent être sans cesse remaniés, de manière à donner à leur assemblage une apparence de nouveauté.
Cependant aucune de ces raisons,- bonnes pour expliquer une mode ou une vogue passagère, ne suffirait pour faire comprendre le mouvement historique du dix-neu- ^^ème siècle dans ce qu'il a d'important et dans ses effets durables. 11 pourra bien se faire que par la suite les constructions rationnelles, théoriques, systématiques, utopiques, reprennent autant de faveur qu'elles en ont eu au dix-huitième siècle et qu'en ont maintenant les études historiques : on n'en continuera pas moins, nous le croyons, en ce. qui concerne l'intelligence du passé, de se laisser guider par quelques idées que le temps a mûries, et qui ne tendent actuellement à prévaloir que parce qu'elles sont foncièrement justes, et que le moment est venu où leur justesse doit frapperions les bons esprits.
— Prenons notre exemple dans le droit et la jurisprudence. Que disent les jurisconsultes de l'école qu'on appelle historique? Que le développement dos coutumes, des solennités et des institutions dont se compose le droit d'un peuple, offre de grandes analogies avec ce que nous indiquions tout à l'heure à propos du développement des langues ; qu'il est pareillement le résultat d'un travail intérieur, continu, qui ne crée rien de toutes pièces sinon
dans des cas extraordinaires, mais plutôt modifie, amplifie, perfectionne ce qui déjà existait en germe ou en rudiments, et au contraire laisse peu à peu s'user et dépérir ce qui ne correspond plus aux nouveaux besoins de la société, aux directions qu'ont prises les forces qui l'animent (1). A ce droit qui se forme ainsi de lui-même, lentement, insensiblement, à l'occasion et chemin faisant, conformément au génie et aux traditions indigènes, par voie d'extension et d'analogie plutôt qu'en vertu de principes nouveaux, et qui de même se modifie et se corrige par adoucissement progressif dans l'application plutôt que par réformes brusques ou par abrogation formelle, l'école historique oppose les codifications systématiques, les vastes compilations où le législateur prétend tout fixer, tout arrêter : ce qui n'empêche ni la refonte continuelle des lois et des codes, ni les divergences de doctrine et d'interprétation, par suite de la multiplicité même des textes sacramentels, laquelle met plus d'obstacles à leur parfaite harmonie, à leur exacte concordance. Est-ce à dire que les nations modernes doivent brûler leurs codes, supprimer leurs bulletins des lois et leurs manufactures de lois, en s'en remettant à l'action du temps, des légistes et des tribunaux pour régénérer quelque chose comme le droit prétorien de Rome ou la common-laio de la vieille Angleterre? Pas le moins du monde : ce qui est passé est passé, ce qui est mort est mort, et vainement une école
(1) 11 est curieux d'entendre là-dessus un théologien, un canouiste allemand, et pourtant dévoué aux doctrines nitramontaines, M. G. Phi- LU'PS : u Le droit, comme les langues, s'est élaboré .sous l'action du temps et en a reçu la iorme sous laquelle il nous apparaît aujourd'hui. Il a sa croissance comme la plante, et de même que dans le végétal le germe renferme tout ce qui devra le constituer plus tard, le bouton, la fleur qui doit s'épanouir, de même, à chaque période du temps, le droit n'est que l'évolution, le développement de ce qui était en germe à l'origine (Du Droit ecclésiastique^ introduction, § 4.) »
'le docteurs ejitreprendrait-elle de le faire revivre, ou le tirer parti pour une création du même genre, du souflle de vie qui l'animait. I.'école historique n'en a pas moins eu le mérite de nous faire sentir en quoi le droit vraiment national, celui qui participe à la vie séculaire
• l'un peuple, à son sang et à sa moelle, diffère de ce droit artiticiel, systématique, tout à la fois rigide et fragile, dont la civilisation moderne ne paraît plus pouvoir se passer, justement parce que les progrès de la civilisation nous amènent à l'époque où les constructions logiques et artificielles tendent à se substituer aux produits de la spontanéité inconsciente, du mouvement vital et organique. Donc l'école historique a raison et définitivement raison
• lans sa manière d'entendre l'évolution progressive des idées et des institutions juridiques, sans que sa doctrine préjuge rien sur le gouvernement pratique des sociétés futures.
Est-il besoin de faire observer que toutes ces réflexions ne s'appliquent pas seulement au droit privé, au droit civil, mais bien mieux encore au droit politique, aux institutions politiques qui contribuent plus spécialement à constituer le peuple ou la cité, à créer son unité organique, à manifester la vie qui l'anime et à lui donner sa physionomie dans Thistoire? De tout temps les sages, les vrais pohtiques se sont récriés contre la prétention de donner aux peuples des constitutions faites de toutes pièces ou délibérées, stipulées à la manière d'un contrat. A la fragilité de ces constitutions, de ces constructions systématiques et artificielles^ ils ont opposéla longue durée des institutions fondées sur une longue tradition, enracinées dans les mœurs, lentement formées ou transformées sous l'influence du génie national. Ils ont reconnu dans ce travail caché l'action d'une force supérieure à la science et à l'industrie de l'homme. Ces re-
marques, ces apophthegmes que nous ont légués les. âges précédents, on peut aujourd'hui les rattacher à un principe général, les résumer dans une pensée unique : la vie active des peuples, la vie politique obéit aux mêmes lois fondamentales qui régissent les autres manifestations de la vie et s'enveloppe des mêmes voiles. Il ne suffirait pas de dire, comme on l'a dit souvent, que rien ne peut remplacer le temps : car, s'il faut du temps pour bâtir la pyramide de Chéops ou pour percer l'isthme de Suez, comme pour faire un chêne, on conçoit une telle accumulation de moyens, de bras et de capitaux, que l'on puisse abréger en quelque sorte indéfmiment le temps qu'exigent la bâtisse de la pyramide ou le creusement du canal, au heu que rien ne peut faire que le chêne acquière plus d'une couche ligneuse par année. C'est donc parce que le corps politique a besoin pour prétendre à une longue durée, ou pour mieux résister aux causes externes de destruction, d'être un organisme vivant et non un simple mécanisme, qu'il a besoin de temps poitr- se développer et s'enraciner à la manière d'un être vivant. La vie est une condition directe et antécédente : le temps n'est que la condition indirecte et subséquente.
Cela ne veut pas dire pourtant qu'il ne puisse et qu'il ne doive venir un temps où le calcul et la discussion raisonnée prévaudront sur les impulsions de l'instinct, où les sociétés, comme autant de manufactures, tireront d'un mécanisme perfectionné les services que ne pouront plus leur rendre des organes que l'instinct gouverne et que la vie pénètre. Les mœurs, les vieilles traditions, les antiques croyances ne protégeront plus certaines institutions politiques ou sociales, et ce sera une caus.e d'instabilité dans les institutions : mais, d'un autre- côté, la diffusion plus grande des himières donnera à la raison plus d'empire, fera mieux sentir et plus généralement sentir le besoin de l'ordre, et
atténuera les dangers de rmslabilité, en aidant à mieux contenir les mauvais instincts ou à remettre plus vite en cage la bête déchaînée. En tout cas ce n'est point sur la comparaison de ces avantages et de ces inconvénients qu'il est à propos d'insister ici : nous ne voulons que rassembler sous un même point de vue des observations éparses, montrer le lien systématique qui les unit, signaler le progrès que le siècle actuel a fait dans ce travail de synthèse, distinguer une phase passée dont l'explication reste acquise, d'une phase avenir sur laquelle nous ne pouvons encore raisonner que par conjecture.
— Ce qui vient d'être dit des institutions civiles et politiques s'applique dans les mêmes termes aux institutions et aux croyances rehgieuses, du moment qu'on les envisage d'un point de vue humain, du pinnt de vue de la science et de l'histoire, ce que fait nécessairement 'le philosophe le plus reUgieux, pour toute autre croyance que celle à laquelle il adhère d'une foi personnelle. D'ailleurs, soit que l'on tienne compte des conditions de longévité ou des conditions de l'état final, les religions offrent encore bien plus de ressemblance avec les langues qu'avec les institutions politiques. 11 vient une époque où les peuples sont bien obhgés de se donner des constitutions politiques artificielles et faites de toutes pièces, pour remplacer leurs institutions natives qui ont cessé de vivre et que l'action dissolvante du temps a réduites en poussière; tandis que l'on ne conçoit pas, dans un état très-avancé de civilisation, la construction de toutes pièces d'une rehgion, non plus que d'une langue. La longévité des rehgions deviendrait donc une indestructibilité, à moins qu'on ne suppose, contrairement à toutes les indications que le passé peut fournir, que les rehgions cesseront de figurer parmi les institutions sociales; ce qui d'ailleurs n'exclurait pas la conservation et la transmission de la foi religieuse chez
ceux qui ne sauraient renoncer aux secours et aux consolations qu'elle procure.
— Dans toutes les branches de l'art, et pour toutes les écoles qui atteignent les unes après les autres leur point culminant et leur époque de décadence, la succession des âges, l'influence du milieu social sur l'évolution progressive des types et des idées, le souffle de vie commune qui excite le génie des artistes et fait de l'ensemble de leurs œuvres l'œuvre d'une époque, se montrent avec trop d'évidence pour n'avoir pas été de tout temps l'objet de remarques : le mérite de la critique du dix-neuvième siècle est de les avoir plus précisées et mieux appliquées. De nombreuses découvertes dans le domaine de l'antiquité n'ont pas peu contribué à ce perfectionnement de la critique de l'art. Quand les restes mutilés des travaux de l'école de Phidias et même d'écoles plus anciennes ont enrichi les musées d'Europe, on a vu qu'il fallait rabattre du tribut d'admiration enthousiaste payé par les critiques du dernier siècle à des œuvres de date plus récente, quoique connues des modernes depuis plus longtemps ; on a mieux compris la marche de l'art, et surtout l'on a mieux compris que rien ne remplace l'étude approfondie de l'histoire de l'art, pour la juste appréciation de la valeur des œuvres qu'il enfante. Si l'art de la haute antiquité et celui de l'Antiquité classique ont été mieux connus et mieux compris, à plus forte raison l'étude des monuments de l'Antiquité chrétienne, du Moyen-âge et de la Renaissance, étude si délaissée, si dédaignée aux dix-septième et dix-huitième siècles, et remise si fort en honneur au siècle actuel, a-t-elle dû conduire, par la comparaison de types si divers et dont l'histoire montre la fihation, à des théories, en fait d'art, plus larges et plus impartiales, à un sentiment plus net et plus répandu de ce qui constitue le style, le caractère, l'unité et l'harmonie d'une œuvre d'art. De là un goût plus
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sévère dans la restauration ou l'achèvement des monuments anciens, le soin qu'on a mis n consôi'ver ou à rendre aux monuments de chaque âge le style qui leur est propre, à éviter les disparates choquantes où jadis on tombait lorsque chaque siècle, se faisant une esthétique à sa guise, sans souci de la chaîne historique, mêlait son propre goût et ses propres types aux goûts et aux types des âges antérieurs.
De là aussi, il faut bien le reconnaître, une sorte d'épuisement de la faculté créatrice et du génie inventif, une sorte d'arrêt de l'histoire de l'art, par suite du progrès même qu'on a fait dans l'intelhgence de l'histoire. Car, s'il est vrai que tout ce qui vit, que tout ce qui porte le cachet d'une beauté native, doive sortir d'un germe, doive passer par l'état d'ébauche avant que d'arriver à sa perfection, puis à l'altération et à la corruption qu'elle engendre, comment concevoir la naissance et l'enfance d'un art vraim.ent original, d'un style vraiment neuf, à une époque où tous les genres, tous les styles sont compris, expliqués historiquement, goûtés, imités dans ce qu'ils ont d'estimable et d'imitable. Quand on conserve si bien tous les morts, il n'y a plus de place pour les vivants. Tant de critique tue la foi : on ne peut rendre si complète justice aux idées des autres et nourrir tant de passion pour sa propre idée. Dans sa première enfance, le nouveau type ne soutiendrait pas la concurrence avec des types arrivés au degré d'évolution et de maturité qu'ils comportent. L'art doit donc aii'iver, par les progrès mêmes de la critique historique, à une époque de syncrétisme savant qui n'est poiat, tant s'en faut, la barbarie ni la corruption du goût, mais qui se trouve incompatible avec les conditions du développement organique.
— Ce que le dix-neuvième siècle a fait pour la critique de l'art proprement dit, il l'a fait avec plus de hardiesse encore pour la critique littéraiie : en quoi il faut bien dis-
tinguer la part de la mode et d'un besoin de nouveauté pour des objets dont le commerce est plus répandu, d'avec ce qui dénote un progrès réel dans l'intelligence des choses les plus dignes d'intérêt. Par exemple on ne peut nier qu'aujourd'hui tout homme médiocrement instruit n'ait sur le caractère, l'origine, la nature des grandes compositions homériques des idées plus justes que celles que s'en formaient aux deux derniers siècles M"" Dacier et Laharpe, plus justes que ne l'étaient celles des Grecs et des Romains des temps classiques, dont pourtant la civilisation découlait en grande partie des poëmes homériques. Il n'est guère à cette heure d'homme un peu lettré qui ne connaisse les origines de notre littérature nationale mieux {{ue ne les connaissaient Boileau et Voltaire. Ce que l'éducation classique de ces auteurs, classiques eux-mêmes, leur faisait dédaigner, à savoir la poésie primitive, l'expression spontanée des sentiments et des croyances populaires, les chants naïfs de bardes inconnus, a été regardé avec raison comme un plus curieux objet d'étude que la poésie artificielle encouragée par les pensions des princes ou les prix des Académies, voire même par les enchères des libraires aux temps d'une civilisation luxueuse. En un mot, la critique littéraire est devenue surtout une critique historique. Elle s'est moins attachée à juger des œuvres littéraires d'après leur conformité à certaines règles ou à certains types réputés classiques, qu'à bien expliquer comment des causes historiques, le génie de la race, les aspects de la Nature, l'action du milieu social, ont dû contribuer aies produire et à leur donner leur physionomie; comment à leur tour les œuvres littéraires, vraiment marquées de l'empreinte du génie national, ont dû en perpétuer ou même en renforcer les traits, en influant sur les modes ultérieurs de son activité. Que l'on puisse abuser de ce genre de critique jusqu'à méconnaître la distinction
du beau et du laid, jusqu'à professer une sceptique iiidifrence pour tout idéal et toute règle en fait de goiit, cela est malheureusement vrai ; mais l'abus n'est point l'usage, et à ne considérer que l'usage légitime, c'est un progrès réel que de suivre la trace des lois générales de la Nature jusque dans les productions du génie de l'homme. Sans compter qu'il y a bien plus de sûreté à observer la marche de la Nature et à contrôler les résultats de l'observation, les uns pour les autres, qu'à fonder une théorie sur de pures idées qui peut-èti^e n'ont pas en elles-mêmes, et qui certainement n'ont pas pour tous les esprits la valeur que nous sommes portés à leur attribuer.
— Arrivons enfin a l'histoire proprement dite, à celle qui a le privilège d'intéresser les hommes de toute condition, et que chaque génération éprouve le besoin de refaire pour son usage propre, en l'accommodant a ses goûts et à ses idées. Aucune ne s'est livrée à ce travail avec plus d'aideur et, nous le croyons, avec plus de succès que la génération contemporaine ; en voici les principales raisons : Premièrement, un plus vif sentiment de la couleur locale et du jeu spontané des forces ou des instincts naturels a permis de mieux rendre la physionomie des temps barbcires, de ces temps où le tempérament de chaque race apparaît dans sa rude énergie. Voilà pour la première phase de l'histoire, dont les traits distinctifs . ne doivent être perdus de vue a aucune époque historique. En second lieu, le spectacle de grands événements historiques et la part que chacun y a prise, au moiiis passivement, prépare il mieux comprendre les événements du même genre dont Ihistoire est pleine. Par cette raison seule, les temps agités sont plus favorables au développement du sens historique, que ceux où la société jouit d'un calme relatif; '4 personne ne contestera que les temps traversés par la énératioii actuelle uu par celle qui la nnmédiatement
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précédée, n'aient offerte un haut degré ces conditions
d'éducation historique.
Enfit), ce qui constitue une singularité bien plus importante, il a été donné au dix-neuvième siècle d'être comme ce Janus au double visage, excellemment placé pour embrasser d'un coup d'œil le passé de l'humanité et pour commencer à voir se dérouler de tout autres destinées qui l'attendent. Car, de même que les sociétés humaines ont subsisté avant d'être dignes de figurer sur la scène de l'histoire, avant de fournir l'étoffe d'une histoire proprement dite, ainsi l'on conçoit qu'elles peuvent tendre et que de fait elles tendent visiblement vers un état où il y aurait encore matière à des annales, à une gazette et même à beaucoup de gazettes, mais où l'histoire ne serait plus, même pour de grandes nations, que ce que sont devenues les histoires de nos villes et de nos provinces, depuis qu'elles se sont absorbées dans la grande unité nationale.
Un critique éminent, mais à qui les jugements tranchants sont trop familiers, M. Siuart Mill range parmi les fausses analogies a le dictum commun que les corps politiques ont comme les corps naturels, une jeunesse, une maturité, une vieillesse et une mort... les corps politiques meurent, mais c'est de maladie ou de'mort violente (1). » A notre tour nous pourrions demander à M. Stuart Mill comment il distingue les symptômes d'une maladie lente de ceux de la vieillesse, et s'il faut s'étonner qu'on ne puisse citer de corps politique, mort précisément de vieillesse, lorsque ce genre de mort est si rare, même chez les hommes que la mort moissonne par millions. D'ailleurs M. Stuart Mill se réfute lui-même lorsqu'il dit un peu plus loin (p. 510) : « Les états de société sont comme
(1) Susièmc de logique, livre V, chap. V, t. Il, p. .{70 de la liailiiciion
les différentes constitutions ou les différents âges dans le corps ; ce sont des conditions, non d'un ou de plusieurs organes ou fonctions, mais de l'organisme tout entier. » Et plus loin encore (p. 5'24) : « La troisième condition essentielle de stabilité dans une société politique est l'existence d'w/? principe vivant et actif de cohésion entre ses membres. » On le voit, il est impossible de se soustraire à la force de cette analogie dont l'auteur a médit ; il y a ici quelque chose de plus» que la métaphore dont nous parlait M. Max-MûUer à propos des langues : car nous ne pourrions plus dire du corps politique ce que nous disions de la langue par comparaison avec l'œuf non fécondé, qu'elle est un produit organique plutôt qu'un être vivant. C'est au contraire le frémissement de la vie plutôt que la structure organique qui nous frappe dans la manière d'exister du corps social ou politique. Au reste tout n'est pas vivant, ou tout ne vit pas au môme degré dans le corps politique ; et pour ce qui ne vit pas, les lois de l'ordre physique s'appliquent, non celles de la vie. L'histoire d'une ville en tant que ville, diffère de celle de la cité; et après que la cité a péri, de maladie ou de vieillesse, la ville peut durer, et même durer indéfiniment à la manière d'un corps inorganique, à moins de causes physiques de destruction. On ne peut pas dire d'un peuple tout ce qu'on dirait d'une ville, et pourtant la mort de l'État n'entraîne pas non plus la destruction des populations que l'État rassemblait en un même organisme politique, et qui peuvent avoir d'autres liens subsistants, tels que ceux de la langue, de la religion et des mœurs. Et puis, comme nous venons de l'expliquer, il serait prouvé que l'analogie portera à faux dans l'avenir, qu'il n'en résulterait pas qu'on doit l'abandonner, en ce qui concerne la représentation et l'explication du passé.
— Nous devons convenir que les idées exposées dans
ce chapitre ressemblent fort à ce que l'on a appelé, dans un sens de blâme, ce le naturalisme en histoire » : comme si naturalisme voulait dire matérialisme, athéisme, panthéisme, négation de la liberté de l'homme, de la providence divine et de toute intervention de Dieu dans la direction des choses humaines en dehors des voies naturelles. Que dans l'école historique que l'on appelle naturaliste, il y ait des gens disposés à l'entendre ainsi, nous ne le contestons pas : mais que ces dispositions tiennent à leur manière d'entendre l'histoire et de la relier aux autres parties du système des connaissances humaines, voilà ce que nous ne pouvons accorder. La foi et l'incrédulité à l'endroit du surnaturel sont indépendantes de la manière de concevoir le système des faits naturels ; et si le naturaliste étudie des êtres chez qui le sens moral n'apparaît pas, ce qui le dispense de mêler la morale à l'histoire naturelle,, il serait bien injuste d'en conclure qu'il se soucie peu de la morale. Rien de plus faux que de prétendre exphquer mécaniquement ou physiquement les fonctions de la vie ; et par conséquent rien de plus opposé au matérialisme que ce qu'on a pris l'habitude d'appeler ce le naturalisme », et ce qu'il serait plus exact d'appeler ce le vitalisme historique ». L'homme individuel, la personne humaine, avec les attributs éminents qui la décorent, n'est assurément pas une production isolée : elle naît et grandit au sein de la société, sous l'influence de l'éducation et de la transmission héréditaire, par l'effet d'une culture appliquée non-seulement à l'individu, mais à ses ancêtres, durant une longue suite de générations ; et la société elle-même (on doit le comprendre maintenant) n'existe pas seulement d'une existence logique et abstraite^ en tant que groupe d'individus qui se succèdent et se remplacent les uns les autres : elle a une vie, une organisation, des instincts, un développement propres, en quoi consiste en définitive le principal
objet de l'histoire. Or, la vie qui circule dans le corps social est une vie obscure, instinctive, sans conscience d'elle-même, et, par une régression bien remarquable, plus voisine de la vie de la plante que de celle de l'animal, à plus forte raison bien inférieure dans la hiérarchie des fonctions à la vie d'un être capable de délibération et de moralité, au degré de la personne humaine. Donc, si le naturalisme historique incline, comme on le dit, au fatahsme historique, s'il fait une large part à des tendances instinciives, à des nécessités organiques, à des entraînements irrésistibles, à des obstacles insurmontables, il n'y a rien dans tout cela qui restreigne la liberté de la personne humaine, qui la décharge de l'obUgation et de la responsabilité morales, qui répugne a l'iniervention de la Providence dans le gouvernement des êtres moraux , par des voies ordinaires ou extraordinaires. L'homme dans son individualité, la personne humaine appartient au prêtre, au juge, à l'ascète, au moraliste, au poêle, au romancier : la science cherche des régions moins élevées et un terrain plus ferme. Ce qui continue la science et l'histoire de la Nature, c'est la science et riiistoire, non de l'homme, mais des sociétés humaines : rhômme, dans la plénitude de ses facultés intellectuelles et de ses attributs moraux^ est un autre sujet de contemplation et d'étude.
11 résulte de ces considérations mêmes auxquelles notre sujet nous conduit, que -nous sortons du domaine de la science pour entrer dans celui de la philosophie. C'est donc le lieu d'examiner si le mouvement philosophique du dix-neuvième siècle a quelque chose de caractér'isé et qu'on puisse prendre pour le symptôme d'un progrés accompli ou près de s'accomplir.