‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 64 sur 78 · DU MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

DU MOUVEMENT PHILOSOPHIQUE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

Nous avons vu que le dix-huitième siècle avait, pour ainsi dire, nationalisé la philosophie et rompu de ce chef la grande communion européenne : cette situation était trop exceptionnelle, trop contraire aux tendances générales de la civilisation moderne, pour pouvoir durer longtemps. Il fallait, ou que la mode philosophique changeât, ou que la philosophie passât de mode, ou que, un peu par un moyen, un peu par l'autre, on en vînt à rétablir l'accord ou du moins à éviter la dureté des dissonnances. Une disposition au rapprochement, au compromis et à la fusion devait donc être l'un des traits de la philosophie du siècle suivant.

Parlons d'abord de l'Allemagne sur laquelle, quand on ne veut pas s'étendre très-longuement, on ne peut qu'être très-bref; et c'est le parti que nous prendrons. Des hauteurs où la philosophie allemande s'était élevée, ou croyait s'être élevée, comment redescendre vers des régions inférieures? De ce côté le mépris opposait une clôture hermétique à l'infdtration de toute sève étrangère. 11 fallait que la fatigue et le découragement s'en mêlassent; que l'inanité de tant d'ambitieuses entreprises, en présence des progrès non contestés de la science et de l'industrie, décréditassent enfin ces spéculations transcendantes, naguère l'objet

d'un si vif enthousiasme, d'une sorte de culte national. Car enfin l'une des grandes nations de l'Europe ne peut pas, au milieu du mouvement général des esprits, consumer son activité intellectuelle en d'arides spéculations sur le moi et le non-moi, le nnumènc et le phénomenCj le subjectif et Y objectif j le relatif ei ["absolu, le conditionné et V inconditionné, y être et le devenir. Pour que cette espèce d'algèbre métaphysique pût être sans cesse remaniée et cultivée à l'état d'abstraction pure, il faudrait qu'elle comportât un accroissement et un perfectionnement indéfini à la manière de l'algèbre mathématique, ce qu'assurément elle ne comporte pas. Telle paraît avoir été de bonne heure l'opinion du grand poète naturaliste de l'Allemagne, et même celle de son émule et ami, bien plus candide dans son amour de la philosophie et de l'art (1). Nous avons déjà cité (Uvre I, chap. I) le jugement sévère .d'Alexandre de Humboldt sur ces philosophes « qui font de la chimie sans se mouiller les doigts )). L'Allemagne n'en est plus là. Dans le premier tiers du siècle actuel, Schelling et Hegel paraissent avoir définitivement clos la liste de ces grands chefs d'école, dont les deux premiers, Kant et Fichte, appartiennent sans conteste au siècle précédent. Or, que représentent Schelling et Hegel? Celui-là une philosophie de la Nature, celuici une philosophie de l'histoire, et tous deux ce que nous nommions tout à l'heure, après beaucoup d'autres, le naturalisme historique. Voilà le fond d'idées que le public de tout pays leur a pris, ce en l'humanisant)), c'est-à-dire en le débarrassant des épines scolastiques ou des enveloppes

(I) « La philosophie paraît toujours ridicule lorsqu'elle prétend étendre le savoir de l'homme et donner des lois au monde par ses propres moyens, sans avouer que ces moyens ne sont rien, tant qu& l'expérience ne les a pas confirmés. « Lettre de Schiller à GœiBEjdu 16 octobre 4796, dans la Correspondance entre Gœthe et Schiller, trad. de Madame la baronne de Carlowitz, t. l^'. *

nuageuses pour le rendre accessible à tous, pour le faire pénétrer, tantôt dans la science, tantôt dans la littérature et dans l'art, et ainsi le soumettre à la véritable épreuve critique, à une discussion dont peuvent être juges tous les esprits éclairés. Que si l'on remonte jusqu'à l'algèbre kantiste, en partageant l'opinion où nous sommes nousméme, qu'il s'y trouve quelque chose qui intéresse essentiellement l'architecture des sciences, c'est ce quelque chose qu'il faut tâcher de démêler, non en rafûnaiit les abstractions et en alambiquant la langue, mais au contraire en rendant l'abstraction palpable par un bon choix d'exemples, et en passant du chiffre que l'esprit se forge aux choses que la Nature nous offre. De cette manière, non-seulement la spéculation philosophique trouvera sa justification dans le parti qu'on en peut tirer pour l'élucidation des sciences, mais encore le progrès naturel des sciences, en amenant les rapprochements, en multipliant les exemples, en les éclairant et les corroborant les uns par les autres, en fournissant , des termes techniques déjà justifiés par l'usage heureux qu'on en a fait, procurera à la spéculation pliilosophique le seul perfectionnement réel qu'elle comporte. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point.

— Auparavant, et tout préjugé patriotique mis de côté, il convient d'examiner comment dans ce siècle, et en ce qui concerne particulièrement la philosophie, la France a rempli sa fonction habituelle d'organe collecteur et distributeur d'idées. Une réaction en France contre la philosophie française du dix-huitième siècle était inévitable : toutefois des causes si distinctes poussaient à cette réaction, et dans des sens si divers, qu'il est à propos de les envieager séparément.

En premier lieu, selon l'ordre des dates, vient la réaction politico-religieuse que l'on serait tenté de nommer la

réaction autwi taire. Puisque la Révolution française s'était faite au nom d'une philosophie, rien de plus naturel que de s'attaquer directement à la philosophie, pour frapper du même coup la Révolution qui en était la lille maudite. Or, le caractère essentiel de cette philosophie consistait à n'avoir nul souci de l'autorité, de la chaîne traditionnelle ; à faire de l'homme une statue qui s'éveille et qui, solHcitée par les impressions du dehors, entreprend l'analyse de ses idées; puis, lorsqu'elle se trouve en présence d'autres statues conformées de même, et apparemment éveillées en même temps qu'elle, imagine de concert avec ses semhlahles un système de signes au moyen desquels toutes parviennent à s'entendre assez hien pour rédiger un contrat qui devient le fondement de la société civile, de la morale, des lois, des constitutions politiques. Il fallait donc montrer, et la chose n'avait rien de hien difficile, que toutes ces statues, tous ces contrats sont de vaines fictions; que l'on ne conçoit la formation de toutes pièces, ni d'un homme, ni d'une langue, ni d'une société, ni d'un Etat, ni d'un pouvoir; que toujours et partout l'on retrouve une tradition imposée, des coutumes, une foi, une autorité préexistante, dont la source primitive ou la mystérieuse origine doit être réputée divine, comme surpassant le pouvoir et même l'intelligence de l'homme. Ainsi, Dieu a donné directement à l'homme le langage avec l'intelligence; il est proprement l'auteur de la société et de lui émanent immédiatement les pouvoirs qui la régissent; la science implique un acte de foi. Intervertissez cet ordre, et tout retombe dans le chaos, comme l'a montré une lamentable expérience.

Que si de cette thèse (qui ne manque, comme on le voit, ni d'unité, ni de grandeur) on retranche tout ce qui doit servir à défrayer la controverse religieuse ou la politique militante, que reste-t-il au point de vue de la philosophie

et de la science pures? Cette observation très-juste, que l'on ne peut pas démonter et remonter l'esprit humain ou la société comme une horloge, ni méconnaître ce qu'il y a de mystérieux dans le principe qui les fait durer et agir, ni éviter une question d'origine, analogue à celles que l'on rencontre, chaque fois qu'on aborde l'étude de la création organique. Or, cette observation est précisément celle sur laquelle se fonde le naturalisme historique ; et pour que ce naturalisme devienne un théisme historique, un catholicisme historique comme celui de MM. de Maistre ou de Bonald, il ne faut qu'une chose, c'est que le naturaliste soit théiste ou catholique,, ce qu'assurément il a bien le droit d'être sans abdiquer pour cela sa qualité de naturaliste, mais ce qu'on n'est pas fondé à exiger de lui en vertu seulement de sa qualité de naturaliste. En ce sens les écrits sortis de l'école réactionnaire dont nous parlons ont une valeur philosophique, complètement indépendante du succès de la cause politique ou religieuse que leurs auteurs ont entendu servir ; et la critique qu'ils ont faite de la philosophie du dix-huitième siècle, ou même de toute la philosophie moderne depuis Bacon et Descartes, subsistera, quelles que puissent être dans l'avenir les destinées des grandes institutions que la philosophie moderne a entrepris de renverser, et qu'ils ont voulu relever ou raffermir.

Il y a cependant un point capital dont ils n'ont pas tenu compte , ni ne pouvaient tenir compte sans nuire à leur polémique, à savoir que, plus les sociétés vieillissent, plus elles se dépouillent des qualités qui leur appartenaient à titre d'organismes vivants, pour se rapprocher du genre destructure et se prêter au mode de perfectionnement que le mécanisme comporte. Il suit de là que des théories trèsabsurdes pour l'explication du passé peuvent devenir sensées lorsqu'il s'agit des tendances de l'avenir, et récipro-

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quement, que Ton peut être dans le vrai quant à l'intelligence historique du passé, et n'avoir pas l'avenir pour soi. L'école dont nous parlons, ou du moins une fraction de cette école s'est encore égarée, dès qu'elle a voulu tirer de sa doctrine ce que la philosophie de l'histoire ne peut donner, à savoir le critère philosophique de la certitude. Quand on aura étahU historiquement que telle croyance est la croyance universelle, la croyance commune, l'antique et perpétuelle tradition du genre humain, de sorte que les exceptions individuelles doivent passer pour des anomalies ou des monstruosités, on aura prouvé sans doute que l'esprit humain est naturellement conformé pourvoir les choses d'une certaine façon, et apparemment de la façon qui convient le mieux à la fin propre de l'iiomnie, à ses besoins et à ses instincts, mais nullement qu'il y ait conformité entre la' manière d'être des choses et l'idée que nous nous en faisons. 11 faut au contraire sortir des conditions de la croyance naturelle et spontanée, il faut interroger scientifiquement le monde extérieur pour voir si, avec les idées dont le moule est dans notre esprit, nous parvenons à saisir des lois simples, de grandes analogies, à enchaîner dans un ordre régulier les phénomènes dont il est le théâtre. Quand les idées soumises à ce critère y résisteront, nous aurons le droit d'en conclure qu'elles sont conformes à la nature des choses aussi bieii (|u'à la nature de notre entendement : sinon, nous saurons... qu'à cet égard nous ne pouvons rien savoir, et que la Nature nous a condamnés de ce chef à une ignorance invincible ou qui n'admet que des remèdes surnaturels, pris en dehors de la science et de la philosophie. Plus les sciences avancent, plus elles abondent en exemples concluants, dans un sens comme dans l'autre ; et rien ne peut remplacer ce critère scieiititlque, pas plus l'autorité du genre humain comme l'entendent les champions de l'autorité, que les voyages à

la recherche de l'absolu, à travers les brouillards de l'abstraction germanique.

— Pendant que, sous la pression de la foi religieuse ou des engageçients politiques, quelques puissants esprits (et à leur suite, comme de coutume, une foule d'esprits ordinaires) entamaient la guerre contre la philosophie du dix-huitième siècle, d'autres critiques plus calmes entreprenaient de l'amender, de la corriger dans ce qu'elle avait d'excessif ou de défectueux. Evidemment la doctrine « de la sensation transformée 3) n'avait pas assez tenu compte des forces actives de l'esprit et de son énergie propre ; la doctrine « de la table rase p avait fait trop bon marché des aptitudes innées, des dispositions congéniales ou héréditaires, faute de pouvoir en rendre raison. En expliquant comment le langage influe sur la formation et le débrouillement des idées, on oubliait que l'activité propre de l'esprit et le courant dés idées n'influent pas moins sur la formation et le développement des langues. Le médecin, le physiologiste, le naturahste habitués à étudier les fonctions de la vie et à y voir quelque chose de plus que le jeu d'un mécanisme, auraient donc été mieux préparés que d'autres à reconnaître et à rectifier ces erreurs,, à combler ces lacunes dans les doctrines de métaphycisiens nourris d'abstractions, imbus des idées scolastiques et cartésiennes sur la distinction tranchée entre (C la substance pensante » et « la substance étendue )). Aussi trouvons-nous les premiers symptômes de réaction à cet égard, non chez un rhéteur comme Garât, non chez un pur logicien comme Destutt-Tracy, mais chez un médecin comme Cabanis, qui n'en passe pas moins pour avoir poussé à leurs dernières limites le matérialisme et le sensualisme du dix-huitième siècle. Quand on voit un peu plus tard Laromiguière donner dans un style élégant un enseignement philosophique qui vise à continuer la tradition française en la corrigeant,

on sent qu'il ne lui manque, pour bien fixer sa propre doctrine, que le secours des analogies et des exemples empruntés aux sciences , et " plus particulièrement aux sciences qui traitent des phénomènes de la vie. Or, il devait arriver que les destinées de la philosophie française fussent alors remises à des littérateurs, à des écrivains d'un beau talent, à des orateurs puissants ou à des rhéteurs habiles, et nullement à des esprits préparés par la culture scientifique à juger des choses d'après les grandes analogies naturelles.

C'est alors que les écrivains genevois par leurs traductions, puis M. Royer-Collard dans son beau et solennel langage, commencèrent à faire connaître en France la philosophie écossaise. C'est alors que Mme de Staël apprit à ces Français qui venaient de remuer le monde au nom de la philosophie, que dans un pays voisin une autre philosophie dont ils n'avaient nulle idée, écrite dans un chiffre inintelUgible pour eux, tournait toutes les têtes. 11 fallait pourtant tâcher de composer avec tout cela quelque chose qui pût se prêter à nos habitudes d'esprit et s'exprimer dans notre langue. Il en est résulté ce qu'on a baptisé chez nous du nom de « philosophie éclectique », philosophie présentée aussi par ses adeptes, pour l'honneur de la tradition française, comme une résurrection du cartésianisme, et qualifiée encore de (c spiritualiste )), afin de mieux afficher la rupture avec les doctrines matérialistes ou sensualistes, reprochées à la philosophie du dix-huitième siècle.

— L'éclectisme prétend aborder les problèmes transcendants de la philosophie allemande avec la méthode circonspecte et la patiente observation en honneur dans fécole écossaise. Il ne s'agit que de bien se rendre compte des ce faits de conscience )) et de tout ce qu'ils contiennent, à l'aide d'une (( observation interne )) pour laquelle la puissance de rattention concentrée tient lieu de

verre grossissant. Ainsi le moi et le non-moi se pose?it et se dégagent; ainsi se reconnaissent les vérités nécessaires, absolues, universelles. La psychologie, c'est-à-dire la science des faits de conscience saisis et étudiés par l'observation interne, est donc le centre et le foyer de toute la philosophie. Socrate dans l'antiquité, Descartes dans les temps modernes, ont renouvelé la philosophie par la psychologie. Les Écossais ont bien raison d'attacher tant d'importance à l'observation interne^ mais leur prudence est excessive et leur tort consiste à ne pas profiter de toutes les appartenances du fait de conscience, telles que nous les découvre l'observation interne, pour obtenir cet absohi que nos voisins d'outre-Rhin s'efforcent vainement d'atteindre en dehors du fait de conscience.

— Si l'on a en vue un effet moral ou oratoire, et que par doctrines spirituahstes on entende les doctrines qui mettent en honneur les facultés supérieures de l'homme et ses plus nobles instincts, par opposition à celles qui lui sont communes avec des êtres inférieurs, l'école philosophique dont nous parlons en ce moment a pu, avec justice, se dire spiritualiste, se vanter d'avoir pris part à une réaction contre les doctrines du dernier siècle, dans ce qu'elles avaient eu d'excessif et de préjudiciable à la dignité humaine. Que si, au contraire, on entend dogmatiser dans le sens de l'ontologie cartésienne et opposer catégoriquement l'esprit à la matière comme une substance à une autre, il n'y a rien de plus contraire aux données actuelles de la science qui reconnaît deux règnes, deux ordres de phénomènes de mieux en mieux distingués par la présence ou Tabsence des puissances de la vie, et dont tous les progrès aboutissent à ruiner le vieux matérialisme comme le vieux spirituahsme. N'en déplaise à notre amoui'-propre national, il n'y a plus rien à faire du cartésianisme; et sans trop de présomption il est bien permis d'affirmer que dans vingt

ans le née- cartésianisme aura tout à fait passé de mode.

Pendant trente ans qu'il a régné dans nos écoles françaises, qu'a-t-il produit? Où sont les découvertes dues à l'observation interne, que l'on puisse mettre en regard de celles dont les sciences d'observation (les vraies) se sont effectivement enrichies dans le même laps de temps? Le succès de l'observation interne a été si mince que le refroidissement a bien vite gagné jusqu'à ses plus éloquents prôneurs, et qu'au lieu d'étudier persévéramment le fait de conscience, on s'est mis à feuilleter les vieux livres, à cultiver l'histoire de la philosophie, à multiplier en ce genre, comme en tant d'autres, les monographies historiques. Maîtres et élèves en philosophie n'ont plus guère eu d'autres sujets de thèses ni d'autres sujets de prix académiques : tandis que, pour une thèse ou pour un prix de physique, nous voyons tous les jours prendre des sujets dans la physique même et non dans l'histoire de la physique.

La philosophie pénètre dans toutes les sciences et les domine toutes, puisque toute construction scientifique exige l'emploi de quelques-unes de ces idées fondamentales qui tiennent à la constitution même de notre entendement ; et réciproquement, nous ne pouvons être éclairés sur la valeur de ces idées fondamentales, c'est-à-dire faire de la bonne philosophie, qu'en examinant comment les sciences les mettent en œuvre, et avec quel succès. Quant à la psychologie proprement dite, à celle qui peut progresser à la faveur d'un système d'observations ou d'expériences bien conduites (comme nous en avons l'exemple dans une de ses branches, la psychologie pathologique, tant cultivée depuis qu'elle offre un genre de culture particulièrement profitable), c'est effectivement une science, mais qui n'a aucun titre à être qualifiée plutôt que d'autres de science philosophique, et qui ne relève de la philosophie que comme toutes les autres sciences en relèvent.

— Ces remarques sont importantes, surtout dans l'intérêt de la philosophie. Car on aura beau, dans un siècle où les sciences ont conquis tant de popularité par leurs applications, essayer de faire passer la philosophie pour la science ou pour une science, le public qui compare la marche et les résultats ne s'y méprendra pas longtemps; et de ce que la philosophie n'est point une science, comme on aurait voulu le lui persuader, il sera trop porté à conclure que la philosophie n'est rien du tout, conclusion la plus funeste au vrai progrès scientifique et à la dignité de l'esprit humain. Déjà telle conclusion a été tirée, non dans le sans-gêne' de la conversation et en manière d'épigramme, mais doctoralement, dogmatiquement, dans l'école qui s'appelle ce positiviste y> et dont il nous reste à parler.

Rattaché par son origine à des systèmes d'organisation sociale qu'il ne s'agit pas de discuter en ce moment, le (ï positivisme » s'en est dégagé pour devenir, en spéculation pure, un système qui consiste à s'en tenir aux faits (( positifs )), et à bannir de la science toute métaphysique, c'est-à-dire toute philosophie. Selon cette école, l'humanité débute par des conceptions théologiques, puis elle les convertit en idées métaphysiques, ce qui est déjà un progrès, et en dernier lieu elle arrive à donner aux connaissances humaines la forme de sciences positives, qui est la forme définitive. Les diverses sciences y arrivent, les unes plus tôt, les autres plus tard, selon l'étage qu'elles occupent dans l'ensemble de la construction. Les mathématiques qui n'ont jamais trop frayé avec la théologie, sont les premières ou doivent être les premières à se dépouiller de métaphysique; les sciences physiques viennent ensuite, puis les sciences naturelles ou biologiques, et enfin les sciences sociales ou la (( sociologie ». Si bien que la révolution sera consommée quand les sciences

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sociales elles-mêmes auront réussi à se débarrasser de métaphysique comme de théologie, et quand tous les travailleurs scientifiques, sans exception, ne seront plus occupés que de faits positifs : les uns, travailleurs un peu subalternes, ayant pour besogne de porter la pioche dans chaque filon scientifique, d'autres étant occupés à trier et à rançfer les fruits de leur récolte.

Comme les fondateurs du positivisme, malgré quelques excentricités d'esprit, avaient fait une étude sérieuse des sciences, ils n'ont pu se méprendre sur leur coordination par étages, et cette portion de leurs idées est sans doute la meilleure : le reste souffre bien plus de difficultés. Déjà, tout au commencement du présent ouvrage, nous avons fait voir combien le prétendu passage de la théologie à la métaphysique, de la métaphysique à la science, admet d'exceptions, grâce au chapitre des accidents dans l'histoire déjà si longue de l'humanité, et notamment dans la portion de cette histoire qui nous intéresse le plus : mais passons sur ces objections historiques pour en venir à celles qui se tirent de la théorie.

Est-il vrai que l'élimination progressive, d'abord de l'influence religieuse, puis de l'influence métaphysique, ait lieu suivant l'ordre de superposition des étages scientifiques? Dans la doctrine (nullement ésotérique ou cachée) de l'école positiviste, l'influence religieuse ou théologique ressemble fort à une influence superstitieuse; et comme tout ce qui est obscur, mystérieux, inexplicable ou inexphqué, prête à la superstition ou inchne les hommes vers la fausse science des abstractions creuses et des entités chimériques, il faudrait que l'obscurité s'épaissît à mesure que l'on s'élève dans l'ordre de superposition des étages que l'école positiviste admet, et qu'elle a raison d'admettre. Or, il n'en est rien. Si imparfaite que soit la science de l'économie politique, elle est loin d'offrir les obscurités et

les mystères de la physiologie et de la médecine. On comprend bien mieux les origines d'une cité, d'un État, d'un peuple et même d'une langue, que l'on ne comprend les origines des espèces et des genres naturels. Bien des gens croyaient, à la veille de la Révolution française, au baquet de Mesmer, ou croient aujourd'hui aux € esprits frappeurs )), qui étaient ou qui sont bien désabusés du droit ~ divin des rois, bien peu disposés à subir la domination des prêtres. En réalité la plus grande masse d'ombre ne se. trouve pas à la sommité, mais plutôt à la région nodale ou moyenne dans la série des étages.

Est-il vrai surtout que les sciences se dépouillent successivement, dans l'ordre indiqué, de ce que l'on appelle ici la métaphysique? Les (( positivistes » qui sont géomètres, oublient-ils donc ce qui fait le fond de la philosophie mathématique, les discussions toujours ouvertes entre géomètres (et qui reparaissent dans leur conversation quand elles ne paraissent pas dans leurs livres) sur l'origine et la nature des quantités dites négatives, imaginaires, infinitésimales, sur le rejet ou l'admission de l'idée de force et sur la manière de l'introduire et de s'en servir? En disputant sur ces matières et quelquefois sur la vertu d'une démonstration, les géomètres sont-ils en désaccord sur les théorèmes, c'est-à-dire sur les ce faits positifs )) dans cet ordre de connaissances? Nullement : tous admettent les mêmes théorèmes, sauf à différer sur la manière de les établir; et si dans le nombre quelques faux théorèmes se sont glissés par m.égarde, l'erreur une fois relevée est reconnue de tout le monde. En ce sens la partie positive de la science ne dépend point de la philosophie de la science, et pourtant elle en est inséparable, comme le savent tous ceux qui sont chargés de l'enseigner et de l'exposer, tous les professeurs, tous les auteurs didactiques, qui tous se sentent obligés d'aborder la philosophie de la

science et de faire un choix entre les systèmes; ce qu'ils regardent, non sans raison, comme ce qu'il y a de plus délicat dans leur tâche.

Autre exemple. Les naturalistes font-ils de la science positive, lorsqu'ils apportent tant de soins à perfectionner la distribution des espèces en genres, en familles naturelles, à réunir des genres, des familles et à en scinder d'autres, à rapprocher ou à éloigner tels groupes dans un système général de classification; lorsqu'ils s'efforcent d'établir les analogies de com.position et de structure, de suivre l'identité essentielle d'une pièce organique à travers les métamorphoses qu'elle subit dans la série dès espèces, malgré son affectation à des usages différents, et lors même que l'avortement n'en laisse plus subsister que des traces? Non : ce qui est positif, c'est l'anatomie de chaque espèce; c'est le nombre fixe ou habituel d'étamines, de pistils, de dents, de doigts, de phalanges; ce sont les matériaux de l'organisme, les propriétés physiques et chimiques des tissus et les fonctions vitales auxquelles ces qualités les rendent propres. Sur tous ces points, les seuls qui intéressent la pratique, les naturalistes sont d'accord ou tomberont aisément d'accord, quelles que soient leurs diversités d'opinion sur des points de philosophie zoologique ou botanique. S'ensuit-il qu'il n'y ait que cela qui mérite d'intéresser et qui intéresse effectivement le naturahste?

Dans une science dont la théorie est encore très- imparfaite, où règne, comme on dit, ce l'empirisme )), la partie empirique peut être tout aussi positive et pratiquement autant ou plus utile que la partie positive des sciences dont la théorie a fait le plus de progrès. Ainsi le progrès de la science ne consiste pas précisément à se dépouiller de plus en plus de métaphysique pour passer à l'état rigoureusement positif, mais au contraire à soumettre de plus en plus le fait à l'idée, l'élément positif à l'élément

philosophique qui lui donne l'organisation ou la forme par où elle se distingue de l'agrégat purement empirique. Au point de vue de l'intérêt pratique, il est toujours bon d'accroître la masse des connaissances positives : tandis qu'au point de vue de la science comme de la philosophie, cette abondance n'a de valeur qu'autant qu'elle est propre à faire jaillir l'idée d'où sortira la théorie.

— Donc la dénomination de (( philosophie positive » est une contradiction dans les termes, et il y a autre chose que du positif dans les sciences. Comme le disait d'après Aristote le bonhomme chargé d'instruire ce roi que nos aïeux ont qualifié de sage (1) : ce entre les vertus intellectuelles il y en a une qui est àrchitectonique et principale, et qui ORDENE de tout »; et quand cette àrchitectonique de l'entendement ne mériterait pas d'être étudiée pour ellemême, il faudrait l'étudier afin de pénétrer dans l'économie des sciences, de même qu'il faut étudier l'économie des sciences si l'on veut soumettre à une épreuve critique la valeur des idées-maîtresses de notre entendement. Les conclusions auxquelles nous conduira cette critique peuvent-elles avoir le caractère de faits positifs? Seront-elles prouvées à la manière d'un théorème de géométrie ou des lois de la chute des corps? Qui demande cela demande l'impossible ; et par malheur, sous une forme ou sous une autre, les philosophes (à très-peu d'exceptions près) l'ont toujours demandé, parce qu'ils ont toujours voulu que la philosophie qui règne sur les sciences, fût elle-même une science, et que, puisqu'elle C(. ordene de tout », elle jouit h un degré éminent de toutes les propriétés de ses sujettes. Or, la Nature n'arrange pas les choses ainsi (2) : elle refuse

(1) Oresme, Eth. 180.

(2) « Ouïe intellecluello de l'homme, dit un auteur déjà cité au précédent chapitre, la raison a la faculté {lisez est la faculté) de percevoir et

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à riiomme de précieuses qualités que possèdent des espèces soumises à son empire, et à b reine-abeille des facultés départies aux simples ouvrières de la ruche. Malgré réminence de son rôle, la critique philosophique est comme la critique liistoriqae et comme toutes les critiques possibles : elle ne dispose pas de démonstrations absolument rigoureuses ni de preuves physiques et sensibles, mais d'inductions, d'analogies et (pour risquer le mot, si déplaisant qu'il soit à certaines oreilles) de probabilités, parfois telles qu'il n'est pas d'un esprit sensé de s'y refuser, d'autres fois trop faibles pouu qu'il n'y ait pas de la sagesse à rester dans le doute.

Si l'on dédaignait ce genre de critique , comme il est le seul possible, les d positivistes » gagneraient fmalement leur procès; et le moment ne serait même pas très-éloigné où les hommes, déjà si enclins à n'estimer les choses que pour leur utilité pratique, délaisseraient des études dont la vertu spéculative paraîtrait si contestable. Nous espérons qu'il n'en sera rien, et que le progrès même des sciences, en provoquant le perfectionnement des théories, en faisant mieux sentir la nécessité d'un enchaînement, remettra partout en honneur la philosophie des sciences et par contre-coup fixera les vrais caractères de la critique philosophique.

— Le ce positivisme » dont il vient d'être question est né en France, mais nous ne donnerions du système qu'une idée imparfaite, si nous ne disions rien de la forme que lui ont imprimée, de l'autre côté de la Manche, d'éminents penseurs, éclectiques à leur manière, et qui ne pouvaient se l'approprier sans l'amender et l'émonder de ce qu'il avait eu à l'origine de plus singulier et de plus compro-

d'ordonner ce qu'elle a perçu ; mais créer, c'est ce qu'il ne lui est pas donné de faire, pas plus qu'il ne l'est à l'oreille de produire les sons.» Bu. Droit ecclésiastique^ par G. Philipps, introd. § I".

228 LIVIIE V. — CHAPITRE V.

mettant, (c Les Anglais, dit M. Taine (1), ont porté dans la philosophie leur esprit national; ils ont été positifs et pratiques ; ils ne se sont pas envolés au-dessus des faits ; ils n'ont point tenté de routes extraordinaires; ils ont purgé le cerveau humain de ses illusions, de ses ambitions^ de ses fantaisies. Ils l'ont employé du seul côté où il puisse agir ; ils n'ont voulu que planter des barrières et des flambeaux sur le chemin déjà frayé par les sciences fructueuses. )) Ces quelques lignes disent tout, pourvu qu'à l'expression s envoler, finement choisie par le spirituel auteur, on substitue l'expression s'e7ever : car, s'il y a tout profita purger le cerveau de ses illusions, de ses ambitions, de ses fantaisies et àl'employer du seul côté où il puisse agir, ilserait regrettable qu'on ne lui permît jamais de s'élever au-dessus des faits, comme son instinct l'y convie, et comme il peut le faire avec circonspection et mesure, quoique en courant des risques auxquels ne l'exposerait pas une marche terre à terre. C'est un économiiste de la Grande-Bretagne, Adam Smith, qui a comparé la monnaie métallique à une bonne route tracée sur le sol, et la monnaie de papier à la route décrite dans les airs par Taéronaute, ce qui ne l'a pas engagé à proscrire la monnaie de papier. Quoi qu'il en soit, on doit reconnaître dans la philosophie vraiment anglaise deux caractères saillants : d'une part un goût pour le formalisme logique et scolastique, qui semble faire partie de cet héritage du moyen âge, plus particulièrement substitué à la vieille Angleterre; d'autre part une disposition à ne jamais perdre de vue que les sciences s'appellent en anglais ce la philosophie naturelle )), et que les grandes découvertes en philosophie naturelle intéressent par-dessus tout la gloire nationale. Aussi bien le génie anglais, avec sa trempe vi-

(1) Histoire de la littérature anglaise^ l. IV.

goureuse et originale, manque-t-il peut-être de cette souplesse, de cette délicatesse de touche qui se prête aux nuances et aux demi-jours de la pensée philosophique, lorsqu'elle aborde, comme elle est bien forcée de le faire, les régions qui ne sont éclairées que d'un demi-jour.

En conséquence, on a vu dans le cours de ce siècle et à commencer par Bentham (quoique Beniham appartienne encore au dix-huitième siècle et soit plutôt un jurisconsulte qu'un philosophe), l'école philosophique purement anglaise laisser aux Écossais leur observation interne, leur psychologie descriptive, et en revanche reprendre la logique par ses fondements, l'enrichir de développements nouveaux, montrer que cette science comporte aussi le progrès et qu'il s'en faut de beaucoup qu'Aristote et les scolastiques en aient, ainsi qu'on le croyait, donné le dernier mot. En même temps des savants illustres comme sir John Herschel, ou des hommes dislingués par une vaste érudition scientifique comme ^I. Whewell, traitaient de la logique des sciences, non pas incidemment, selon la coutume des savants des autres pays, mais ex professa et dans des ouvrasses étendus.

— Nous ne faisons qu'indiquer de pareils travaux, si intéressants qu'ils soient, pour arriver de suite à ce qui constitue proprement ce le positivisme anglais )), tel qu'un penseur de premier ordre, M. John Stuart Mill, l'a formulé dans un ouvrage d'un mérite incontestable. A certains égards on peut dire que ce positivisme n'est que l'expression, sous une autre forme, des principes de philosophie critique que nous avons pris à tâche de recommander, ici et ailleurs. Car s'il est vrai, comme nous le soutenons, que les idées réç^ulatrices de l'entendement humain ont besoin d'un critère, et que ce critère se trouve dans le succès de l'application qu'on en fait à l'interprétation, à la coordination, à l'explication des faits naturels, réciproquement on

pourra dire avec M. Stuart Mill que les idées régulatrices elles-mêmes sont, en un sens, des résultats de l'observation, des conclusions de l'expérience, et qu'elles figurent à ce titre parmi les données positives de la connaissance scientifique. Ce sera décrire le même cercle en sens inverse, ce qu'on peut faire, en géométrie et ailleurs, sans enfreindre aucune règle formelle de la logique, quoiqu'il y ait des motifs de préférer un ordre à l'autre comme plus naturel.

Ainsi M. Stuart Mill fait violence à l'ordre naturel, lorsqu'il est conduit par son système à soutenir que les mathématiques sont des sciences fondées comme les autres sur l'expérience. Il a raison en ce sens que, si l'expérience donnait un constant démenti aux démonstrations et aux calculs de géométrie, il faudrait bien en conclure que les axiomes, les postulats, les constructions idéales et les calculs des géomètres sont des illusions de l'esprit. Ce n'en est pas moins mettre de la confusion au lieu de l'ordre dans l'étude des facultés de l'esprit humain, que d'effacer la ligne de démarcation qui sépare les sciences de construction rationnehe, comme les mathématiques pures, d'avec les sciences dites expérimentales ou empiriques. L'esprit découvre les vérités mathématiques par ses propres forces, les conçoit comme des vérités nécessaires : après quoi, et en fait bien plus tard, l'observation prouve que les vérités ainsi découvertes expliquent et gouvernent effectivement les faits naturels. Que peut-il y avoir de plus important en philosophie que ce lien entre les conceptions de l'esprit humain et la raison des faits naturels ? Et que dire d'un système de philosophie où l'on se donne tant de peine pour le déguiser?

M. Stuart Mill s'éloigne moins de l'opinion aujourd'hui généralement reçue, quand il considère comme des vérités d'expérience les principes généraux de la mécanique,

tels que la loi d'inertie : mais, ainsi qu'on l'a. déjà expliqué, (livre III, chap. II), on n'en aurait pas moins tort de confondre l'expérience ainsi entendue avec ce qu'on appelle des expériences dans la partie vraiment expérimentale de la physique. Les lois fondamentales de la mécanique sont plutôt des postulats qui se justifient par l'ordre et la régularité qu'ils mettent dans l'explication des phénomènes : de sorte que, si l'expérience semble parfois y déroger, nous introduisons une hypothèse nouvelle pour ce cas spécial, plutôt que d'abandonner le postulat fondamental. En un mot, il s'agit moins ici d'une idée suggérée par l'expérience, que d'une idée à laquelle l'expérience s'est assez bien prêtée, pour qu'on la regarde désormais comme une idée qui doit gouverner l'explication des phénomènes d'après l'expérience.

Et cette distinction, qui peut paraître subtile lorsqu'il est question d'idées fondamentales que certes les progrès de l'expérience ne renverseront jamais, devient capitale lorsqu'il s'agit de théories physiques moins inébranlables, et que de fait nous voyons succomber les unes après les autres, par suite des progrès de la science. C'est que nous n'avons après tout qu'un même critère pour juger de la valeur des idées régulatrices sur lesquelles se fondent nos théories scientifiques : ce critère est toujours le sentiment de l'ordre que de telles idées mettent dans les matériaux empiriques de nos connaissances. Il en résulte parfois une ferme adhésion, ce que nous nommons une certitude, et d'autres fois seulement un acquiescement provisoire de la raison. Mais tout cela tient à une différence d'intensité, non de nature, dans la cause certifiante; et le tort du positivisme anglais est de méconnaître, tantôt l'homogénéité, tantôt l'hétérogénéité des diverses sources de certitude.

11 faut voir dans les Principes de logique de M. Stuart Mill, la peine qu'il se donne pour rendre positive, c'est-à-

dire pour tirer de l'expérience l'idée de causation ou celle du rapport de cause à effet, dont il n'admet pas que la construction scientifique puisse se passer, et pour isoler par l'expérience les divers chaînons de causalité, ordinairement agglutinés ou enchevêtrés. Il se garde bien d'identifier le rapport de cause à effet avec le rapport de l'antécédent au conséquent, et de prendre (comme Reid reprochait à Hume de le faire) la nuit pour la cause du jour et le jour pour la cause de la nuit. Aussi n'est-ce pas à propos du jour et de la nuit, mais à propos des pronostics de tout genre, jadis en astrologie et maintenant en météorologie, en médecine, en politique, en économie sociale, que la confusion est à craindre. Causa jrro non causa... Que la raison évidente du phénomène du jour, à savoir la présence du soleil au-dessus de l'horizon, doive s'appeler une cause, au sens des métaphysiciens, c'est une question que la science n'a point à traiter. Le but de l'explication scientifique est de mettre en relief la raison des choses, sous quelque aspect qu'elle se montre, bien plutôt que de percer le nuage qui enveloppe la notion de cause proprement dite presque autant que celle de substance. Le but de la statistique et, comme nous l'avons expliqué au début de cet ouvrage, le but de la philosophie de l'histoire est précisément d'éliminer tout ce qui rappelle la relation de cause à effet, pour dégager ce qu'on n'appelle qu'improprement cause, et ce qui est effectivement la raison des phénomènes observés. Poursuivre la critique de toutes les parties de la construction scientifique à l'aide de cette idée régulatrice, voilà ce qui constitue la philosophie des sciences et ce qui la fera, selon nous, survivre à tous les systèmes, sans en excepter celui dos positivistes.

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