‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 65 sur 78 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Autre chose est le progrès ou le perfectionnement économique, autre chose une révohition ou une crise éconondque. Les hommes ont toujours eu l'amour des richesses et le goût dos jouissances que la richesse procure : comment donc l'art de s'enrichir pourrait-il rester stationnaire en face de progrès en tous genres? Quelques nations mieux préparées, mieux outillées, donnent le signal, et les autres nations les suivent.* En dirigeant la sonde de tous côtés, on trouve des filons d'une fertilité inattendue ; et les principaux produits deviennent à leur tour des instruments de production, des matières premières pour une fabrication ultérieure; tous deviennent de nouveaux moyens do payement et d'échange. Mais ce qui n'est en temps ordinaire qu'une cause de progrès lents et continus, peut dans Certaines circonstances déterminer presque soudainement un changement considérable, une révolution ou une crise dans la constitution économique des sociétés. Au dixneuvième siècle, les temps se sont trouvés mûrs pour une crise de ce genre au sein de nos sociétés européennes. Parlons d'abord des causes de maturité qui tiennent à la marche des connaissances scientifiques.

On peut compter trois sciences maîtresses dont les pro-

grès soQt la condition essentielle d'une industrie perfectionnée, savoir : la mécanique, la chimie, la géologie. En mettant la mécanique en tête des sciences qui préparent les révolutions de l'industrie, nous n'avons point en vue, comme on pourrait le croire, l'invention ou le perfectionnement des machines-outils, de celles qui, par l'ingénieux agencement de leurs pièces, exécutent avec plus de promptitude, de régularité ou de précision que la main de l'homme ne pourrait le faire, tant d'ouvrages qui sont pour les personnes dépourvues d'éducation technique un sujet d'étonnement. Les inventions en ce genre sont le fait de l'artiste plutôt que du savant; et à toutes les époques de l'histoire des sciences, de pareilles découvertes ont pu accidentellement, grâce à la sagacité de quelques hommes singulièrement doués, changer la face d'une industrie particulière, comme celles de la typographie, de l'horlogerie, sans opérer de révolution dans le système général de l'industrie. Nous voulons encoremoins parler delà mécanique dite rationnelle, sorte de carrière ouverte à la haute spéculation mathématique, mais qui n'est pas celle où s'engagent d'ordinaire les hommes préoccupés d'applications industrielles. Il s'agit ici de la mécanique physique dont l'objet est de rechercher, du point de vue purement scientifique^ comment, suivant quelleslois les agents naturels engendrent la force motrice mise au service de l'homme, et du point de vue de l'industrie, quelle est la plus avantageuse disposition à donner aux appareils dontla fonction est de recueillir, de transmettre, d'emmagasiner, de dépenser avec le plus de régularité et d'économie cette force motrice qu'il faut sans cesse dépenser dans la fabrication , la manutention, le transport et la distribution des produits industriels. Si nous brûlons du combustible dans nos machines à vapeur, c'est pour produire de la force motrice avec de la chaleur. Si des piles fonctionnent aux bouts de nos fils télégra-

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phiques, c'est pour mettre en mouvement à l'aide de rélecti^icité un appareil indicateur. Or, il a fallu arriver à répoque actuelle pour que les physiciens s'élevassent à la conception de lois générales qui président à la conversion de toutes les forces de la Nature les unes dans les autres, de telle sorte qu'elles aient chacune pour ce équivalents mécaniques 3) les quantités de force motrice qu'elles sont capables d'engendrer ou dans lesquelles elles se transforment. En même temps les règles de la transmission et de la consommation de la force motrice par les engins mécaniques ont acquis un degré de précision où elles n'étaient point encore parvenues. On peut donc dire qu'à tous égards la mécanique physique est arrivée dans ce siècle, précisément au point de maturité scientifique voulu pour l'accomplissement d'une grande révolution dans l'industrie; puisque dans toutes les branches de l'industrie, même dans celles qui tirent le plus grand parti des autres forces de la Nature, la force' mécanique intervient comme agent universel de production. Que si la Nature se réserve toujours le secret d'élaborer dans quelques espèces d'animaux et de plantes, des «r matières premières » d'un usage indispensable, que l'industrie ne peut imiter ou créer de toute pièce, de manière à en abaisser les frais de production, la mécanique industrielle parvient au moins à en abaisser les frais de transport, ce qui est une autre manière de les produire, au point de vue des applications économiques.

D'où vient l'imperfection actuelle de notre agriculture, comparée à notre industrie manufacturière, sinon de ce que l'on n'est pas encore parvenu à faire profiter l'agriculture, au même degré que l'industrie manufacturière, des progrés de la mécanique? C'est vers l'application de la mécanique aux exploitations agricoles que se portent de préférence tous les effort s de ceux qui cherchent, dans l'ac-

croissement des forces productives du sol j l'amélioration des conditions de la vie humaine; et le jour où un grand perfectionnement en ce genre pourra être considéré comme djéfmitivement acquis, il s'opérera dans le régime économique, dans la vie sociale des nations policées, une révolution comparable à celle qui s'est opérée de nos jours, par suite de la transformation de l'industrie manufacturière et des moyens de transport,

— Nous parlions tout à l'heure de la classification des machines au point de vue de la mécanique industrielle : dans l'ordre des considérations économiques une autre distinction se présente. En effet, le but des engins mécaniques est tantôt d'économiser le travail de l'homme comme moteur ou comme outil, en le remplaçant par un travail moins coûteux, tantôt d'obtenir une régularité, une précision, une qualité que le travail manuel ne donnerait pas. A cet égard tous les perfectionnements industriels peuvent être classés comme ceux des machines proprement dites, et le plus souvent les deux genres de perfectionnement se trouvent réunis. Ainsi, les livres imprimés l'emportent généralement sur les copies manuscrites, pour la régularité et la netteté des caractères; et en même temps l'invention de la typographie a réduit considérablement le prix des livres, en procurant une grande économie de main-d'œuvre.

Pas de difficultés, quant aux progrès industriels qui ne tendent qu'à améliorer la qualité des produits, ou à en augmenter la quantité et le débit à la faveur de la baisse de prix, sans amener, en définitive, une réduction dans la demande de travail humain. Tous les consommateurs en profitent; et s'il y a des catégories de propriétaires, de manufacturiers, de commerçants qui s'en plaignent, on ne s'apitoie guère plus sur leur sort que sur celui du médecin ou de l'avoué qui se plaignent, l'un du manque de malades", l'autre de ce qu'on a trop simplilié la procédure. On plaint.

il est vrai, les ouvriers qui auront à changer de métier et qui sûuftriront dans le passage d'un régime à l'autre ; mais l'on conçoit que c'est là un mal passager, racheté par un avantage durable.

Reste donc 1^ cas où le progrès industriel a pour conséquence définitive une réduction dans la demande de travail. Et d'abord le moyen le plus commode de se tirer d'affaire est de nier que le cas puisse se présenter. On n'y a pas manqué, et cette proposition négative est devenue l'un des principaux théorèmes ce acquis à la science )>; mais c'est encore un de ces théorèmes qu'on ne démontre nullement, dont la démonstration rationnelle est impossible, et pour lesquels les exemples que l'on cite n'ont pas la valeur d'une preuve empirique concluante. On sait trèsbien que la civilisation moderne emploie plus d'ouvriers typographes que l'ancienne n'employait de copistes : mais tous les progrès industriels n'opèrent pas, directement ou par contre-coup, de pareils changements de régime. Ils peuvent n'amener qu'une amélioration de la qualité sans baisse de prix, et par conséquent sans qu'il y ait lieu de compter sur un accroissement de demande. Ils peuvent aussi ne déterminer qu'une baisse de prix insuffisante pour que le surcroît de production rouvre au travail humain le débouché qui lui est fermé par l'économie de travail sur chaque unité produite .

On conçoit que des ouvriers habitués à de gros salaires et aux jouissances des grandes villes ne pourraient sou tenir la concurrence d'ouvriers étrangers, à peine vêtus, et vivant d'une poignée de riz, comme des Hindous ou des Chinois. Or, que le travail soit fait par des Chinois, par des nègres esclaves ou par des machines, ces esclaves de bronze et d'acier, c'est absolument la même chose pour Fouvrier européen, quoique ce ne soit pas la même chose pour le philanthrope ou pour le chrétien, dont la sympathie

OU la charité embrasse le genre humain tout entier. S'il y a des cas où il faille protéger le travail des nationaux contre le travail étranger, des motifs analogues pourront justifier la protection de la main-d'œuvre contre le travail des machines ; et si une telle production est reconnue impraticable en fait, il faudra du même coup reconnaître le mal réel qui se trouve inséparable du progrès industriel. — Nous avons particulièrement insisté sur les conséquences économiques des progrès de la mécanique industrielle : est-il besoin d'énumérerles services de premier ordre que de nos jours la chimie a rendus à l'industrie, et de faire ressortir un synchronisme si frappant entre les transformations de la théorie et celles de la pratique ? 11 est vrai qu'en cela aussi l'industrie agricole a été jusqu'à présent moins favorisée que l'industrie manufacturière. Il est vrai encore que Ton peut dire de certaines découvertes chimiques ce que tout à l'heure nous disions de l'invention des machines-outils ; qu'elles contribuent aux progrès de quelques branches d'industrie, plutôt qu'elles ne sont propres à opérer une révolution dans le système économique. Mais il y a des réactifs chimiques, tels que l'acide sulfurique, d'un emploi si général dans les opérations en grand de la chimie industrielle, comme dans les manipulations du laboratoire, qu'un progrès considérable dans les procédés de fabrication, en abaissant proportionnellement les prix de revient, peut passer pour une cause de révolution dans le système économique. Il en sera de même si, dans certaines industries majeures qui ont pour objet l'alimentation, l'habillement, le blanchissage, l'éclairage des classes les plus nombreuses de la population, la matière première, abondante et. à bon marché, peut, par les moyens d'extraction ou de transformation dont la chimie dispose, remplacer la matière première, indigène ou exotique^ placée dans des conditions de rareté ou de cherté.

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C'est ainsi qu'on a substitué le sucre de betteraves au sucre de cannes, le nitrate de soude au salpêtre; c'est ainsi qu'on a tiré du sel marin la soude nécessaire à la fabrication du savon, remplacé par la bougie stéarique la cire de l'abeille pour l'éclairage domestique, et l'huile par le gaz pour l'éclairage de nos villes.

Enfin, pour ce qui concerne la géologie, le synchronisme n'est pas moins manifeste ; et l'on peut dire que les progrès ou plutôt l'avènement de la géologie étaient indispensables à la nouvelle installation industrielle. C'est on effet à l'aide des connaissances acquises sur la structure de l'ècorce terrestre que l'homme sait où il doit chercher, et la provision de combustible capable de fournir à cette énorme dépense de force mécanique que réclame l'industrie moderne, et ces substances minérales dont rien ne peut remplacer les qualités propres, les énergiques affinités, et que l'industrie emploie sans cesse, tantôt comme matériaux ou instruments physiques, tantôt comme réactifs chimiques. Une industrie perfectionnée est celle qui re- Aïonte le 'plus habituellement aux forces élémentaires de la Nature, aux combinaisons primordiales entre les substances les plus simples, pour embrasser en quelque sorte, de cette position élevée, tous les déiails du monde physique ; et de là vient que les progrès des autres sciences naturelles ne peuvent avoir pour l'industrie la même importance que ceux des trois sciences maîtresses auxquelles nous sommes autorisés à rapporter la révolution industrielle du dix-neuvième siècle.

D'un autre côté, par suite des progrès de la géologie, l'idée même qu'on pouvait se faire du but et des destinées d'une industrie perfectionnée, a foncièrement changé. De roi de la Création qu'il était ou qu'il croyait être, Thomme est monté ou descendu (comme il plaira de l'entendre) au rôle de concessionnaire d'une planète. En sondant l'é-

tendue et l'épaisseur de ces couches fossiles dont le dépôt a exigé tant de milliers de siècles, que tant de révolutions ont bouleversées avant l'apparition de l'homme sur la terre, et que son activité industrieuse dévore si rapidement aujourd'hui, il a pu tout à la fois reculer dans un passé indéfini, les premiers indices de ses destinées providentielles et d'autre part sentir que l'avenir est mesuré, non plus seulement aux individus, mais aux nations, dans un autre sens qu'on ne le croyait jadis. Il avait à faire valoir un domaine, il a une mine à exploiter : et ces quelques mots suffisent pour indiquer sous quelle face nouvelle vont désormais se présenter les plus graves problèmes de l'économie sociale, ainsi que les conditions de la vie historique des peuples.

— Quand le cours régulier des événements a réuni toutes les cii'constances requises pour la maturité d'une grande crise, il semble que le Destin se plaise à s'aider encore du concours de quelque cause accidentelle : Fata viam inveniunt. Dans la crise économique que notre siècle traverse, la part du hasard consiste dans la découverte inattendue de tous ces placers, de tous ces énormes dépôts de roches aurifères qui ont donné soudainement à la production de l'or un surcroît d'activité suffisant pour troubler, ou du moins pour remuer profondément tout le système économique. D'un mètre cube environ, la production annuelle de l'or livré au commerce s'est élevée en peu d'années à quatorze mètres cubes; et ces quelques mètres cubes auraient déjà suffi pour causer à notre civilisation si fière de ses ressources, de terribles embarras, s'ils n'étaient venus dans un temps où des débouchés extraordinaires, et l'accroissement subit du solde métallique de notre commerce avec l'extrême Orient, pouvaient prévenir une chute trop rapide dans la valeur réelle du métal et dissimuler en partie les graves inconvénients d'une

production surabondante. En attendant, cet afflux d'or sur le marché, avec une valeur actuelle dont une bonne partie est destinée à disparaître bieniôt, encourage les anticipations sur l'avenir, aide à la libération des engagements pris, pousse aux dépenses et aux entreprises dans ce qu'elles ont de périlleux ou même de funeste, pour les États comme pour les particuliers. Or, l'on ne peut rapporter qu'à des causes fortuites, d'abord la formation initiale, et en second lieu la subite découverte de tant de gîtes aurifères. Rien, dans la marche générale des sciences et de la civihsation, n'assignait la date de cette importante découverte à un siècle près. Elle aurait pu aussi bien survenir soixante ans plus tôt ou plus tard, en 1788 comme en 1848, de manière à faire prendre aux événements politiques une tournure différente. Si elle était venue soixante ans plus tôt, la vieille monarchie n'aurait plus été aussi embarrassée de son déficit, et la répubhque aurait pu moins abuser de sa planche aux assignats.

— Si, abstraction faite de cette intervention accidentelle et impossible à prévoir, la crise économique du dix-neuvième siècle trouvait des conditions de maturité dans l'état des sciences qui s'appliquent aux forces de la Nature et à la structure du monde physique, elle en trouvait également dans l'état des mœurs et dans la disposition des esprits. La richesse est une reine parvenue, qu'on ne verrait pas sans scandale détrôner les puissances établies, mais qui peut sans qu'on le trouve mauvais, s'installer dans un trône devenu vacant. Après tant d'agitations religieuses et politiques, lorsque tous les enthousiasmes sont refroidis et que les vieilles traditions, les vieilles distinctions sociales ont perdu leur prestige, la richesse impose encore aux hommes à titre de puissance ; et en effet tant que la pourî^uite de la richesse a pour but principal l'exercice des forces acquises et l'acquisition de forces nouvelles, la di- T. II. 46

anité de la nature humaine reste sauve : elle ne se trouverait gravement compromise que le jour où l'on ne verrait plus dans la richesse que le moyen d'acheter des jouissances. Plus il y a de voies ouvertes à l'activité industrieuse, plus il y a de motifs de regarder la richesse comme le fruit et la juste récompense du travail. Ce n'est pas comme aux époques où toute fortune nouvelle étaft suspecte de ruse, de fraude ou d'avarice, et où le mot de travail ne rappelait guère que l'idée d'un travail mécanique et grossier, imposé à des races déshéritées.

Cependant il est impossible que la poursuite de la richesse par le travail devienne la principale affaire des hommes, sans que cela nuise à l'exercice et au développement d'autres instincts, d'autres facultés supérieures qui souventles tourmentent et les égarent, mais qui témoignent toujours, même dans les tristesses et les égarements dont elles sont le principe, de la dignité de la nature humaine et d'un mystérieux commerce avec un monde dont, pas plus que la science, le travail, l'industrie, la richesse ne donneront jamais la clef. Sans doute il y aura toujours des hommes que leur tempérament intellectuel et moral portera à entretenir ce commerce, si peu lucratif qu'il soit : mais, si les caractères les plus trempés et les tempéraments les mieux équilibrés sont attirés de préférence vers ce qui procure des avantages plus sensibles, n'est-il pas à craindre que l'on n'en vienne à regarder comme une singularité maladive, destinée à rester sans influence sur la société, ce qui jadis attirait les esprits d'élite, et par eux dominait la société tout entière?

— Les progrès du nivellement social ont préparé la transformation économique des sociétés, et à son tour la transformation économique active les progrès du nivellement social. Le règne de l'industrie est celui de la démo-* cratie, non qu'il ne favorise par certains côtés la concen-

tration et l'inégalité des fortunes, mais parce que les grandes existences qu'il crée, faute de racines dans le sol, sont incapables d'une longue défense. Des hommes nouveaux, dont réducation se sera faite flans l'atelier ou le comptoir , arriveront au maniement des affaires publiques. Les classes d'où ils seront sortis leur imposeront le joug de leurs préjugés ou de leurs passions. Il y a là tout à la fois une cause d'instabilité politique et une cause d'abaissement de la cote intellectuelle et morale, du moins telle qu'elle se montre dans la vie extérieure et historique des nations. Car, lorsque l'éUte d'une société donne le ton, les signes extérieurs de la grandeur peuvent se concilier avec un grand abaissement des moyennes; tandis que là où le pouvoir et le ton appartiennent à la démocratie, le ton baissera malgré de rehaussement des moyennes.

Il a toujours existé une guerre sourde du pauvre contre le riche, de la plèbe prolétaire contre la propriété, et tout l'art de la politique intérieure a consisté longtemps à placer les institutions politiques sous la sauvegarde de la propriété. L'avènement de l'industrie moderne, l'emploi des machines, transforment cette lutte dans celle du salaire et du capital, c'est-à-dire qu'ils mettent en présence, d'une part ce qui se détruit par un souffle, d'autre part ceux dont la devise- est <r vivre en travaillant ou mourir en combattant. D A la vérité une cruelle expérience démontre vite à ces combattants que le moyen de vivre en travaillant n'est pas de tuer, ni même d'effrayer le capital; et comme le capital se régénère vite, les plus funestes expériences en ce genre ne peuvent être que des calamités passagères: elles n'en suffisent pas moins pour faire largement la purt du mauvais principe, dans la phase où entrent les sociétés.

On avait autrefois des pestes, des famines, dont la science, l'industrie, l'administration modernes combattent et atténuent les causes et les effets. Mais, d'un autre côté,

l'excitation de l'activité industrielle fait que la vie de milliers ou de millions d'hommes dépend de la récolte ou des arrivages d'une denrée exotique comme le coton ; d'une guerre, d'une panique, d'une mode qui ferment un débouché ou arrêtent les commandes; de l'invention d'une machine qui change les conditions de4a production; enfin de ces crises commerciales qui reviennent de temps en temps sans autre cause qu'une concurrence aveugle, un entraînement général d'où résultent une production surabondante, puis un encombrement des produits, un avilissement des prix, jusqu'à ce que le trop plein se soit écoulé. De là les faillites, les liquidations, la hausse de l'escompte, c'est-à-dire la raréfaction ou la stagnation des capitaux. De là les chômages, les coalitions, les grèves qui deviennent et qui deviendront de plus en plus des causes de soucis pour les gouvernements, de détresse pour quelques classes de la société et d'inquiétudes pour toutes,

— Non-seulement le règne de l'industrie aide au nivellement démocratique par la prédominance qu'il donne à la richesse mobilière dont le nom rappelle suffisamment l'instabilité ou, si l'on veut, la fluidité : mais en outre, par la nature des jouissances qu'il procure et des habitudes quil fait naître, il diminue la distance d'homme à homme, il entretient ou développe les sentiments d'égajité. Les grands bénéfices industriels se fondent sur la production d'articles accessibles au plus grand nombre ; il faut produire beaucoup et à bon marché, abaisser au besoin la qualité et diminuer la durée des produits pour réduire le capital dormant; il faut transformer en article d industrie ce qui était une œuvre d'art ou de patience, ou une rareté naturelle, de manière que le monde puisse aisément s'y tromper et que les signes extérieurs de l'opulence et du luxe ne soient plus les signes extérieurs de la magnificence, de la grandeur, d'une naissance ou d'une fortune privilé-

giées. Parfois même le bon marché se concilie avec l'avantage réel des consommateurs, de manière que, non-seulement le petit se rapproche du grand, mais que le grand lui-même, pour son propre agrément, est bien obligé de se rapprocher du petit. Il y avait autrefois des voyageurs à pied, à cheval, en diligence, en poste, avec ou sans courrier : il n'y a plus que des voyageurs en chemins de fer; le plus humble paysan est beaucoup mieux mené que ne l'étaient un fermier-général, un duc et pair ou un roi. Les différences de trains ou de wagons ne rappellent les anciennes inégalités de conditions qu'en les atténuant beaucoup : encore trouve-t-on qu'elles les rappellent trop. Ces mêmes progrès industriels sont-ils aussi favorables au sentiment de la hberté? Assurément non? C'en est fait de l'indépendance romantique du voyage pédestre, comme de l'indépendance toute prosaïque du voyage en berline de poste. 11 faut se soumettre à l'administration du chemin de fer, à ses heures, à ses tarifs, ne s'arrêter que quand il lui convient de s'arrêter. Comme l'a fort bien dit un écrivain judicieux (!),« il ny a dans le service d'un chemin de fer de visible à tous les yeux, de sensible à toutes les personnes, que le principe d'égalité qui soumet tout le monde à la même loi. Une route de fer ne laisse de liberté à personne, ui aux conducteurs qui en dirigent la marche, ni aux voyageurs qu'elle transporte, ni aux ouvriers qui la servent. Que l'entreprise reçoive de l'argent ou qu'elle en paye, c'est toujours elle qui fait la loi». Ajoutons que l'entreprise elle-même ne peut, comme un particulier, céder à une passion ou à un caprice; qu'elle a à compter avec ses actionnaires et avec la cote de ses actions, au besoin même avec les journalistes et avec l'opinion publique; que la loi

H) Le comte de FicQttLMONT, t. I, p. 99 du livre intilulé : Lord Pulmerston^ rAn<jJeUrre et le Continent. Paris, 18^2.

qu'elle impose aux autres lui a été impérieusement dictée par son propre intérêt, bien approfondi, à l'aide de l'expérience et du calcul, ou par une autorité supérieure, chargée de veiller aux intérêts généraux de la société. Et enfin, cette autorité supérieure cède à soti tour à la nécessité des temps, aux cris de l'opinion publique. Vainement redouterait-elle des communications que le chemin de fer va établir entre une contrée et une autre : nous sommes à une époque où l'on ne peut plus se passer de chemins de fer. Vainement voudrait-elle, dans iin intérêt de douane ou de police, visiter minutieusement à la frontière les voyageurs et les colis : le nombre des voyageurs, la masse des colis, les conditions du service ne laissent pas le temps de procéder à un examen minutieux, et la force de la vapeur brise toutes les barrières. A quelque point de vue qu'on se place, on reconnaît que la puissance, l'aisance ne sont pas la liberté, telle que l'homme la conçoit ou plutôt la sent; et que l'industrie perfectionnée, comme la science perfectionnée, tendent de plus en plus à restreindre le champ de cette liberté toute personnelle et toute humaine, qui est si chère à l'homme primitif et où, même après s'être engagé dans les voies de la civilisation, l'homme se complaît, à laquelle il s'attache comme à ce qu'il y a de plus intime dans sa personnalité.

— Nous avons tâché d'indiquer les causes générales de la grande transformation économique qui dorénavant signalera le dix -neuvième siècle, et qu'on ne saurait attribuer à la crise politique d'où est sortie la Révolution française, ni aux changements survenus depuis, soit dans les institutions politiques des nations européennes, soit dans les relations internationales. Bien au contraire, il est évident que la crise politique et les guerres terribles qu'elle a suscitées, n'ont fait que retarder de quelques années la découverte ou la propagation de tant d'inventions capitales

qui tout à coup sont venues donner à l'industrie et au commerce, à la population et à la richesse publique un essor inconnu aux âges précédents. On ne prétendra pas sans doute que l'industrie britannique doive aux principes ele 1789 ses accroissements gigantesques, ni que les guerres civiles et étrangères qui ont désolé l'Espagne aient influé dans un sens favorable sur la population et l'activité conmierciale du pays, qui pourtant sont en voie de croissance là comme ailleurs, sous les régimes politiques les plus divers, aux bords de la Newa, de la Vistule et de la Sprée, comme sur les rives du Guadalquivir. La vérité est que la France elle-même, aux temps les plus brillants du premier Empire, n'avait pas encore repris, dans les choses de l'ordre économique^ le niveau de prospérité d'où les grandes perturbations révolutionnaires l'avaient fait déchoir. La ruine de la Noblesse et du Clergé n'avait pas amené de grands chanf^ements dans les habitudes et les conditions propres aux diverses cOuches du Tiers-État devenu, comme le voulait Sieyès, la nation tout entière, sans être encore devenu pour cela beaucoup plus heureux. Bourgeois, artisans, paysans, maîtres et serviteurs, vivaient les uns avec les autres quasi sur le même pied qu'auparavant ; l'agriculture , le commerce reprenaient ou continuaient de suivre les anciens errements. Fortunes, gages, salaires, valeurs des biens et des denrées n'avaient éprouvé que des variations insignifiantes, si on les compare aux changements opérés sous nos yeux, qui accusent des conditions toutes nouvelles dans la distribution de la propriété, dans les rapports des diverses classes entre elles, dans tout ce qui tient à la structure économique et à la composition intime du corps social.

TES INSTITUTIONS ET DES DOCTKINES ÉCONOMIQUES AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. — DE LA RÉACTION CONTRE LE LIBÉRALISME ÉCONOMIQUE ET DE LA PROPAGANDE SOCIALISTE.

L'institution des grands marchés économiques ou des vastes circonscriptions douanières date du dix-neuvième siècle. La Révolution française avait donné l'exemple de la suppression de toute barrière commerciale entre les provinces d'un grand État ; l'idée de résister à la puissance anglaise par une ligue de toute l'Europe continentale contre le commerce anglais avait été ensuite la cause ou le prétexte des plus gigantesques entreprises ; enfin les traités de commerce étaient depuis longtemps l'une des grandes affaires de la diplomatie. Mais l'union douanière (Zollverein), et par suite la fusion de tous les intérêts économiques pour des populations, pour des territoires qui restent ou qui sont censés rester politiquement distincts et indépendants les uns des autres, est l'une des graves innovations du siècle actuel. Il est clair que, malgré toutes les réserves de la politique, une pareille union ne peut se consommer sans impliquer une diminution de souveraineté et d'autonomie, sans préparer les voies à une fusion plus intime. Car il y aurait préjudice évident pour quelques-uns des associés, si chacun ne pouvait porter son activité, son industrie, ses capitaux sur tel point du territoire uni où il

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croit pouvoir en tirer le meilleur parti : ce qui bientôt amène, non-seulement l'uniformité des institutions économiques, telles que les systèmes métrique et monétaire, mais encore l'uniformité ou la quasi-uniformité des lois et des institutions civiles, en ce qui touche la capacité des personnes, les contrats et les successions, puis celle des obligations militaires, jusqu'à ce que l'on arrive à ce qu'il y a de plus essentiel dans les institutions politiques proprement dites. Par conséquent, tous les éléments constitutifs de ce qu'on appelle aujourd'hui la nationalité, à savoir la communauté de langage, de mœurs, de coutumes, seront ce qu'il y a de plus propre à consommer la fusion des intérêts économiques; et cette fusion à son tour, quand elle est opérée, devient l'un des principes constitutifs de la nationalité, et une cause d'aspiration à l'unité politique.

L'union douanière n'a pas seulement pour but la liberté des relations commerciales entre toutes les parties du territoire uni : elle implique aussi, comme le nom l'indique suffisamment, un but de protection commune contre l'étranger, ou même un but d'entreprises, de conquêtes industrielles et commerciales. Par conséquent elle suppose la foi dans l'utihté d'une protection ou d'une ligue économique. D'un autre côté, il est clair qu'elle simplifie beau-, coup la tâche du négociateur économiste ; qu'elle met sur la voie des accommodements et des concessionsréciproques; qu'elle donne plus de jeu et d'espace au Hbre commerce, de manière à en faire ressortir plus désagréablement la privation là où se dressent encore des barrières : de sorte qu'elle prépare peuples et gouvernements, bien mieux que toutes les discussions d'école, et malgré les objections les plus fortes, à la suppression de toutes barrières, à l'avènement du cosmopolitisme économique.

— La première moitié du dix-neuvième siècle a été bien moins une époque de lutte qu'une époque de complète

séparation entre les doctrines en faveur chez les écrivains économistes, et les mesures prises dans les régions du gouvernement et de l'administration : Aliler domiy aliter sc/io/œ; et l'on donnait encore' plus de piquant à Tadage, en rappelant que le professeur Adam Smith avait été sur ses vieux jours récompensé de ses travaux spéculatifs en faveur de la liberté commerciale, par une place dans les douanes de son pays. Quand les essais de gouvernement constitutionnel et parlementaire appelaient des propriétaires, des maîtres de forges, des manufacturiers, des armateurs, à représenter le pays dans les débats publics entre la cause de la liberté commerciale et celle de la protection économique, il était naturel qu'ils y intervinssent dans le sens d'une protection favorable à leurs propres intérêts, en se prévalant d'une protection accordée pour en réclamer une autre. On devait donc s'habituer à regarder le régime protecteur comme destiné surtout à favoriser les riches qui le soutenaient, au préjudice des classes inférieures à qui l'on imposait un plus rude labeur ou plus de privations. Plus tard, et quand les gouvernements sont devenus plus démocratiques, de fait ou d'intention, la théorie et la pratique gouvernementale ne sont plus restées aussi étrangères l'une à l'autre. D'une part on a vu des écrivains spéculatifs, grands amis du peuple, poursuivre de leurs sarcasmes le libéralisme économique, et d'autre parties hommes chargés du gouvernement disposés à faire bon marché des arguments mis en avant pour le maintien de la protection.

Au fond, comme nous lavons déjà dit, le système protecteur peut être invoqué dans l'intérêt des ouvriers, et pour assurer à la population ouvrière ses moyens de subsistance, plus encore que dans l'intérêl des propriétaires, des chefs d'industrie et des capilahstes. Si. dans tel pays, les ouvriers devenus les maîtres par le suffrage politique,

par leurs ligues et par leurs grèves, voulaient travailler moins et mieux vivre que les ouvriers des mêmes professions dans les pays voisins où ils ne dominent pas au même degré, il leur faudrait bien se défendre de la concurrence de ces ouvriers étrangers, et pour cela recourir à des mesures de prohibition et de protection.

— Au dix-huitième siècle, philosophes et économistes ne songeaient qu'aux obstacles que les institutions existantes opposaient aux progrès de la population, bien plus favorisés, à ce qu'ils s'imaginaient, par les croyances et par les institutions des peuples de l'antiquité. On en voulait particulièrement au céUbat ecclésiastique et monacal, aux aumônes des couvents, et l'on paraissait ignorer sur le Continent ce qui se passait en Angleterre et en Irlande, sous le régime de la taxe des pauvres ou sous celui de la conquête. On n'a commencé à s'effrayer des progrès de la population, en tant que cause inévitable d'une extension de la plaie sociale du paupérisme, qu'à l'époque où, par suite des grandes guerres de la Révolution française, la population subissait plutôt un temps d'arrêt ou de décroissance passagère; et c'est alors que ]\Ialthus a proposé comme remède sa contrainte morale^ au lieu et place de l'ascétisme rehgieux, tant raillé, tant combattu par les apôtres de la Réforme et par ceux de la philosophie moderne. A la proposition du nouveau remède, la conscience publique s'est émue, et il y avait de quoi : car toutes les précautions de langage ne pouvaient empêcher de voir qu'au fond il s'agissait de ramener une question de morale reUgieuse à n'être plus qu'une question de physique sociale ; d'opposer l'idée de l'inflexibiUté des lois naturelles à l'idée des bontés iniinies de la Providence, de ressusciter jusqu'à un certain point le vieux paganisme et le vieux manichéisme, tués jadis dans notre Occident par l'idée morale qu'apportaient au monde le judaïsme et les religions sor-

252 LIVRE V. CHA.PITRE Vil.

ties de son sein. Nous nous garderons d'insister sur cette antithèse ou d'en pousser les conséquences plus que notre sujet ne nous y oblige, et nous ne sortirons pas ici du terrain des pures doctrines économiques.

A ce point de vue, les questions relatives à la population et au paupérisme ne peuvent point se séparer de celles qui concernent l'organisation du travail et la répartition des fruits du travail. Car, s'il est évident que, pas plus pour l'espèce humaine que pour les autres espèces vivantes, les moyens de subsistance ne peuvent être constamment en rapport avec les principes de fécondité que l'espèce porte en elle-même, il est pareillement évident qu'avec une répartition moins inégale des fruits et des charges, rien n'empêcherait la multiphcation de l'espèce bien au-delà du terme où elle s'arrête nécessairement lorsque les causes restrictives ou, pour appeler les choses par leur nom, lorsque la misère et le dénùment pèsent de tout leur poids sur les classes déshéritées de la société.

De même s'il arrive, ainsi qu'on l'a dit plus haut, que le progrès industriel, l'invention des machines, en réduisant définitivement la demande de travail manuel, deviennent des causes de souffrances, de misère et dépopulation, il est de toute évidence que l'on doit imputer ce mal à une imperfection organique ou à une altération morbide de la constitution sociale, puisque l'on peut toujours concevoir un mode de distribution des bienfaits de la Nature et des fruits du travail, d'après lequel tout ce qui épargnerait à quelques membres du groupe une peine, une fatigue, sans diminuer en rien la quantité ou la quahté des produits à répartir, profiterait au moins à quelques-uns sans nuire à personne. A plus forte raison, si l'épargne de travail concourait avec une supériorité de produits, en qualité ou en quantité, ou tout à la fois en quantité et en quaUté. Toute la question se réduit donc à savoir si l'on peut changer sys-

tématiquemeiit les conditions actuelles de notre état social, à savoir la concurrence et le libre jeu des facultés et des intérêts individuels, conditions sur lesquelles se fondent nos doctrines économiques et les fâcheuses conséquences qu'on est quelquefois forcé d'en tirer. De là les utopies socialistes.

— Dès la plus haute antiquité, les sages, les philosophes, les législateurs qui se sont proposé d'isoler une cité, un peuple des autres peuples, par la singularité de ses institutions, et d'y fortitier l'unité sociale par le sacrifice de l'indépendance individuelle, ont fait ce que nous appelons aujourd'hui du socialisme. Us ont pris la ruche pour type; et la vie de clan, de tribu nomade ou sédentaire, telle qu'on la pratiquait autour d'eux, celle dont les rudiments s'observent chez les animaux d'espèces supérieures, ne leur a paru être qu'un état de barbarie, une grossière ébauche de la vie sociale. Certaines institutions du mosaïsme restreignent le droit de la propriété individuelle à ce point qu'on a peine à croire qu'elles aient pu être effectivement pratiquées dans l'état social du peuple juif, tel que l'histoire nous le fait connaître. A un autre bout du monde, et à l'autre bout de la chaîne des temps, les « Missions jd du Paraguay, suivant ce qu'on nous en rapporte, seraient encore un plus pur, mais bien fragile exemplaire du sociahsme théocratique.

Chez les peuples de l'antiquité classique, qui ne reconnaissaient plus le joug de la théocratie, on admettait que le citoyen existe pom^ la cité comme le membre pour le corps, et de là cet air de grandeur et d'héroïsme qui nous plaît dans leurs institutions républicaines. En conséquence leurs législateurs, leurs philosophes les plus renommés n'hésitaient pas, dans leurs tables gravées sur le bronze ou dans leurs plans tracés sur le papyrus, à acheter la liberté politique, telle qu'ils l'entendaient, au prix de la hberté

civile; à exagérer 1" intervention de la cité ou des magistrats dans l'éducation des enfants, dans le classement des hommes faits, et même danis les actes de la vie domestique. Evidemment l'importance des lieux retranchés, des places de refuge, et par suite des cités, des agglomérations urbaines, dans l'antique civilisation de l'Europe occidentale, favorisait cette manière de comprendre l'organisation de la société. Au contraire, un vif sentiment de l'indépendance personnelle n'a pas cessé d'animer les plus fidèles représentants du vieil esprit germanique, les descendants de ces hommes du Nord, d'abord nomades ou pasteurs, puis fixés sur leurs terres, sur leurs domaines, dans leurs châteaux, dans leurs « cottages », et portés à regarder le séjour des villes comme bon pour des hommes de race inférieure, pour une plèbe d'artisans et de marchands. De là chez les nations modernes, héritières à la fois de la civilisation antique et du génie des races qui l'ont retrempée, deux tendances contraires : l'une favorable à l'intervention des pouvoirs publics ou de l'État dans tout ce qui intéresse le corps social ; l'autre qui suscite partout l'esprit d'initiative individuelle et de libre association.

On peut n'envisager le socialisme que du point de vue de l'économiste, comme un système ou une famille de systèmes qui portent sur la réglementation du travail et la répartition des produits : mais il est clair que la tendance socialiste et aussi la tendance contraire peuvent se montrer dans des choses où l'intérêt en jeu n'appartient d'une manière spéciale ni à l'ordre économique, ni à l'ordre politique, par exemple en ce qui concerne l'éducation de la jeunesse et la dispensation de l'enseignement à tous ses degrés. Sans offenser personne dans sa foi politique, dans son amour du progrès ou dans ses prétentions au titre de libre penseur, on peut bien qualifier de libéralisme la disposition d'esprit qui porte à faire plus grande la part laissée

à la libre déterminaliou des individus, aux dépens de l'Etat ou du principe d'autorité ; et en ce sens le conflit du libéralisme et du socialisme n'a jarriais été mis plus en évidence que dans le cours du dix-neuvième siècle, quoiqu'il fût déjà facilement reconnaissable aux époques antérieures d'une Révolution commencée au nom de la liberté, soutenue et continuée par des coups d'autorité. En eflet il est naturel que tous les novateurs invoquent la liberté lorsqu'il s'agit de renverser l'ordre établi, puis se servent du pouvoir, quand ils l'ont en main, pour imposer leurs systèmes. Il était naturel aussi que, dans un siècle où les questions économiques pirenaient une si grande importance, elles attirassent plus particulièrement l'attention des auteurs d'utopies et des bâtisseurs de systèmes.

D'ailleurs ces utopies devaient se produire indépendamment des incidents révolutionnaires, par le seul fait de l'agglomération des populations ouvrières sur de grands centres d'exploitation et d'industrie manufacturière. Ce n'est pas sans raison que nos grandes villes industrieuses sont réputées aujourd'hui les places d'armos du socialisme, et que les adversaires des tendances socialistes se contient, pour les réprimer, dans les dispositions bien connues des populations rurales. Le même mouvement de l'industrie moderne qui a suscité les théories économiques fondées sur l'éparpillement et le libre jeu des intérêts individuels, devait, en se prononçant encore davantage^ ramener l'idée d'une solidarité systématique, qui, si elle se pouvait réaliser, mettrait à néant les conditions mêmes de la science économique. Et c'est parce que les pratiques de la vie rurale ne se prêtent encore que très-imparfaitement, du moins chez nous, à l'application des conceptions abstraites de l'économiste, qu'elles résistent encore plus à la réalisation des utopies socialistes qui peuvent passer pour en être la contre-partie.

— D'aprèstoutes ces remarques, il est facile, ce nous semble, de voir pourquoi l'apparition bruyante des utopies socialistes restera l'un des caractères historiques du dix-neuvième siècle, et pourquoi l'objet principal de ces utopies est de remédier, par une rénovation radicale des institutions sociales, à des inconvénients que le progrès de l'activité industrielle et la poursuite fiévreuse de la richesse rendent de plus en plus manifestes. On a pu aisément saisir le côté ridicule de ces utopies ou montrer que ce que leurs auteurs donnent pour neuf, a été maintes fois proposé, discuté, réfuté, conformément à cet adage que rien n'est nouveau sous le soleil, et que les rêves mêmes se renferment dans un cercle limité. On n'en aurait pas moins tort de confondre les utopistes du dix-neuvième siècle avec leurs devanciers : car les uns sont venus dans des temps où leurs utopies étaient en effet de purs rêves, de vains jeux d'esprit; tandis que les autres, tout en rêvant, ont eu de ces songes que la réalité actuelle suggère et où se mêlent bien des pressentiments de l'avenir. Personne de sensé ne peut prendre ces utopies à la lettre, pas même les gens d'esprit qui les ont faites, et qui ont bien prouvé depuis qu'ils savaient composer avec la dureté des temps, d'une manière profitable au public et à eux-mêmes : mais les principes praticables, voilés sous leurs utopies impraticables comme sous autant de symboles, n'en continuent pas moins de faire leur chemin dans le monde, au grand applaudissement des ims, à la grande frayeur des autres. Par exemple, on ne cite plus déjeunes enthousiastes, prêts à déposer leur fortune aux pieds d'un supérieur de couvent, en se soumettant pieusement à cirer les bottes ou à laver la vaisselle, dans le cas où le supérieur jugerait que c'est à cela que ce leur esprit se hausse )). Il n'en est pourtant pas moins vrai que la fameuse formuler à chacun selon sa capacité, à chaque capacité ^elon ses œuvres a)

tend de plus en plus à prévaloir dans le régime de la société; qu'il devient de jour en jour plus rare et plus difficile de vivre de son héritage, et qu'il ne faudrait pas beaucoup augmenter la pai^t de l'héritage dévolue par nos lois au fisc ou à la communauté, pour répartir sur un petit nombre de générations cette confiscation de l'héritage qui, faite d'mi seul coup, choquerait encore trop nos mœurs. Pourquoi en effet la transmission de l'héritage s'étendraitelle à la troisième génération, si, en l'arrêtant avant ce degré, on ne décourage aucun travail, aucune épargne, attendu que personne ne travaille ni n'épargne plus en vue de sa troisième génération? On a renoncé à bâtir des « phalanstères i> sur le plan de l'inventeur : mais les crèches, les asiles, les cités ouvrières, les associations ouvrières sont autant d'institutions par lesquelles on demande à l'association et au principe de la division du travail, conformément à l'idée mère du phalanstère, des conditions d'économie et de bien-être que l'isolement des individus et des familles ne permettrait pas de réaliser. Le socialisme qui fait de l'État le grand organisateur du travail et le grand distributeur des produits, n'est pas sans doute en mesure de s'imposer d'emblée à aucune nation civilisée : mais le développement immense des travaux publics, la continuelle résorption par l'impôt et par les emprunts publics d'une part considérable des profits annuels du capital national, qu'est-ce autre chose qu'un socialisme gradué et mitigé, qui met aux mains de l'État le souverain aménagement de tous les canaux de la richesse publique, de manière surtout à déverser sur la masse des salaires ce qui aurait pris une autre direction par les seules lois de l'équilibre économique? Ajoutez à cela que chaque jour les esprits se familiarisent davantage avec la police légale du travail, avec les idées d'impôt progressif, d'impôt sur le revenu ou le loyer, de suppression ou d'a-

bonnement de^ octrois et des taxes de consommation, de subvention de l'État aux caisses de secours et aux associations ouvrières, c'est-à-dire avec tout ce qu'il y a de plus substantiel dans les systèmes socialistes.

— Cependant, si l'État peut, là où les mœurs et les institutions s'y prêtent, agir sur le système économique inté^ rieur au point de réaliser, dans les limites que pose le bon sens, l'idéal d'une utopie socialiste^ il n'en est pas de même en tout ce qui concerne les rapports internationaux. On ne peut plus isoler les unes des autres les nations civilisées, pas plus pour le commerce des produits que pour celui des idées. Les barrières tombent les unes après les autres ; et nous croyons en avoir donné ci-dessus les vraies raisons, qui ne peuvent que gagner en efficacité sous un régime plus franchement démocratique. Car, si l'organisation hiérarchique des sociétés se prête à une vigoureuse défense des intérêts de classes ou même des intérêts nationaux bien entendus, le pêle-mêle démocratique doit faire prévaloir à la longue l'intérêt réel ou apparent du plus grand nombre, si faible qu'il soit ou qu'il paraisse être, et lors même qu'il masquerait aux yeux d'une foule ignorante les vrais intérêts nationaux. Et une fois que les barrières du commerce international sont tombées^ comment maintenir par la vigueur de l'autorité, par la tension d'une police intérieure, à grand renfort d'inspecteurs de tous les degrés, chez telle nation en particulier , telle organisation intérieure, tel régime économique qui choquerait toutes les habitudes des autres nations policées ? Si ce régime a de l'attrait pour les classes ouvrières, les ouvriers étrangers afflueront, et il sera humainement impossible de les repousser. S'il effraye les capitalistes, les capitaux émigreront, et l'on sait que la plus inquisitoriale tyrannie n'en peut empêcher l'émigration. Les mesures dictées par les meilleures intentions deviendront alors des me-

siuTS funestes auxquelles il faudra bientôt renoncer. Par exemple, ce serait une chose bonne en soi, que d'aménager certaines exploitations, d'ajourner certains travaux, de manière que les générations futures ne fussent pas sacrifiées à l'impatiente ardeur des générations actuelles : cependant si, par des raisons faciles à comprendre, la tendance contraire prévaut généralement, une nation ne pourrait essayer d'y résister sans se placer dans des conditions trop défavorables pour qu'elle pût soutenir la concurrence commerciale, ce qui Tobligerait bien vite de faire ce que l'on fait autour d'elle.

Outre le commerce des produits, il y a le commerce des idées. Dans les choses où la discussion et l'expérience mettent hors de contestation la supériorité d'un procédé sur l'autre, il faut bien que la raison finisse par avoir raison du préjugé ou de la routine ; et de là une cause d'imitation et d'uniformité dans une partie des institutions que possèdent tous les peuples parvenus au même degré de civilisation. Mais le plus souvent cette supériorité n'existe pas ou ne comporte pas de preuve irréfragable ; et l'on peut tout au plus justifier d'une supériorité relative aux mœurs et au génie des peuples chez lesquels ont pris racine les institutions que l'on compare. A coup sur nous ne sommes plus au temps des fondations séculaires; et dorénavant des raisonneurs, des enthousiastes, desjournahstes, des harangueurs de tribune ou de club ne sauraient avoir la prétention d'imposer pour longtemps à une grande nation , et moins encore à tout le monde pohcé, leurs systèmes particuliers.

Enfin, l'on ne doit pas perdre de vue que tout recours à la protection est un symptôme de faiblesse relative. Ainsi il y a lieu de croire que les populations le plus disposées à souffrir ou à réclamer en toutes choses l'intervention de l'Etat, n'ont pas au même degré que d'autres

260 LIVRE V. — CHAPITRE Vil.

la conscience de cette énergie individuelle qui en définitive est- la source de l'énergie nationale; et il serait peu vraisemblable qu'elles exerçassent sur l'avenir de la civilisation la principale influence. Joignez à cela que la solidarité socialiste, de quelque manière qu'elle se pratique, est par elle-même une cause d'atténuation des forces nationales; puisqu'il s'agit toujours en définitive de faire contribuer les membres les plus valides, les plus actifs, les plus prévoyants, les plus économes, à l'entretien des membres les plus chétifs, les plus paresseux, les plus insouciants, les moins bien munis au physique et au moral ; de ceux que la sélection naturelle^ dans la rigueur désolante de ses procédés, aurait sacrifiés pour donner à la race toute la supériorité que son type comporte. Il est vrai qu'on peut adresser, et que d'impitoyables logiciens n'ont pas manqué d'adresser le même reproche à toutes les institutions charitables : mais au moins la charité est une cause d'amélioration morale pour ceux qui l'exercent, et pour la nature humaine en général, ce qui compense la perte qu'elle peut causer à la société en forces économiques ; tandis que le socialisme, en supprimant chez les uns le mérite du bienfait, et chez les autres le mérite de la reconnaissance, n'offre pas à la société, à l'humanité, un pareil dédomma-

gement.

— Attaqués dans leurs principes les plus chers par les diverses sectes sociaUstes, comment les économistes se sont-ils défendus ? La plupart d'entre eux se sont attachés à perfectionner en détail l'exposé des doctrines de l'âge précédent, sans rien ajouter d'essentiel à l'exposition des principes ou des prétendus théorèmes fondamentaux! 11 faut pourtant faire exception en faveur de ceux qui, comme Bastiat, ont demandé au principe des causes finales l'appui que ne leur fournissait pas la démonstration mathématique. En effet, si l'on admet d'emblée que Dieu

a tout fait pour le mieux et doué chaque espèce des instincts les mieux appropriés à la fin qu'elle doit remplir, il est naturel de croire que Ton gâte son œuvre en voulant la corriger, et que le libre jeu des penchants individuels, chez des êtres doués de liberté et en même temps destinés à la vie sociale, est ce qui profitera le plus à la société aussi bien qu'aux individus. L'induction serait plus pressante, si, par suite des progrès de la civilisation, les sociétés humaines ne semblaient participer à la nature des mécanismes réglés plus qu'à celle d'un organisme vivant ; en d'autres termes si les lois mystérieuses de la finalité instinctive n'y faisaient place aux lois physiques de la pondération et de la mesure. En tout cas il faudrait qnen économie sociale, de même qu'en physiologie, les vérifications empiriques du principe des causes finales fussent assez frappantes, assez nombreuses, pour qu'on pût s'y confier comme à un fil conducteur dans la suite des recherches, sans qu'un axiome prétendu scientifique eût l'air de s'imposer comme un article de foi.

D'autres économistes se sont contentés pour leurs principes d'une sanction toute juridique. Les hommes ont le droit de vendre et d'acheter, de consommer et d'épargner, comme celui de travailler et de vivre. Les restrictions à ce droit doivent être supprimées, sinon comme nuisibles à la société, du moins comme injustes envers les individus à qui Ton voudrait les imposer. Mais, où n'irait-on pas si l'on proscrivait toutes les restrictions apportées aux droits individuels au nom de l'intérêt social, ou seulement si l'on ne voulait admettre que celles en faveur desquelles militent des démonstrations irréfraçfables?

Il faut donc en revenir à l'idée que les principes ,de la hberté économique sont bien moins des théorèmes établis scientifiquement, que des postulats nécessaires à l'étabhssement de la science économique ; et cette idée même

a plus de portée qu'elle n'en semble avoir au premier aperçu. En effet, sans adopter de tout point les vues de quelques métaphysiciens sur une corrélation nécessaire entre le mouvement des idées dans l'esprit humain et l'évolution des phénomènes naturels, on peut dire que cette corrélation, sitôt qu'elle se montre, contribue singulièrement à accroître notre confiance dans nos théories scientifiques. Nous sommes plus sûrs que notre mécanique, notre physique, notre chimie ne sont pas de purs amusements de l'esprit, quand la Nature nous offre, dans la structure des êtres animés, la copie ou le modèle de nos poulies et de nos leviers, de nos appareils d'optique et d'acoustique, de nos cornues et de nos filtres. Donc nous avons des motifs de croire que les conditions qui rendent pour nous la science possible sont aussi les conditions qui, dans le plan de la Nature, président à l'apparition des phénomènes dont la science s'occupe ; et c'est ce que nous avons tâché d'établir en rappelant les circonstances qui favorisent de plus en plus l'avènement de la liberté économique.

Nous nous confirmerons ainsi dans ropinion que le socialisme ne comporte que des applications partielles, toujours contenues par une force supérieure : tandis que le principe de la liberté économique (qui n'est, à le bien prendre, que le principe de la fatalité économique et qui, ,pour cette raison même, se prête aux conditions de la science) présidera, chez toutes les nations policées, à leur organisation intérieure comme à leurs rapports mutuels.

DE LA PROPAGANDE DD DTX-NKUYIÈME SIÈCLE, EN MATIÈRE DE DROIT PDBLTC ET D'iNSTITCTIONS rOLITIOUES.

Pour tout ce qui touche au droit public et aux institutions politiques, les effets produits par une cause particulière et locale, mais qui a remué le monde, comme la Fiévolution française, se mêlent tellement aux effets produits par des causes plus générales, quoique moins saisissantes, qu'il n'est pas étonnant qu'on les ait longtemps confondus. Cependant il importe singulièrement, pour une bonne critique du passé et une juste appréciation do l'avenir, d'en faire la distinction et de ne pas prendre pour un effet de la Révolution tout ce qui a suivi la R.évolution ou tout ce qui a pu prendre passagèrement une attache révolutionnaire. La distinction doit ressortir des faits mêmes, pourvu qu'on les interroge avec une attention et une impartialité suffisantes : quelques exemples mettront sur la voie de cette distinction capitale.

Dans une grande partie de l'Europe le clergé a perdu ses biens, ses privilèges, sa juridiction sur les actes fondamentaux de la vie civile : c'est un fait dont la France révolutionnaire a pris l'initiative et que d'autres nations ont imité quand elles ont voulu procéder révolutionnairement, sauf à négocier ensuite avec l'Église pour obtenir d'elle un

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acquiescement tel quel aux faits accomplis ; tandis qu'en Angleterre, où la Révolution française n'a pu prendre pied, les choses se sont passées jusqu'ici tout autrement. L'Église établie y a conservé ses biens, ses dîmes, ses privilèges, sa juridiction, sans que pour cela personne s'avise de considérer la nation anglaise comme une nation arriérée, étrangère au mouvement du siècle. La preuve qu'elle ne l'est point, c'est que cette même nation, malgré les préjugés les plus invétérés, a" successivement aboli toutes les lois d'exception qui pesaient sur les dissidents et particulièrement sur les catholiques, a toléré le rétablissement public de la hiérarchie catholique, a admis les catholiques et envoyé des juifs au parlement et tout récemment encore vient d'abolir en Irlande la suprématie anglicane. Tout cela se serait même accompli plus tôt, sans l'aversion que le gouvernement et le gros de la nation éprouvaient pour la Révolution française, et pour tout ce qui pouvait ressembler aune propagande révolutionnaire. Les grandes tendances du siècle l'ont finalement emporté sur toutes les préventions; et il en faut conclure que l'une des idées dominantes du siècle est l'idée que des dissidences religieuses, non-seulement ne peuvent motiver des persécutions ou la privation d'une partie quelconque des droits civils, mais même ne doivent poinl: empêcher ni suspendre l'exercice des droits politiques.

Dans notre pays de France, c'est toujours en invoquant les idées du siècle que les catholiques protestent contre les restrictions apportées par la législation civile au rétablissement des ordres monastiques, à l'exercice extérieur du culte, à l'ouverture des écoles, à la correspondance avec Rome, au concert des évêques ; et c'est visiblement le parti fidèle à la tradition révolutionnaire qui s'effraye à l'idée de laisser à la disposition d'un paiti ennemi ces armes de guerre, et qui plaide pour le maintien des res-

trictions légales, telles que les ont établies ou conservées les pouvoirs sortis de la Révolution.

— Prenons pour second exemple la cause de l'abolition de l'esclavage. Il y a eu sans doute des révolutionnaires à outrance, comme l'abbé Grégoire, qui étaient aussi d'ardents a6o/j7/o/m /s/es, alors qu'on n'avait pas encore fabriqué le mot, ce qui indique que l'idée, en tant qu'idée populaire, n'était pas encore mûre : mais au fond peu des grands praticiens révolutionnaires étaient disposés (c à laisser périr les colonies plutôt qu'un principe ï). Leurs principes mêmes ou leurs préjugés philosophiques, bien différents des préjugés américains tels que nous les connaissons aujourd'hui, étaient moins choqués de l'esclavage même que de l'inégalité des droits entre les personnes libres de toute couleur.'.Aprèsles désastres de Saint-Domingue, les gouvernements issus de la Révolution avaient pu, sans froisser l'opinion du temps, remettre les choses sur l'ancien pied où elles seraient encore sans une autre propagande abolitionniste, d'origine anglaise et protestante, qui évidemment n'a rien de commun avec la propagande révolutionnaire. Ni ^Yilberforce, l'ami de Pitt, ni.Castlereagh, le diplomate de la Ste-Alliance, n'étaient des amis de la Révolution française; et l'Angleterre profitait delà restauration des Bourbons pour organiser une croisade européenne contre la traite, pour inscrire dans le droit public européen les pénalités les plus sévères, en vue d'empêcher un commerce que tous les gouvernements européens protégeaient et encourageaient un siècle auparavant. C'était la France libérale qui résistait, par jalousie de l'indépendance de son pavillon, jusqu'à ce que tout eût cédé à un courant d'opinion qui s'alimentait dans tous les partis religieux et politiques, qui dominait toutes les susceptibihtés nationales. Enfin nous avons vu l'un des plus graves événements du siècle, la terrible guerre d'Ame-

rique, suscitée par la ^question de l'esclavage et terminée dans le sens de la propagande abolitionniste, malgré toutes les réserves faites à cet égard par les fondateurs de la liberté américaine. Il y a donc de ce chef une différence saillante entre les idées qui dominaient pendant les crises révolutionnaires du dix-huitième siècle et les idées du siècle actuel : différences imputables à un mouvement distinct de celui dont les révolutions de France et d'Amérique ont donné le signal, pour l'ancien et pour le nouveau monde.

Aussi bien ne suffisait-il pas, pour mener à fin la propagande abolitionniste, du zèle des philanthropes et des religionnaires de toutes sectes : il fallait qu'un grand mouvement industriel et financier mît à la disposition des gouvernements des fonds pour une si dispendieuse entreprise, et donnât assez de confiance dans les ressources de l'industrie et du commerce pour remplir au besoin les vides que la supression du travail servile causerait dans la production de denrées devenues nécessaires. Rien ne pouvait donner au dix-huitième siècle l'idée de pareilles transformations industrielles.

— Nous prendrons encore pour exemple la question de la peine de mort. Dès le dix-huitième siècle, dans de petits pays comme la Toscane, dont les princes se piquaient de philosophie, on essayait d'abolir la peine de mort; et si l'Europe avait pu échapper à une ^tourmente révolutionnaire, nul doute que,' dans une telle disposition des esprits, on ne fût arrivé beaucoup plus tôt à cette active propagande pour l'abolition de la peine de mort, qui est l'im des caractères de l'époque actuelle, et qui de fait a déjà rendu si rare et réservé pour des cas exceptionnels l'application de la peine capitale. Nous n'avons garde d'évoquer des souvenirs sanglants pour prouver ce qui n'a pas besoin de preuve, à savoir que la vie de l'homme n'est

jamais moins respectée que dans ces crises terribles qui poussent jusqu'au délire le fanatisme politique; nous ne voulons point parler de l'abolition de la peine de mort en matière politique, mais de T abolition de la peine de mort en tant qu'elle s'applique à des crimes dont la qualification n'est contestée par personne et qui excitent l'horreur générale. Or il est bien évident que, si la Piévolulion française, rendue à son cours régulier, a sanctionne nombre de réformes dans la procédure criminelle et dans la législation pénale, réclamées par les philosophes et par les crimina- Ustes du dix-huitième siècle, favorisées par l'adoucissement des mœurs, elle n'a pas poussé la hardiesse jusqu'à oser toucher, par la suppression de la peine capitale, à ce qui était encore considéré généralement comme la suprême garantie de la société. Aller plus loin, comme l'entendent à tort ou à raison les réformateurs du jour, c'est donc dépasser le but auquel visaient les réformateurs de l'âge précédent; c'est céder à un entraînement du siècle, dû à des causes générales dont les faits révolutionnaires ont plutôt suspendu que précipité l'action.

— Toutes ces propagandes que nous venons de signaler comme propres au dix-neuvième siècle ont un caractère commun, celui de se rattacher à une sorte de a religion de l'humanité 5), dont les articles de foi s'imposent plutôt qu'ils ne se prouvent. Or, quoique les philosophes du dix-huitième siècle aient beaucoup parlé d'humanité et des droits de l'humanité ou plutôt des droits de l'homme, ni le déisme des uns, ni le natur:.li!^me des autres ne pouvaient s'accommoder d'une divination ou d'une consécration de l'humanité, telle que l'entendent les novateurs plus hardis du siècle actuel, qui voient dans les développements et les perfectionnements successifs de l'humanité la manifestation de Dieu ou de l'idéal divin, tels qu'ils le conçoivent. Cela revient au fond à vouloir infuser le bouddhisme indien

dans notre civilisation européenne, en transférant à l'humanité la prérogative que le bouddhisme accorde à ses saints, en mettant sur le compte de la science et de l'industrie ce que le bouddhisme met sur le compte de l'ascétisme. Nous sommes bien loin de croire que la tentative doive réussir : mais, pour le moment, la même affinité qui a produit dans le passé tant de ressemblances extérieures ou superficielles entre le christianisme et le bouddhisme, amène une sorte d^accord entre l'esprit chrétien et la propagande philosophique pour tout ce qui tend à donner à l'humanité une consécration rehgieuse, et à traiter les questions auxquelles l'humanité paraît intéressée au premier chef, comxme on traite des points de religion. Pour le chrétien l'humanité est sacrée, parce que Dieu a daigné, dans sa bonté infinie, revêtir l'humanité : pour le moderne bouddhiste, parce que l'humanité, en se perfectionnant, dégage l'idéal divin de son vêtement périssable. La différence est immense sans doute, et quant au fond des doctrines, et quant à leur influence pratique sur le gouvernement des sociétés et la conduite des individus ; mais il ne s'agit ici que d'expliquer comment, avec les idées régnantes au dix-huitième siècle, on ne pouvait envisager certaines questions comme on l'a fait plus tard, sous l'influence d'une double réaction, l'une en faveur des croyances chrétiennes, l'autre en faveur d'un nouveau mysticisme, trèscontraire à ces mêmes croyances. Du reste, quelque opinion que l'on ait sur la portée de la réaction, il faut bien admettre qu'en fait l'esclavage ne pourra subsister chez les peuples qui participeront à la civilisation européenne j qu'en fait le bourreau ne pourra plus être, comme le voulait le comte de Maistre, la clef de voûte de la société : car, tout cela tient à des changements de mœurs et d'habitudes sociales, qui peuvent être aidés, mais qui ne sont pas principalement déterminés pour les accès ou les remit-

tences du zèle religieux, ni par la succession des systèmes philosophiques.

— Assurément l'idée qu'il faut réprimer les traitements cruels envers les animaux n'a pas acquis cette sorte de consécration religieuse qui de nos jours s'attache à l'idée qu'il faut aboUr la traite et l'esclavage ; notre éclectisme ou notre syncrétisme ne vont pas jusqu'à faire revivre la croyance à la métempsycose; nos jurisconsultes et nos philosophes continuent de régarder l'animal comme une chose incapable de posséder des droits : et pourtant, à l'honneur de notre siècle, des voix nombreuses se sont élevées, des associations se sont formées pour obtenir que la loi défendit et que l'autorité châtiât des actes barbares dont s'ofïense une sensibilité devenue à la fois plus commune et plus délicate. Il suffit que la moraUté publique soit entrée dans cette voie pour qu'on puisse assurer qu'elle n'en sortira plus et qu'elle fera même en ce sens de nouveaux progrès.

De même pour tant de questions de droit criminel et pénal, qui n'ont pas philosophiquement et religieusement l'importance suprême de la question de la peine de mort, et que cependant agite et résout les unes après les autres une civilisation progressive, de manière à interdire les retours en arrière. Le dix-huitième siècle a voulu l'abolition de la torture et de la procédure secrète, et il l'a obtenue : le siècle actuel demande l'amélioration du régime des prisons, des bagnes, des maisons ou des colonies pénitentiaires, au point de vue surtout de la révivification du sens moral chez les condamnés et des garanties de la société contre les récidives. L'idée barbare delà vengeance, l'idée mystique de l'expiation cessent d'être les pivots du droit pénal ; et l'idée de correction tend même à prévaloir sur l'idée d'intimidation que pourtant l'intérêt social ne permet pas de perdre de vue. En tout cas, soit qu'il s'agisse ■

de correction ou d'intimidation, la discussion est tenue de s'appuyer sur des faits positifs, en laissant de côté la métaphysique et la rhétorique. Il y a là des problèmes dont la solution pratique offre bien d'autres difficultés que n'en offrait la suppression de la torture ou de la procédure inquisitoriale : il ne faudrait donc pas s'étonner si la solution définitive aujourd'hui mise à l'étude se faisait attendre encore longtemps, d'autant plus que les conditions d'une bonne solution empiiique peuvent varier dans le cours même de l'expérience; mais, pour ce qui est des idées au nom desquelles l'expérience est instituée, le siècle a fait son œuvre, et cette œuvre ne sera point reniée par les siècles qui suivront.

— Sur le terrain de la politique proprement dite, où la complication est plus grande^ on peut encore, en y regardant d'assez près, très-bien distinguer la loi du siècle d'avec l'accident révolutionnaire.

L'Europe entière était armée contre la France et les excès de la Révolution française ou de son héritier avaient fait taire depuis longtemps les sympathies pour la cause et les idées françaises, lorsque de toute part les peuples réclamaient des garanties constitutionnelles; des institutions représentatives, plus ou moins analogues à celles qui avaient en Angleterre la consécration du temps, ou à celles qu'après réversion radicale des vieilles institutions allaient essayer d'acchmater en France des hommes bien connus par leur opposition aux violeuces révolutionnaires et au despotisme impérial, lesquels ne déguisaient point leur admiration pour les institutions politiques de l'Angleterre, cette grande ennemie de la Révolution française. Comment supposer que les malheurs de la France et la défaite de la Révolution • eussent donné le signal de ce mouvement des esprits, s'il n'avait tenu à la marche générale de la civilisation européenne, au degré d'éducation politique du

siècle? Même dans l'aristocratique Angleterre, il faut compter aujourd'hui avec les partisans des réformes les plus radicales et leur accorder, tantôt l'abaissement graduel du cens, tantôt une distribution plus égale du droit de suffrage, en raison de la population. Le dix-neuvième siècle est donc, plus ouvertement ou plus efficacement encore que son devancier, démocrate et niveleur. C'est la conséquence forcée des transformations que subit l'organisation intérieure et économique de la société, depuis le déclin de la féodalité, transformations qui n'ont jamais pris une allure plus rapide que de notre temps, dans le cours même du siècle actuel, et par des causes tout à fait indépendantes de la Révolution française. Lors donc que l'on répète ce qui a été dit tant de fois avec grande raison, que la poursuite de l'égalité est le fait dominant dans la Révolution française, le point sur lequel elle a obtenu pleine victoire, il ne faut pas perdre de vue que ce caractère, tout saillant qu'il est, n'est point un caractère propre et inné, du genre de ceux qu'une graine apporte avec elle dans quelque terrain qu'on la sème, pourvu qu'elle y puisse lever, mais un caractère nécessairement imprimé par les conditions du milieu ambiant. Si la Révolution française n'avait réussi que de ce chef, autant vaudrait dire qu'elle n'a pas réussi du tout et qu'elle est, sinon un effet sans cause, du moins une cause sans effet : mais des révolutions de cette taille ne sont pas à ce point impuissantes à laisser des traces persistantes de leur passage ; et leur compte au Uvre des destinées de l'humanité reste encore assez chargé, en bien et en mal, après qu'on en a distrait tout ce qui doit être imputé à des causes plus générales.

— A la persistance de la Révolution française dans sa tendance au nivellement et à l'égalité démocratique, on n'a pas manqué d'opposer son inconstance à l'endroit de la liberté politiq^ue, tour à tour embrassée avec passion ou

négligée avec indifférence, selon le cours changeant des événements. Faut-il voir aussi dans cette indifférence, au moins relative, pour la liberté politique, l'une des dispositions générales du siècle, plutôt qu'un caractère particulier et propre au mouvement révolutionnaire, tenant surtout au tempérament de la nation qui en a pris l'initiative en Europe ? Nous n'hésiterons pas à nous prononcer pour l'affirmative.

En effet, par cela seul que le nivellement social et la force démocratique outre-passent certaines limites, les institutions toujours très-artificielles et nécessairement compliquées sur lesquelles se fondent la pondération des pouvoirs et le maintien de la liberté politique, ne peuvent manquer d'être en péril. La multitude se plaît à montrer de temps en temps sa force, et cette force est essentiellement destructive : mais, quand la passion est calmée et que les besoins quotidiens se font sentir, l'instinct conservateur dont la Nature a doué le corps social comme tous les autres corps vivants, reprend le dessus ; et alors elle se prête, mieux que les classes raisonneuses, à tout ce qui peut fortifier le pouvoir suprême, de qui elle redoute moins une oppression systématique, sentant bien qu'un coup de vigueur l'en débarrasserait. Il est naturel que les sociétés nivelées passent par des alternatives de turbulence et de soumission, tandis que l'agitation contenue (sub lege libertas) est le propre de ces sociétés hiérarchiquement constituées, où les classes supérieures, appelées au maniement des affaires publiques, ont également à se défendre et peuvent mettre également de la persévérance à se défendre des empiétements du pouvoir et des emportements de la multitude.

Ce que l'on appelle la liberté politique appartient surtout à cet âge de la civiUsation où le sentiment du droit règne dans toute son énergie, avant qu'il ne soit en quel-

que sorte émoussé par les frottements du mécanisme économique. Les peuples comme les Romains, les Anglais, qui ont offert les plus beaux exemples de luttes courageuses et persévérantes pour la liberté ou les franchises politiques, ont pareillement offert des modèles de développement et de raffinement du sens juridique, même dans les choses les plus étrangères à la politique. Or, l'idée du droit ne conserve toute sa vive énergie qu'autant qu'elle se marie aux croyances religieuses ou qu'elle flatte la fierté d'un peuple, d'une cité, d'une caste, d'une corporation, en se confondant avec l'idée d'un privilège de race, d'une prééminence nationale, d'une prérogative transmise par la naissance aux citoyens d'une viUe, aux sujets d'une couronne, ou acquise par l'agrégation à un corps d'élite. Plus le droit offre de- singularité, et plus les hommes s'y attachent. Ainsi les maximes, les coutumes propres à une corporation ou à une caste prévaudront sur celles qui paraissent faites pour tous les membres de la tribu ou de la nation, et les coutumes nationales l'emporteront sur ce qui rentre, pour ainsi dire, dans le fond commun de la nature humaine. Cela explique bien le rôle que les ce sociétés secrètes » ont pris dans les mouvements politiques du dix-neuvième siècle, lorsqu'il s'agissait d'échauffer le zèle, et trop souvent d'exciter le fanatisme. Qu'est-ce en effet que l'appareil des initiations, des serments, des jugements vehmiques, sinon des moyens pour tâcher de communiquer à des idées politiques, par la singularité, l'intimidation et le mystère, le genre de force qui est propre à la foi rehgieuse et à l'esprit de secte ? C'est avouer l'insuffisance des moyens ordinaires d'action et de propagande, dans la société laissée à elle-même, au grand jour de la publicité.

Est-ce à dire que l'on ne doive pas rencontrer à toutes les époques des hommes distingués par le caractère ou par

les dons de l'intelligence, qui aiment la liberté politique pour elle-même, par un sentiment de dignité personnelle ou par l'idée qu'ils se font de la dignité de la nature humaine, sans distinction de races ou de nationalités? Non certes, il doit s'en trouver; de même qu'il se trouve des hommes qui, malgré l'attiédissement du grand nombre, conservent toute la chaleur de leur foi religieuse, ou qui, même après avoir perdu les croyances qu'ils tenaient de la naissance et de l'éducation, n'en restent pas moins foncièrement religieux. Il s'agit ici de faits généraux et non d'exceptions individuelles, si remarquables qu'elles puissent être.

— Dans l'idée que les anciens se faisaient de la liberté politique, y toucher était tout menacer : la liberté civile, les biens, l'honneur, la vie des citoyens. La civilisation moderne offre heureusement d'autres garanties et des garanties plus sûres, parce qu'elles reposent sur des institutions bien moins changeantes. Quel père aujourd'hui craindrait qu'on ne lui ravît sa fille pour satisfaire la luxure d'un juge, d'un administrateur, d'un personnage politique, si haut placé qu'on le suppose? La confiance dans l'impartialité des tribunaux, dans la bonne administration de la justice,, change-t-elle avec les constitutions politiques, avec l'élévation ou l'abaissement d'un cens électoral, avec les limites de la prérogative parlementaire^ avec la définition d'une chimérique responsabilité ministériehe ou de la responsabilité, plus chimérique encore, d'un pouvoir supérieur? Les progrès de la législation et des mœurs ne peuvent-ils pas procurer dans les autres services publics les mêmes garanties, de manière à ne laisser à l'appréciation discrétionnaire du fonctionnaire ou du magistrat que ce qui en dépsnd par la nature même du service, quelles que soient les formes poUtiques? Et dans l'exercice même des attributions pohtiques, le progrès constant de

la raison publique, l'extension toujours plus grande de là publicité, ne suffisent-ils pas pour restreindre la part du pouvoir discrétionnaire dans les limites fixées par les nécessités d'un service indispensable? Tout gouvernement qui haïrait ce progrès de la raison et des mœurs publiques, qui entreprendrait sur la liberté civile, sur la liberté des consciences, sur la libre discussion des théories et des systèmes; à plus forte raison celui qui se livrerait, pour satisfaire les passions d'un homme ou d'un parti, à des actes de tyrannie capricieuse, à des vengeances sanguinaires, à d'atroces dévastations, serait un gouvernement destiné à succomber bientôt sous le poids de l'indignation publique.

Nous entrons, il est vrai, dans l'ère où le fait prévaut sur le droit, le réel sur l'idéal, où la recherche des avantages positifs refroidit tous les enthousiasmes :' cependant l'interA'ention du public dans la gestion des affaires publiques, quel qu'en soit le mode, figure parmi les avantages positifs que le progrès de l'instruction générale fait mieux comprendre à tout le monde, et qu'un développement ultérieur de civilisation ne peut nous faire répudier. Le joug d'une autorité absolue, qu'aucune institution ne tempère, est quelque chose dont chacun se sent blessé, si peu enclin qu'il soit à s'éprendre d'un type idéal ; le knout et l'envoi en Sibérie, au Spielberg ou à Nouka-hiva sont des faits très-réels et très-désagréables. Donc, on peut être sûr que, si l'avenir ne donne pas à toutes les nations policées une liberté à l'antique ou à l'anglaise, il se prêtera habituellement au jeu régulier d'institutions tempérées; il ne permettra pas les tyrannies de longue durée, pas plus celle de la multitude que celle d'un despote. En dépit de quelques analogies de situation, il en est de certains despotismes comme de la monarchie universelle et de l'irruption des barbares : ce sont des phénomènes historiques deve^

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nus incompatibles avec les conditions de la civilisation moderne.

Dès à présent il n'y a pas de gouvernement européen qui ne compte avec l'opinion publique, qui ne se sente tenu de répondre de ses actes et d'en montrer la conformité avec l'intérêt national, ou d'arguer de l'intérêt du peuple pour motiver un accroissement de prérogatives. Il n'y a plus de prétendant qui, déposant les armes ou même renonçant aux sourdes menées, ne se résigne à attendre du cours changeant des événements le retour de la faveur populaire ; plus de roi de vieille roche qui mette quelque persistance dans le refus de reconnaître les rois parvenus. Dans de pareilles conditions, si les spéculations sur le principe delà souveraineté, naguère objet de tant de disputes, sont encore un thème pour quelques philosophes attardés, les esprits positifs et pratiques doivent trouver que la question est décidée en fait. Les rois ne sont plus les pasteurs des peuples, mais les serviteurs des peuples, obhgés d'épouser leurs intérêts, leurs préjugés et leurs passions, à moins que, par fierté de race ou par un sentiment de dif^nité personnelle qui les honore, ils ne déclarent franchement qu'on doit les prendre avec les idées qu'ils représentent, ou se passer d'eux.

Lorsque les choses en sont là, il faut bien que, nonobstant toute distinction arbitraire entre « un pays légal » et un pays resté en dehors des fictions constitutionnelles, la véritable opinion publique ait des moyens de se faire entendre et d'influer sur la marche des affaires. 11 faut même que les intérêts et les partis divers puissent exercer leur influence dans la mesure de leurs forces respectives ; et par conséquent il faut que le gouvernement soit plus ou moins représentatif, si l'on prend les mots dans leur franche acception, sans s'exagérer la valeur des fictions constitutionnelles et des abstractions juridiques ; sans se

figurer qu'un Chef d'Étal ou un député représente le pays qui Ta nommé ou acclamé, comme dans la vie civile un mandataire représente le mandant ou un tuteur son pupille ; et sans tomber dans cette absurdité d'admettre que l'opinion d'une ville, d'une province a changé du blanc au noii% parce que les manœuvres des agents du pouvoir ou les menées des partis ont fait gagner quelques voix qui déplacent la majorité. La véritable opinion du pays finira par percer et par prévaloir malgré les échpses accidentelles; et les institutions vaudront d'autant mieux qu'elles rendront, dans les conditions où le pays se trouve, cette manifestation plus aisée et plus prompte. La vertu représentative est quelque chose qui s'infuse à doses diverses dans les institutions, comme la vérité ou la ressemblance dans un portrait, par des procédés divers selon la manière de l'artiste ou le génie des peuples, sans qu'on puisse arriver à la représentation ou à la ressemblance absolue, et sans qu'on puisse assigner de mesure précise à la ressemblance ni fixer les points précis où commence et où cesse la ressemblance.

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