‹ Considérations sur la marche des idées et des événements dans les temps modernesChapitre 66 sur 78 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DU SYSTÈME POLITIQUE EUROPÉEN AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE, ET DE l'AVÉNEMENT DU PRINCIPE DES NATIONALITÉS.

C'est surtout à propos du système politique des États européens, qu'il peut sembler étrange de vouloir considérer à part ce qui tient aux causes générales, aux grandes tendances du siècle, en le dégageant des complications accidentelles causées par l'emportement des révolutions ou par l'ambition démesurée d'un conquérant : car, dans l'histoire telle qu'on l'écrit et qu'on doit Técrire, rien ne paraît plus étroitement lié. Et cependant les choses ont tourné de manière que le débrouillement, jugé de prime abord si difficile, semble s'être fait de lui-même par la force des événements : d'où vient que par ce côté, beaucoup plus que par bien d'autres, le siècle actuel (suivant une remarque qui a déjà trouvé sa place ailleurs) ne fait que continuer le siècle précédent. Assurément le dixneuvième siècle diffère bien plus du dix-huitième par sa philosophie, par sa littérature, par son industrie que par sa diplomatie, si l'on prend ce mot dans le sens le plus relevé, pour désigner, non une politique d'intrigues et d'expédients, mais celle qui ne perd jamais de vue les grandes données historiques et les intérêts essentiels ou séculaires des États.

Poui' justifier rassertioii il faut entrer un peu, sinon dans le détail des événements, au moins dans l'examen de quelques faits majeurs. Et pour prendre les choses par le commencement, n'est-il pas évident aujourd'hui que, si la Prusse de i792 l'avait bien voulu, la Commune du 10 août aurait fini, et plus vite fini que la Commune de 1871, malgré « l'armée des avocats » et les Thermopyles de Dumouriez dont on n'a pas même parlé en 1870 ? Et pourquoi la Prusse de 17912 a-t-elle si faiblement tenu les conventions de Pilnitz, sinon parce qu'elle a vite reconnu que le temps n'était pas venu pour elle de cueillir le fruit, et qu'elle n'était pas d'humeur à travailler pour le compte de l'Autriche; en d'autres termes, parce qu'elle portait le cachet de la politique du dix-huitième siècle et du génie de son roi philosophe? Elle s'est donc retournée du côté de la Pologne; et cette future promotrice de l'unité germanique n'a pas tardé à faire bon marché de la rive gauche du Rhin pour quelques indemnités sur la rive droite; elle s'est promptement retirée de la première coalition, en s'abstenant soigneusement d'entrer dans la seconde, et en n'accédant que le plus tard possible à la troisième. Qu'elle ait eu ensuite des motifs-de le regretter, là n'est pas la question : l'important est de voir comment une politique habile et persévérante sait tirer parti, même de ses fautes, ou plutôt comment des conditions d'un ordre supérieur font concourir les fautes mêmes et les accidents imputables à la faiblesse des hommes, à l'avènement final de l'ordre de choses dont elles contiennent, le principe. Il fallait absolument la retraite de Champagne et même le désastre d'Iéna, pour relier Frédéric à M. de Bismarck, la confiscation de la Silésie à la confiscation du Hanovre, la royauté brandebourgeoise au nouvel empire allemand.

— La Révolution française avait été l'occasion plutôt que la cause d'une revanche militaire que cherchait la France

humiliée de sa décadence politique, après les désastres de la guerre de Sept ans et le partage de la Pologne. Le gouvernement des Bourbons y songeait, autant qu'il pouvait y songer dans sa sénilité : la guerre d'Amérique en est une preuve. Bientôt les premiers succès de la lutte révolutionnaire donnèrent à ce mouvement de réaction une intensité extraordinaire ; la France prit l'initiative d'un enrôlement militaire et d'un recruteijaent des armées sur une échelle qui devait être fort dépassée plus tard, mais dont jusques- .là le monde moderne n'avait pas eu l'idée. Un homme se trouva dont le génie étonnant, supérieur même à sa situation, sut tellement tourner de ce côté et surexciter toutes les forces nationales, que l'on put croire un moment et qu'il crut lui-même, dans l'enivrement du succès^ que rien, n'était capable d'arrêter l'exécution de ses volontés. Cependant, ni la tourmente révolutionnaire, ni celle du bonapartisme qui en est accidentellement dérivée, ne pouvaient changer viscéralement la situation de la France et de l'Europe. Les plus grands coups d'épée n'avaient point la vertu d'empêcher que la situation ne se retrouvât, après une crise nécessairement passagère, telle à peu près qu'avant la crise.

Quand Napoléon alléguait, à chaque entreprise nouvelle, que la France n'avait pas encore obtenu une compensation suffisante de l'agrandissement des puissances rivales, ou une compensation suffisamment assurée, au fond' il exprimait une vérité devenue trop claire aujourd'hui et dès lors nettement perçue par sa rare> intelligence, bien qu'il mit, selon l'usage des hommes de sa trempe, la vérité au service d'une passion personneUe. Dans la politique internationale, comme dans certaines coutumes des pays celtiques, figure, au lieu d'un droit d'aînesse, un droit de juveigneur ou de cadet. Il n'y avait pas moyen que la France placée au cœur de la civilisation européenne, au centre de son

territoire historique, s'agrandît, s'extravasât à la manière de l'Angleterre ou de la Russie qui disposent, pour ainsi dire, des latitudes et des méridiens, ni même à la manière de l'Autriche et de la Prusse, qui ont, ou qui avaient surdes contrées limitrophes, fertiles, nourricières d'hommes, l'ascendant incontestable d'une civilisation supérieure. Par des entreprises d'annexion, de conquête, de suzeraineté du côté du Midi, le déplacement séculaire du foyer de la civihsation fait que la France s'affaiblit militairement et financièrement, plutôt qu'elle ne se renforce. Du côté du Nord et de l'Est, on lui marchande au plus haut prix les plus minces acquisitions ou l'on guette l'occasion de les lui ravir violemment ; et comme, du point où elle opère, elle inquiète l'Europe entière, les peuples aussi bien que les Cabinets, elle a toujours à craindre une coalition européenne dans laquelle les préventions populaires- serviront les jalousies de la politique. Partout il faut qu'elle paie très-cher sa gloire ou ses revers ; partout elle a affaire à des populations qui n'entendent pas le lui céder en civilisation, en lumières, en industrie, et qui n'ont effectivement nulle raison de faire taire leur amour-propre pour acheter, au prix de la soumission ou de la fusion, des biens qu'elles possèdent déjà. De tous côtés l'on désire une stabilité politique qui protège les intérêts sociaux ou économiques; et la France ne s'est pas acquis le ranom d'intervenir dans le régime pohtique de l'Europe à titre de puissance conservatrice.

Donc, la France considérée comme puissance plutôt que comme nation (car, en tant que nation, elle ne saurait perdre sa large part d'action et d'influence) était condamnée sous Napoléon, comme elle l'est encore, à voir des puissances rivales s'agrandir sans compensation suffisante pour elle-même, ou bien à se jeter dans des entreprises démesurées, gigantesques, en visant ou en paraissant viser à

changer de fond en comble le système européen, et à asseoir sa domination sur toute l'Europe continentale.

— Une fois accommodée avec la Prusse et l'Epagne, ce qni n'a guère tardé parce qu'ainsi le voulait la politique séculaire, la France se retrouvait en face de ses vieilles ennemies, l'Angleterre et l'Autriche ; et à prendre les événements dans leur ensemble, les rôles sont encore les mêmes qu'aux temps passés. L'impétuosité française, l'audace des mouvements qu'elle inspire, déconcertent habituellement les calculs pourpensés du Conseil aulique, les doctes méthodes de ses généraux et la bonhommie de ses soldats. Par le fait, la décadence de l'Autriche se poursuit. C'est à l'Autriche qu'il échet de faire les frais de l'apprentissage des soldats de la France et de la renommée de ses généraux. Les revers ou les succès douteux des armes françaises viennent quand déjà le premier rôle dans le camp adverse a passé du vieillard aux juveigneurs. L'Autriche ne figure plus à Waterloo, sur une terre naguère autrichienne:

Du côté de l'Angleterre, c'est précisément le contraire. Pouvait-on, avec un peu de bonne volonté de la part de la Fortune, avec un débarquement à la Scipion et une bataille de Zama, abattre, détruire en pleine civilisation moderne la puissance britannique? Nous l'avons déjà remarqué : les projets de flottille et de débarquement, de marche sur Londres et de soulèvement de l'Irlande, ne datent pas de l'ère révolutionnaire et impériale; des incidents fortuits les ont toujours empêchés d'aboutir; et quand le hasard fait constamment échouer une entreprise, c'est peut-être la meilleure preuve qu'elle n'échoue point par hasard.

Ne pouvant détruire l'Angleterre, il aurait fallu l'isoler du Continent, et c'est ce qu'on a appelé le blocus continental. Sans doute on ne soutiendra pas que cet isolement si fort contre nature, eût pu être maintenu longtemps par

des moyens artificiels. C'était une arme de guerre, bonne peut-être pour arracher a un moment donné quelques concessions temporaires, mais trop odieuse pour devenir d'un usage habituel, et pour fonder d'une manière durable le système politique de l'Europe, ainsi que son régime économique et commercial.

Grâce à la trempe du caractère national, bien plus qu'à la supériorité de ses hommes d'Etat et aux talents de ses hommes de guerre, bien plus même qu'au mérite intrinsèque de son mécanisme politique, l'Angleterre a fini par avoir raison de la plus haute fortune et du génie le plus despotique des temps modernes. Il fallait une nation à l'abri des coups de main, en voie de s'enrichir malgré l'énormité de ses sacrifices, capable parla d'attendre pendant vingt ans un retour de fortune; capable surtout par son bon sens de juger sainement d'une situation fausse malgré toutes les pompes théâtrales (iWo/a theatri, suivant l'expression de son grand philosophe) ; possédée enfin de cet orgueil qui ne permet pas de souscrire, en un jour d'abattement^ à la perte d'une grandeur acquise au prix d'efforts séculaires. Georges III et le Prince-Régent, ministère et opposition, wighs et tories, cabales et coalitions parlementaires, Burke avec ses passions contre-révolutionnaires; Fox, ce Lafayette anglais ; Pitt et les successeurs de Pitt (ceux-ci à peine destinés à être un jour nommés dans l'histoire), n'auraient été pour une œuvre colossale que des instruments bien mesquins, si les forces en tout genre ne leur avaient été prodiguées par la nation elle-même, toujours prête à réparer les défaillances individuelles ou à contenir les partis. Dans de telles conditions et avec de tels précédents, l'issue de la lutte était marquée d'avance : l'Angleterre ne pouvait pas céder, transiger; et par cela seul qu'elle ne cédait pas, il fallait bien qu'elle l'emportât finalement.

— Mais, supposons pour un moment que l'Angleterre des Georges, devançant les temps, eût vu avec indifférence, peut-être même avec une joie secrète, les perturbations de la politique continentale : aurait-il été loisible à la France révolutionnaire ou impériale d'arriver à la domination de l'Europe continentale par la destruction des trois grandes puissances militaires? Oui, disait-on naguère, pourvu que l'on rendît aux nations asservies leur indépendance et que l'on profitât de la force acquise, soit par l'élan révolutionnaire, soit par la supériorité du génie guerrier, soit par le hasard des batailles, pour hâter la dissolution des corps factices dont la force militaire retenait seule les parties dans une agglomération contre nature. Malheureusement, à peine ce principe « des nationalités » sur lequel nous allons revenir, commence-t-il à passer de la spéculation dans l'ordre des faits, que nous voyons trop clairement qu'il atteint au cœur la politique de la France ; et le grand donneur de batailles n'était pas homme à les donner pour cela. Bien plus, dans ce combat horatien, il aurait ainsi déclaré une guerre à mort à tous ses adversaires à la fois, et son audace, mêlée de tant de ruse, n'est pas allée jusques-là. Mais la ruse se dépense encore plus vite que la force, du moins quant à ses effets utiles : dès lors il fallait bien qu'à la première occasion favorable la coalition se renouât; on en sait les résultats.

Que ces résultats aient pu être prévenus dans ce qu'ils ont eu d'excessif, soit par plus de modération dans les entreprises, soit par des concessions opportunes quand la chance a tourné, il ne serait pas raisonnable de le contester. Ainsi, il aurait pu entrer dans les conditions d'un arrangement librement consenti, de remplacer les électorats ecclésiastiques par une puissance allemande d'ordre secondaire, ayant intérêt à se ménager l'appui de la France pour éviter le joug des grandes puissances allemandes.

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Dans rentraînement de la réaction on a voulu au contraire que la même puissance militaire, que la plus essentiellement militaire de toutes les puissances, laquelle confinait à l'empire russe, occupât aussi les frontières de la France et menaçât constamment sa capitale. On payait, de la manière en apparence la plus large, l'accession tardive de l'Autriche à la coalition; et comme il était arrivé maintefois, la puissance dont les armes avaient été le plus malheureuses, semblait la plus heureuse dans les négociations dont elle avait la présidence d'honneur. Mais c'était une apparence trompeuse : en réalité l'on donnait à l'Autriche tout ce qui tendait déjà visiblement à se désunir; on donnait à la Prusse tout ce qui allait tendre visiblement à s'unir. C'était donner à l'une un brevet de vieillesse et encourager les prétentions de l'autre à la jeunesse. On voit aujourd'hui les conséquences de toutes ces mesures, bien opposées au but de ceux qui calculaient si soigneusement en 1815 les lieues carrées et les miUiers d'àmes, au grand scandale des partisans du vieux droit dynastique, aussi bien que des apôtres du dogme nouveau de la souveraineté populaire.

D'un autre côté, en dépit des combinaisons réactionnaires, la Belgique s'est de plus en plus francisée par la langue, les lois, les mœurs, les institutions, les relations de littérature et de commerce ; ses forteresses bâties contre la France avec l'argent de la France ont été démolies; en mainte occasion la Belgique n'a paru être qu'une France au petit pied, plus sage et plus libre. D'où il semble assez légitime d'inférer qu'il n'y avait pas d'obstacle insurmontable à ce que la Belgique restât à la France.

— En 1815, la France était désunie, humiliée, ruinée, militairement occupée, et la ligue des trois Puissances du Nord, par déférence pour une fantaisie mystique du grand autocrate, devenait ce la Sainte-Alliance )), à laquelle accédaient l'Angleterre par haine de la Piévolution française,

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et la France elle-même, dans un esprit de restauration dynastique. Mais avec quelle promptitude cettte situation a changé! Bientôt l'Angleterre, se rappelant l'origine de ses institutions, a trouvé en outre que sa politique extérieure pouvait très-bien s'arranger du patronage d'un mouvement libéral qui n'était plus français, mais européen. Elle s'est prise à redouter l'asservissement du Continent à la politique russe, en même temps que la France, guérie de ses blessures, prouvait assez par ses agitations intérieures et ses entreprises au dehors qu'il fallait de nouveau compter avec elle. Ainsi s'est reconstituée la pentarchie européenne, telle à peu près qu'ehe existait avant la grande crise révolutionnaire, mais avec une division plus accentuée en deux groupes, celui des trois grandes puissances du Nord, toujours disposées jusqu'à ces derniers temps à s'entendre sur les grosses questions^ malgré des dissentiments secondaires, et celui des deux grandes puissances occidentales dont l'entente a bien de la peine à devenir cordiale, malgré l'affinité d'intérêts dans l'ordre économique et dans l'ordre moral, due au degré de civihsation et d'industrie auquel l'Angleterre et la France sont Tune et l'autre parvenues. Chose sans exemple depuis la chute de l'empire romain, l'Europe a joui sous ce régime d'une paix de près d'un demi-siècle, tant la guerre effrayait les gouvernants et les gouvernés, tant on mettait de soin à éteindre ou à circonscrire le feu, partout où le feu menaçait de prendre. Quant on comparaît à cet égard le dix-neuvième siècle au dix-huitiéme, et celui-ci aux siècles qui l'avaient précédé, on pouvait raisonnablement croire qu'en effet l'ère des grandes guerres était close. Pour détromper le monde à cet égard, il a fallu deux causes, l'une superficielle et accidentelle, à savoir la résurrection du bonapartisme, l'autre viscérale et profonde, tenant au mouvement général des esprits, qui déterminait à la fois un perfectionnement

moui des engins de guerre et l'avènement d'un principe nouveau, du principe « des nationalités » dont il convient d'abord de parler.

— Dans tout ce qui est compatible avec les intérêts- \itaux des gi^andes puissances militaires, le progrès de l'Europe vers l'extinction des unités factices ne saurait être mis en doute. La seule action du temps doit faire disparaître tout ce qui n'a plus de raison d'être; et il ne se peut que des populations parlant la même langue, englobées dans la même confédération douanièrie, reliées par le même réseau de chemins de fer, soumises dans l'occasion aux mêmes excitations politiques et guerrières, unies de culte et de traditions, ayant les mêmes habitudes, les mêmes mœurs, les mêmes intérêts de production et d'échange, continuent de se regarder comme étrangères les unes aux autres, au point de se trouver d'un jour à l'autre en état d'hostihtè, sans qu'il y ait à cela d'autre raison que quelques vieux titres de succession féodale ou quelques arrangements d'une diplomatie surannée. A moins de supposer, comme le font volontiers les partis découragés, des causes internes de désorganisation sociale qui voueraient la civilisation de l'Europe à la destruction, il est difficile de ne pas voir, dans une tendance commune à toutes les nations européennes, l'annonce d'un futur ordre de choses où se trouveraient effacés les derniers vestiges de la grande confusion causée par l'écroulement de l'empire romain, et où le système européen aurait enfin trouvé les conditions de stabilité dont il s'est graduellement rapproché à travers les complications du moyen âge et les combinaisons plus ou moins heureuses delà diplomatie moderne.

La langue est le signe caractéristique de la nationalité, en ce sens que rien ne favorise plus que la communauté d'idiome, le mélange et la fusion de toutes les populations comprises dans une même circonscription politique, et

aussi en ce sens que rien n'entretient plus que la différence d'idiome l'antipathie causée naturellement par une domination étrangère.

Barbariis liis ego sum, quia non intelligor illis.

Que si, malgré leur diversité, les idiomes ont entre eux une étroite parenté, cette parenté témoigne ordinairement d'une communauté d'origine ou d'un fond commun de traditions chez les populations qui les parlent, conditions évidemment favorables à l'absorption dans une même unité politique, mais qui ne sauraient avoir rien de catégorique ou d'absolu. Bien plus, l'identité même d'idiome peut laisser subsister des causes d'antipathie et d'éloignement telles qu'on en voit chez les parents les plus proches, surtout lorsque l'intérêt s'en mêle; et il peut être si manifestement utile à toutes les populations riveraines qu'une ligne de démarcation politique passe ici plutôt que là, que l'on ne s'arrêtera pas à suivre, jusques dans ses capricieux détails, une caractéristique des nationalités fondée uniquement sur la considération des idiomes, ou en d'autres termes que la carte politique ne sera pas un calque pur et ' simple de la carte linguistique. De là l'idée de (( frontières naturelles », plus ' ancienne que l'avènement du principe des nationalités et qui en resterait le correctif, même quand on pourrait faire abstraction de toute éventualité de guerre autant que certaines personnes le croient ou le désn^ent dans leur foi naïve. De plus, il pourrait se faire que l'intérêt bien entendu de toutes les nations leur conseillât et à la longue les obligeât d'apporter à la carte ling?ristique^ pour la transformer en carte politique, des modifications qui ne seraient pas seulement des rectifications ou des corrections de détail : car enfin rien n'établit a 'priori que la distribution des forces, telle qu'elle résulterait de la carte linguistique, soit la plus propre à maintenir la stabihté de

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l'équilibre, à garantir la durée de la paix, et à procurer aux nations ce qui doit être le but de leurs communs efforts, la tranquillité sans asservissement. Tout le monde est disposé à reconnaître de grandes nations : des prétentions à être a la grande nation 3) ne peuvent pas plus convenir au monde que la monarchie universelle.

Mais voici la remarque la plus importante. Si la communauté d'idiome donne, pour ainsi dire, un corps, un vêtement sensible à la nationalité, est-ce que le patriotisme n'en est pas l'âme, le principe vivifiant et vraiment actif? Or, on ne s'aperçoit pas que dans des pays comme la Suisse, partagée quant à la langue, le patriotisme ou le sentiment de la nationalité soit moins vif qu'ailleurs, bien au contraire : tant l'amour des institutions et le culte des traditions nationales l'emportent sur la diversité d'idiome! Et n'a-t-on pas vu des provinces de langue étrangère se signaler entre toutes par leur patriotisme, par leurs sacrifices héroïques, par leur deuil navrant de la patrie perdue? Aussi bien la langue n'est-elle pour la plupart des hommes qu'un instrument que l'on prise en raison de son utilité, nullement un objet d'amour ou, de culte. En d'autres termes, la langue est un signe extérieur de la nationalité, mais ne constitue pas essentiellement la nationalité, et n'est plus qu'une écorce là où le patriotisme fait défaut. On se moque aujourd'hui avec quelque raison du patriotisme de clocher, mais l'Europe peut encore moins devenir une patrie au vrai sens du mot ; et si le cosmopohtisme avait un jour raison du patriotisme, au point de réaliser ce que l'on conçoit sous le nom des Etats-Unis d'Europe, il est à croire que l'idée de patrie disparaîtrait comme elle avait disparu dans la chrétienté du moyen âge devant les deux idées de fraternité religieuse et de fidélité féodale, ou que les patriotes obstinés seraient honnis, comme ils l'étaient encore à Paris aux temps de la Ligue T. II. 49

SOUS le nom de politiques. Ne nous étonnons donc pas si les politiques de profession et d'inclination se sont tout d'abord méfiés du principe des nationalités tel qu'on l'énonçait, comme d'un moyen à l'usage des brouillons et des ambitieux pour troubler l'Europe, en attendant les bienfaits qu'elle serait appelée à en recueillir plus tard.

— Comme toujours l'Italie et l'Allemagne devaient jouer le premier rôle dans cette crise de perturbation ou de transformation de l'Europe. Depuis l'élévation de la Prusse au rang de grande puissance et le partage de la Pologne, le saint empire romain, l'empire des Charlemagne, des Othon, des Frédéric, des Charles-Quint menaçait ruine, et les secousses imprimées par la Révolution française ne pouvaient qu'en précipiter la chute. En prenant l'initiative de la création d'un empire héréditaire d'Autriche, le chef électif de l'empire germanique avait montré qu'il tenait peu à ce qui restait encore d'un protocole suranné : d'un coup de son épée le vainqueur d'Austerlitz a achevé de le déchirer. Aussi n'a-t-on pas songé à y revenir en 1815; seulement l'expérience a vite montré que , dans les nouvelles conditions, l'aigle germanique avec ses deux têtes, non plus héraldiques, mais bien réelles et sans proportion avec le reste du corps, était un être plus bizarre encore et certainement moins viable que celui dont il prenait la place. Dès lors on a dû se demander si le fantôme de fédération disparaîtrait en ne laissant subsister que la réalité du vasselage ou si, le principe des nationalités faisant son chemin dans le monde, l'unité allemande se constituerait et de quelle manière. La courte campagne de 1866, plus mémorable assurément pour la netteté et l'importance des résultats que toutes celles qui l'ont précédée dans les temps modernes, a répondu à la question^ et l'Europe déconcertée n'a pas essayé d'appeler de ce qui lui a paru être ce le jugement de Dieu ». Pour l'avoir trop tard et si .maladroite-

ment essayé eu 1870, la France a subi ce lamentable effondrement à quoi l'histoire n'a rien à comparer depuis la chute de l'empire romain, et l'Allemagne, ivre d'orgueil, a acclamé dans le palais de Louis XIV le roi de Prusse empereur d'Allemagne. C'est le «particularisme » grec s' effaçant devant la phalange macédonienne ; quoique la Grèce, comme chacun le sait, fût destinée à survivre longtemps aux dynastes macédoniens.

Non-seulement l'Europe a souscrit à ce que l'Autriche fût exclue de l'association allemande, à ce que la Prusse régnât par la politique et les armes sur l'Allemagne entière, moins les provinces allemandes de l'empire d'Autriche, mais elle a laissé porter le dernier coup à la féodalité princière dont l'Allemagne était le cœur, en s' abstenant de protester contre la confiscation pure et simple de provinces, de royaumes entiers, au préjudice des plus vieilles maisons souveraines. C'est virtuellement reconnaître qu'il n'y a plus d'intérêt dynastique qui puisse tenir contre un intérêt réputé national, pas même l'intérêt prussien, puisque la Prusse n'existe que par sa dynastie. Si donc l'Allemagne devient prussienne, ce doit être à la condition que la Prusse se confonde un jour avec la patrie allemande, de quelque manière que la fusion ou la confusion s'opère.

— Des événements comme ceux dont il vient d'être question n'auraient pu s'accomplir avec cette étourdissante rapidité si, outre les conditions indispensables de maturité, il n'y avait eu d'une part une grande habileté, d'autre part des fautes énormes. Jusqu'à quel point doit-on faire en cela la part de l'accident, c'est ce qu'il est intéressant d'examiner. Et d'abord on peut remarquer que l'habileté dont le vainqueur a donné des preuves si peu contestables, n'est pas de celles qui supposent des dons extraordinaires, des facultés transcendantes, en un mot du génie. Non, elle fait plutôt songer à une machine bien montée, bien ajus-

tée, où tout est ù sa place, où les agents grands et petits sont dressés de longue main à faire précisément ce qu'il faut faire. Quant à la pensée dirigeante, quant au but à poursuivre avec ténacité et patience, la situation les dictait, le siècle s'est chargé pour ainsi dire des frais de l'invention. C'est donc plutôt dans les fautes des adversaires qu'il faut chercher la part du hasard, si part il y a.

On peut dire que la France méconnaissait grandement les difficultés de sa situation actuelle en Europe lorsque, par suite de troubles intérieurs dont elle encourra devant l'histoire la grave responsabilité, elle laissait reparaître un empire napoléonien qui ne pouvait être, quoi qu'on dît, un gage de paix européenne, un moyen de se faire en Europe des partisans et des alliés. Comment ce gouvernement pourrait-il, sans courir trop de risques et sauf à ne pas marchander les miUiards, donner quelque satisfaction aux vieux souvenirs qui n'avaient pas peu contribué à le rendre populaire? Là était la question.

L'homme d'État qui s'est acquis tant de renom de prévoyance en signalant si nettement à ce gouvernement les fautes commises et celle qu'il allait commettre, n'a fait d'exception que pour la guerre de Crimée, en quoi nous nous permettons de croire qu'il s'est montré trop indulgent ou que ses souvenirs de 1840 ont à son insu trop influé sur son jugement. Car une nation riche et belliqueuse a beau user des vaisseaux, brûler du charbon et sacrifier des hommes : elle ne saurait vaincre la première donnée de l'histoire, la donnée géographique. Il n'était pas douteux qu'une occasion se présenterait dont la Russie aurait hâte de profiter pour anéantir les résultats obtenus au prix d'eflorts si coûteux, que l'on ne pourrait pas renouveler.

— Au contraire rien de plus conforme en apparence au rôle de la France que d'aider l'Italie à secouer le joug autrichien et à se reconstituer comme nation à la faveur

trune autre hégémonie militaire, celle du Piémont. Nous ne parlons pas ici du grand intérêt religieux que tous les partis sont trop portés à regarder comme essentiellement impliqué dans la question de l'unité italienne. Autre est la cause de l'Italie, autre la cause révolutionnaire, quoique les révolutionnaires, en politique et en religion, se servent de la cause de l'Italie comme d'une machine de guerre, et qu'il soit difticile aux amis de cette cause de répudier absolument le concours de la force révolutionnaire. Si la destruction de la Pologne reste la tache indélébile du dixhuitième siècle, quel honneur ne serait-ce pas pour le dixneuvième que de refaire une unité vivante avec ce qui n'était naguère, selon la parole dédaigneuse des diplomates, qu'une appellation géographique (1) ! Qu'on se ligure l'action d'une Italie virile et libre sur la marche de l'esprit humain dans les temps modernes, si les efforts de ses grands patriotes, du treizième au seizième siècle inclusivement, l'avaient effectivement afïranchie du joug des barbares; et, tout en teaant compte de la différence des temps qui ne permet plus la même accentuation dans les traits, pas plus chez les nations que chez les personnages, l'on s'imaginera la part que peut prendre au travail ultérieur des esprits une Italie reconstituée. Dans l'ordre politique la création de l'unité italienne, sous quelque forme qu'elle se fixe, achève de dessiner à l'occident de l'Europe le groupe des nations latines, cantonnées entre des frontières aussi naturelles que possible, ayant rompu les unes et les autres avec le principe germanique de la souveraineté seigneuriale, voyant tous les jours s'effacer les nuances religieuses qui les distinguaient, jouissant des mêmes biens et tra-

I) o Si l'afTpanchissement de ce pays était possible, quoi de trop grand pour l'accomplissement d'un tel voeu ? pour éteindre ce long soupir des siècles? » Byron, Mémoires, t. îV, p. 420 de la traduction française .

vaillées des mêmes maux, devant, à ce qu'il semble, concourir par leur association naturelle à la stabilité du système européen tout entier, dès qu'il aura pris une assiette compatible avec le nouvel ordre de choses.

Difficilement donc peut-on condamner le gouvernement français pour avoir entrepris en 1859 la délivrance de l'Italie : son tort serait plutôt de s'être arrêté en chemin sur les menaces de la Prusse dont cela dérangeait les plans ; car alors il aurait mieux valu ne pas commencer. Une confédération italienne ne pouvait évidemment subsister en face de l'Autriche retranchée dans son quadrilatère, et toujours prête à reprendre l'offensive. C'était autoriser l'Italie à s'arranger à sa guise et la dispenser de toute reconnaissance. Mais, en quoi les fautes telles quelles de 1859 et l'unité italienne ont-elles influé sur les événements de 1866 et sur l'unité allemande? La campagne de 1859 n'aurait pas eu lieu, qu'il aurait toujours fallu à l'Autriche, pour contenir l'Italie, des troupes dont l'absence se serait fait sentir à Sadowa. A la vérité les concessions arrachées à l'Autriche en 1859 étaient pour cette puissance une cause morale d'affaiblissement en Allemagne, une raison de plus pour y tourner les esprits du côté de la Prusse : mais les choses ont tourné si vite en 1866 par la seule force des armes qu'on ne saurait attacher grande importance effective à quelques poids de plus ou de moins dans la balance de l'opinion.

1866! Année critique entre toutes, où il ne restait à la France quel(j;ue chance de conjurer le Destin que dans une résolution énergique, et où son gouvernement a complètement manqué de résolution. Aussi faut-il convenir que la décision était des plus difiiciles à prendre. S'allier franchement à l'Autriche contre la Prusse, c'était après cent dix ans revenir à la politique de M""" de Pompadour et de l'abbé de Bernis, malgré le préjugé français qui tient à

mauvais augiu'e les alliances autrichiennes ; c'était, paraissait-il, abandonner Tltalie et se mettre en travers du courant du siècle ou de ce qu'on appelle le progrès. Encore le succès de révolution était-il bien douteux, d'après ce que la suite a fait voir. S'entendre avec la Prusse qui ne passe pas pom^ trop scrupuleuse était, dit-on, chose facile à certain moment, mais non sans s'exposer à de grands orages venus d autres points de l'horizon poUtique, et en tout cas on peut bien assurer que les avantages consentis en faveur de la France n'auraient pas compensé pour elle le désavantage relatif résultant de laprépôtence de la Prusse en Allemagne, de manière à en prévenir les conséquences ultérieures.

Après les événements de 1 866, l'achèvement de l'unité allemande, le déclin de Tinfluence française en Europe, le conflit entre la France etla Prusse, la chute de l'empire napoléonien en tant que napoléonien, n'étaient plus qu'une" affaire de temps, comme disent ces fâcheux pronostiqueurs qui pourtant n'ont garde d'assigner le jour où se vérifiera le pronostic. Quosvultperdere Jupiter dementat, ce qui s'applique aux nations comme aux dynasties et aux personnages : la fatalité a voulu que les fautes monstrueuses fussent accumulées au delà de toute vraisemblance pour aggraver au delà de toute prévision les malheurs publics et privés; mais les plaies les plus béantes finissent par se cicatriser, les détails les plus navrants s'oublient et- s'effacent devant l'histoire comprise d'une certaine façon, pour ne laisser que le fait inéluctable réduit à sa plus concise expression, à son schème abstrait, à un tracé de ligne, à une formule quasi- algébrique ; sorte de signal que, malgré sa ténuité apparente, il est toujours bon d'aviser, tant il y a de dangers à s'y heurter !

— Au nombre des questions majeures que la crise révolutionnaire n'a pas fait naître, et dont les agitations de

l'Europe occidentale, les craintes qu'elles ont inspirées, ont plutôt retardé que hâté la solution, figure en première ligne «la question d'Orient». Serait-il vrai que, semblable à une plante que le sol ne peut plus nourrir parce qu'il l'a nourrie trop longtemps, la civilisation ne pût plus refleurir dans ces mêmes contrées qui ont été le théâtre des merveilles d'une antique civihsation, parmi les débris des peuples auxquels a été jadis départie la mission d'instruire et de civiliser les autres peuples? On rejette tout sur les effets ordinaires de l'esclavage et des vices du gouvernement ; mais il y a quelque chose de plus dans le singulier phénomène que présentent des populations à qui la communauté de rite, plutôt que de reUgion, tient heu de nationalité : de sorte que pour elles les avantages de la tolérance rehgieuse et de la sécularisation du pouvoir consistent à vivre sous la verge (Je ceux qui ont pour leurs rites et pour leurs différences de rites un égal mépris. Cette situation qui tient tout à la fois à la sénilité des reUgions et à la sénilité des races, n'aurait pas notablemient changé, quand même les Turcs auraient eu depuis quatre siècles les connaissances et les pratiques qu'on cherche à leur inculquer aujourd'hui. Seulement il aurait pu se faire que la population conquérante, douée dans cette hypothèse d'une civilisation supérieure, parvînt à étouffer ou à s'assimiler les débris des populations subjuguées. Un mouvement de colonisation ou d'émigration de l'Europe occidentale pourrait-il opérer maintenant des résultats analogues ? Dans l'état des mœurs, il ne saurait être question ni de spoliations à main armée, ni de simulacres d'achat comme avecdes peuplades sauvages : il faudrait tout attendre de la liberté des spéculations et des transactions. Mais l'espoir du gain et du bien-être attire d'ordinaire les capitaux et les travailleurs vers les pays neufs, non vers les pays vieux dont les habitants, loin d'être d'humeur à subir l'exploita-

tion de l'étranger, songent plutôt à profiter, dans leurs rapports avec l'étranger, des ménagements que leur valent de vieux souvenirs. Sur la fin du dix-huitième siècle, quand la Russie manifestait hardiment ses projets de conquête, quand les Français se battaient aux Pyramides et à Jaffa, ou un peu plus tard, lorsque Napoléon et Alexandi'e stipulaient les articles secrets de Tilsitt, on ne voyait en Orient que des dépouilles à convoiter ou des ambitions à contenir. L'autre face de la question s'est montrée dans le cours du siècle actuel, après l'insurrection grecque, quand il a fallu que l'Europe se cotisât pour donner à la nouvelle Grèce des m^oyens de subsistance, ou pour la pourvoir de dynasties auxquelles elle a fait un accueil si peu hospitalier. Elle s'est montrée encore bien mieux naguère, quand l'Angleterre s'est dessaisie spontanément de la souveraineté ou du protectorat des îles Ioniennes, ce qui aurait paru fabuleux dans un autre temps que le nôtre. Il faut donc se féliciter des retards que la jalousie des grandes puissances a apportés à la dissolution de l'empire turc, puisque ces retards permettent d'entrevoir l'époque où cette dissolution pourrait s'opérer sans donner à l'Europe d'autre souci que celui de modérer les sacrifices qu'elle s'imposerait, soit pour substituer sa propre tutelle à la domination disparue, soit pour seconder les essais de reconstruction d'un pouvoir local, partout où elle pourrait être tentée avec quelques chances de succès. Envisagée sous cet aspect, la question d'Orient perd de sa redoutable unité : elle se décompose en autant de questions partielles qu'il y a de contrées ou de races qui se prêtent à des essais de ce genre; et c'est ainsi probablement que l'Europe occidentale payera sa dette à des ancêtres en civilisation; elle les aidera dans leur vieillesse.

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