CHAPITRE PREMIER
PLAN DU PRESENT LIVRE. — DES RÉFORMES ENTREPRISES PAR LA RÉVOLUTION FRANÇAISE, ET h'aBuRD DE LA RÉFORME DD CALENDRIK R, DES MESURES ET DE LA MONNAIE.
Lors même que l'on regarderait la Révolution française comme le résultat nécessaire de l'état de caducité où, par un synchronisme unique dans l'histoire, étaient en même temps parvenues toutes les institutions religieuses, politiques et civiles de la France à la fin du dix-huitième siècle, il no faudrait encore voir qu'un fait local, accidentel, dans cette situation singulière de la France, comparée à celle d'autres nations européennes qui ont pu se contenter de réformes partielles, successives, incontestablement dictées par l'esprit du siècle, et échapper ainsi à une éversion radicale des vieilles institutions, à une distinction tranchée entre V ancien régime et le nouveau. La suppression de ce fait local n'aurait certainement pas neutralisé l'action régulièrement progressive des causes générales auxquelles obéit la civilisation moderne. Qu'à la faveur des circonstances et de la solidarité qui s'est établie entre les nations européennes, solidarité d'autant plus marquée qu'elles se ressemblent plus par leurs origines
et leurs traditions, le fait accidentel et local ait grandi au point de pouvoir, si on [l'ose dire-, mesurer ses forces avec celles des causes générales ; que la Piévolution française ne soit pas une révolution comm^ tant d'autres, et que le monde se soit habitué pour longtemps à l'appeler tout simplement la Révolution, cela ne change pas la nature du fait, ainsi que nous avons tâché de l'exphquer dans nos premières pages, en nous aidant pour cela d'exemples empruntés au monde physique. Voilà surtout pourquoi nous avons tenu à étudier, dans les deux livres précédents, la marche générale des faits et des idées au dix-huitième et au dix-neuvième siècle, avant de consacrer un sixième et dernier livre à l'étude spéciale du mouvement de la Révolution française, dans ce qui le caractérise proprement ou individuellement. Montrer ce qui n'est point imputable à l'accident révolutionnaire, ce qui tient en réalité à une altération séculaire de l'ancien ordre de choses, au dégagement progressif d'un ordre nouveau, c'est d'avance régler en quelque sorte les comptes du siècle et de la Révolution ; c'est indiquer à tous ceux qui sont au courant de Fhistoire contemporaine ce qu'il faut mettre au compte de l'accident, en vertu de la règle : exclusio unius, indusio alterius.
— Si nous voulions après tant d'autres raconler l'histoire de la Révolution française plutôt qu'en raisonner, il faudrait bien que la politique figurât en première ligne ; qu'elle fût comme la charpente de cette histoire, destinée à supporter tout ce que l'on pourrait dire des changements opérés dans les lois, les institutions et le régime de la société. Mais alors on ne comprendrait pas de prime abord pourquoi il y a tant d'irrégularités et de soubresauts dans certaines causes, tant de continuité et de suite dans certains effets ; pourquoi la politique est si loin de se rasseoir; quand depuis longtemps d'autres institutions ont pris une
assiette que les seules vicissitudes politiques ne semblent pas capables d'ébranler, et dont le renversement, si jamais il avait lieu, serait le fait d'une autre révolution, bien distincte de celle qui nous occupe ici. C'est le cas de recourir au principe établi au premier chapitre du présent ouvrage, à savoir que l'ordre de priorité historique des causes et des effets ne cadre nullement avec l'ordre d'importance et de prédominance linale des données et des résultats, tel que la raison le conçoit^ et tel que la suite des événements doit le mettre en évidence. Il y a un ordre à l'usage de l'histoire et- un autre à l'usage de la philosophie de l'histoire. Nous n'aurons donc aucun motif de nous écarter dans ce sixième et dernier livre de la marche adoptée pour les livres précédents, quelque singularité qu'elle offre, comparée à celle qu'il faut nécessairement sui^Te dans un narré historique. Ainsi nous considérerons d'abord, parmi les œuvres de la Révolution française, ce qu'on peut appeler ses institutions cosmopolites, celles que tous les peuples ont été conviés à adopter dans un but de civilisation générale, et dont effectivement plusieurs se sont déjà assez propagées pour qu'on ne doive pas désespérer de les voir un jour adoptées partout. De telles institutions, sans être précisément scientifiques, tiennent de près à la science sur laquelle elles s'appuient et dont elles faciUtentles applications usuelles.
En second lieu notre attention devra porter sur des institutions qui touchent la société plus au vif, en ce qu'elles ont pour objet le droit civil et l'administration des intérêts communs, dans ce qui ne dépend pas immédiatement de la nature des croyances rehgieuses et des formes politiques de gouvernement. L'ensemble de ces institutions est ce qui constitue proprement le régime delà société, ou le régime tout court, suivant l'acception que nous donnons en France à ce mot, lorsque nous oppo-
sons le nouveau régime à l'ancien. La suppression définitive des derniers restes du régime féodal, l'établissement d'un ordre fondé, à ce qu'il semble, sur' la pure raison, logiquement enchaîné dans toutes ses parties, voilà le but que se sont proposé les auteurs de cette grande réforme, et qu'ils ont poursuivi au milieu des tempêtes de la politique, auxquelles ont voulu rester étrangers beaucoup d'entre eux, réputés pour cela personnages secondaires devant l'histoire. 'Leur persévérance tenait à une conviction désintéressée, et elle doit les honorer aux yeux de la postérité, lors même que la postérité, instruite par l'expérience, reconnaîtrait les erreurs où ils sont tombés et les fautes qu'ils ont commises.
Après avoir parlé des institutions qui composent le régime civil, nous aborderons les institutions ecclésiastiques; et sur ce point encore nous trouverons que la crise révolutionnaire a abouti au tempérament qui convient le mieux, sinon à toutes les nations de civilisation chrétienne, quels que soient leurs dogmes et leurs mœurs, du moins aux vieilles nations cathohques, tant qu'elles ne seront pas sérieusement menacées de perdre, par un nouveau déchaînement des passions révolutionnaires ou simplement par l'abandon d'un culte officiel, tout ce qui leur reste encore de foi religieuse.
En dernier lieu nous considérerons les institutions ou plutôt les vicissitudes de la politique, puisqu'on ne peut guère donner le nom d'institutions à tant de constitutions éphémères, à tout ce qui est resté précaire ou contesté. Là surtout il est curieux de faire la part Cm hasard et la part de la nécessité, de reconnaître les torts des gouvernements et les torts des peuples, de constater l'impuissance de créer de toutes pièces quelque chose qui imite l'œuvre des siècles. Du reste, il a toujours été de la nature des institutions politiques de se transformer plus rapidement,
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d'offrir moins de stabilité que les institutions de l'ordre religieux ou que celles du régime civil. La Révolution française n'a point créé ce contraste, elle l'a seulement fait ressortir davantage en le poussant à Textrème.
— Pour les grands politiques dont la vie s'est passée à disserter sur les mérites et les défauts des constitutions et des chartes, à suivre sur la carte les mouvements des armées ou à chercher dans les mémoires, dans les papiers d'Etat, la trace des intrigues des diplomates, c'est à peine si un règlement d'administration publique, comme celui qui change ou réforme les mesures dont une nation, fait usage, mérite l'attention de l'histoire. Cependant une science historique plus profonde ou, si Ton veut, d'une autre nature) nous apprend que, dès les temps les plus anciens, le système métrique d'un peuple est, aussi bien que son écriture, sa numération et son calendrier, l'un des éléments caractéristiques de sa civihsation, l'un des objets qui ont tixé l'attention des grands dominateurs du monde, et qui offrent des monuments encore subsistants de leur puissance, quand déjà il ne reste plus rien de leurs victoires et de leurs conquêtes qu'un souvenir dans la chronique ou dans la légende. Le Gharlemagne guerrier et fondateur d'Empire n'était plus au temps de saint Louis qu'un personnage de roman, tandis que la France de Louis XVI çjardait encore dans son svstème de mesures l'empreinte du génie réformateur de Gharlemagne, opérant sur des restes de la civihsation romaine, plus frustes sans doute, mais toujours reconnaissables. Qui sait si dans cinq ou six siècles le système métrique institué par la Révolution française n'en sera pas la construction la plus solide ou même l'unique monument persistant?
— L'Assemblée constituante avait décidé en principe l'uniformité des mesm'es pour toute la France et l'établissement d'un nouveau système métrique dont la science
fournirait les bases : mais bien des choses pressaient plus, les savants demandaient du temps, et la crise révolutionnaire était arrivée à son paroxysme, lorsque la Convention mit effectivement la main à l'œuvre pour l'exécution du projet de la première Assemblée. L'esprit de réforme philosophique et scientifique s' effaçait alors devant un fanatisme destructeur et niveleur; et la première chose que l'on fit fut d'inventer et d'imposer un nouveau calendrier par lequel on rompait en visière avec des traditions communes à tous les peuples qui participent au même fond de civilisation chrétienne et européenne. Les savants euxmêmes n'approuvaient" guère le calendrier républicain avec son intercalation irrégulière, faite chaque fois par un collège d'astronomes, comme jadis par un collège de prêtres chaldéens ou étrusques, subordonnée à la position de l'observatoire, et même en certains cas douteux aux erreurs de l'observation et des tables. Mais, à quoi bon insister sur les fautes qu'on a relevées dans les détails d'une œuvre qui a été et ne pouvait être qu'une œuvre éphémère? Les avantages d'un calendrier et d'une chronologie uniformes pour tous les peuples civilisés sont si grands, qu'aucun esprit sensé ne les mettra jamais en ba^ lance avec ceux queproci^reraientlarectificationde quelques irrégularités, la suppression de quelques bizarreries, produites par le concours de tant d'influences diverses dont le calendrier européen porte encore et certainement portera toujours fempreinte. Ainsi, voilà un point où la victoire demeure définitivement acquise à la tradition sur la théorie. Le monde aura beau vieillir, la civilisation aura beau s'étendre et ce perfectionner, les sciences et l'industrie auront beau marcher, pendant que d'autres institutions disparaîtront ou s'useront, le coniput du temps continuera d'offrir, dans l'institution de la semaine, la trace des idées égyptiennes, babyloniennes et juives ; dans
la construction des mois, les débris d'un rituel de la Rome des rois, d'après l'éditiop. qu'en a donnée, il y a dix-neuf cents ans, le grand d' 'uiteur ; dans le mode d'intercalation, la formule que ce dictateur a signée de son nom, avec l'amendement que, seize siècles plus tard, un pape y a apporté pour concilier César et les Pères de Nicée; enfin, dans le choix de l'ère, la consécration de l'erreur chronologique où un moine du sixième siècle est tombé lorsqu'il a voulu, en l'absence de documents suffisants, fixer avec précision la date du grand événement qui devait s'accomplir dans une obscurité mystérieuse. D'ailleurs, il est curieux que la ci^'ilisation grecque d*'où nos sciences sont issues, n'ait rien fourni à la plus scientifique des institutions populaires, à celle du calendrier.
La nature des choses a mis d'intimes rapports entre la division du cercle et celle du temps, et il y aurait eu quelque commodité pour les calculs astronomiques à introduire la division décimale dans la mesure du temps comme dans celle du cercle et des angles. C'était l'utopie des savants français les plus influents à l'époque révolutionnaire. Même après qu'on eût dû renoncer à l'entreprise exorbitante de changer, en ce qui concerne la mesure du temps pour les usages de la vie commune, les habitudes de tous les peuples policésî les savants français ont quelque temps persisté à vouloir substituer, pour les usages scientifiques, la division décimale à la division sexaççésimale inscrite sur les briques babyloniennes, puis adoptée, non- sans motifs plausibles, par les astronomes grecs, et à leur exemple par tous ceux qui ont cultivé les sciences dans les temps modernes. On a donc construit de nouvelles tables, gradué de nouveaux instruments, usé de tous les moyens d'influence sur de plus jeunes générations, mais inutilement. Les savants étrangers n'ont pas accueilli l'innovation ; et du moment qu'ils ne l'admettaient pas, il a bien
fallu y renoncer, même en France, du jour où la paix générale levait l'embargo sur les idées comme sur les marchandises. On n'y reviendra certainement plus, puisque l'avantage douteux d'une plus grande régularité scientifique ne compenserait pas l'inconvénient de troubler un concert depuis si longtemps établi.
— Les novateurs ont mieux réussi pour la mesure de l'espace que pour celle du temps. Après tout, l'idée de rattacher la détermination de l'unité de longueur à la mesure des dimensions du globe terrestre, comme celle de prendre pour unité de poids le poids de l'eau contenue dans l'unité de volume, ne sont nullement des idées nouvelles ; l'histoire de la métrologie antique montre au contraire qu'elles se sont présentées de bonne heure aux fondateurs des plus anciens systèmes, ou aux premiers réformateurs de systèmes anciens, déjà usés et altérés à la longue, comme s'usent et s'altèrent les instruments physiques de nos mesures. Les sciences et la philosophie modernes n'ont donc fait en cela qu'imiter la science et la philosophie des premiers temps, avec une recherche de précision à laquelle la science antique ne pouvait prétendre, et surtout avec une ardeur de propagande que ne permettaient point les conditions de l'humanité dans ces âges reculés. L'imitation aurait encore été plus complète et le résultat préférable, si l'on avait pris pour l'unité itinéraire (le kilomètre) la centième partie de la longueur moyenne d'un degré du méridien, et pour l'unité ordinaire de longueur (le mètre), non pas la dix-millionième partie de la longueur du quart du méridien, mais la millième partie de l'unité itinéraire. De tout temps les géographes, les navigateurs, les grands voyageurs ont senti la convenance de prendre pour l'unité itinéraire une portion aliquote de la longueur du degré terrestre ; et puisqu'on ne pouvait (comme l'expérience l'a prouvé aux savants de
cabinet) abolir la division du quart du méridien en 90 degrés, pas plus que la division du jour en vingt-quatre heu ■ res, il fallait plier à cette donnée impérieuse de la tradition, à l'instar des anciens, la détermination de l'unité itinéraire, par suite la détermination du mètre et celle du système tout entier.
Sans entrer dans d'autres critiques de détail, on peut dire que ce sera réellement un des titres d'honneur de l'esprit français et de la Révolution française, que d'avoir pris et suivi avec constance, malgré l'inconstance dont on nous accuse, l'initiative de ce retour direct aux données fondamentales du problème, au sol primitif, après le déblaiement de toutes les constructions et de tous les débris accumulés durant une longue suite de siècles. Déjà un bon nombre de gouvernements étrangers se sont approprié la réforme, l'ont consacrée légalement pour les usages de la vie civile, et elle tend à se répandre partout pour les usages scientifiques. Comment en effet, quand l'activité scientifique se prononce chaque jour davantage, et que les savants de tous les pays éprouvent le besoin de communications continuelles, se priverait-on d'une langue commune qui les facilite, et dont l'emploi n'a rien qui puisse froisser famour-propre d'aucune nation ?
— A la réforme de la métrologie officielle, dans la partie qu'on peut appeler géométrique et physique, se liait essentiellement la réforme du système monétaire, qu'il faut considérer à part, parce qu'elle a subi d'autres influences et que ses destinées, comme on peut en juger maintenant, seront très-difTérentes. Aux idées générales qui dirigeaient les réformateurs, et dont l'application s'étendait à toutes les parties du système, il s'en joignait d'autres, nées de la nouvelle philosophie économique, et exclusivement applicables au système monétaire. Par une réaction contre l'esprit de fiscalité qui avait si longtemps
abusé du droit régalien en matière de monnaies, pour remanier et altérer sans cesse le système monétaire, en vue de pallier des banqueroutes partielles et des profits frauduleux, on voulait encadrer le système monétaire dans un plus vaste système, soumis en toutes ses parties à des définitions tellement régulières, simples et précises, qu'on n'y pût toucher le moins du monde sans détruire toute l'économie du système. Par une réaction contre les vieilles doctrines juridiques et économiques, dont les unes condamnaient l'assimilation de l'argent à une marchandise, et les autres faisaient consister tout l'avantage du commerce international à échanger des marchandises contre de l'argent, on voulait proclamer la doctrine que l'argent n'est qu'une marchandise comme une autre, et qu'une pièce de monnaie n'est qu'un lingot taillé, commodément pour l'échange, allié de manière à moins s'user par le frai, et frappé d'une empreinte qui en certifie, au nom de l'autorité publique, le poids et le titre.
Ce n'est pas ici le lieu d'expliquer longuement ce qu'il y avait d'excessif dans cette prétention, ni de reproduire dans toutes ses délicatesses l'analyse des idées qu'on doit se faire de la valeur et de la mesure des valeurs. Mesurer les valeurs avec un poids d'or et d'argent, sans égard aux changements de valeur qui affectent le métal précieux comme les autres marchandises, c'est commettre la même négligence que si l'on mesurait les longueurs avec la règle de cuivre, sans tenir compte de l'allongement ni du raccourcissement par suite des variations de température. Ces variations de longueur, qu'on néglige avec raison dans les pratiques vulgaires de l'aunage et de l'arpentage, doivent être minutieusement supputées dans les opérations scientifiques comme celles de la physique et de la géodésie. De môme, les changements de valeur du lingot d'or et d'argent, insensibles et néghgeables dans les opérations
du commerce ordinaii'e (du moins si l'on fait abstraction de quelques crises aussi courles que violentes), acquièrent une importance majeure dans les grandes opérations financières des gouvernements et des compagnies, ou toutes les fois qu'il s'agit, même entre simples particuliers, d'opérations à long terme ou à terme indéfini. L'analogie cesse, en ce que les physiciens ont des règles très-exactes, exemptes de tout arbitraire, pour corriger les erreurs de mesure qui proviennent de Tintluence des changements de température sur l'instrument même de la mesure ; tandis que, dans un ordre de phénomènes bien autrement compliqués, la science économique manque de règles précises pour fixer, avec une justesse que personne ne puisse contester, ce qui, dans les changements perpétuels de valeur relative entre le métal précieux et les autres marchandises, doit être imputé au changement effectif de la valeur des marchandises, et ce qui provient du changement effectif de la valeur du métal. A défaut de règles scientifiques, ce ne peut être qu'une affaire]de tact, d'arbitrage, d'appréciation consciencieuse comme celle que l'on demande à un expert ou à un administrateur; et voilà le fondement légitime de l'idée que, depuis l'invention de la monnaie, les nations occidentales se sont fait du pouvoir modérateur attribué aux gouvernements en matière de monnaies. Elles ont vu dans la pièce de monnaie autre chose qu'un lingot estampillé, elles y ont vu surtout une valeur certifiée; d'où l'idée d'une monnaie de compte, qui n'est ou qui du moins ne devrait être que rétalon fixe en vue duquel l'administration publique corrige les inégalités de valeur du métal, comme les astronomes corrigent, en les rapportant à leur soleil moyen, les inégalités de mouvement du soleil vrai. Les abus anciens de ce pouvoir modérateur en suppriment si peu la nécessité, qu'il faut bien dans certains cas corriger par des monnaies fictives la raréfaction et le renchérissement subit des mé-
taux précieux, puis corriger par une échelle officielle de dépréciation la surabondance de ces monnaies fictives, en vertu des mêmes principes qui devraient faire appliquer au métal précieux une échelle de dépréciation, en cas d'inondation du métal. Mais, de tout cela résulte aussi la grande difficulté, sinon l'impossibilité de soumettre le système monétaire à une définition technique et invariable, qui, dans son inflexibilité, convienne à tous les temps, s'impose à toutes les nations et à tous les gouvernements.
— Si le législateur révolutionnaire avait voulu se conformer absolument à la doctrine de l'argent-marchandise, il fallait éviter tout ce qui pouvait rappeler fidée de la monnaie de compte ; il ne fallait d'autre unité monétaire que l'unité pondérale. On aurait stipulé des grammes d'or, des grammes d'argent, comme on stipule des kilogrammes de sucre ou des quintaux de houille. C'est ce qui se pratique en Chine et ce qui se pratiquait chez tous les peuples de l'antiquité avant l'institution de la monnaie proprement dite. Et puisqu'il faut que le métal ait reçu un alliage pour que les lingots frappés circulent sans une trop grande perte de poids, il suffisait d'écrire dans la loi que, lorsqu'on stipulerait un kilogramme d'argent, la stipulation s'entendrait d'un kilogramme d'argent monnayé, au titre de neuf dixièmes.
Mais, dira-t-on, ce n'est là qu'une question de mots; et quand le législateur donnait le nom de franc à l'unité monétaire^ en ajoutant que le franc se composerait de cinq grammes d'argent frappé, au titre de neuf dixièmes, il faisait, comme disent les logiciens, une définition de mots, non une définition de choses, et tout homme sensé comprenait qu'au fond le gramme d'argent était l'unité monétaire. Point du tout : la suite a bien montré cfu'il ne s'agissait pas de définir un mot, de convenir d'une expression
abrégée, mais de transio-er avec une idée bonne ou mauvaise, au moment même où l'on voulait la proscrire.
Et d'abord, en prenant pour unité la coupure de cinq grammes, qui ne peut être, dans l'état des rotations commerciales, qu'une monnaie divisionnaire ou d'appoint, souvent repoussée par le commerce extérieur, à cause du déchet considérable qu'entraîne sa circulalion rapide, on préparait, soixante et dix ans à l'avance, l'écroulement de tout le système par l'altération dont cette monnaie vient d'être l'objet ; on rentrait sans s'en douter, ou l'on se disposait à rentrer sous le régime de la monnaie de compte. Le motif était de faciliter l'adoption du nouveau système en prenant la nouvelle unité aussi voisine que possible de l'ancienne unité officielle, la livre tournois, et en lui donnant un nom déjà reçu dans l'usage comme synonyme de livre tournois : mais aussi c'était renoncer à atteindre le but plus élevé de réforme théorique et cosmopolite, en vue duquel étaient coordonnées avec tant de soin, et au mépris de tant d'inconvénients passagers, toutes les autres parties du système.
L'emploi simultané de deux ^nétaux monétaires, l'or et l'argent, avait encore de bien plus graves conséquences. A la fm du dix-huitième siècle, l'Angleterre et la France en étaient venues à offrir, quant au régime monétaire, les mêmes contrastes qu'elles offraient sur tant d'autres points. Issues de la même souche, soumises à la même échelle de subdivisions, les unités monétaires des deux pays, la livre sterling et la livre tournois ne se ressemblaient guère pour la valeur substantielle. L'or employé comme caution ou appoint des billets de banque convenait mieux au génie commercial de l'Angleterre : un gros stock d'argent métallique (pour employer l'expression maintenant usitée) paraissait plus rassurant à un peuple en méfiance de ses gouvernants et de son propre entraînement. Dès lors,
puisqu'il est impossible de fixer par la loi le rapport de valeur entre l'or et l'argent, comme entre deux marchandises quelconques, la logique voulait que le gouvernement se bornât à certifier le titre et le poids des pièces d'or, en laissant au commerce, c'est-à-dire à la cote de la Bourse, la détermination quotidienne d'un rapport sans cesse variable.
— Décrété au plus fort de la bourrasque des assignats, le nouveau système monétaire n'a réellement commencé à fonctionner qu'à la reprise de la circulation métallique, et lorsque sous le Directoire on a frappé la nouvelle pièce de cmg francs ou de vingt-cinq grammes d'argent, véritable unité du système. Les Conseils législatifs n'ayant pu s'entendre pour vider le conflit entre la théorie et la tradition au sujet de la pièce d'or, on s'abstint provisoirement de frapper de la monnaie d'or, et le gouvernement consulaire eut à trancher la question qui lui arrivait entière. Dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres il lui plut de donner gain de cause à la tradition : la loi décida que l'or vaudrait quinze fois et demi son poids d'argent, et qu'il serait frappé des pièces de vingt francs, à la taille de 155 au kilogramme. Excellente preuve que les réformateurs de la Convention n'avaient effectivement pas rompu avec l'idée de la monnaie de compte, et que l'emploi du mot franc dans la langue officielle impliquait autre chose qu'une définition de mots ; car, si le public a pu admettre que Ton inscrivît ces mots : vingt francs sur une pièce d'or d'un poids déterminé, à coup sûr il lui aurait paru absurde qu'on y mît cette autre inscription : cent
GRAMMES d'argent.
Aux objections des logiciens du Conseil d'Etat, les hommes de l'Administration répondaient que, s'il y avait jamais un écart sensible entre le tarif commercial de l'or et le tarif légal, on en serait quitte pour refondre la mon-
naie d'or et pour la refrapper à une autre taille ; que l'opération ne serait ni bien longue ni bien dispendieuse ; et que cet inconvénient était largement compensé par la commodité que procurait aux particuliers et à l'Administration le service d'une monnaie d'or, ayant une valeur légale en rapport simple avec l'unité monétaire.
On ne prévoyait pas alors le déluge d'or qui est venu, cinquante ans plus tard, donner si complètement raison aux logiciens du Conseil d'Etat. Nonobstant les promesses faites erfc 1803, le gouvernement français, lorsque la baisse de l'or s'est produite, n'a pris le parti, ni de démonétiser l'or, ainsi qu'on essayait de le faire ailleurs, ni de changer la tarification légale de l'or en refondant la monnaie courante et en augmentant le poids delà pièce de vingt francs, ni d'abandonner le principe de la tarification légale, en se contentant d'inscrire sur la pièce d'or le poids et le titre, selon le système qui avait succombé en 1803. Comme il arrive d'ordinaire dans les cas perplexes, les Commissions chargées d'étudier la question ont trouvé d'abord qu'il était trop tôt et que le mouvement ne se prononçait pas encore avec assez de netteté; puis qu'il était trop tard : car l'argent avait eu le temps de s'écouler au dehors, avec une bonne prime au profit des gros'banquiers, et il aurait fallu pour le rappeler imposer aux contribuables de trop lourds sacrifices. Peut-être aussi n'y aurait-il pas eu moyen de le rappeler, puisque la force du courant l'entraînait, nonseulement hors de France et par suite de conditions particulières à la France, mais hors d'Europe et en quelque sorte hors du monde civilisé, vers les contrées de l'extrême Orient, par un de ces faits majeurs qui déroutent les théories des économistes et les combinaisons des législateurs.
— Par suite de la baisse progressive de l'or au-dessous du tarif légal, il devait venir un moment où le commerce
trouverait de l'avantage à refondre, à exporter et à troquer contre de For, non-seulement la grosse monnaie d'argent qui perd peu par le frai, mais la menue monnaie, après que celle-ci aurait regagné parla hausse relative de l'argent plus que le frai ne lui fait perdre. Afin donc de conserver dans la circulation intérieure la menue monnaie d'argent, nécessaire pour le commerce de détail et pour les appoints, le gouvernement français a dû songer à abaisser le poids ou le titre de la menue monnaie d'argent et notamment de la pièce diiin franc. 11 a cru faire moins violence au système en maintenant le poids et en abaissant le titre par la loi de 1864; mais enfin la glace est rompue : en réalité l'argent a cessé d'être le régulateur de notre circulation monétaire et commerciale ; le franc du système métrique et de la loi de 1 803 n'est aujourd'hui matériellement représenté, ni par une pièce d'argent dont la loi de 1864 a commandé l'altération, ni par une grosse monnaie d'argent que l'or a chassée de la circulation; et comme son équivalent en or reste soumis à l'appréciation discrétionnaire du législateur, nous sommes effectivement rentrés sous le régime de la monnaie de compte, contrairement à toutes les doctrines professées et à toutes les prétentions affichées par les auteurs de notre réforme monétaire. On n'en continue pas moins à enseigner cette réforme à tous les petits enfants, et (chose singulière) la loi de 1864 a passé sans la moindre observation, sans que le public y ait fait la moindre attention, sans qu'on ait paru se douter qu'elle portait le dernier coup à l'une des œuvres de la Révolution française, réputées capitales, et qui aurait eu en effet une importance capitale si elle avait pu se maintenir.
— De môme que les nations, dans leurs rapports entre elles,, sont plus voisines de l'état de nature, que ne peuvent l'être dans leurs rapports respectifs les citoyens
d'un même Etat, de même la doctrine (en quelque sorte primitive) de T argent-marchandise n'a pas cessé de régir le commerce international des métaux précieux, même lorsque l'on s'est fait, à tort suivant les uns, avec raison selon nous, d'autres idées du rôle de la monnaie et de l'action du gouvernement sur le régime monétaire, en ce qui concerne le commerce intérieur. Hors du territoire national ou hors des pays qui se sont confédérés pour l'adoption d'un même système monétaire,, la pièce de monnaie n'est plus qu'un lingot, la monnaie de compte n'a plus de signification, même idéale ; il ne peut y avoir en réaUté, pour le commerce international des métaux précieux, que des unités pondérales; et le progrès vers l'uniformité métrique ou la métrologie cosmopolite ne peut consister que dans l'adoption des mêmes unités pondérales. Admettre des unités monétaires, distinctes des unités pondérales, c'est reconnaître implicitement des traditions nationales dont la persistance l'emporte sur la tendance à l'uniformité. Une transaction utile peut consister à corriger tant soit peu diverses unités monétaires, de manière à établir entre elles des rapports simples ; et c'est ainsi que le florin du Rhin a été mis en rapport simple avec le //ja/er de l'Allemagne du Nord, 7 florins valant précisément 4 thalers. Un autre progrès consiste dans une confédération monétaire comme celle qui relie maintenant au système français la Suisse, la Belgique, l'Italie, la Grèce, l'Espagne : mais elle ne peut subsister que par la force du pacte international, depuis que le système français, issu de la Révolution, n'a plus qu'une consistance artificielle et légale, on pourrait même dire forcée, surtout en ce qui concerne la circulation de la menue monnaie d'argent. On rentrerait sans doute dans le système métrique et dans la réalité concrète ou pondérale, si la France et à son instar tous les Etats confédérés adoptaient franchement l'étalon
d'or et prenaient pour unité la pièce de 8 grammes à laquelle on donnerait cours pour 25 francs, puisque francs il y a; quoique, par comparaison avec la pièce actuelle de 20 francs, la pièce de 25 francs dût peser en sus de 8 grammes, environ 65 millièmes de gramme. Les gouvernements auraient donc l'air d'affaiblir un peu la monnaie d'or, justement quand l'équité semblerait exiger qu'on la renforçât beaucoup, eu égard à la dépréciation du métal. Mais le dommage passager, résultant d'une si faible atténuation, serait peu de chose en soi ; et le système monétaire recouvrerait par là un principe de régularité et partant de stabilité qui maintenant fait défaut. D'ailleurs, selon toute apparence, le temps est encore éloigné où le monde commercial n'aura plus à se préoccuper de crises comme celle qui affecte en ce moment la valeur des métaux précieux. Après le tour de l'or, ce pourra être le tour de l'argent. D'un côté, des découvertes inattendues de gîtes métalliques ou de nouveaux procédés d'extraction et de traitement, de l'autre les progrès de la population, de la colonisation et du commerce général, peuvent changer continuellement les conditions de la production et celles de la demande. Il faudra bien alors que chaque nation avise suivant sa position et ses intérêts, sans qu'on puisse se flatter de trouver une formule qui, dans sa simplicité et sa rigueur logique, s'impose à toutle monde et s'appUque à tous les temps, même abstraction faite de ces crises redoutables et heureusement passagères qui, à la suite de grands désastres publics, peuvent forcer un pays à recourir au dangereux expédient d'un papier-monnaie, en suspendant pour un temps toutes les discussions théoriques sur lesquelles nous venons d'appeler l'attention du lecteur.