CHAPITRE IV
DES ENTREPRISES DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE DANS L'ORDRE RELIGIEUX, ET DE LEURS SUITES.
Nous avons déjà suffisamment insisté sur la distinction qu'il faut faire entre les entreprises révolutionnaires et l'esprit du siècle. Si la foi chrétienne a perdu de son empire sur les peuples, si les gouvernements, pressés par les philosophes ou cédant'à leurs propres instincts, ont entrepris de leur chef ou avec le concours de l'autorité rehgieuse des réformes ecclésiastiques^ supprimé des fêtes, des ordres monastiques, travaillé au progrès de la tolérance civile et de la sécularisation de la société : si d'autre part la foi chrétienne et l'institution catholique ont réagi ou tenté de réagir contre des influences ennemies, tout cela tient à des causes générales qui auraient produit leur effet, lors même qu'aucune secousse brusque ne serait venue en précipiter ou en contrarier l'action. Mais, quand nous voyons une courtisane sur l'autel de Notre-Dame de Paris, les fêtes de la Piaison et de l'Etre suprême, les prêtres massacrés ou déportés, puis la religion rappelée par un gagneur de batailles, l'établissement ecclésiasiique reconstruit sur un plan nouveau, à la faveur de mesures extraordinaires ou plutôt inouïes jusque-là dans l'Église, nous ne pouvons méconnaître les effets d'une crise révolutionnaire qui agite violemment
l'Eglise comme la société : crise qui a ses singularités, ses accidents, ses cas fortuits, à travers lesquels l'action des causes généralespeut être tantôt exagérée ettantôtmasquée. On a eu des exemples de jansénistes révolutionnaires, comme l'abbé Grégoire, qui disaient pieusement la messe, tout en trouvant « que les rois sont des monstres dans l'ordre moral )), et aussi des exemples d'ultramontains " comme Lamennais, qu'une théologie contentieuse a fini par entraîner hors du christianisme et dans les eaux de la Révolution : mais ces singularités individuelles ne peuvent nous faire méconnaître dans le mouvement de la Révolution française des tendances anti- chrétiennes et surtout anticatholiques. On est même fondé à dire que ce caractère prime tous les autres, par la raison qu'en s'attaquant à l'ordre établi, la Révolution devait s'attaquer de préférence à la plus ancienne et à la plus vivace des forces qui ont contribué à l'établir. Aujourd'hui encore, après la chute des dynasties^ après le nivellement démocratique de la société, qu'on ne songe plus à contester, les croyances chrétiennes et l'institution catholique inquiètent assez le parti révolutionnaire pour qu'il applaudisse à tout ce qui semble pouvoir démanteler cet édifice séculaire, resté debout sur tant de ruines et qui brave sa puissance de destruction. Ce n'est pas en effet sous les coups du bélier révolutionnaire qu'il croulera, s'il doit crouler : les matériaux dont il est bâti, le ciment qui les lie sont de nature à ne subir que la lente érosion du temps.
D'un autre côté, l'on a eu mainte fois la simplicité de dire (quand on ne l'a pas dit par dérision) que la prédication révolutionnaire est un retour à l'esprit du christianisme primitif, aux principes de hberté, d'égalité, de fraternité, dont les livres évangéliques contiennent la pure et touchante expression. A ce compte. Voltaire, d'Holbach, Ray liai auraient travaillé à nous ramener à la primitive
Église ; Camille Desmoulins, M™* Roland, Proudhon auraient été de bien meilleurs chrétiens qu'ils ne croyaient l'être. Comme si la liberté, l'égalité, la fraternité chrétiennes, attributs d'une société naissante et séparée du monde, avaient rien de commun avec celles des rhéteurs, des philosophes et des faiseurs de barricades ! comme si l'essence du christianisme ne consistait pas dans l'adoration du Dieu crucifié, dans l'horreur d'une chair corrompue, d'un siècle ennemi de Dieu, et dans l'attente d'un règne mystique où le siècle sera vaincu et la chair transfigurée ! Voilà le christianisme vraiment primitif auquel n'ont pas manqué de faire appel, à d'autres époques, tous ceux qui accusaient FÉglise d'avoir subi la contagion du siècle, et qui se proposaient effectivement la réforme du christianisme. Or, telle ne pouvait pas être la pensée des philosophes et des révolutionnaires du dix-huitième siècle : pour eux le règne de la raison et la de^^truction de tout préjugé religieux étaient la même chose. Si plus tard on a vu des hommes à systèmes essayer de ce que l'on appelait des synthèses religieuses, en imitant ou en parodiant le langage du christianisme naissant, ces essais n'ont pas eu de suites et il ne faut pas compter que l'avenir se montre plus favorable aux fondateurs de religions nouvelles,
— Tous ceux qui ont lu l'histoire de nos temps de troubles savent assez combien les blessures faites aux mœurs et aux croyances reUgieuses ont contribué à entretenir l'aversion pour les hommes et It^s choses de la Révolution, dans des classes de la population qui n'avaient point de privilèges à regretter, à; qui l'on parlait pour la première fois de droits politiques, et qui recevaient du nouveau régime, sinon une amélioration immédiate dans leurs conditions matérielles d'existence, du moins des espérances d'amélioration dont quelques-unes se sont en effet réalisées. Ce qu'on ne se représente pas aussi bien, c'est le fait in-
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verse, à savoir la part qu'a eue l'émancipation du joug religieux dans la création d'un parti révolutionnaire. Pour s'en former une idée, il faut d'abord songer à la surprise que nous éprouvons maintenant quand nous nous trouvons transportés, un jour de dimanche, dans un pays de protestantisme rigide comme l'Angleterre. Il faut considérer ensuite que la France de 1789 n'était pas tout entière dans les salons et les cafés de Paris, ni dans ceux des beaux parleurs et des philosophes de province, mais qu'elle était encore pour la bourgeoisie et les artisans des villes, pour la population des campagnes^ un pays cathohque, quoique tout préparé à une commotion qui entraînerait, presque en un clin d'œil, l'abolition du culte et la persécution du clergé. Il faut enfin songer à celte multitude de pratiques, de rites, de fêtes, d'abstinences, d'assujettissements de toute sorte, imaginés pendant une suite de siècles pour diriger, contenir, assouplir, occuper l'individu et la société, non pas comme en terre protestante un jour par semaine, mais à chaque instant de la vie : pratiques dont les plus pénibles à accomplir consciencieusement étaient imposées, même aux plus tièdes, par les mœurs régnantes et dans nombre de cas par la contrainte même des lois civiles. Voilà ce que sentaient tous les jours, dans une société où 1 incrédulité s'infiltrait, bien des gens qui ne se souciaient guère de la main-morte et des droits féodaux, qui ne craignaient ni la Bastille, ni les lettres de cachet, qui n'avaient nullement la démangeaison d'écrire et que la censure du chancelier ou les réquisitoires des gens du roi n'effarouchaient pas. Dans l'intimité môme des consciences le combat entre Fincrédulité naissante, qui ne demandait pas mieux que de s'enhardir, et les scrupules conservés par l'effet de l'éducation et de la pratique générale, étaient une cause d'anxiétés pénibles. — Tout à coup il se trouve que quelques novateurs ont de l'audace pour tout le monde,
que les observances cessent, que les temples se ferment, et que non-seulement pour faire preuve de civisme, mais pour sa sûreté perGonnelle, il n'y a rien de tel que de se débarrasser de ses gènes et de ses scrupule^, de ne plus croire des choses si difficiles à croire, de ne plus pratiquer des choses si pénibles à pratiquer. En vérité il n'y avait pas encore eu d'exemple d'un affranchissement si complet, si subit, qui intéressât autant le commun des hommes par ce qu'il y a de plus intime dans leur être, dans les principes de leurs idées et dans leur règle de conduite. Ne nous étonnons donc pas si l'irréligion a pu avoir ses sectaires et ses fanatiques comme une religion, si un mouvement irréhgieux a pu prendre quelques-uns des plus mauvais caractères d'une guerre religieuse, si dans la foule des esprits moins ardents il y a eu de quoi constituer, à défaut d'une secte, du moins un parti anti-religieux, anti-catholique, anti-clérical (comme on voudra l'appeler), toujours inijuiet des tentatives que pourrait fah^e le clergé catholique pour recouvrer son ancienne domination sur les consciences, et disposé, pourvu qu'on le rassure sur ce point, à faire bon marché des formes et des libertés politiques. Vainement lui reproche-t-on alors de manquer de logique, comme si la logique était de mise ici : car, qu'est-ce qu'une hberté politique en comparaison du calme ou, si l'on veut, de l'engourdissement de la conscience? C'est ainsi que le parti anti religieux a pu, sinon s'identifier exactement avec le parti révolutionnaire, du moins en constituer l'élément principal et dominant : tandis que de son côté le parti religieux ou catholique tendait à absorber tous les autres éléments du parti contre-révolutionnaire à mesure que, par le laps du temps, ceux-ci perdaient de leur force propre et intrinsèque.
— De là des désavantages respectifs. La chose est évidente en ce qui touche le parti révolutionnaire, puisque la
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persécution, même la moins âpre, tend à purifier les institutions religieuses de leurs souillures et à faire ressortir ce qu'il y a de saint et d'auguste dans leur action sur les âmes. 11 ne se peut que l'homme renonce au monde invisible et aux destinées mystérieuses pour se concentrer dans les luttes de la vie terrestre, sans qu'il en résulte un déchet dans l'idée que l'homme a de lui-même. Si quelques esprits parviennent à substituer à cet idéal perdu un autre idéal, le gros des hommes ne le saisit point et ne s'arrête guère, à propos de systèmes, qu'à ce qu'ils ont de plaisant dans la forme ou d'accommodant au fond. Pour un stoïcien l'on compte bien des épicuriens. Ces hommes aux principes surannés et aux pratiques passées de mode, qu'on livre collectivement au ridicule, sont personnellement l'objet de l'estime et du respect de leurs adversaires. Vienne un serment politique : on leur fera l'honneur de croir.e que c'est un moyen de les écarter, au lieu qu'il ne sera pris ailleurs que pour une vexation ou une espièglerie de parti. Les désavantages du côté opposé, pour être moins apparents, n'en ont pas moins de réalité. L'âcreté, les colères et l'intolérance de la controverse théologique, les petitesses de l'esprit monacal et clérical passent vite dans un parti politique que soutient principalement le zèle religieux. On ne ménage pas les gros mots à ceux que Ton regarde comme les ennemis de Dieu, qu'ils soient morts ou qu'ils soient vivants ; qu'ils aient ou non racheté en partie leurs écarts par leur bonne foi ou leur génie. Le théologien est essentiellement argumenteur : il a des habitudes scolastiques qui l'exposent, comme le sceptique, à prendre trop souvent des raisonnements pour des raisons Voilà pour les formes de la dispute : au fond, l'on ne pardonne pas la moindre dissidence, la plus légère concession; et à mesure que le parti s'épure, il s'appauvrit, il se prive de ses meilleurs auxiUaires, parce que l'indépendance du caractère s'unit
presque toujours à la supériorité du talent. Trop souvent aussi l'alliance d'une cause politique et d'une cause religieuse fournit un prétexte plausible au soupçon d'hypocrisie, qui est ce que les hommes souffrent le plus impatiemment chez ceux qui visent aux places et au pouvoir, et ce qu'il y a de plus propre à compromettre la cause politique en même temps que la cause religieuse. Enfin elle donne à un parti cette inflexibilité de principes, cette opiniâtreté dans les regrets et dans- les espérances, qui tiennent à l'assurance que l'on croit avoir de posséder la vérité absolue, destinée à prévaloir infailliblement tôt ou tard. Or, le non possmnus, qui peut avoir ses dangers même dans la conduite des choses religieuses, n'est certainement pas de mise dans l'ordre des choses humaines et temporelles, dans un monde qui change et se transforme continuellement; et le ridicule finit par atteindre un parti qui s'obstine à espérer contre tout espoir.
— Il est ordinaire d'entendre dire que le plus grand tort de l'Assemblée constituante a été de toucher à l'encensoir et de compliquer d'un schisme religieux une révolution politique déjà si radicale. Je ne crois pas qu'en cela l'Assemblée constituante ait beaucoup ajouté, par imprudence et par inexpérience, aux difficultés inévitables de la situation. D'abord il était aussi impossible de mettre du premier coup la rehgion et l'Église hors de l'État, selon la doctrine américaine, que de supprimer du premier coup les Bourbons et la royauté. On ne doit pas juger des dispositions de nos pères d'après nos dispositions actuelles. Rien n'est mieux entré dans nos mœurs et ne nous parait aujourd'hui tenir plus essentiellement à ce qu'on appelle, à tort ou à raison, les principes de 1789, que la sécularisation de l'état civil, la distinction du mariage civil et du mariage religieux ; et cependant on n'a osé consommer cette réforme qu'après le 10 août, après les massacres de septembre, à
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la veille du jour où la Convention eiicouragerait le mariage des prêtres et où la Commune de Paris donnerait le scandale du paganisme hébertiste. Quelle que soit une première effervescence, un peuple ne rompt pas si brusquement avec des habitudes dix ou quinze fois séculaires. La Contrerévolution attendait la Révolution au piège où elle ne pouvait manquer de tom.ber. Supposons que l'Assemblée constituante eût respecté les circonscriptions diocésaines, le mode établi pour la nomination aux èvêchés et aux cures, et qu'elle n'eût pas exigé de serment des ecclésiastiques : on ne pensera pas sans doute que la Révolution aurait pu éviter de se brouiller avec la Cour de Rome, avec la plupart des évêques, avec le gros du clergé, quand elle supprimait les corporations monastiques, mettait la main sur les biens d'Église, et abolissait le clergé, en tant qu'ordre de l'État. Du moins Henri VIII laissait de bons èvêchés, des sièges à la Chambre des lords et de grosses prébendes au clergé séculier qu'il voulait gagner. On ne se laisse pas aussi complètement dépouiller sans essayer de la résistance, ou sans mettre dans la soumission une mauvaise grâce qui conduit à la résistance. 11 y aurait donc eu pour le moins des refus de concours, des vacances de sièges auxquelles il aurait fallu pourvoir par des moyens extraordinaires : d'où la retraite des uns, les protestations des autres, et finalement le schisme avec toutes ses conséquence?.
Au fond, l'Assemblée constituante ne s'est pas plus méprise en fabriquant sa constitution civile du clergé qu'en fabriquant le surplus de l'œuvre constitutionnelle dont la constilûtion civile du clergé faisait un chapitre. Si la constitution politique de 1791 avait pu durer, la constitution civile du clergé aurait obtenu de même la consécration du temps, sauf à aboutir vite à un schisme bien tranché. Il y aurait eu en France une sorte d'Église angUcane, moins la
dose de calvinisme qui y a pénétré sous Eilouard Vl et Elisabeth, Eglise vivant de traitements au lieu de vivre de dîmes et de revenus territoriaux. A côté de cette Eglise établie, nationale, schismatique, la tolérance des temps modernes aurait laissé subsister une minorité dissidente, restée fidèle au catholicisme romain, payant son clergé, et qui, n'étant point échauffée par la persécution, indignée des scandales d'un cynisme anti-chrétien, serait allée en se réduisant, ou du moins n'aurait conservé que dans une petite portion du territoire l'empire sur les masses populaires. L'erreur capitale en politique entraînait l'erreur en matière ecclésiastique et l'excuse en quelque sorte; ou plutôt il n'y a point là d'erreur, piais la conséquence inévitable d'une situation créée par la force des événements. Car, quelle Assemblée dont le rôle est de détruire ou de ne poser, pour l'avenir, que des principes actuellement inapplicables, peut avouer au monde et s'avouera elle-même qu'elle n'a qu'une mission destructive? Tant pis pour les myopes qui sont myopes à ce point, de prendre bonnement pour un échafaudage de construction ce qui n'est etne peut être qu'un échafaudage de démolition.
Cependant il a suffi que fillusion fût de nature à durer quelques mois, pour que l'Eglise constitutionnelle de 1791 représentât à sa manière quelques-unes des nuances de l'esprit chrétien, pour qu'elle offrît quelques apparences de réforme, pour qu'elle eût, quoiqu'on petit nombre, ses sectaires de bonne foi, ses dévots et ses dévotes, dont les vieillards d'aujourd'hui ont pu voir dans leur jeunesse les derniers survivants. 11 sautait aux yeux que les abus ecclésiastiques de r ancien régime avaient dû beaucoup aider aux progrès de la philosophie anti-religieuse, et qu'il ne fallait pas s'attendre à ce que la Cour de Rome, à ce qu'un épiscopat composé de gentilshommes et de courtisans concourussent de bonne grâce à en opérer la réforme.
Rien d'étonnant donc à ce que, dans un moment d'agitation générale, le plan ecclésiastique adopté par l'Assemblée constituante s'offrît à des esprits de bonne foi comme une reprise, une revanche du jansénisme et du gallicanisme parlementaire contre cette fameuse bulle, si désagréable à des chrétiens comme d'Aguesseau et RoUin, et si vigoureusement soutenue par des chrétiens comme le nonce Bentivoglio et le cardinal de Tencin. Pour opérer la réforme désirée, on était bien obhgé de recourir à des moyens extraordinaires, canoniquement criticables, mais que justifiaient la nécessité des temps, la loi suprême, le salut de la liberté dans le christianisme et du christianisme dans la liberté.
Hâtons-nous d'ajouter que cette illusion ne pouvait durer qu'un moment : ce qui explique à la fois, pour qui connaît l'influence des engagements pris et les retours d'opinion, la formation d'une ce secte constitutionnelle )) en tant que secte viagère, et l'impossibilité qu'elle survécût à ceux qu'y avaient poussés l'entraînement des circonstances, puis par contre-coup la ruine définitive de toute opposition janséniste ou gallicane. Comment en effet se croire sérieusement en communion avec la catholicité et même en sympathie avec les autres confessions chrétiennes, lorsque l'on procédait d'une Révolution qui avait tourné si vite à la négation la plus audacieuse, aux plus impudentes profanations du christianisme; lorsque l'on avait contre soi le pape, tous les évêques (moins des évêques comme le malheureux Gobel ou comme le trop heureux M. de Talleyrand), un clergé retrempé par la persécution, par le martyre, mis en regard d'un clergé bien moins nombreux, dont trop de membres venaient de se déshonorer par de lâches ou par de ridicules défections? Après les excès de la Terreur, il devenait impossible de compter en France sur le clergé constitutionnel pour des essais de réaction ou de restau -
raiion religieuse. Et cependant la lutte était encore trop ardente, la contre-révolution trop menaçante, pour que les partis révolutionnaires pussent se relâcher de leur rigueur à l'endroit du clergé vraiment catholique. En vain les auteurs de la constitution républicaine de Fan III, instruits, à ce qu'ils disaient, parles fautes de la Constituante, avaient-ils proclamé le principe américain de la tolérance et de la neutralité de l'État : pouvaient-ils, sans un péril majeur et imminent, laisser les catholiques de France, presque tous emiemis au fond du cœur du nouveau régime poUtique, librement gouvernés au spirituel par le Pape en guerre avec la république, par les évêques émigrés, en commerce notoire avec le Prétendant? Pouvaient-ils continuer de vendre des biens nationaux et laisser anathématiser tous les jours les acquéreurs de biens nationaux? Il suit de là (ce que n'ont pas assez remarqué les historiens de la Révolution) que dans l'esprit des cathohques français, la réaction thermidorienne qui rouvrait les bals de Paris et déUait les langues des journalistes, n'était nullement la fin de la persécution religieuse, c'est-à-dire de la Terreur, comme ils l'entendaient. Car, quelle plus odieuse Terreur que celle qui oblige le prêtre à braver Féchafaud pour venir donner, dans F ombre du mystère, des directions ou des consolations religieuses? Aux yeux des catholiques qui faisaient encore une portion si considérable du peuple français, il ne pouvait y avoir, à défaut d'une restauration des Bourbons, d'autre fin de la Terreur que la fin de la persécution des prêtres insermentés, dans Fére nouvelle qu'ouvrait le coup d'État du 18 brumaire.
— De quelle manière le Dictateur entendrait-il cette pacification religieuse, indispensable et pourtant impossible avant lui? Là était la question ; et pendant longtemps encore la discussion rétrospective de cette question de haute politique fixera Fattention des publicistes et des
historiens. Napoléon a dit qu'il aurait pu à son gré fàii'e du protestantisme la religion de la France : mais cet esprit extraordinaire, qui devinait la théologie comme bien d'autres choses (1) quand l'occasion l'y conviait, n'était pas tenu de savoir et n'a probablement jamais su ce que c'est que le protestantisme. En réalité, l'on ne pouvait pas plus convertir la France au protestantisme, au commencement de ce siècle, qu'on ne pourrait l'y convertir maintenant; et le premier Consul n'aurait pas même pu, avec toute sa force, relever l'Église constitutionnelle de 1791. Le capitaine qui se donnait l'amusement de faire et de défaire tous les ans des royaumes, mais qui n'a pas réussi à fonder en France une Université comme il l'entendait, était encore bien moins en mesure d'imposer une religion. Il fallait donc que la France nouvelle se passât de religion ou qu'elle reprit la religion catholique romaine, sinon comme religion d'État, au moins comme la religion du pays. Il fallait donc absolument que la pacification religieuse (nous ne disons pas la réconciliation, car les partis religieux ou irréligieux ne se réconcilient guère) se fit à la faveur d'un concert, d'un arrangement entre le gouvernement français et la cour de Rome :,mais le concert pouvait s'établir, le concordat se conclure sur deux bases bien différentes.
Le gouvernement français pouvait continuer de professer hautement sa neutralité religieuse, tout en se considérant comme chargé de pourvoir aux besoins des populations demeurées religieuses, de même qu'un gouvernement schismatique ou protestant se préoccupe des besoins spirituels de ses sujets cathohques et entretient à
(I) Comme les mathématiques, par exemple. Chaque fois que Laplace allait aux Tuileries, la conversation retombait sur ce chapitre, el Laplace au retour disait à ses familiers : « Véritablement (c'éiait son mot d'habitude), il est un grand général, mais il n'entend rien à la géométrie. » — Je liens cette historiette de M. Poisson,
cette fin, dans les temps de tolérance où nous vivons, des relations avec le Saint-Siège^ quand même sa foi dissidente serait la condition historique et légale de son existence. Après Marengo, la contre-révolution et le catholicisme guerroyants étaient assez battus, la Révolution assez triomphante, au moins sur le terrain de la philosophie, pour que le pape se résignât à traiter avec le chef d'un gouvernement faisant profession de philosophie, comme il traite avec un prince grec ou luthérien. 11 n'aurait pu demandera la république française de recevoir des évoques émigrés, engagés au Prétendant : il fallait donc que les cathohques de France fussent soumis au régime des pays non catholiques, et spirituellement gouvernés par des vicaires apostoliques ou par des pasteurs qui tinssent directement leurs pouvoirs et leur juridiction du chef de la cathohcité, responsable lui-même de leur conduite vis-àvis .de la puissance séculière. Si Rome perdait la France comme puissance cathoUque, comme fille aînée de l'ÉgUse, elle devait éprouver une secrète satisfaction à retrouver à la place de l'antique ÉgUse gallicane une Église catholique de France, désormais purgée de ce gaUicanisme qui la singularisait, ou sur lequel elle fondait une prétention à la singularité. 11 y avait là les éléments d'une solution qui rassurât, qui satisfit suffisamment l'une et l'autre partie contractante. Si la France renonçait à l'honneur de se distinguer par l'indépendance et le lustre de son Éghse nationale, elle acquérait celui d'offrir à toutes les vieilles nations européennes le spectacle d'un gouvernement ferme dans ses principes et logique dans l'application qu'il en faisait, capable de réaUser un type philosophique que sa netteté même et sa simplicité les amèneraient tôt ou tard à imiter, après l'épuisement des combinaisons mixtes, moins conformes à la logique qu'à la tradition.
Il va sans dire qu'une pareille solution de la question
religieuse supposait la résolution de faire en toutes cljoses une part plus grande à l'esprit nouveau. En changeant de clefoudenote fondamentale, il fallait ce transposer » l'air tout entier. Il aurait fallu surtout que le nouveau pouvoir eût l'intention franche de faire prévaloir, par l'union de la modération et de la force, une idée, un système, sans les subordonner aux vues d'une ambition personnelle ou dynastique. Dans de telles conditions la solution indiquée eût eu le mérite de conduire plus directement la société moderne au but qu'elle poursuit et qu'elle ne peut, à ce qu'il semble, manquer d'atteindre, dans la phase nouvelle où le catholicisme vient d'entrer.
En effet, s'il appartient au pontife romain de déclarer à lui seul la vérité catholique, absolue, indépendante des temps et des lieux, il n'y arien à oublier, rien à retrancher ou à rabattre, en droit du moins, des prétentions des papes et de la puissance ecclésiastique au moyen âge ; la puissance civile n'est que la servante de l'autorité spirituelle qui entend toujours se réserver, sauf à n'en pas user, le droit de la diriger et de lui prescrire des limites. A quoi l'État catholique ne peut répondre qu'en se décatholicisant^ en renonçant aux prérogatives onéreuses de puissance catholique, de fils aîné ou cadet de l'Église, ce qui n'a rien que de compatible avec la foi privée, soit du prince, soit du premier magistrat, soit du plus grand nombre des habitants du pays. Piome elle-même pousse à cette transformation, en se montrant moins à l'aise avec des filles trop peu soumises qu'avec les puissances non catholiques, auxquelles elle fait volontiers toutes les concessions que le bon sens pratique lui suggère^ sans craindre que ces concessions impliquent aucun abandon de ses droits (1). Et si
(1) Cette manière d'envisager les choses au Vatican date déjà de loin. Témoin cette dépêche de 1801, extraite par M. d'HAussoNviUE dans
(ce qu'à Dieu ne plaise) le pontife romain se croyait obligé de quitter Rome, on ne devrait point être surpris que, pour les motifs qu'on vient d'expliquer, il préférât l'hospitalité d'une puissance non catholique à celle d'une puissance catholique.
— En donnant à son concordat avec Rome une autre base et en y joignant par ses lo's organiques, à l'aide d'artifices diplomatiques maintenant bien connus, un commentaire que Rome a toujours, déclaré subreptice, Ronaparte a obtenu sans doute un des résultats qu'il cherchait, celui d'imprimer à la France nouvelle une physionomie qui la rapprochât davantage de la France de l'ancien régime, et qui lui ralliât plus d'adhérents parmi ceux qui regrettaient l'ancien régime : mais, quant à son but spécial de restauration du gallicanisme au profit du pouvoir civil, et surtout au profit de son ambition personnelle ou dynastique, en vue d'une action gouvernementale sur le clergé et sur la société par le clergé, on peut dire qu'il l'a manqué tout à fait. Amené presque aussitôt à une rupture ouverte avec Rome, par suite des exigences si rapidement croissantes de sa politique impétueuse, il n'a trouvé dans le clergé concordataire pas plus d'appui contre R.ome qu'il
son intéressant ouvrage : L'Église romaine et h premier Empire^ t. I, chap. XII. « Ilélas! m'a répondu le Pape du fond de l'âme, nous n'avons de vraie paix et de véritable repos que dans le gouvernement des catholiques sujets des intidèles ou des hérétiques. Les catholiques de Russie, d'Angleterre, de Prusse et du Levant ne nous causent aucune peine : ils demandent les bulles, les directions dont ils ont besoin, et ils marchent après cela de la manière la plus tranquille, suivant les lois de l'Eglise... » Ce que le négociateur français, le citoyen Cacault, commente à sa manière, un peu irrévérencieusement, en taisant observer au citoyen ministre (M .de Telleyrand), « que le Pape est sans cesse tourmenté par les potentats, ses chers tils, pour de nouveaux sacrifices des anciennes règles; et qu'il n'y a pas de fétiche qui ail été aussi battu par son nègre que le Saint-Siège, le Pape et le Sacré-Collége l'ont été depuis dix ans par les fidèles catholiques. »
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n'en aurait trouvé dans un clergé de pure obédience ultramontaine. Et lorsque que les gouvernements qui lui ont succédé ont voulu, à propos de querelles bien moins graves, réprimer, non plus les entreprises de la cour de Rome, mais les intempérances de zèle de quelques évêques ou d'une partie du clergé français, ils n'ont eu d'autres voies efficaces que le recours à Rome. On a tourné en moquerie les arrêts de magistrats jugeant des mandements, les suppressions qui ne supprimaient rien, les déclarations d'abus qui ne mulctaient et n'humiliaient personne. En un mot l'on lie voit pas quel parti le gouvernement civil a effectivement tiré de ce qu'il a voulu retenir de la qualité (( d'évêque extérieur », dans le système concordataire, commenté ou non par les lois organiques, ni ce qu'il aurait perdu en influence réelle à la répudier tout à fait.
Après tout, le concordat de 1801 consacrait la plus «grande réforme qu'une nation eût encore faite dans son régime ecclésiastique, sans rompre avec l'unité catholique. L'Église des Gaules, plus vieille que la monarchie et que la nationalité française, disparaissait avec ses circonscriptions diocésaines, dernier vestige de l'organisation gallo-romaine, avec ses antiques monastères, avec ses étabUssements et ses richesses. Le clergé renonçait à toute prétention de suprématie ou seulement d'ingérence dans l'ordre civil. La suppression des ordres monastiques, d'un grand nombre de fêtes et de pompes ou d'observances extérieures, effaçait en partie la différence de physionomie si marquée entre les pays protestants et les pays catholiques ; elle faisait au moins disparaître ce qui, dans la discipline et dans ce que l'on peut appeler les mœurs du catholicisme, semblait le moins d'accord avec l'économie et les tendances des sociétés modernes. Tout cela valait bien la peine d'imposer aux philosophes les plus ombrageux quelques concessions.
Au reste l'on comprend bien que ce qui faisait très -fort question en 1801 n'aurait pas fait question en 1814; et que, si le gouvernement consulaire s'était moins rapproché de la constitution ecclésiastique de l'ancien régime, on n'aurait pas manqué de s'en rapprocher beaucoup plus au retour des Bourbons, de manière à rendre inévitable une réaction en sens contraire, et à faire participer notre système ecclésiastique à toutes les vicissitudes de notre système politique. En ce sens donc il n'y a qu'à remercier le dictateur de 1801 du parti qu'il a pris et à en féliciter le pays. Que si plus taixlles emportements de sa politique lui ont fait excéder toute mesure dans ses rapports avec le chef de la catholicité, on peut dire qu'il s'est compromis par là devant l'impartiale histoire, sans qu'il en soit résulté de dommage bien réel pour la paix rehgieuse et pour les intérêts du pays.
— En déclarant que la religion catholique était la religion de l'État, les auteurs de la Charte de 1814 annonçaient bien que la royauté légitime ne pouvait se contenter de la part qu'avait faite à la religion et surtout au clergé catholique le concordat de 1801 : car, autre chose est une Eghse établie,, autre chose une religion d'État; mais la grosse question était de savoir quelles conséquences légales 'et pratiques on voudrait tirer de ce changement de formule ou d'aphorisme constitutionnel, et jusqu'à quel point les idées, les mœurs et les habitudes s'y prêteraient. Or, il faut reconnaître que, malgré l'ardeur des partis, surtout lors de la réaction de 1815, aucun changement de grande importance n'a pu être fait aux conditions de l'établissement catholique, telles que la grande transaction de 1801 les avait fixées. L'Église n'a pu rentrer dans la possession des biens ecclésiastiques non vendus', ni obtenir que le salaire du clergé prît la forme d'une indemnité, d'une créance ou d'une dotation perpétuelle. Elle n'a pu, ou plutôt ceux qui,
dans un but politique, prenaient en main sa cause, n'ont pu obtenir qu'elle recouvrât la tenue des registres de l'état civil. Si les vicissitudes de la politique pendant quinze ans de luttes ont fait décréter quelques sanctions pénales du dogme ou des observances catholiques, ont accru l'influence du clergé sur diverses branches de l'instruction publique, ces succès chèrement achetés par l'impopularité n'ont duré qu'un moment et sont restés sans résultat. L'augmentation du nombre des sièges épiscopaux, l'amélioration des traitements du clergé, la restauration des édifices religieux, l'encouragement des missions étrangères et de toutes les œuvres de charité religieuse, étaient autant de suites naturelles de la prospérité publique, dont tout gouvernement régulier eût pris volontiers la responsabilité, avec l'assentiment des honnêtes gens. A vrai dire, toute la réaction catholique, sous le régime de la Restauration, n'a guère abouti qu'à faire* rayer du Code civil le titre du divorce, peu ou point soutenu par l'opinion publique. Car, pour ce qui est de la jurisprudence encore contestée qui regarde l'engagement dans les ordres sacrés comme un empêchement prohibitif du mariage, même devant l'officier de l'état civil, elle s'est fondée surtout après les temps de la Restauration, non sur le principe que la religion catholique était la religion de l'État, mais sur des considérations d'utilité publique, du genre de celles qui ont fait maintenir la prohibition du divorce, malgré le changement de maxime constitutionnelle.
— Déjà vers les derniers temps de la Restauration, ■ l'état général de l'Europe menait à distinguer la cause catholique de la cause gouvernementale ou dynastique. Effectivement, s'il y avait des pays comme l'Autriche, l'Italie, l'Espagne, où, de même qu'en France, les idées nouvelles inquiétaient également les vieilles croyances et les vieilles dynasties, les gens d'Église et les hommes d'État,
dans d'autres contrées comme la Belgique, la Prusse rhénane, l'Irlande, la Pologne, les populations catholiques regimbaient contre leurs gouvernements protestants ou schismatiques ; et en Orient les populations chrétiennes se soulevaient contre la légitimité du Sultan. 11 était donc fort naturel que, sous un gouvernement de lettrés et de philosophes, l'idée de faire du cathohcisme libéral, du catholicisme d'opposition, vînt en France aux catholiques zélés dont les devanciers avaient fait avec si peu de succès du catholicisme gouvernemental. De là, après 1830, une nouvelle phase de la réaction cathohque ; et de fait, dans cette phase nouvelle, quelques avantages ont été obtenus, principalement sur le terrain de l'instruction pubhque. Au grand déplaisir des \ieux voltairiens, la robe du moine a reparu : et sans qu'il y eût rien de formellement changé aux restrictions légales de l'établissement cathohque, l'autorité civile, n'usant de ses armes qu'avec le plus grand ménagement, a prudemment toléré tout ce que l'état de l'opinion publique lui permettait de tolérer.
— Il est devenu trop clair qu'en France surtout le cathohcisme n'échapperait pas à des persécutions violentes, si le parti des violents triomphait. Admettons qu'on évite ce malheur : encore faudrait-il convenir que si jamais l'on touchait aux conditions fondamentales de l'étabhssement catholique, telles que les a fixées le concordat de 1801, ce ne saurait être que pour rayer du budget la dotation du clergé, pour proclamer l'indifférence absolue du pouvoir civil à l'endroit des croyances religieuses, la complète séparation de l'Église et de l'État, entendue dans le sens américain, et telle qu'avait déjà prétendu la mettre en pratique le législateur de 1795. Libéraux et sociahstes tomberaient d'accord sur une séparation ainsi entendue, à laqueUe souscriraient trop facilement les plus ardents catholiques, ceux qui comptent le plus sur la foi des antres
pour le triomphe de leurs propres idées. Outre qu'un retranchement de quarante millions au budget accommoderait fort ceux qui poussent tout à la fois à la suppression des impôts et à de nouvelles dépenses, il y a dans la simpUcité de cette formule ce l'Église libre dans l'État libre )) quelque chose qui va à notre tour d'esprit; elle refroidissement du sentiment religieux dans les classes inférieures de la société, devenues les, classes maîtresses, en rendrait l'application trop facile à des gouvernements obérés. Tâchons de montrer les suites funestes que ne pourrait manquer d'avoir chez nous cet entraînement irréfléchi.
Il n'est pas, comme quelques-uns le croient, au pouvoir des gouvernements de se désintéresser des choses religieuses qui, si elles ne touchent pas directement à la politique, touchent à la police pvibhque et remuent trop de monde à la fois pour ne pas transformer bien vite un souci de police en un souci de gouvernement. Il ne se formera plus d'hérésies, je le veux bien : mais combien n'y aurat-il pas d'occasions de schisme ou de désaccord à propos des personnes, à propos de la jouissance des édifices religieux et du maniement des fonds paroissiaux! Il faudra bien que le pouvoir civil adopte des règles pour la représentation^ pour la constatation des vœux de la communauté dont il aura à faire respecter l'indépendance et la liberté rehgieuse, sans qu'il puisse distinguer entre le vrai croyant et le simple associé ou souscripteur, et sans qu'il doive tenir compte des anathèmes dont d'autres communautés la frapperaient. Que s'il y a lutte entre le pasteur et le ti'oupeau ou une portion du troupeau, à qui donnera-t-il raison? A quelle autorité reUgieuse s'adressera-t-il pour prévenir les intempérances de zèle et les occasions de conflit qui pourraient troubler la paix pubhque et lui créer de graves embarras? Point de comparaison à faire à cet égard entrel un pays partagé en petites sectes ou congrégations reli-
gieuses qui se contiennent les unes les autres, dont le même zèle anime tous les membres, et le pays où, sous la profession extérieure d'une même religion qui demande la soumission la plus complète, toutes les nuances du zèle et de rindilTérence religieuse peuvent se retrouver et se reti^ouvent effectivement dans la société.
Quand une petite communauté protestante est travaillée par trop de tiraillements intérieurs, on se sépare après avoii' apuré les vieux comptes, on bâtit une nouvelle chapelle, et tout est dit. Mais se figure-t-on des groupes de catholiques parisiens ou chartrahis se disputant la jouissance de Notre-Dame de Paris ou de Notre-Dame de Chartres, ou chargés de pourvoir comme ils l'entendraient à l'entretien ou à la restauration de tels édifices? Il faudrait donc que l'État se chargeât de certains monuments religieux en expUquant bien qu'il ne prise en eux que la valeur monumentale et nullement la valeur reUgieuse. Dans un pays ou l'on veut que l'État se charge de tout, il faudrait qu'en fait de culte et de reUgion, les individus fissent tout, pendant que la société ou la grande communauté ne ferait rien. Ainsi il serait admis que les riches, que les propriétaires doivent supporter des taxes pour que l'enfant du pauvre, et même pour que tous les enfants sans distinction apprennent gratuitement à hre et à écriro ; mais qu'ils ne sont pas tenus de contribuer en rien à donner aux pauvres les consolations reUgieuses ; que ces consolations sont un luxe dont le riche peut se passer la fantaisie, dont il peut même avoir la générosité de faire part au pauvre, mais auquel le pauvre qui, suivant les mêmes docteurs, a droit à tant de choses, n'aurait aucun droit. Par un contraste si frappant l'État afficherait sans détour, nonseulement sa neutraUté, non-seulement son indifférence, mais bien positivement son incrédulité en fait de rehgion, et les populations ne s'y tromperaient pas. Nous ne sommes
pas de ceux qui regardent comme démontrée l'impossibilité de gouverner les sociétés humaines sans le secours des croyances religieuses ; peut-être l'expérience prouvera-telle le contraire : seulement nous tenons cette expérience pour la plus périlleuse de toutes. D'ailleurs il s'agit de la religion pour elle-même, pour l'idée qu'elle donne à l'homme de sa destinée individuelle et de sa valeur personnelle, et non pas seulement des services qu'elle peut rendre à la société, des maux dont elle peut la garantir en tant qu'instrument de poUce sociale. Donc il est du devoir de ceux qui ont vraiment à cœur les intérêts rehgieux^ de com.battre tout ce qui pourrait donner au zèle cathohque une fausse direction, par des alUances compromettantes ou par des retours d'offensive dont ne manqueraient pas.de se prévaloir ceux qui visent à changer chez nous les conditions légales de l'étabhssement religieux : puisque le seul système qui ait chance de se substituer à l'ordre existant, est un système dont le résultat infaillible serait de soustraire à l'influence de la rehgion les classes les plus nombreuses de la société, celles dont dépendent ses futures destinées. Si l'on dit que la France est encore un pays catholique, on a raison, tant il subsiste encore d'attaches entre les mœurs du pays et les formes du catholicisme, sans qu'on puisse, autrerrient qu'avec beaucoup de dangers pour la paix pubUque, séparer le vif du mort; et c'est ce qui justifie, sous les réserves faites plus haut, le régime concordataire de \ 801 . Que si l'on dit que la France est encore une nation catholique, capable de se passionner, de s'imposer des sacrifices de sang et d'argent pour sa rehgion, pour ses prêtres, on tombe dans une grave erreur, susceptible de devenir une erreur funeste, au cas qu'elle règle la conduite des hommes appelés au gouvernement des intérêts catholiques.