CHAPITRE IV
Nous avons insisté dans le précédent chapitre sur une des plus regrettables lacunes de la science des Grecs, et par suite de la science du moyen âge. C'est ici le lieu d'en signaler une autre qui n'a pas eu des conséquences de moindre durée, et que l'on ne peut plus mettre, comme celle dont il a été question plus haut, sur le compte d'un accident. Il est en effet tout simple et très-naturel qu'un peuple spirituel, instruit, dont la langue riche et flexible a été féconde en chefs-d'œuvre, méprise comme autant de jargons grossiers les langues que parlent des peuples étrangers, et ne songe point à les étudier comparativement, ni à plus forte raison à instituer des comparaisons entre sa propre langue et des idiomes quahfiés de barbares. Aussi l'antiquité classique et par suite le moyen âge sont-ils restés complètement étrangers à cette science née d'hier, que nous connaissons sous le nom de linguistique, qu'il faut regarder comme tenant liôu d'une sorte d'anatomie et de physiologie comparée des langues, et qui sert de nœud entre les sciences de la nature et les sciences de l'esprit, en influant, grâce à cette position médiane, sur le système complet de nos idées, sur la philosophie tout entière.
Traitées à la manière des anciens, la grammaire , la rhétorique, la logique, ces trois branches du trivium des encyclopédistes de la décadence, ou ces trois assises du premier étage de l'édifice didactique du moyen âge, avaient d'ailleurs entre elles beaucoup de rapports. Le rhéteur traite du style et des figures de style ou de pensée, ce qui touche aux figures de mots, aux tropes et à l'organisation du langage. D'un autre côté, il traite à son point de vue de la méthode, de la division, de l'ordonnance du discours, des arguments, des preuves et des réfutations, ce qui rentre tout à fait dans la logique. Quant aux rapports de la grammaire et de la logique, par le moyen de ce que les modernes ont appelé la grammaire générale, ils ne sont pas moins évidents. Cette grammaire qu'on veut raffiner en théorie et par voie d'abstraction, plutôt que par l'étude des origines et de la filiation des idiomes,, tourne à la logique, comme le montrent ces procédés d'analyse logique, introduits de nos jours jusque dans les plus humbles écoles. Les petits traités des Catégories ou des Prédicaments, servant d'introduction à la logique d'Aristote et d'où toute la philosophie du moyen âge est sortie, rentrent dans le même ordre d'idées, et peuvent aussi être regardés comme un appendice de la grammaire ou comme une ébauche de grammaire générale.
Précédé d'une telle introduction et remanié par les abréviateurs alexandrins ou latins de la décadence, le traité de logique, ïOrganon d'Aristote était, lors des premiers essais de restauration des études en Occident, tout ce que l'on connaissait de l'encyclopédie du Stagirite. Il n'y a point là de métaphysique, ni même de philosophie à proprement parler. Quand on se borne aux Premiers Analytiques, comme le faisaient communément les logiciens du moyen âge, la logique d'Aristote, c'est-à-dire une théorie du syllogisme, fondée sur la classification des
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catégories et sur la doctrine des définitions et des combinaisons, ressemble beaucoup à un chapitre d'algèbre. C'est ce qui possède effectivement les caractères scientifiques dans ce qu'on a appelé abusivement de nos jours « les sciences philosophiques )). Si cette logique ne comporte pas les développements et les progrès dont une science telle que la géométrie ou l'algèbre est susceptible, elle figure au moins comme un îlot qui offre un abri sûr et une station fixe aux esprits ballottés sur la mer changeante des opinions philosophiques.
Voilà comment, dans notre Europe occidentale, la science a précédé la métaphysique et visé dès l'origine à l'enfermer dans un cadre scientifique. Les plus vives querelles des philosophes du moyen âge ont porté sur des questions de logique ou peuvent s'y rattacher. A mesure que les traités de physique et de métaphysique d'Aristote sont parvenus à la connaissance des chrétiens d'Occident, et ont été dans les écoles l'objet de gloses, d'abrégés ou de commentaires, on y a pu appliquer les procédés d'argumentation technique et formaliste avec lesquels on était familiarisé par la triture de la logique péripatéticienne. Le tout s'est appelé la scolaslique, mot bien choisi, puisque rien ne se prêtait mieux a la dispute et aux exercices de Fécole. La scolastique est, si l'on veut, l'abus de la science ou des formes de la science, dans un ordre de spéculations qui diffère de la science par des caractères essentiels : son règne n'en témoigne pas moins de la tournure scientifique que, dès 1 origine, tend à prendre le travail des esprits, au sein de notre civilisation européenne.
Nous disions que, pour restreindre la valeur de YOryanon d'Aristote à celle d'une logique purement formelle ou formaliste, il ne faut pas sortir des Premiers Analytiques. En effet il serait aisé de montrer, si nous pouvions entrer ici dans les citations et les explications convena-
bles, que les Derniers Analytiques portent la marque très-nettè d'une logique supérieure qui scrute en toutes choses la raison Q-ôycç), l'ordre suivant lequel elles dépendent et procèdent les unes des autres. Voilà ce qui est vraiment l'objet de la philosophie, de celle qui ne se paye point de vaines subtilités, qui ne s'enferme pas dans un cercle sans issue, et qui est toujours prête à faire son profit de toutes les lumières qu'apportent, de toutes les inductions que suggèrent, de tous les contrôles que fournissent les progrès des sciences et des connaissances positives, dans leurs voies propres et dans leurs embranchements si multiples. Malheureusement, ni la longue lignée des successeurs d'Aristote, ni (chose plus surprenante) i^ristote lui-même ne semblent avoir senti quel était son vrai chef-d'œuvre et quelle en était la portée. Tous, à commencer par le maître, ont regardé sa Métaphysique comme son opus majus, comme le couronnement de l'édifice, en entendant par l'édifice, non-seulement VOrganon, mais l'œuvre encyclopédique, les cahiers du maître dans leur totalité. Or, ce prétendu couronnement a tout gâté, ainsi qu'au Xlll" siècle, frère Roger Bacon, « le docteur Admirable », le disait déjà sans plus de gêne. Pareille hardiesse, admirable en effet chez un homme de sa robe et de son temps, n'exige pas du nôtre un grand effort de courage : en revanche il peut être ulile, même de notre temps, de bien démêler l'origine de la méprise d'un homme de génie, quand cette méprise a eu de si graves et de si durables conséquences. Pour cela il ne faut point séparer la doctrine d'Aristote de celle de Platon : il faut prendre à leur source commune ces deux grands courants d'idées dont l'histoire de l'esprit humain nous montre la persistante influence.
Comment ne pas reconnaître dans la géométrie grecque, même d'après le peu que nous en avons pu dire,
le type de la philosophie de Platon? L'idée dans toute sa pureté, dans toute sa rigueur, dans son inaltérable essence, contemplée à l'aide d'une image physique, sensible, imparfaite et même grossière, voilà le fond de la géométrie grecque et voilà aussi le fond éternellement vrai, éternellement beau, de la philosophie de Platon, ce par où elle relèvera et charmera toujours les esprits d'élite, les nobles intelUoences. L'idée ainsi conçue n'est pas plus que la géométrie un produit artificiel de l'esprit humain : car l'esprit humain n'a pas créé le monde, et le monde est certainement gouverné par la géométrie ; il obéit à des lois géométriques; il est ordonné, il subsiste en vertu de certaines idées. La pliysique n'explique pas la géométrie; la géométrie n'est pas, connue beaucoup de gens l'ont dit, une physique tronquée ou arbitrairement simplifiée pour la rendre accessible à nos raisonnements, bref un jeu d'esprit dont il nous a plu de poser les conditions : — c'est au contraire la géométrie qui explique la physique ; et dans l'idée pure, dans l'essence intelligible, nous reconnaissons la raison des phénomènes matériels et sensibles. En un mot, l'idée ne sort pas du fait sensible par la puissance du cerveau : c'est bien le fait sensible qui découle de l'essence intelhgible, de l'idée prise en elle-même, qu'elle soit ou non aperçue par l'esprit. Corrigez la sécheresse de ces formules par le miel de l'abeille attique. et vous avez Platon.
Le divin élixir ne s'obtient pourtant pas sans mélange : car Platon est homme, il est Grec, il est argumenteur et poëte. il abuse souvent de la finesse de l'instrument dialectique qu'il manie ; et telles subtilités , telles ambages qui charmaient les Grecs à la faveur du style, transportées dans nos idiomes modernes nous sont insupportables. Déjà Cicéron, par ménagement pour la gravité romaine, avait dû faire un choix. Plus souvent
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encore l'apologue, le mythe, la forme poétique de l'expression se prêtent n une théorie des idées qui n'est plus selon la science, où l'imagination domine trop, qui se rapproche des doctrines orientales de l'cmanation, et qui provoque de la part du génie européen une réaction désirable. C'est, remarquons-le bien, en abandonnant le fil conducteur de la raison des choses et de l'explication scientifique des phénomènes, en tournant à la spéculation ontologique, en prenant les idées pour des êtres on des hypostases, que le platonisme se gâte. La philosophie alexandrine, la théosophie, la kabbale, le gnosticisme, le mysticisme sont les termes extrêmes de cette corruption.
Tout nous iiidique qu'Aristote, à la ditîérence de Platon, n'était que faiblement initié à la géométrie grecque et n'avait nulle prétention à l'originalité inventive sur ce terrain choisi, mais comparativement rétréci. wSes facultés encyclopédistes le portaient ailleurs, là ou il y avait beaucoup de faits à recueillir, à classer, à mettre en ordre. 11 n'était pas non plus poëte comme Platon : il composait une poétique, ce qui est bien différent. D'ailleurs il venait après Platon et n'était pas disposé à s'accommoder du second rôle : on sait que rarement les architectes se prêtent à n'être que les exécuteurs des plans de leurs devanciers. Tout se réunissait donc pour qu'il fût plus frappé des défauts que des mérites de la philosophie de son maître, et à la théorie platonicienne des idées ii opposa sa métaphijsique . Mais ce dernier mot est pris ou a été pris dans tant de sens ! Gomment faire bien comprendre aujourd'hui en langage moderne, à des esprits, qu'une nourriture scientifique et solide a dégoûtés des abstractions creuses, ce que c'est au juste que la métaphysique d'Aristote, ce qu'elle avait de spécieux et pourtant d'illusoire, par quels moyens elle a pu s'imposer aux
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esprits et les subjuguer si longtemps? Heureusement nous disposons maintenant d'un terme de comparaison selon nous très-propre à éclaircir ce sujet abstrait.
— Parmi les idées, en grand nombre, qui ont occupé l'actif génie de Leibnitz, figure celle d'une sorte de mécanique ou de dynamique supérieure, dont notre mécanique ordinaire ne serait qu'une application, un corollaire ou un cas 'particulier. « — Toute action provoque une réaction ; — on ne peut s'appuyer que sur ce qui résiste ; — La force ne se crée pas de toutes pièces ; il n'est au pouvoir de l'art que d'en diriger l'action et d'en régler la dépense ; etc. )) Voilà des principes de la mécanique ordinaire, de la mécanique des ingénieurs et des machinistes, qui sont en même temps des principes de la politique où l'on considère aussi des forces^ quoique des forces bien ditTérentes de celles que l'ingénieur met en jeu. N'y aurait-il donc pas une théorie ou- une science de la force en général, qui conîiendrait, si elle était bien faite, la raison ou tout ou moins la table de ces principes communs à l'ingénieur, au physicien, au médecin, à l'économiste, au politique qui tous spéculent, chacun à sa manière, sur l'action de forces si diverses ? Leibnitz le pensait, l'annonçait ; mais jusqu'à nos jours cette pensée d'un grand esprit n'avait pas eu de suites ; elle pouvait frapper un moment 1" attention du philosophe ou même celle du savant, sans pour cela prendre racine dans là science. Cependant, voilà qu'elle y pénètre, qu'elle l'envahit presque, depuis que l'on a observé et soumis à une détermination rigoureuse la conversion de la chaleur en force mécanique, de la force mécanique en chaleur ou en électricité, de l'électricité en chaleur ou en force mécanique, et de presque toutes les manifestations des agents physiques les unes dans les autres.
Reliera-t-on un jour de la même manière les actions physiques aux actions vitales? Personne ne peut le dire encore : mais déjà, à travers la prodigieuse variété et souvent la frappante disparité des manifestations de la vie, la science commence à saisir ce que jadis la philosophie n'entrevoyait que bien confusément, je veux dire des analogies, une certaine communauté de caractères qui dénotent autant de modifications d'un même principe, et sur lesquelles se fonde une sorte de biologie supérieure ou générale, propre à rapprocher et à éclairer d'un jour nouveau les choses qui semblaient les plus disparates, par exemple la constitution de l'homme et celle des sociétés humaines, la physiologie, l'esthétique et la politique. 11 y a été faib allusion dans l' avantdernier chapitre, et nous y serons constamment ramenés dans la suite de cet ouvrage.
Eh bien ! ce que Leibnitz a pensé à propos d'une théorie de la force en général, Aristote l'avait pensé vingt siècles plus tôt, à propos d'une théorie de Yêtre en général. Le succès aujourd'hui éclatant de l'idée de Leibnitz montre bien qu"il était dans le vrai : les stériles débats du péripatétisme durant tant de siècles montrent bien qu' Aristote avait fait fausse route. Cependant, on ne doit pas juger de l'homme d'après le succès, et l'erreur d' Aristote était celle d'un puissant génie, si puissant que, malgré un mauvais succès si prolongé et qui aurait dû, à ce qu'il semble, détruire l'illusion (humanum est en are, diabolicum perseverare), son autorité a continué de prévaloir sur l'expérience : nul homme n'ayant personnellement la force de détruire ce qu'un seul homme avait construit, et ce dont la destruction a exigé le concours de tous les progrès des sciences, l'avènement de la civilisation moderne.
C'est qu'en fait l'autonté d'Aristote se renforçait d'une
autre autorité encore plus imposante ou plus impérieuse, à savoir de l'autorité de la langue. Une planète, un cristal, un fleuve, une fleur, un arbre, un animal sont des ctros, des choses, des substantifs rangés dans la même catégorie, suivant ce que nous appelons la grammaire générale, ou selon la structure grammaticale des langues qui ont avec la nôtre le plus d'affinités. Bien plus, leurs qualités?, leurs propriétés deviennent, dans le même système grammatical, d'autres substantifs, d'autres êtres selon la doctrine péripatéticienne, et ainsi indéfiniment. Mais, sans nous arrêter, comme l'ont fait trop complaisamraent les scolas tiques du moyen âge, à ces êtres dérivés, de formation si visiblement grammaticale et artificielle, qu'ont de commun dans leur être ou, pour parler le langage scolastique, dans leur principe d'imlividuaiion, la planète, le cristal, le fleuve, la fleur, l'arbre, l'animal? Plus on étudie ces objets, plus on trouve cju au point de vue du principe d'individuation comme à tout autre, ils diffèrent radicalement. 11 en est de cette 'association grammaticale comme des genres grammaticaux qui n'accusent que le défaut de connaissances distincte^ quand la langue s'est constituée ; et si l'usage là maintient, c'est qu'apparemment les fonctions habituelles du langage n'exigent pas une précision plus grande : mais vouloir en tirer un parti philosophique ou scientifique, c'est courir après une chimère. Telle est la chimère du péripatétisme grec, arabe, scolastique, et de l'ontologie en général. Plus on subtilisera, plus on tourmentera la langue dans ce but chimérique, plus on s'éloignera de la nature et de la vérité. Mais une philosophie novatrice ne peut pas surmonter à elle seule l'autorité de la langue, pas plus qu'elle ne peut à elle seule détruire une religion établie, et par les mêmes causes : à plus forte raison, quand à Tautorité de la langue' ou de la religion se joint celle
d'une philosophie établie. Il faut -donc attendre que le progrès de toutes les connaissances scientifiques nous ait fait pénétrer assez avant dans les secrets de la nature, dans l'explication des phénomènes, pour que le ph de la langue, tout en restant une gêne, ne soit plus un obstacle invincible au redressement des idées; et alors l'autre obstacle dont on se débarrasse d'abord est celui qui tenait à l'autorité d'une philosophie surannée. Plus tard, lorsque les sciences seront encore plus avancées, une autre philosophie se dégagera peu à peu. Elle mettra d'autant moins de temps à prévaloir, qu'elle abandonnera plus franchement les errements ontologiques, les spéculations sur l'être et les degrés de l'être, pour s'attacher au fil conducteur de la raison des choses et démêler l'ordre suivant lequel elles s'enchaînent et s'expliquent. Celte philosophie n'aura pas la prétention de ' gouverner les sciences qui marchent bien sans elle et par leurs forces propres : mais elle méritera en effet de passer pour le couronnement de l'édifice scientifique.
Pour des subtilités du genre de celles qui ont occupé les philosophes du moyen âge, les Grecs avaient les ressources d'une langue naturellement pleine de délicatesses et de finesses, que les Romains de l'âge classique avaient désespéré de pouvoir transporter dans la leur. Plus le latm scolastique s'aiguisait en dépit du génie latin, plus il devenait barbare ; et cette barbarie du langage contiibue à nous rebuter aujourd'hui, autant que l'inanité de la plupart des questions débattues : car, que peut valoir une dispute de mots en mauvais langage? Cependant, suivant la remarque déjà faite, ce jargon scolastique, ce latin barbare a eu son infiuence sur la composition de nos langues modernes; et il est curieux de voir comment le bon sens populaire, en empruntant des termes à l'école, en a su modifier l'acception scolastique ou technique. J'en
trouve un remarquable exemple dans la fortune du mot lussent tel dont nous nous sommes déjà tant servi, qui a eu ses acceptions diverses à l'usage des esprits raffinés, et une acception à l'usage de tout le monde. Or, dans cette acception desiinée à prévaloir, que signifie le mot essentiel? Évidemment l'opposé de l'accidentel, ce qui découle de la notion même de la chose comme les conséquences découlent du principe, par opposition à ce qui se trouve aussi dans la chose, à ce qui fait de même actuellement partie de son être, mais grâce au concours fortuit de causes extérieures ou étrangères à sa nature. Dans les choses les plus communes, les plus usuelles l'homme qui se pique le moins de philosophie saisit ce contraste à sa manière et éprouve le besoin de l'exprimer : voilà pourquoi le mot a passé de la langue des écoles dans la langue commune, quoique sous la condition bien remarquable d'une transposition, d'un changement de clef ou de note fondamentale, dans le sens déjà indiqué.
Grammaticalement, l'adjectif essentiel dérive du substantif essence; au contraire, dans l'ordre de l'abstraction il se irouve que le substantif raffine encore sur l'adjectif : aussi n'a-t-il point passé de la même manière dans la langue commune en gardant, jusque dans les applications communes, sa généralité d'acception et en quelque sorte sa noblesse primitive. En économie forestière, essence est resté jusqu'à nos jours comme synonyme d'espèce. Les vieux chimistes désignaient par ce mot le produit de leurs distillations, de leurs rectifications, ce qui reste d'une substance que ses propriétés rendent précieuse, après qu'on l'a purifiée des substances étrangères qui s'y trouvent mêlées et qui en afiaiblissent la vertu. Puis, quand les théories chimiques se sont perfectionnées, la science a adopté des nome-nclatures qui expriment mieux, sinon l'origine de la substance brute, du moins la constitutioji de
la substance purifiée ou rectifiée, ce qui a en effet plus d'importance. Les mc?ires ont été reléguées dans la boutique du parfumeur.
Des remarques analogues pourraient être faites sur la matière et la forme, ces deux ingrédients de Vêtre selon la doctrine d'Aristote où ces termes sont pris dans le sens le plus abstrait, le plus général, le moins propre à nourrir des préjugés, à servir de prétexte à des déclamations, comme l'a fait plus tard la doctrine cartésienne des deux substances, mais aussi le moins propre à être de quelque utilité pour les' recherches scientifiques. Dans la discussion des intérêts et des affaires ordinaires de la vie, c'est autre chose : da distinction de la forme et de la matière ou du fond s'y reproduit sans cesse sous les aspects les plus variés; et à cet égard on peut trouver salutaire f influence de la scolastique sur la langue commune, c'est-à-dire sur la manière commune de penser.
, Même après que la connaissance plus complète de l'encyclopédie d'Aristote eut remis en honneur la division de la philosophie en logique, morale, physique et métaphysique, on continuait de parler des sept arts libéraux, du trivium et au qnadrivium. Ls tout composait la Faculté des arts, qui servait d'introduction commune à d'autres Facultés, à d'autres études plus spécialement dirigées vers un but professionnel. On voulait être ecclésiastique, aiviver aux bénéfices et aux prélatures, ce qui exigeait que l'on sût la théologie et le droit canonique, c'est-à-dire le droit qu'appUquaient les tribunaux ecclésiastiques et la chauceUerie romaine. On voulait conseiller le roi ou ses barons dans leurs plaids, et il s'agissait de posséder le droit civil, c'est à- dire les compilations justiniennes remises en honneur, rétabftes dans leur autorité juridique, et déjà retravaillées par une nouveUe légion de glossateurs et d'interprètes, ou le droit féodal, tel qu'il était édicté en latin par
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des princes allemands que Ton regardait comme les successeurs des empereurs romains : car les codes barbares étaient oubliés, et quant au droit coutumier, rédigé ou commenté en langue vulgaire, il appartenait à la pratique et non à l'enseignement des écoles. Enfin l'on voulait être médecin, et il fallait pouvoir argumenter en latin sur les théories que s'étaient faites les médecins de l'antiquité et leurs commentateurs arabes. De là les Facultés de théologie, de droit canonique et civil, de médecine, pour les trois professions réputées libérales par excellence, en ce qu'elles supposaient l'étude préalable des arts libéraux. L'ensemble composait le système des quatre Facultés. Ce n'est que plus tard qu'on a remplacé dans les écoles du Nord la Faculté des arts par une Faculté de philosophie, d'après la distinction que saint Thomas avait établie dans ses deux Sommes entre la philosophie ou la science profane et la théologie ou la science sacrée. Enfin c'est de nos jours seulement qu'en France on a démembré la Faculté des arts en Faculté des lettres et en Faculté des sciences; ce qui était une manière de revenir à la vieille distinction du trivium et du quadrivium.
Bien des gens attribuent à notre siècle le mérite ou le tort de donner aux sciences le. pas sur les lettres : ce mérite ou ce tort remonte effectivement jusqu'au régime scolastique du moyen âge; puisqu'il est clair que les arts du quadrivium sont des sciences, que ceux du trivium peuvent être étudiés théoriquement ou scientifiquement, et que l'enseignement du trivium dans un latin didactique, barbare, n'avait rien" qui se prêtât à une culture poétique et hlléraire. Il ne s'agissait pas encore de restaurer l'art antique, et les premiers bégayements de l'art moderne, dans des idiomes populaires en voie de formation; pouvaient bien amuser quelques joyeux écoliers à leurs moments perdus, mais ne paraissaient pas dignes d'occuper
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de graves professeurs. A cet égard la Chine, bien moins savante que l'Europe latine du moyen âge, était bien plus lettrée; tandis que les musulmans d'Espagne étaient à la fois plus savants et plus lettrés : plus savants en ce qu'ils perfectionnaient la science laissée par les Grecs, plus lettrés en ce que chez eux les doctes et les beaux esprits n'avaient pas quitté pour une littérature d'emprunt la langue et la littérature nationales. Dans les collèges d'artieiis on apprenait le latin scolastique comme on apprend les langues qu'on est forcé de parler, c'est-à-dire par l'usage. Assurément l'on ne doit pas regretter que le latin barbare des scolastiques ait fait place aux littératures modernes : pourtant, à un point de vue exclusivement scientifique, il aurait été utile que tous les savants de l'Europe continuassent de parler, comme au moyen âge, une langue commune.
Comme la plupart des clercs du moyen âge étaient des gens d'église, des moines, il était tout simple qu'ils appliquassent à l'enseignement des choses religieuses le code de procédure logique dû au législateur des écoles. De là les sommes théologiques substituées aux apologies, aux commentaires des textes sacrés et à l'éloquence, parfois déclamatoire, des premiers siècles chrétiens. Plus tard, dans un esprit de retour vers l'antique tradition, on a pu voir d'un mauvais œil l'invasion de la scolastique dans la théologie; ce qui ne doit pas empêcher de reconnaître le service rendu par la théologie scolastique, en tant que préparation au travail d'enfantement de l'esprit moderne. Tout le monde ne peut pas être géomètre ou astronome : il faut pour cela une vocation et des secours tout particuliers. Quand les matériaux des sciences physiques et naturelles étaient encore si rares et si informes, il fallait bien chercher d'autres sujets de composition et d'analyse. Une somme théologique était, pour le mérite de la forme
scientifique, bien supérieure à une somme physique, telle qu'on aurait pu la construire au moyen âge . En incorporant dans le même système, sous l'influence d'un principe scientifique régulateur, la philosophie et la religion, la somme philosophique et la somme théologique, les grands esprits du moyen âge consolidaient l'une par l'autre. L'esprit de discussion, d'analyse et de déductions théoriques pouvait se prendre à un plus grand nombre de données fixes, incontestées et, comme nous dirions aujourd'hui, positives. Au reste, le mot n'est pas nouveau, non plus que fidée, quoique l'application en soit fort différente. On n'a pas attendu les positivistes contemporains pour discerner une <<: théologie positive d, fondée sur des textes précis et des définitions canoniques, un (c droit positif », fondé sur des textes législatifs ou sur des pactes formels. Par cela même qu'il y avait au moyen âge une théologie positive, il y avait aussi un fond de philosophie positive^ ce qui manquait tout à fait aux Grecs et ce dont nous sommes aujourd'hui, quoi qu'on en veuille dire, pareillement dépourvus. Sans doute une théologie est réputée positive, un droit est réputé positif, par des raisons qui ne sont pas précisément les mêmes; et l'on en peut dire autant de l'arithmétique et de la chimie qui sont toutes deux des sciences positives, quoique par des raisons différentes : mais qu'importe, en ce qui intéresse l'art de la construction scientifique? L'architecte emploie des matériaux comme le bois, la pierre, le fer, dont le principe et le degré de consistance ne sont pas les mêmes : ce qu'il lui faut avant tout, c'est d'avoir à sa disposition des matériaux d'une suffisante consistance.
L'Église, représentée par les papes et les conciles, a bien hésité quelque temps avant que d'admettre dans ses écoles la discipline péripatéticienne. 11 devait lui sembler dur de subir à ce point l'autorité d'un philosophe païen
OU plutôt d'un pur naturaliste, étrangère toute foi religieuse, commenté par d'autres philosophes que le moyen âge appelait aussi, quoique bien mal à propos, des païens, en leur qualité de sectateurs du prophète arabe, et dont l'orthodoxie musulmane était fort suspecte à leurs propres corehgionnaires. D'ailleurs la théologie chrétienne avait par ses origines bien plus d'afiinités avec le platonisme, et les plus autorisés des Pères avaient été des disciples de Platon. Mais, depuis que les grands travaux des théologiens du XI H" siècle eurent donné à la scolastique chrétienne sa forme détinitive, l'Église ne l'a plus abandonnée ; elle n'a fait que l'abréger pour se prêter à la faiblesse des générations nouvelles. Les néo- platoniciens de la Renaissance ont figuré parmi les lettrés, les beaux esprits, non parmi les législateurs d'écoles. Bossuet est cartésien ainsi que Port -Royal, quoique pas tout à fait au même degré : mais, quand il est chargé de composer des éléments de logique pour son royal élève, il redevient évêque, il abrège ses cahiers de Navarre plutôt que VArt de penser de Port- Royal ou les 3/ec///arîo?zx de Descartes. Les nombreux ouvrages de philosophie néo-catholique que notre âge a vu éclore, n'ont point été accommodés en cahiers latins à l'usage des jeunes clercs. Nos évoques ont reporté dans leurs grands séminaires l'enseignement de la philosophie, dans la vieille langue et se|on les vieilles formes scolastiques, pour qu'il y restât incorporé à l'enseignement de la théologie. Par ce côté, le moyen âge s'est perpétué jusqu'à nos jours.
Tout ce que nous avons dit de l'enseignement de la théologie peut s'apphquer à l'enseignement du droit ecclésiastique ou pontifical, tant l'aUiance était étroite entre les théologiens et les canonistes. Il y avait au contraire lutte ouverte entre les professeurs en droit civil (les romanistes, comme on dirait aujourd'hui), tous gibelins ou
f/allicans d'inclination, partisans de la puissance civile, défenseurs de FÉtat ou du prince, et les théologiens ou les canonistes, tous dévoués à la puissance ecclésiasiique, sauf les réserves sur la constitution de cette puissance. Il faut aussi remarquer que le procédé de glose ou d'explication textuelle des compilations justiniennes se concilie mal avec le formalisme scolastique. Par là encore le moyen âge anticipe sur les temps tout à fait modernes où l'autorité plus impérieuse de compilations de franche date gêne l'exposition systématique ou scientifique, ainsi que le faisait au moyen âge le culte pour de vieux textes remis naguère en lumière. Les beaux jours de la jurisprudence scientitique datent de l'époque où les romanistes remontent avec Cujas jusqu'aux sources du droit romain, et s'étend jusqu'à la rédaction de nos codes modernes.
La médecine ne dépend pas à ce point d'une rédaction officielle, non plus que des méridiens ou des latitudes; elle se rapproche davantage des conditions d'ubiquité et de permanence qui appartiennent à la science proprement dite ; mais d'un autre côté elle ne se prête gUère à la sécheresse du formalisme scolastique ; et par les besoins mêmes de leur profession les médecins du moyen âge étaient spécialement appelés à commencer ce travail d'instauration des sciences physiques et naturelles, auquel ont depuis concouru par goût tant d'hommes distingués, voués par état à la pratique de la médecine. Si donc au moyen âge, comme dans l'antiquité grecque, la physique spéculative était regardée comme une branche de la philosophie, les applications passaient pour être du ressort de la pratique médicale : d'où vient qu'en anglais le médecin s'appelle encore un physicien et le pharmacien un chiiimle, tandis que la physique et la chimie spéculatives sont réputées des branches de hx philomphie naUirelle.