DE LA REVOLUTION
M"10 de Staël, à la première page de ses Considérations, regarde la Révolution française comme un événement qui était inévitable. Pour moi, je crois qu'une révolution n'était pas plus inévitable en France qu'elle ne l'est actuellement en Autriche. Mais j'aime mieux laisser Mme de Staël se réfuter elle-même. « Une philosophie commune, dit-elle un peu plus loin, se plaît à croire que tout ce qui est arrivé était inévitable ; mais à quoi serviraient donc la raison et la liberté de l'homme, si sa volonté n'avait pu prévenir ce que sa volonté a si visiblement exécuté ? »
Il est vrai qu'une fois les trois ordres de l'État confondus dans une même assemblée et un seul vote, la Révolution était inévitable, par l'excellente raison qu'elle était faite et que l'ancienne constitution était renversée. M"" de Staël, comme tous les écrivains de cette école, fait grand bruit des différences et des variations que l'on remarque dans le nombre respectif des députés aux états généraux tenus dans les divers âges de notre monarchie. Cest que ce nombre était et (levait être tout à fait indifférent. Dés que la eonstitu-
tion, considérant les ordres de l'État sous des rapports moraux, et non dans leur quotité physique, faisait de chaque ordre une personne délibérant à part, le troisième ordre, n'eût-il été composé que de dix membres, eût été une personne publique aussi bien que le clergé et la noblesse, eussent-ils compté chacun mille députés, et aurait eu autant de poids dans la délibération, et son veto la même force ; et cela, ce me semble, est très moral et même assez libéral : et peut-être la division en ordres avait-elle moins d'inconvénients que la division en partis. La variation dans le nombre respectif des députés de chaque ordre, et de tous les ordres, n'était doue d'aucune importance, et pour cette raison n'avait jamais été remarquée ; à quoi il est juste (rajouter que les étals généraux, ayant été plus fréquemment assemblés lorsque les Anglais occupaient
nos plus belles provinces, leur convocation n'avait pu se faire intégralement.
Mm,de Staël, qui n'oublie aucune de ses émotions, parle avec complaisance de celles que lui causa l'ouverture des états généraux. Elle remarqua les figures
cl les Costumes, l'attitude gauche des anoblis, l'altitude assurée et imposante du tiers état. Ailleurs l'Ile rappelle ce (pie tout le monde, même alors, avait oublié, l'ancien usage de présenter au roi les pétitions à
genoux, pratiqué par le troisième ordre. Elle aurait dû dire, pour conserver l'exacte justice, (pion aborde encore aujourd'hui le roi d'Angleterre avec des génuflexions. Les grands se cou vient de\ ant le roi d'Espagne,
cl peut-être les libéraux trouveront-ils plusde fierté dans
l'usage anglais que dans la coutume castillane. Mais ce qui est plus digne de remarque, dans ci- premier
jour, où Mme de Staël ne voyait que présages de bonheur, et qui pleurait de tendresse à l'aspect de tant de félicité promise à la France, Mme de Montmorin, dont l'esprit, suivant Mme de Staël, n'était en rien distingué, lui dit, avec un ton décidé : « Vous avez tort de vous réjouir ; il arrivera de ceci de grands désastres à la France et à nous. » Mme de Staël y voit un pressentiment ; ceux qui ne croient pas si volontiers au merveilleux y verront la supériorité naturelle, en affaires politiques, du bon sens sur l'esprit.
Mme de Staël a donc trouvé que la Révolution était inévitable, ce qui d'abord justifie M. Necker de la part qu'on l'accuse d'y avoir eue ; et la Révolution était inévitable, parce que le peuple français était le peuple le plus malheureux et le plus opprimé de la terre, ce qui justifie aussi la Révolution.
Cette manière de justifier la Révolution et M. Necker, à laquelle Mme de Staël revient souvent, lui a été inspirée et presque commandée par une phrase des écrits de AI. Necker, qu'elle a la naïveté, peut-être imprudente, de citer dans le sien : « Ah ! » dit M. Necker dans son ouvrage publié en 1791, De l'administration de M. Necker par lui-même, « Ah ! s'ils n'étaient pas malheureux (les Français), s'ils n'étaient pas dans l'oppression, quels reproches naurais-jepas à me faire! » Cette exclamation, où il entre du doute, si! et où l'on sent peut-être quelque chose de plus que des regrets, Mme de Staël s'en empare, et pour que M. Necker D*ait point de reproches à se faire, et qu'on ne puisse pas lui en adresser, elle affirme hardiment que les Français étaient le peuple le plus opprimé et le plus malheureux de tous les peuples.
Ce n'est pas pour dénigrer l'époque actuelle que je réfute cette assertion, mais uniquement pour rendre à nos rois, à la nation, la justice qui leur est due, et pour montrer que, si nos rois ont été bons et humains, la nation a été heureuse et reconnaissante, jusqu'à ce qu'on soit parvenu à la précipiter dans un abîme d infortunes et de forfaits, en la repaissant d'impostures sur ses malheurs passés et de chimères sur son bonheur à venir.
Sait-on bien ce qu'on veut dire quand on parle du malheur et de l'oppression de tout un peuple ? Les maux physiques qui peuvent l'accabler sont la peste, la guerre ou la famine : et nous n'avons connu les deux derniers fléaux (pie depuis la Révolution ; car les guerres, non des peuples, mais des rois entre eux, ces guerres de la monarchie qui se faisaient sur quelques points de l'extrême frontière, à force d'art et de science, plutôt qu'à force d'hommes, et qui laissaient à peu [nés les choses au même état, les provinces à leur métropole, et aux rois les affections îles peuples ; ces guerres étaient, pour une nation, un exercice de ses forces, et non une cause tic desastre et
de ruine. Le mal moral est l'erreur; et je ne crois pas qu'on osai soutenir que le peuple français, chez qui
se trouvaient les plus beaux modèles dans tous les arts de la pensée, lût moins éclairé et plus livré a 1 erreur que tout autre peuple de l'Europe. Oui, il était
malheureux et opprimé, ci de l'oppression la plus cruelle et la plus funeste, de l'oppression des fausses
doctrines et des écrits impies et séditieux ; et certes,
le gouvernement en a de assez puni, pour qu'on doive s'abstenir de le reprocher à sa mémoire. C'est cette
oppression qui a été la véritable et unique cause de la Révolution et de tous les crimes dont elle a épouvanté le monde. Si c'est là ce que Mmc de Staël veut dire, je suis entièrement de son avis ; mais elle cherche ailleurs cette oppression, et ses raisonnements à cet égard ne lui ont pas coûté de grands frais de dialectique. Tout peuple est malheureux et opprimé, selon Mmc de Staël, lorsqu'il n'est pas libre ; il n'est libre que lorsqu'il est constitué à l'anglaise, et il n'est vertueux que lorsqu'il est libre, puisque l'oppression sous laquelle gémissait le peuple français a été l'unique cause des excès auxquels il s'est porté. Ainsi, le peuple français était malheureux, non précisément parce qu'il n'avait pas de constitution, car il en avait certainement une, tout autant que les Etats d'Autriche et d'Allemagne, qui ne passaient pas pour des peuples malheureux, mais parce qu'il n'avait pas la constitution anglaise ; et ce qui prouve que cette constitution est la meilleure de toutes. Il me semble que c'est finir par où il aurait fallu commencer.
Mais enfin, en quoi le peuple français était-il si malheureux et si opprimé ? Il payait des impôts, il est vrai, mais il en paye encore, et même quelques provinces en payent dont elles étaient exemptes ; mais tous les peuples en payent ; mais selon Montesquieu, dans les républiques, ils sont plus forts que sous les monarchies ; mais les Anglais en payent plus que tous les autres peuples ; et sans doute aujourd'hui que, par ['aliénation des biens publics, tout le service de l'Etat, a commencer par la royauté et la religion, est à la charge du Trésor public, nous payerons toujours des impôts. Il était soumis à la milice ; mais en Angleterre
on presse, et violemment, les gens de mer ; et puis, comment parler de la milice, lorsqu'on s'est cru obligé de rétablir le recrutement forcé ? Manquait-il de tribunaux civils pour juger ses différends, et les frais de justice ne sont-ils pas autant ou plus considérables qu'autrefois ? Il n'avait pas, il est vrai, le jury en matière criminelle, oppression intolérable, suivant les libéraux; mais le jugement des délits sur preuves légales et positives est tout au moins aussi philanthropique que le jugement par la seule conviction des jurés ; et si les jurés ont quelquefois absous ceux que les juges auraient condamnés, je peux assurer que, dans beaucoup de circonstances, les juges auraient absous ceux que les jurés ont condamnés; et certainement les éléments dont se compose l;i c< n\ action personnelle sont plus vagues, plus arbitraires, plus incertains que la détermination positive des preuves légales (1). D'ailleurs la société n'est opprimée, sous le rapport de In justice criminelle, que lorsque la vindicte publique est faible, lente, ou insuffisante à punir le crime ; et si l'on faisail quelque reproche à notre ancienne jurisprudence criminelle, certes, vc n'était pas de manquer de vigilance et de sévérifé La procédure criminelle étail secrète: autre oppression. Mais la publicité de la procédure, ou plutôt de la plaidoirie
Criminelle, qui permet à un avocat de déployer toute
son éloquence pour atténuer uw crime, et au public d'écouter et de s'abreuver à longs traits du scandale
(1) Il eal étrange assurément que la philosophie ait commencé par contestera la société le droit de condamner à mort le malfaiteur, et qu'elle ait Uni par !<■ donnera tous les individus.
d'une justification qui, trop souvent, trouve dans les cœurs de secrètes intelligences, cette publicité, utile pour sauver un accusé d'une mauvaise affaire, est-elle également avantageuse à la morale publique, et ne dégrade-t-elle pas trop souvent la noble profession d'avocat ? D'ailleurs, nulle part les honnêtes gens ne se sont crus opprimés par la forme des jugements criminels usités dans leur pays ; jamais cette crainte n'a troublé le sommeil de l'homme de bien ; et si les Français étaient malheureux pour cette cause, c'était assurément sans s'en douter. Portait-on nulle part plus loin qu'en France le respect pour la propriété et pour toutes les propriétés ? Chacun ne pouvait-il pas aller et venir, même sans passeport, se livrer à tous les genres d'industrie et dormir en paix à Yombre de sa vigne et de son figuier ? — Mais tous les citoyens n'étaient pas admissibles à tous les emplois. — Etre admissible, c'est quelque chose; mais c'est être admis qui est tout ; et pas plus aujourd'hui qu'alors, tous les citoyens ne sont admis à tous les emplois. D'ailleurs, nous discuterons plus tard cette question ; et nous ferons voir qu'il y avait, même sous ce rapport, plus de véritable liberté et égalité politique en France qu'il n'y en a dans aucun Etat de l'Europe, sans en excepter l'Angleterre, — Mais la dîme et les droits féodaux ? — Ils existent en Angleterre, et Mme de Staël n'a garde de le remarquer. Je n'en donnerai pas les raisons politiques, qu'on comprend à merveille dans ce pays-là, et qu'on ne comprend plus dans le nôtre ; mais pour ne donner que des raisons tirées des lois civiles, que nos libéraux entendent un peu mieux, je leur dirai que si la dîme et les droits féodaux
étaient un mal pour l'agriculture, ils n'étaient pas une injustice et une oppression pour les propriétaires, qui tous, en France, depuis Charlemagne, avaient acquis leurs propriétés foncières, déduction faite du capital de la dîme et des droits féodaux. C'est ainsi que le possesseur d'une maison soumise à une servitude ne saurait se plaindre si celte servitude lui a été déclarer par le vendeur et tenue à compte sur le prix (1). Je parlerai ailleurs des privilèges pécuniaires.
Lorsqu'une plus longue expérience aura permis iYvn faire la comparaison, on aura un moyen infaillible déjuger, (Mitre les diverses formes de gouvernements, celle qui procure le plus de bonheur. Y aurat-il moins d'enfants abandonnés, moins de crimes, moins de procès ? Les maisons de détention ou les lieux de déportation seront ils moins peuplés ? Y aura-t-il plus de respect pour la religion, plus de fidélité au pouvoir, plus de déférence envers les pères et mères, plus de bonne loi dans le commerce, d'indépendance et d'intégrité dans L'administration de la justice, etc., etc. ? C'est à ces traits qu'on reconnaîtra les progrès d'un peuple vers le bonheur et la véritable
liberté ; c:u- un peuple vertueux est toujours heureux et libre, et il n'est même heureux et libre qui' par ses
vertus. Nous pourrions même aujourd'hui comparer
sous ce rapport la France d'autrefois et l'Angleterre,
(L .le ne s:iis si le peuple t'raueais est devenu j>lus :l\:u
devenant plus riche; mais U consomme moins de blé, qui payait la dime, et plus il.- pommes il»- terre, qui ne la payaient pas ; et OA politique peut l»* voir, avec quelque peine, faire sa nourriture usuelle d'aliments qui, quoi qu'on dise, ôteront à la longue, •• sa vigueur corporelle, à son activité, à sa longévité.
et si Ton voulait consentir au parallèle, la question serait bientôt décidée ; en attendant, il est remarquable combien ce qui a toujours été regardé chez un peuple comme un signe de contentement et de bonheur, était trompeur et équivoque dans Tune et l'autre nation. La bienheureuse constitution de l'Angleterre avait fait des Anglais un peuple morose, grondeur, mécontent, égoïste, même selon Mme de Staël. Les lois oppressives de la France avaient fait des Français un peuple aimable, aimant, gai, communicatif, et même beaucoup plus dans le midi de la France, plus soumis aux lois féodales que le nord. Le malheureux Français soupirait toujours après sa patrie, et n'appelait pas vivre, vivre éloigné d'elle ; l'heureux Anglais, et généralement les peuples du Nord, sont dans un continuel état d'émigration. C'était dans la France opprimée et malheureuse que les Anglais, même les plus riches, venaient chercher le plaisir comme la santé, et jouir delà salubrité de son climat, de la surveillance de sa poliee, de la protection de ses lois. Mme de Staël elle-même n'a-t-clle pas toute sa vie préféré le séjour de la France à celui de son heureuse et libérale patrie, même à celui de l'Angleterre ? Pourquoi ces regrets si vifs lorsqu'elle a été exilée, et encore, exilée dans son propre pays, sur ses terres, avec toute sa fortune, et au milieu de sa famille ; et quel agrément pouvait trouver son Ame sensible et bienfaisante, au milieu d'un peuple si opprimé et au spectacle de malheurs qu'elle ne pouvait soulager ? Avec un peu plus de connaissance des hommes et des choses, et surtout un peu moins de préventions, elle aurait su que s'il y avait, sous les
lois et les mœurs du paganisme, des peuples malheureux et opprimés par les excès de la guerre ou les abus des conquêtes, par la corruption et le désordre des administrations, par l'instabilité des gouvernements et les cruelles extravagances de la religion ; sous l'empire du christianisme; qui a mis tant d'onction et de charité dans les relations des hommes, donné aux gouvernements tant de solidité, et adouci jusqu'à la guerre, il ne peu! y avoir que des familles malheureuses, et trop souvent par leur faute ; que l'usure, l'ivrognerie, la débauche, les querelles, les procès, la paresse l'oul plus de malheureux cpie les gouvernements n\in pourraient faire et n\^n peuvent soulager, et que la seule époque de son histoire où le peuple français ait été malheureux et opprimé, c'est lorsque la Révolution, dont on veut aujourd'hui soutenir la nécessité, excuser les désordres et perpétuer les principes, a fait renaître au milieu de omis tons les excès, toutes les tyrannies, toutes les extravagances,
toutes les corruptions des pays idolâtres. Avec plus de connaissance des hommes et des choses, et surtout
de l'ancienne administration, dont elle n'a aucune
idée, et avec moins de préventions, M""' de Staël aurait su qu'un pays où il est si doux de vivre, même pour les étrangers, où le connu eree avec- ses semblables est si agréable, et la disposition générale si bienveillante, n'est pas malheureux ; que l'oppression, qui n'est (pie l'action des classes supérieures SUT les intérieures, donnerait aux premières un caractère de dureté, et aux autres une impression de mécontentement et d'aigreur, incompatibles avec les qualités qui rendent les hommes sociables et d'un commerce doux
et facile. Et si je voulais emprunter le style de l'auteur que je combats, je dirais que tout ce qu'on trouvait en France d'agréments, de douceur, de bienveillance; de sociabilité, en un mot, était comme un parfum qui s'exhalait du bonheur général.
On veut que le malheur et l'oppression qui pesaient sur le peuple français aient amené la Révolution ; et l'on ne sait pas tout ce qu'il en a coûté de violences, d'impostures, d intrigues et d'argent pour pousser le peuple à des innovations ou à des désordres qui répugnaient à ses habitudes, à ses affections, à ses vertus. Mme de Staël peut l'ignorer, elle qui n'a vécu qu'avec ceux qui poussaient aux changements, et qui n'a vu, et encore de ses fenêtres, que la populace de la capitale, c'est-à-dire ce qu'il y a dans une nation de plus ignorant, déplus corrompu et de plus turbulent; mais ceux qui connaissent l'esprit et les mœurs des provinces, ceux surtout qui, comme l'auteur de cet écrit, étaient à cette époque à la télé de leur administration, peuvent attester que le peuple, surtout celui des campagnes, a longtemps opposé à la Révolution la seule force que le gouvernement permît d'employer, la force d'inertie, et qu'il en aurait coûté au gouvernement infiniment moins d'efforts pour empêcher la Révolution, qu'il n'en a fallu aux révolutionnaires pour la faire. Et la Vendée, qui lui a opposé une résistance si héroïque et si active, était-elle plus heureuse que les autres parties du royaume ? payait-elle moins (jue les autres la dîme et les droits féodaux? et n'était-elle pas même la plus féodale de nos provinces ? Et l'Espagne, qui, selon nos libéraux, gémissait sous l'oppression de l'inquisition et du gouvernement le
plus absolu de l'Europe, l'Espagne, assez malheureuse pour n'avoir ni le jury ni la liberté de la presse, pourquoi s'est-elle refusée au bienfait de la révolution ; et, étrangers pour étrangers, pourquoi a-t-elle préféré les étrangers qui venaient combattre la révolution, aux étrangers cpii venaient lui en faire présent? Mme de Staël attribue à l'oppression sous laquelle gémissait le peuple français tous les excès et tous les crimes dont il s'est souillé. Les erreurs ou les crimes de l'Assemblée constituante ont précédé et commandé les erreurs et les crimes du peuple ; et quand Mme de Slaél remarque qu'aucun autre peuple ne s'est livré aux mêmes excès, elle oublie ou elle dissimule qu'à Genève même, chez ce peuple si libéral et si heureux, et sous ce gouvernement si constitutionnel, la populace massacra, quand elle y lit sa révolution à l'imitation de la nôtre, Un assez, grand nombre île ses
principaux et des plus respectables citoyens.
Mme de Staël, élevée dans l'opulence et la pourpre du ministère, livrée à tout ce que le grand monde a de plus séduisant pour une femme d'esprit, est beaucoup trop disposée à ne voir (pie le CÔté brillant des
hommes et des choses, à ne placer le bonheur que
dans l'éclat, la vie que dans l'agitation, la raison (pic dans les succès du bel esprit. Toute s;i philosophie
l'abandonne lorsqu'elle se laisse aller à cette impulsion. « .Jamais, dit (lie, la société n'a clé aussi brillante et aussi sérieuse tout ensemble que piaulant les
trois ou quatre premières années de la Révolution,
depuis 1788 jusqu'à la lin de 1791. t llelas! tout cet éclat qu'avaient précédé et que devaient suivre des
jours si tristes et si nébuleux, ressemblait à ces vifs
rayons du soleil qui brillent entre deux orages ; et si l'on se rappelle tout ce qui s'était passé dans ce même intervalle de temps, on conçoit que la société dût être sérieuse, mais on a peine à s'expliquer comment Mme de Staël pouvait la trouver si brillante. Elle nous l'explique elle-même : « C'est que dans aucun pays ni dans aucun temps, Yart de parler sous toutes les formes n'a été aussi remarquable que dans les premières années de la Révolution. »
C'est donc Yart de parler sous toutes les formes que Mme de Staël admire ; et, beaucoup trop sensible aux succès prestigieux d'un art dans lequel elle a excellé, elle ne voit de constitution et de gouvernement que dans la tribune aux harangues ; et elle oublie que si l'on maîtrisait des peuples enfants, des peuples qui n'avaient que des passions, avec des paroles et un vain bruit de sons artistement arrangés, on ne gouverne des sociétés avancées, des sociétés|)un chrétiennes et raisonnables, des peuples faits, en mot, qu'avec des pensées qui ne viennent pas à l'esprit aussi vite que des paroles à la mémoire, et qu'à la tribune, ou même dans un cercle, on n'improvise jamais que des mots.
L'orateur le plus brillant et le plus funeste de l'Assemblée constituante, Mirabeau, trouve, ou peu s'en Faut, grâce aux yeux de Mme de Staël ; elle lui sacrifie tous les autres orateurs et trace son portrait de complaisance. Ce n'est que par un retour sur elle-même, et après le premier mouvement de son esprit, qu'elle se reproche d'avoir exprimé des regrets pour un caractère si peu digne d'estime, qui n'eut de talent que pour égarer, et de force que pour travailler, comme il le
disait lui-même, à une vaste destruction : mauvais (ils, mauvais époux, amant déloyal, citoyen factieux, domine par l'amour de l'argent plus encore que du pouvoir, et qui ne fut pas môme fidèle au parti qu'il avait formé. Mme de Staël déplore comme un malheur de ne pouvoir plus, dans le cours de sa vie, rien voir de pareil à cet homme si éloquent et si animé, parce qu'elle prend pour de l'éloquence Yart de parler sous toutes les formes, et la fièvre brûlante des passions pour L'énergie de l'âme et l'activité du génie. Qu'elle ne le regrette pas : ces météores ne se montrent que dans les tempêtes, et il nous en a coûté un peu trop cher de donner ce spectacle aux étrangers.
RÉVOl I 1 [ON ]**