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LA FRANCE AVAIT-ELLE UNE CONSTITUTION

C'est après quatorze siècles d'existence, après trente ans de révolution, après avoir essayé de dix constitutions différentes ; c'est après que, dans cent écrits solides et bien raisonnes, on a démontré que la France avait une constitution, que Mmc de Staël vient demander encore si la France avait une constitution et se décide pour la négative.

C'est toujours la même manière de raisonnner. « Le peuple français était malheureux, parce qu'il n'avait pas de constitution ; et il n'avait pas de constitution, parce qu'il n'avait pas la constitution anglaise. »

Mmc de Staël n'a pas prévu à quoi elle s'exposait ; car en mettant en doute, dans le chap. vm, part. VI de son ouvrage, si les Anglais ne perdront pas un jour leur liberté, elle court le risque, si jamais ils tombaient en révolution, qu'on dise d'eux, comme elle dit de nous, qu'ils n'avaient pas de constitution.

Au fond, cette question est absurde. La constitution d'un peuple est le mode de son existence ; et demander si un peuple qui a vécu quatorze siècles, un peuple qui existe, a une constitution, c'est demander, quand

il existe, s'il a ce qu'il faut pour exister ; c'est demander si un homme qui vit, âgé de quatre-vingts ans, est constitué pour vivre.

La royauté en France était constituée, et si bien constituée que le roi même ne mourait pas. Elle était masculine, héréditaire par ordre de primogéniture, indépendante ; et c'est à cette constitution si forte de la royauté que la France avait dû sa force de résistance et sa force d'expansion.

La nation était constituée, et si bien constituée qu'elle n'a jamais demandé à aucune nation voisine la garantie de sa constitution. Elle était constituée en trois ordres, formant chacun une personne indépendante, quel que lût le nombre de ses membres, et représentant tout ce qu'il y a à représenter dans une nation, et ce qui seul forme une nation, la religion, l'État et la famille.

La religion était constituée, et si bien constituée qu'elle a résisté, qu'elle résiste, qu'elle résistera à toutes les attaques; que le clergé de France a tenu le premier rang dans l'Europe chrétienne, par ses docteurs et ses orateurs, et que le roi lui-même avait mérité le titre de roi très chrétien.

La justice était constituée, et si bien constituée que la constitution de la magistrature de France était, de l'aveu de tous les politiques, ce qu'il y a jamais eu dans ce genre de plus parfait en ce monde. Dans tout pays il \ a desjuges OU des jugeurs ; il n'y avait de

magistrats qu'en France, parce que c'était seulement en France qu'ils avaient le devoir politique de conseil.

La limite au pouvoir indépendant du roi était constituée, et si bien constituée qu'on ne citerait pas nue

loi nécessaire (je ne parle pas des lois fiscales, qui ne méritent pas le nom de lois), pas une loi nécessaire qui ait été rejetée, ni une loi fausse qui se soit affermie. Le droit de remontrance dans les tribunaux suprêmes était une institution admirable, et peut-être la source de tout ce qu'il y avait délevé dans le caractère français et de noble dans l'obéissance : c'était la justice du roi qui remontrait à sa force ; et quel autre conseil, quel autre modérateur peut avoir sa force, que la justice ?

La religion, la royauté, la justice, étaient indépendantes, chacune dans la sphère de leur activité, et indépendantes comme propriétaires de leurs biens ou de leurs offices. Aussi la nation était-elle indépendante et la plus indépendante des nations.

La France avait donc une constitution ; ce n'est pas le commerce, ce ne sont pas les académies, ce ne sont pas les arts, ce n'est pas l'administration, ce n'est pas même l'armée, qui constituent un Etat, mais la ro3rauté, la religion et la justice.

Aussi, parce que la France avait une constitution, et une forte constitution, elle s'était agrandie de règne en règne, même sous les plus faibles ; toujours enviée, jamais entamée ; souvent troublée, jamais abattue ; sortant victorieuse des revers les plus inouïs et par les moyens les plus inespérés, et ne pouvant périr que par un défaut de foi à sa fortune.

Certes, celui qui n'a cessé de louer l'ancienne constitution française sous les constitutions de l'empire, aura bien le droit iYon parler sous le roi de France ; et s'il avait besoin de justification, la voilà.

Après ce qu'on vient de dire, je ne peux que ren-

voyer le lecteur au chapitre xi du tome Ier de l'ouvrage de Mme de Staël. J'aurais, je crois, trop d'avantage si je voulais en discuter en détail toutes les assertions. On y verrait que Mme de Staël prend toujours l'accident pour la substance, je veux dire des disputes d'administration pour des vices dans la constitution ; et Ton s'étonnerait même qu'elle connaisse si peu et si mal notre ancienne administration. Une constitution complète n'est pas celle qui termine à l'avance toutes les difficultés (pie les passions des hommes et les chances des événements peuvent faire naître, mais celle qui renferme le moyen de les terminer quand elles se présentent ; comme les bons tempéraments ne sont pas ceux qui empêchent ou préviennent toutes les maladies, mais ceux qui donnent au corps la force (1 y résister et (Vcn réparer promptement les ravages. Sans doute on s'est souvent disputé en France : mais

on s'est beaucoup plus souvent battu en Angleterre; et s;ms la dispute qui aiguise les esprits cl développe ta vérité, que deviendrait Fart déparier sous toutes les [ormes, si cher à M""' de Staël ?

Je repondrai à ccu\ qui veulent dans les choses morales l;i précision de mouvement, de mesure,

d'étendue, de force ou de résistance qui ne se trouve

(pie dans les corps ou les choses matérielles, c'est-àdire qui veulent l'impossible, o que c'est une grande erreur (h> vouloir tracer îles lignes précises de démarcation entre le pouvoir et l'obéissance, et poser à

l'avance, dans la constitution des sociétés, des limites li\es au pouvoir du chef, à la coopération de ses agents, aux devoirs des sujets. Si les limites sont marquées,

chacun, en temps de guerre, se porte à son extrême

frontière. Les partis sont en présence, le combat s'engage et, au lieu de disputer pour déterminer les limites, chacun s'efforce de les reculer. S'il reste un nuage sur ces questions délicates, on passe à côté les uns des autres sans se rencontrer ; on va quelquefois, de part et d'autre, un peu trop loin ; mais, après quelques excursions, chacun rentre sur son terrain... Dieu lui-même a voulu nous laisser ignorer comment il influe sur notre liberté et triomphe de notre résistance; et l'on a bien plus disputé sur le pouvoir de Dieu et sur le libre arbitre de l'homme, que sur le pouvoir des rois et la liberté politique ; ce qui n'empêche pas que Dieu ne soit tout-puissant, et que nous ne soyons tout à fait libres (1). »

(1) Pensées du même auteur.

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