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DE LA NOBLESSE EN FRANCE ET EN ANGLETERRE

C'est sur la noblesse que Mme de Staël a montré à la fois le moins de connaissances de l'institution, et le plus de préventions et d'injustice envers les personnes.

Quoiqu'elle se plaigne, dans un endroit de son ouvrage, qu'on veuille faire de la métaphysique sur la constitution, il faut cependant qu'elle permette qu'on fasse de la politique avec de la raison, comme elle en fait avec des affections el des émotions

Dans la monarchie indépendante, où le pouvoir législatif est tout entier et sans partage entre les mains du roi, la fonction et la raison de la noblesse ne peuvent être que d'exercer, sous les ordres du roi, les fonctions publiques,

Ainsi la noblesse, en France, était un Corps de familles dévouées héréditairement au service de l'État, dans les deux seules professions qui soient publiques

ou politiques, la justice et la force,

Cette destination était actuelle pour la famille, éventuelle pour les individus ; elle était moins une obligation imposée à tous les membres, qu'une disponibilité générale de la famille.

Ce qui prouve, avec la dernière évidence, que la noblesse en France, et dans tout Etat naturellement constitué, est proprement l'action du pouvoir, c'est qu'elle a suivi dans tous les âges les phases successives du pouvoir : dans les premiers temps, viagère ou temporaire ; dans les derniers, héréditaire ; et de là sont venues les disputes sur l'état ou même l'existence de la noblesse en France, que quelques écrivains ne trouvent pas dans le premier âge de la monarchie, parce qu'ils ne la trouvent pas constituée comme dans le dernier.

Comme la noblesse était consacrée, corps et biens, au service public, elle ne pouvait vaquer à aucun négoce ou service particulier. Des lois modernes lui avaient, il est vrai, permis le commerce en gros ; mais les mœurs anciennes, plus sages, le lui avaient interdit avec juste raison, parce que le commerce, même le plus étendu, est un service de particuliers comme le commerce de détail ; et le négociant qui fait venir des flottes entières chargées de sucre et de café, sert les particuliers comme le marchand qui est à ma porte.

Le même motif de disponibilité perpétuelle pour le service public ne permettait pas au noble de contracter des engagements sous la contrainte par corps; et l'impossibilité où était la noblesse de réparer ou d'agrandir sa fortune par aucune profession lucrative avait fait fort sagement établir la substitution des biens, si imprudemment abolie, et à laquelle on est revenu sous un autre nom.

Comme la noblesse, alors peu appointée dans le service militaire, et point du tout dans le service judi-

ciaire, servait l'État, en temps de paix, avec le revenu de son bien, et, en temps de guerre, avec le capital, comme le dit Montesquieu, et qu'elle ne pouvait réparer ses pertes (pie par des accidents, comme des mariages ou de hautes dignités, elle avait conservé 'quelques franchises d'imposition foncière, dont jouissaient, nvant l'établissement de la taille, tous les propriétaires. Montesquieu avait dit, sans en donner la bonne raison, en parlant de la noblesse : « Les terres doivent avoir des privilèges comme les personnes. » Cette franchise avait été extrêmement réduite dans les derniers temps, surtout dans les provinces du Midi, où elle était attachée, non à la personne, mais à certains fonds. Ces fonds francs avaient été soumis à deux vingtièmes nobles, et je peux assurer par expérience que l'imposition actuelle n'est pas beaucoup plus forte. Dans ces mêmes provinces, cette franchise diminuait continuellement, parce que ces fonds riaient soumis à la contribution ordinaire, lorsqu'ils sortaient, par vente, échange ou inféodation, des mains de la noblesse, ce qui aurait peu à peu fait entièrement disparaître la franchise. La noblesse avait d'ailleurs. ;iu\ états généraux, offert l'abandon de ses privilèges pécuniaires ; et c'est bien injustement que M""' de Staël élève des doutes sur la sincérité de son offre et i\c

celle du clergé, de payer mu1 partie du fameux déficit. Elle sait, mieux que personne, qu'on ne les aurait pas acceptées, quand ils auraient offert de le combler tout entier. On voulait dépouiller cl détruire, et non

payer les dettes.

La noblesse, par la nature même de son institution,

diminuait plus rapidement que les autres familles ;

elle s'était réduite à peu près de moitié depuis Louis XIII ; et, au commencement de la Révolution, il ne restait guère plus de quinze mille familles (1), nombre évidemment inférieur, et sans proportion avec le reste de la nation ; cause évidente de révolution, c'est-à-dire de conversion de la monarchie en démocratie (une révolution n'est pas autre chose), parce que le pouvoir monarchique manquait de son action nécessaire et constitutionnelle.

La noblesse était donc une milice politique, dont le roi, en qualité de chef suprême de la justice et de la force, était le chef ; et comme le général d'une armée a sur ses subalternes une autorité de juridiction qu'il n'a pas sur les autres citoyens, le roi avait sur les nobles une juridiction qu'il n'avait pas sur les autres sujets. Ceux-ci, il devait, dans tous les cas, les déférer aux tribunaux ; tandis qu'il pouvait punir par les arrêts ou l'exil de la cour le noble, pour des fautes qui ne tombaient pas sous l'action des lois criminelles. Ainsi, je crois que tous les citoyens, en France, avaient droit de se plaindre des lettres de cachet, excepté les nobles. Terrasson dit avec raison : « La subordination csl plus marquée dans les premiers rangs que dans les derniers. »

Deux moyens se présentaient pour recruter la noblesse: l'un ordinaire, par la volonté des familles privées ; l'autre extraordinaire, par le choix du souverain.

Mmc de Staël, qui préfère en tout l'extraordinaire,

(1; Le dénombrement de la noblesse, en Espagne, de 1788, porte le nombre des nobles à 478. 71(5. Itinéraire de La Rorde.

ne veut que le choix du roi, et rejette avec un mépris peu philosophique ce qu'on appelle en France l'anoblissement.

Le choix du souverain d'un certain nombre sur toute une nation, et surtout sur une nation riche et lettrée, comme moyen unique et régulier de recruter l'institution de la noblesse, est fâcheux pour le chef de l'Etat, qu'il entoure d'intrigues, expose à des erreurs, à des injustices et au mécontentement de tous ceux qui se croient des droits à cette faveur. Sans doute le souverain doit élever ceux qui se recommandent par de grands services, et que la voix publique lui désigne ; mais ces grands hommes ne paraissent guère que dans les grandes guerres et les grands troubles, et Ton peut assurer que la société les paye toujours fort cher. Ce moyen de recrutement est donc insuffisant pour les temps ordinaires ; et la constitution Française, sans exclure ce choix spontané du souverain, qui n'est trop souvent que le choix l'ait parceu\qui l'entourent, avait fort sagement établi un mode usuel (qu'on me permette l'expression) et régulier d'avancement ; et

c'est ici, j'ose le dire, la partie la plus morale, la plus

politique de nos lois, et je dirais la mieux raisonnée, parée qu'elle avait été établie par la raison de la société, et iMM\ par le raisonnement de l'homme.

La tendance naturelle de tous les hommes el de toutes les familles, principe de toute émulation et de

toute industrie, est de s'élever, cVst-à-dirc de sortir de son état pour passer à un état <pii parait meilleur, et de ehangei- un métier qui occupe le corps, contre une profession qui exerce l'intelligence. Dans le langage des passions, s'élever signifie acquérir des

richesses et des moyens de dominer les autres. S'élever, dans la langue morale de la politique, signifiait servir, servir le public dans les professions publiques de la justice et de la force, et cette sublime acception du mot servir, devenue usuelle dans toutes les langues de l'Europe chrétienne, vient de ce passage de l'Evangile : Que celai qui veut être au-dessus des autres ne soit que leur serviteur. (Mallh. xxm, 11.) Ainsi la constitution disait à toutes les familles privées : « Quand vous aurez rempli votre destination dans la société domestique, qui est d'acquérir l'indépendance de la propriété par un travail légitime et par l'ordre et l'économie ; quand vous en aurez acquis assez pour n'avoir plus besoin des autres, et pour pouvoir servir l'Etat à vos frais et avec votre revenu, et, s'il le faut, de votre capital, le plus grand honneur auquel vous puissiez prétendre sera de passer dans l'ordre qui est spécialement dévoué au service de l'Etat ; et dès lors vous deviendrez capables de toutes les fonctions publiques. »

Ainsi, une famille qui avait fait une fortune suffisante achetait une charge, ordinairement de judicature, quelquefois d'administration ; et elle préludait ainsi, par les professions les plus graves et les plus sérieuses, à la carrière publique. Une fois admise dans un ordre dont le désintéressement faisait l'essence, puisque toute profession lucrative et dépendante lui était interdite, elle en prenait les mœurs à la première génération, les manières à la seconde ; ces manières, auxquelles Mme de Staël attache trop de prix, et quelle ne trouve pas en France assez populaires, mais qui, indifférentes aux yeux du philosophe, sont le résultat

nécessaire et comme l'expression extérieure de la profession.

Cette famille était noble, et autant que les familles les plus anciennes. L'anobli le plus récent siégeait dans les convocations générales de la noblesse, à côté du duc et pair, et s'y montrait plus noble s'il s'y montrait plus fidèle (1). Il était dès lors admissible à tous les emplois ; et il n'était pas rare de voir, clans la même famille anoblie, l'aîné des enfants conseiller en cour souveraine, le second évêque, et le dernier dans les emplois militaires supérieurs.

Peut-on, je le demande, parler sans cesse d'égalité et s'élever contre l'anoblissement, qui tendait à élever également et successivement toutes les familles, et à leur donner à toutes, à volonté, une destination aussi honorable pour elles qu'utile à l'Etat ?

La constitution n'admettait doue qu'un Ordre de noblesse. L'opinion accordait aux familles plus anciennement dévouées, et qu'on pouvait regarder comme les vieillards de la société publique, la considération qu'elle accorde, dans la société domestique, aux vieillards d'âge. Jusque-là rien de plus raisonnable, et même de plus naturel. La cour avait été plus loin ; elle avait distingué un peu trop différents degrés dans le même ordre, gens </<• qualité, gens pré se n distinction récente qui tendait à créer une aristocratie

(1) Je crois que l»,v> états généraui de 1789 sont les premi< des anoblis aient siégé dons l'ordre de la noblesse, ('.«' progi extrêmement remarquable <-t annonçait qui- K'> idées de conquête, auxquelles Mmi il<' Staël rattache l'institution de la noblesse, avaient fail place aux idées de service. Lels étaient K-s cb ments apportés parle temps à notre constitution.

m \ ou rioN

inconstitutionnelle sans fonctions spéciales. Il est vrai cependant qu'il était convenable que la famille royale, comme la plus ancienne de la société, fut particulièrement entourée des plus anciennes familles. Mais il fallait laisser cette distinction aux usages et aux mœurs, et ne pas l'établir par des lois positives ou des règlements. Tout ce qu'on accordait à la vanité des individus, on l'ôtait à l'unité, et par conséquent à la force de l'institution. Les grands seigneurs voulaient faire un ordre dans un ordre ; les familles cadettes, humiliées par leurs aînées, s'en dédommageaient sur les plus jeunes, qui le rendaient à d'autres : tout cela pouvait être corrigé sans révolution, et je crois même que quelques cahiers de la noblesse en avaient fait l'observation.

La famille anoblie, et souvent un peu trop tôt, et avant qu'elle eût fait une fortune assez indépendante, renonçait, comme les anciennes, à toute profession lucrative. Je ne sais si cela est très libéral, mais c'était très philosophique, très moral, et surtout très politique. Rien de plus moral assurément qu'une institution qui, sans contrainte, et par les motifs les plus honorables, offre un exemple, on peut dire légal et public, de désintéressement, à des hommes dévorés delà soif de l'argent, et au milieu de sociétés où celle passion est une cause féconde d'injustices et de forfaits. Rien de plus politique que d'arrêter, par un moyen aussi puissant que volontaire, par le motif de l'honneur, l'accroissement immodéré des richesses dans les mêmes mains. C'est précisément sous ce point de vue que Mme de Staël, imbue de la politique de Genève, blâme l'anoblissement. C'est une inconsé-

qucncc dont il nous était réservé de donner l'exemple, que de voir les mêmes hommes qui appellent à grands cris le morcellement indéfini de la propriété territoriale, favoriser de tout leur pouvoir l'accumulation indéfinie de la propriété mobilière ou des capitaux. L'accumulation des terres a un terme; celle des richesses mobilières n'en a pas, et le même négociant peut faire le commerce des quatre parties du monde. Mais le luxe arrive à la suite des richesses ; et le négociant enrichi, peu pressé de vendre, met à haut prix ses denrées et force le consommateur à payer le luxe de madame et les plaisirs de monsieur. C'est là une des causes du renchérissement des denrées en Angleterre, en Hollande, même en France, et partout où le commerce n'a d'autre but que le commerce, et où les millions appellent et produisent les millions. Les grandes richesses territoriales l'ont incliner un Etat à l'aristocratie, mais les grandes richesses mobilières le conduisent à la démocratie ; et les gens à argent, devenus les maîtres de l'Etat, achètent le pouvoir fort bon marché de ceux à qui ils vendent fort cher le sucre et le café. La Hollande avait les plus riches négociants

du monde ; il n'y avait dans les petits cantons suisses que des pâtres et des capucins. Quel est des deux peuples celui qui a le mieux défendu son indépendance,

et le pins honoré ses derniers moments '.' Voilà la

question telle qu'elle doit être soumise au jugement de la politique.

M'1"' de Staël, qui lit déjà son nom dans l'histoire. et dont la famille a passe de plein vol du comploirau

ministère de l'Etat, traite avec un grand mépris l'anoblissement et ne veut que des familles historiques.

Mais Catilina est historique comme Cicéron, et Mirabeau comme M. Necker. On connaît de grands noms qui ne voudraient pas être tout à fait si historiques, Mme de Staël le dit elle-même ; et ce sont des hommes vertueux, et non des hommes célèbres, qui font la force et le salut des empires.

Mme de Staël, qui ne voit les choses qu'en grand, n'entend par histoires, que les histoires générales. Mais chaque province a son histoire ; et si ces histoires locales ne rapportent pas, comme celles de Mézerai ou de Daniel, des actions éclatantes, et quelquefois d'éclatants forfaits, elles peuvent rappeler des vertus et des bienfaits ; et en défendant la cause de la noblesse de province, qui a le malheur ou le bonheur de n'être pas historique comme l'entend Mmc de Staël, et qu'elle traite aussi mal que les anoblis, je me crois plus véritablement philosophe que ce célèbre écrivain.

La noblesse de province, moins élégante dans les manières, moins habile dans Y art de parler sous toutes les formes, que la noblesse de cour, a-t-elle été, aux états généraux qui ont précédé la Révolution (car c'est là seulement qu'elle faisait corps), moins fidèle et moins dévouée ? Les anoblis ont-ils, dans cette lutte à jamais célèbre, moins que les anciens nobles, gardé le dépôt des principes monarchiques ? Je laisse à l'histoire contemporaine cette question à décider. Mais si les uns ont été aussi fidèles que les autres, ils ont été plus malheureux, et la Révolution et ses terribles décrets ont beaucoup plus pesé sur ceux qui avaient moins à perdre, et moins de moyens de réparer.

Dans tout ce que j'ai dit sur la noblesse, consi-

dérée comme institution et corps politique, on ne m'opposera pas, sans doute, les vices ou les crimes de quelques individus. C'est ainsi qu'il serait souverainement injuste d'opposer, aux avantages incontestables de l'utile profession du commerce, l'exemple des négociants qui font banqueroute.

Mme de Staël réduit à peu près à deux cents les familles historiques, qui ne seront recrutées, sans doute, que par de grands talents, de grands services, de grands génies, de grands hommes en un mot; et comme il n'en paraît guère, et même qu'il n'en faut que dans de grands dangers et de grands besoins, il nous faudra toujours de grands événements pour avoir des grands hommes; et nous ne devons plus compter sur des jours tranquilles.

Comme on ne peut pas, avec deux cents familles, même historiques, faire unv institution militaire ou judiciaire, c'est-à-dire une institution servante, pour un Etat de vingt-cinq millions d'hommes, Mm< de Slael en fait une institution législative. Ne pouvant en faire des nobles, elle en fait des rois, même héréditaires, c'est-à-dire qu'elle en fait un patrrciat ; magistrature qui doit être héréditaire, selon l'auteur que je combats, mais qui ne doit pas être de l'dcc ; ce qui me parait difficile à Concilier; car si elle n'est pas di' race pour ceux qui la commencent, elle ne peut pas ne pas être île race pour ceux qui la continuent par hérédité de succession.

Ceci nous ramène à la constitution de l'Angleterre,

où il n'y a pas tic corps (le noblesse destinée à servir

le pouvoir, mais un patricial destiné à l'exercer. Au reste, cette institution se retrouve dans Imites les

républiques. J.-J. Rousseau remarque très bien que le patriciat bourgeois de Genève ne diffère pas du patriciat noble de Venise ; il ne diffère même pas essentiellement de la démocratie, et l'aristocratie n'est elle-même qu'une démocratie plus resserrée, et la démocratie une aristocratie plus étendue.

Je n'examine pas cette institution comme institution politique, et relativement à la force et à la stabilité de l'Etat ; mais sous le rapport de la liberté et de l'égalité sous lequel Mme de Staël la considère, et la préfère aux anciennes institutions de la monarchie française.

II faut avant tout observer une différence essentielle et caractéristique entre toutes les républiques et la monarchie française. Les républiques, et particulièrement celle d'Angleterre, ne comptent que des individus (1) ; la monarchie française ne voyait que des familles ; et il en résultait, là plus de mouvement ou d'agitation, ici plus de repos et de stabilité. La république romaine, seule entre toutes les républiques, considérait aussi la famille dans ses institutions politiques, et c'est ce qui lui a donné une si longue durée et une si grande supériorité sur tous les autres peuples.

Comme la liberté physique consiste, pour un individu, à pouvoir aller et venir où bon lui semble, la liberté domestique consiste, pour une famille, à pouvoir exercer tous les genres d'industrie légitime qui conviennent à ses goûts, à ses habitudes, à sa for-

(1) La constitution anglaise reconnaît si pou la famille, que l'homme 3- fait toujours, à son élévation, le sacrifice de son nom patronymique ; ce qui jette une grande confusion clans l'histoire d'Angleterre.

tune, à sa liberté politique ; à pouvoir d'elle-même, et par ses propres forces, suivre la tendance naturelle de toutes les familles, et à passer des occupations domestiques au service de la société, ou à s'élever.

Or, en France, il suffisait qu'une famille eut fait une fortune suffisante par des voies légitimes, pour qu'elle pût d'elle-même, et sans intrigue ni faveur, acheter une charge qui la faisait passer dans l'ordre politique, c'est-à-dire que la finance qu'elle donnait était pour l'État une caution de sa fortune et de son indépendance.

En Angleterre, l'individu, même en s'élevant, ne sort jamais de l'étal privé; et le pair, qui fait des lois pendant trois mois, peut vendre du drap le reste de l'année. Ses enfants puînés ou ses frères peuvent exercer des professions mécaniques ou lucratives, et même au désavantage des familles ordinaires, pour

qui une si haute concurrence n'est pas sans inconvénients.

Ainsi, en France, une famille qui s'anoblissait, anoblissait tous ses membres, et le père travaillait

pour tous ses curants. Il en résultait plus d'esprit de famille, cl un concert plus unanime d'clforts et de

travaux, lai Angleterre, l'aîné seul passe dans l'ordre

politique ; les autres restent dans l'état privé : aussi

M" de Staël remarque " que les liens domestiques, si

intimes dans le mariage, le sont 1res peu en Angleterre, sous d'autres rapports ; parce (pie les intérêts

des frères cadets sont trop séparés de ceux de leurs aines ». Le chapitre 6 du livre VI est curieux à lire, On y trouve le correctif de tout ce que M""' de Staël a dit à la louange des Anglais et de l'Angleterre.

Là, toute élévation, même à la plus haute dignité, à la pairie, n'est jamais qu'une faveur du souverain roi ou du souverain peuple ; car, pour être membre de la Chambre des communes, il faut faire au peuple, ou même à la populace, une cour assidue ; et si Ton n'a pas oublié tout ce qui s'est passé à Londres aux dernières élections, on pourrait à plus juste titre appliquer à ce roi capricieux et bizarre ce que Racine dit des autres rois :

Quiconque ne sait pas dévorer un affront,

Loin de l'aspect des rois qu'il s'écarte, qu'il fuie ;

Il est des contretemps qu'il faut qu'un sage essuie.

Il me semble qu'il y avait donc plus de cette liberté en France, de cette liberté politique qui consiste pour une famille à pouvoir s'élever par ses propres forces et sa propre industrie.

Y a-t-il plus d'égalité en Angleterre ? Par la loi, beaucoup moins ; car la nation est divisée en deux classes: une qui a le privilège, même héréditaire ou temporaire, de faire la loi ; l'autre qui la reçoit ; et il y a, politiquement parlant, l'infini entre ces deux conditions. Il est vrai que les mœurs corrigent un peu les inégalités de la loi. La dignité se fait populaire et même populacière, et permet à la servitude d'être familière et même insolente; ce qui n'empêche pas que la dignité ne reprenne ses droits dans les habitudes de la vie privée, par une rigoureuse étiquette, qui met entre les hommes et les femmes de tel ou tel rang des distinctions que jamais nous n'aurions supportées en France.

En France, il y avait donc dans l'Etat comme dans

la famille, comme en tout ce qui a vie dans la nature, des aînés, des cadets, de plus jeunes qui grandissent, et à leur tour deviennent des aînés. En Angleterre, il n'y a politiquement que des grands et des petits, qui ne grandissent pas d'eux-mêmes et ne peuvent sortir de leur état que par une faveur spéciale, et il n'y a réellement de distinction qu'entre les fortunes, inégales comme les rangs politiques ; car s il y a des millionnaires, le dixième de l'Angleterre est à l'aumône du bureau de ebarité. Aussi la pauvreté, même la médiocrité, y sont plus honteuses qu'en France; et peut-être ne faudrait-il pas remonter jusqu'aux maximes d Epictète, pour trouver que la distinction de l'argent n'est pas la plus morale de toutes celles qui peuvent exister entre les hommes, et qu'il y avait une bien haute philosophie dans cette disposition qui faisait qu'en France uwv famille pauvre, et fière d< pauvreté, ne l'aurait pas troquée (outre l'opulence d'une place dans les fermes ou les recettes général

Eli France, tout ét;iit classé, et même, à cause des corporations mécaniques, tout avait, son poids spéci- Qque. Le troisième ordre avait sa voix, et son veto Comme les deux premiers, et la corporation des tailleurs aurait été admise à l'audience du souverain, comme une députation de pays d'Etats.

.le ne blâme pas h's institutions anglaises, mai les compare à nos anciennes institutions, pour ven celles-ci des reproches amers et injustes que leur fait

M'1"' de Staël. Elle n'a jamais \ u le mouvement et la \ ie (pie dans l'agitation ; et il faut convenir que les institutions de l'Angleterre l'ont toujours préservée de la monotonie et de l'uniformité du repos.

On dirait, à lire Mme de Staël, qu'il fallait, en France, être noble de seize quartiers pour parvenir à quelque chose. « La constitution du royaume de France », dit un auteur cité avec éloge par le président Hénault, « est si excellente, qu'elle permettra toujours aux citoyens nés dans le plus bas étage de s'élever aux plus hautes dignités. » Ainsi, en France, toute famille pouvait, par sa propre industrie, s'élever jusqu'à la noblesse, séminaire de toutes les fonctions; et aucun individu n'était exclu de s'élever, par son propre mérite, aux plus hauts emplois ; et la différence qui existait à cet égard entre la France ou l'Angleterre, et qui existe partout entre la monarchie et la démocratie, était qu'en France la famille, une fois élevée, ne pouvait perdre ce caractère que par jugement, et qu'en Angleterre l'élévation de l'individu n'est, devant la loi, d'aucun effet sur sa famille ; je dis devant la loi, car elle est si imparfaite et si peu naturelle, que les mœurs sont obligées de la corriger ; et sans doute qu'il y a en Angleterre, comme ailleurs, des familles distinguées par les emplois quelles ont exercés.

Ainsi, en France, soit que la famille anoblit les individus, soit que l'individu anoblît la famille, l'épée, l'Eglise, surtout la magistrature, qui, en corps, appartenait au troisième ordre, ont vu dans tous les âges des exemples de ces élévations extraordinaires; et s'ils ne sont pas plus fréquents, c'est que les talents extraordinaires sont encore plus rares que les exemples ; c'est que toute société qui est dans sa nature n'a des hommes extraordinaires qu'au besoin, mais aussi les produit toujours lorsqu'elle en a besoin, et la fortune

d'un homme de génie, dans le genre de son talent, n'était bornée, en France, que par ces obstacles qui aiguillonnent le génie, loin de le retarder, et qu'il est toujours sur de vaincre. Ouvrez la porte bien large, et la foule passera. Or, c'est la médiocrité qui fait foule ; et d'hommes médiocres pour occuper des places, il y en a toujours assez, et ils trouvent toujours trop de facilité à s'élever. Je vais plus loin, et je défie qu'on cite un seul homme de génie, en France, dans quelque condition qu'il soit né, qui ne se soit pas élevé ; car comment saurait-on qu'il était propre à tel ou tel emploi, s'il ne l'avait pas exercé ? Dira-t-on que Montesquieu aurait dû être chancelier de France? mais il était président à mortier, ce qui était alors une dignité éniinente, et puis, ce grand écrivain, cet habile publiciste, cet ingénieux observateur, était, comme juge, un homme très médiocre, et il entendait beaucoup mieux la théorie des lois que leur application. Domat, bien supérieur à Montesquieu dans la partie qu'il a traitée, était avocat du roi ; et dans un temps où la magistrature était si honorée et les désirs si modérés, il était content de son sort, et son ambition était satisfaite. On peut en dire autant du plus grand nombre des hommes de mérite en province,

qui n'auraient pas quitté leurs emplois, leurs familles, leur pays, leur fortune, pour aller courir à Paris la

carrière tics honneurs ; et c'est cette disposition,

bonne en elle-même et heureuse, mais portée quel" quefois trop loin, qui avait donné insensiblement à la capitale le privilège exclusif de tous les emplois

de l'administration • On ne manquera pas de remarquer que la Révolu-

tion a fait éclore un grand nombre de talents enfouis, et qui jamais sans elle n'auraient vu le jour. Peut-être n'en eussions-nous pas été plus malheureux. Euxmêmes ont plus d'une fois regretté leur obscurité ; et j'avoue qu'il m'en coûte de m'extasier, comme Mme de Staël, sur les grands talents des Girondins. Les fortunes les plus brillantes ont été des fortunes militaires, et encore faut-il remarquer, avec Mme de Staël, que les talents militaires ne sont pas toujours la preuve d'un esprit supérieur. Mais je soutiens qu'à toute époque de notre histoire, une guerre aussi longue, aussi meurtrière que celle que la Révolution a faite à toute l'Europe, aurait présenté, à cause de la constitution même de l'état militaire, les mêmes exemples d'élévations subites. Si, dans un vaisseau de guerre, il ne restait, après le combat, que dix matelots, le plus ancien prendrait le commandement ; et, dans la guerre de trente ans, le plus grand nombre des généraux allemands étaient sortis des derniers rangs de l'armée. D'ailleurs, l'état militaire est peutêtre le plus naturel à l'homme, Voltaire l'a dit, et c'est aussi celui, dans tous les empires, qui a fourni le plus d'exemples de fortunes inattendues. On ne voit que l'ambition qui nous a tous saisis depuis que la Révolution nous a tous déplacés, et nous nous plaignons pour nos pères qui ne se plaignaient pas. Il y avait autrefois peu d'ambition, et peut-être pas assez . La plupart des militaires n'aspiraient qu'à obtenir la croix de Saint-Louis et à se retirer chez eux pour faire place à d'autres. D'ambition pour les places civiles, il n'y en avait qu'à Paris. Aujourd'hui cette ambition des places civiles est partout ; et l'ambition

militaire, la plus excusable de toutes, parce qu'elle expose à plus de sacrifices et de dangers, l'ambition militaire s'éteint, et plus qu'on ne pense, parla secrète influence de l'esprit républicain. Car, dans quelques républiques l'Etat est obligé de confier sa défense à des étrangers ; dans quelques autres, il n'y a que des milices temporaires ; dans toutes, l'administration civile, plus tranquille et mieux payée, l'emporte sur la profession militaire. C'est au gouvernement à prévoir les effets ultérieurs que cette disposition, devenue trop générale, aurait sur les destinées d'un État puissant, et entouré de voisins chez qui d'autres institutions conserveraient un autre esprit.

En général, dans les plaintes qui s'élèvent contre tous les gouvernements accusés de ne pas chercher et récompenser le mérite, on ne dit pas : Le gouvernement est injuste, parce que tel ou tel ne sont p;is placés ; mais chacun dit, à part soi : parce que je ne suispas placé. El cependant les hommes qui disposent des emplois ne peuvent faire de la dose des amourspropres la règle de leurs devoirs, pas même la mesure de leurs faveurs.

DU POUVOIR ABSOLU ; DU POUVOIR ARBITRAIRE ; DU POUVOIR DIVIN J DE LOBÉISSANCE PASSIVE.

Mme de Staël a étrangement confondu toutes ces idées ; et je m'étonne qu'avec autant d'esprit qu'elle en avait, elle ait pu écrire quelque chose d'aussi superficiel et d'aussi faible sur des questions si importantes, si décisives, et même si bien décidées.

Le pouvoir absolu est un pouvoir indépendant des hommes sur lesquels il s'exerce ; le pouvoir arbitraire est un pouvoir indépendant des lois en vertu desquelles il s'exerce.

Tout pouvoir est nécessairement indépendant des sujets qui sont soumis à son action ; car s'il était dépendant des sujets, l'ordre des êtres serait renversé : les sujets seraient le pouvoir, et le pouvoir le sujet. Pouvoir et dépendance s'excluent mutuellement, comme rond et carré.

Ainsi le pouvoir du père est indépendant des enfants, le pouvoir du maître est indépendant des serviteurs, le pouvoir de Dieu est indépendant des hommes.

Mais le pouvoir s'exerce en vertu de certaines lois

qui constituent le mode de son existence et déterminent sa nature; et quand il manque à ses propres lois, il attente à sa propre existence, il se dénature et tombe dans l'arbitraire. Le pouvoir de Dieu lui-même n'en est pas indépendant. « Il n'y a pas de pouvoir, dit Montesquieu, si absolu qu'il soit, qui ne soit borné par quelque endroit. Dieu ne peut changer l'essence des êtres sans les détruire ; il ne peut rien contre sa propre nature. »

Ainsi le pouvoir du père de famille est indépendant de ses enfants ou de ses serviteurs ; mais s'il les maltraite, lui dont la première loi est de les proléger, s'il est injuste à leur égard, il devient arbitraire et tombe sous l'action des lois publiques, conservatrû des lois domestiques, et elles lui (Ment le pouvoir dont il abuse ; et remarquez que ce ne sont ni ses enfants ni ses serviteurs qui lui ôtent le pouvoir, mais une autorité supérieure. Ainsi le pouvoir publie est indépendant des sujets ; mais s'il les opprime, lui dont le devoir est de les défendre de l'oppression, il est coupable aux yeux de Dieu, juge suprême des rois. et qui les punit par les propres passions qu'ils ont déchaînées. C'est ici (pie croit triompherune philosophie superbe, qui veut (pie les rois soient justiciables

des sujets ; mais l'oppression, poussée au point où nous l'avons vue, était impossible à un roi, même à un tyran ; et elle n'a été possible en France que par le peuple lui-même, représenté par ses députés, qui

donnaient l'argent, et ses sénateurs, qui donnaient les

hommes. Si l'on suppose non une oppression sans

mesure et sans exemple, comme celle que le peuple

français a fait peser sur l'Europe, mais des abus de

pouvoir comme il peut en échapper aux gouvernements les mieux ordonnés, ils ne pourraient être redressés par la force populaire, sans produire, des maux plus grands que ceux auxquels on veut remédier. Encore faut-il observer que le remède se trouve toujours à côté du mal, et que la nature de ces sociétés, contrariée par un effort trop violent, tend d'ellemême à se rétablir. C'est ainsi qu'un homme d'un tempérament robuste a bientôt, par un régime tempérant, réparé ses forces altérées par des excès. Je n'ai parlé que de l'oppression politique ; il peut y avoir une oppression religieuse, lorsque le souverain laisse ébranler la morale ou la religion dans ses Etats, et opprimer ainsi la génération présente et lesgénérations à venir, cause funeste de calamités, oppression bientôt et toujours sévèrement punie, plutôt et plus sévèrement en France que partout ailleurs.

Mais déclarer le peuple souverain, dans la crainte hypothétique qu'il ne soit opprimé comme sujet, sans prévoir quel pouvoir on pourra opposer à celui du peuple, ou plutôt avec la certitude de n'en avoir aucun à lui opposer, si, à son tour, il devient oppresseur ; présupposer l'oppression, pour justifier la résistance ; ériger le désordre en loi, pour prévenir la violation de l'ordre, c'est imiter un insensé qui bâtirait sa maison au milieu (Yun torrent, pour avoir Tenu plus à portée en cas d incendie. « Ce (pie vous voulez hure faible à vous opprimer, dit Bossuet avec une raison si profonde, devient impuissant à vous protéger. »

Je le répète, le pouvoir absolu est un pouvoir indépendant des sujets ; le pouvoir arbitraire, un pouvoir

indépendant des lois : et lorsque vous érigez le peuple en pouvoir, vous ne lui donnez pas un pouvoir absolu, puisqu'il est dépendant de tous les ambitieux et le jouet de tous les intrigants : vous lui conférez nécessairement un pouvoir arbitraire, c'est-à-dire un pouvoir indépendant de toutes les lois, même de celles qu'il se donne à lui-même. Car « un peuple », s'il en faut croire J.-J. Rousseau, « a toujours le droit de changer ses lois, même les meilleures. Car s'il veut se faire du mal à lui-même, qui est-ce qui a le droit de l'en empêcher ? »

Et remarquez qu'il faut toujours quelque chose d'absolu dans un Etat, sous peine de ne pouvoir gouverner. Quand l'absolu est dans la constitution, l'administration peut être sans danger modérée et même faible ; mais quand la constitution est faible, il faut que l'administration soit très forte : elle visera même à l'arbitraire, et les idées les plus libérales dans les agents du pouvoir n'empêcheront pas cet effet inévitable.

Quand le pouvoir est constitué clans une entière indépendance des hommes, il est dans ses lois naturelles ; il est dans sa nature, dans la nature de la société ; il est divin : car Dieu est l'auteur de toutes les lois naturelles des États. Ainsi le pouvoir d'un père sur ses enfants, d'un maître sur ses domestiques, est aussi un pouvoir divin, parce qu'il est fondé sur la nature, et qu'ils sont l'un el l'autre un pouvoir légitime cl naturel. Ainsi, dans ce sens, tout ee qui est légitime est divin, puisque la légitimité n'est que la conformité aux lois dont Dieu est l'auteur. Per me règes régnant, et legum condttores jusla decernuni

(Prov. vm, 15), dit-il lui-même, dans des livres dont Mmc de Staël ne conteste pas l'autorité. Le mot jus ta s'applique ici à la légitimité des lois, car toutes les lois ne sont pas des lois légitimes. Il y a un état légal de société qui est l'ouvrage de l'homme, et un état légitime qui est la volonté de Dieu, comme étant l'expression de l'ordre éternel, et la conséquence des lois primitives et fondamentales delà société humaine.

Ainsi la dissolubilité du lien domestique est un état légal chez les peuples qui en ont fait une loi, même facultative ; et son indissolubilité est l'état légitime, 1 état primitif, et dont le suprême Législateur dit luimême qu'il était ainsi au commencement. Ainsi autre chose est la légitimité d'une famille régnante par droit de succession héréditaire ; autre chose est la légitimité du gouvernement. La famille des Ottomans est aussi légitimement régnante qu'aucune autre maison souveraine ; et le gouvernement turc est un état simplement légal, parce qu'il est établi sur des lois fausses et imparfaites, et qu'il n'a rien de ce qu'il faut pour remplir la fin de la société, qui est de conduire les hommes à la perfection des lois et des mœurs.

Mmc de Staël a singulièrement brouillé toutes ces idées ; et elle parle de la doctrine du pouvoir divin comme si ceux qui la professent croyaient que laDivinité, avait, par une révélation spéciale, désigné telle ou telle famille pour gouverner un Etat, ou que l'Etat lui appartînt, comme un troupeau appartient à son maître. Il est facile d'avoir raison contre ses adversaires, lorsqu'on leur prête gratuitement des absurdités. D'après ce principe, elle leur attribue, connue une conséquence nécessaire, la doctrine de l'obéis-

sance passive. Cependant elle sait mieux que nous que la question de l'obéissance passive n'a été élevée que dans sa chère Angleterre ; et tout au plus pourrait-on apercevoir en France quelque disposition à la soutenir, depuis que nos institutions politiques se rapprochent de celles de l'Angleterre. C'est donc en Angleterre qu'on a soutenu la doctrine de l'obéissance passive au souverain ; et d'un extrême on est allé à l'autre, puisqu'on a fini par la résistance la plus active à son pouvoir, et par détrôner le roi et la maison régnante. En France, au contraire, par cela seul que nous soutenions, dans le sens que je l'ai expliqué, le pouvoir divin, nous croyions lui devoir une obéissance active; et nous nous faisions encore un devoir de la résistance passive, lorsque, devenu pouvoir humain, il nous commandait quelque chose de contraire aux lois fondamentales politiques OU religieuses qui constituent la société. Les rois eux-mêmes avaient plus d'une fois prescrit cette résistance à leurs volontés injustes et contraires à la constitution de l'État. La France a toujours donné des exemples de cette obéissance active et de cette résistance passive, qui se composent l'une et l'autre d'affection et de respect ; obéissance active qui, pour le bien, ne connaît aucun obstacle ; résistance passive insurmontable même à la tyrannie, et qui ne peut être vaincue que lorsqu'elle se compromet jusqu'à devenir active : car abus le peuple joue contre le roi au jeu périlleux de la guerre, et peut perdre la partie. S'il ya une monarchie indépendante, il peut y avoir une monarchie dépendante ; et c'est cetteforme de gouvernement, que je ne discutepas ici, pour laquelle Mme de Staël montre une prédilection

tout à fait exclusive. Le pouvoir peut y être dépendant dans les deux fonctions qui le constituent : et dans sa fonction législative on sa volonté, s'il a besoin, pour faire la loi, d'autres volontés que la sienne ; et dans sa fonction executive ou son action, si les mo3rens de cette action, c'est-à-dire les hommes et l'argent, doivent être demandés, et ne peuvent être exigés ; et dans son existence même, s'il est pensionné et non pas propriétaire.

Ces deux espèces de monarchies, indépendante et dépendante, me paraissent différer l'une de l'autre par trois caractères, auxquels on peut rapporter les divers et nombreux accidents de toutes les deux. l°Dans la monarchie indépendante, le roi fait les lois, par conseil, doléances ou remontrances. Dans la monarchie dépendante, il fait la loi, ou plutôt la loi est faite par opposition et par débats entre pouvoirs égaux. Le roi plaide ou fait plaider en faveur de sa loi, comme un particulier dans sa cause devant des juges. Ainsi la limite au pouvoir, dans la monarchie indépendante, est dans le droit de conseil, plus ou moins étendu, suivant les temps et les hommes, qui agit par raison, mais qui laisse au pouvoir toute son indépendance.. Et la limite au pouvoir, dans la monarchie dépendante, est dans une opposition aussi forte que lui-même, qui agit par nombre de voix, et qui le constitue par conséquent dans un état de dépendance.

Si je voulais parler à l'imagination, je dirais que l'obstacle au premier est un corps mou qui absorbe sa force en lui cédant, et que l'obstacle au second est un corps dur qui la repousse en lui résistant, et l'un ou l'autre peuvent se briser dans le choc.

2° Le second caractère qui distingue ces deux espèces de monarchie est que dans la monarchie dépendante il existe un moj'en légal d'arrêter tout à coup l'action du pouvoir, et par conséquent le mouvement et la vie dans le corps social, moyen qui n'existe pas dans la monarchie indépendante ; je veux parler du refus des subsides. Car, quoique j'aie soutenu et je pense encore qu'on ne doit jamais refuser les subsides au souverain, c'est dans les principes et les habitudes d'un autre système de gouvernement que j'ai puisé cette opinion ; et il est impossible de soutenir, en thèse générale, (pie ceux qui ont le droit d'aeeorder l'impôt n'ont pas le droit de le refuser. On ne pourrait défendre cette cause (pie par une argumentation si subtile qu'elle ressemblerait à des sophismes. Sans ce droit de refus, l'octroi du subside, librement consenti, qui est un dogme de celte forme de gouvernement, ne serait qu'une fiction ; et la liberté publique, qu'on fait consister dans ce libre consentement, ne serait qu'une illusion. Aussi tous les troubles qui ont agité c gouvernements ont commencé par un refus de subsides ; et l'assemblée nationale elle même lit de leur suspension et octroi provisoire le premier acte de son nouveau pouvoir, et comme son installation dans la Révolution. J.-J, Rousseau a dit, en parlant de la succession élective du pouvoir en Pologne, i que cette

nation tombait en paralysie cinq a six lois par sieele »,

Il me semble que l'état d'une monarchie dépendante est encore plus critique, et que, par uu reins de subsides, elle court le risque, tous les ans, de tomber en apoplexie.

3° Enfin, si dans une monarchie presque abîmée, dit

J.-J. Rousseau, il se lève un de ces hommes nés pour gouverner les Etats, il trouve des ressources inespérées, et cela fait époque, parce que le mal que peut faire un mauvais roi est borné et passager ; mais dans tout gouvernement collectif le mal est sans remède, parce qu'une assemblée n'étant renouvelée que par parties, le désordre qui s'est introduit y trouve toujours des fauteurs et des complices, et ne peut cesser que par un plus grand désordre, le désordre d'une révolution. « Une représentation imparfaite, dit très bien Mme de Staël, n'est qu'un instrument de plus pour la tyrannie. »

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