DE L ANGLETERRE
Mme de Staël ne met aucune restriction à l'éloge qu'elle fait de l'Angleterre et des Anglais. C'est, à la lettre, la terre promise, le peuple élu, le peuple de Dieu ; le plus avancé, le plus libre, le plus ingénieux, le plus moral, le plus religieux, le plus chaste des peuples ; le seul qui ait le sentiment de sa dignité et de la dignité de l'espèce humaine ; et comme Mme de Staël sait très bien que le caractère d'un peuple, ses vertus et ses vices, ses bonnes qualités et ses défauts, sont le produit de ses institutions politiques et religieuses, elle fait le peuple anglais un peuple parfait, pour en
conclure la perfection de ses lois ; comme elle a rejeté sur L'ancienne constitution delà France, et l'état d'oppression où elle tenait le peuple français, tous 1rs
crimes dont il s'esi souillé pendant la Révolution, et
que des esprits moins profonds a\airnt crus jusqu'ici
le produit inévitable du renversement de cette constitution et de la dissolution de tous les freins.
Mme de Staël ne croit pas, sans doute, qu'aucun de ses lecteurs ail voyagé en Angleterre, ni rien lu île ce qui a été écrit sur les Anglais, leurs nueurs, leurs k>i*>.
leur police, et par les Anglais eux-mêmes, qui ne peignent pas tout à fait l'Angleterre sous de si riantes couleurs.
Au reste, je ne connais rien qui puisse affaiblir les préventions de leurs admirateurs, parce que ces préventions ont des motifs politiques et calculés ; et je suis persuadé que, aux dernières élections, ils ont admiré la modération du peuple de Westminster et d'ailleurs, qui, maître de tout tuer, s'est contenté de maltraiter quelques personnes et de dévaster quelques maisons. Tout ce que des observateurs, sans doute peu attentifs, avaient cru apercevoir et osé remarquer d'imparfait dans les lois ou les mœurs de l'Angleterre, sont autant de perfections qu'on n'avait pas senties : et si, par exemple, les catholiques d'Irlande ont jusqu'ici vainement imploré leur émancipation, Mme de Staël, si zélée pour la tolérance des cultes, et qui, sans doute, ne pardonne pas à la France la légère restriction qu'elle y a mise en faveur de la religion de l'Etat, nous dit naïvement que l'Angleterre ne sait trop comment accorder cette émancipation avec sa constitution ; ce qui prouverait, en passant, que cette constitution n'est pas aussi libérale que Mmede Staël le dit.
A Dieu ne plaise que je m'élève contre les éloges que Mme de Staël fait des Anglais. Il y a partout des bons et des méchants, des vertus et des vices ; et tant qu'ils sont renfermés dans l'intérieur des familles, et qu'ils ne font ni édification ni scandale, il y a plus, sans doute, de vertus et de vices qu'il n'est permis d'en connaître. Ce n'est que lorsqu'ils viennent à la connaissance de la société, qu'on peut juger de l'influence des institutions sur les mœurs générales, et
CONSIDÉRATIONS SUR LA RÉVOLUTION Gl
les comparer chez les divers peuples. Or, il est prouvé qu'en Angleterre il se commettait, dans le même espace de temps, vingt fois plus de crimes capitaux qu'il ne s'en commettait autrefois en France et dans tout autre État de L'Europe. On n'ose presque plus y punir de mort, de peur d'effaroucher les mœurs publiques par la fréquence des exécutions ; et, pour dissimuler le nombre des coupables, on a formé, aux extrémités du monde, une colonie dont le rapide accroissement est déjà un sujet d'embarras pour le gouvernement anglais, et deviendra un objet d'inquiétude pour ses voisins. Il y a aussi en Angleterre, malgré la richesse nationale, plus de misère individuelle que partout ailleurs : et M. Morton Eden, dans son Traité de mendicité, et M. Malthus, dans son Essai sur le principe de la population, entrent, à cet égard, dans des détails qui paraissent à peine croyables. Je sais qu'une philosophie libérale traitera cette considération de superficielle, et qu'elle m'opposera la perfection des arts, la circulation, le crédit, etc., etc. Mais je ne conçois pas. je l'avoue, la richesse publique comme une chose abstraite et sans application à une très grande partie des individus. .l'aimerais mieux, dans un Ktal, moins de millionnaires, cl moins de gens à la charge de la paroisse ; et le devoir d'un gouvernement est de perfectionner l'étal des hommes au moral et au physique,
plutôt <pie de perfectionner des machines ; il y a eu aussi dans ces derniers temps, et au milieu île la plus profonde paix intérieure, plus de désordres populaires en Angleterre que dans aucun pays du inonde, s.m^ en excepter la France, où le désordre a été légal et
l'ait d'autorité supérieure ; et il m'est impossible vie 1,1 volo nos
concilier avec l'idée que je me fais d'un gouvernement bien ordonné, et d'une constitution modèle de toutes les autres, et les assemblées de Spafields, et les brisements de métiers, et les pillages ou les incendies de maisons. Nos libéraux trouveront que ce sont là des fruits, un peu verts, peut-être, de la liberté ; mais je leur demanderai s'il jouit aussi pleinement de cette liberté si précieuse, le citoyen paisible dont on a dévasté l'habitation et ruiné l'industrie.
Mme de Staël ne met qu'une restriction à son admiration pour le gouvernement anglais. Elle trouve sa politique extérieure un peu moins libérale que sa constitution, et lui reproche de s'être conduit, envers ses voisins et les autres peuples, par des maximes d'un droit public qui lui sont particulières. Cependant elle justifie l'Angleterre de l'imputation d'avoir favorisé de son argent la Révolution française ; mais elle ne me paraît pas plus heureuse quand elle justifie l'Angleterre que quand elle accuse la France, et elle donne d'assez faibles raisons de son opinion à cet égard.
Si Mme de Staël n'avait pas évité de rappeler que les Anglais ont montré en général des dispositions hostiles contre les autres peuples ; que, regardant le commerce de l'univers comme leur patrimoine et leur territoire, ils le défendent partout, et même aux extrémités du monde, comme une frontière ; que la force particulière à leur constitution est une force d'agression plutôt que de stabilité ; que même, dans leurs guerres, ils se sont quelquefois un peu trop affranchis de ces maximes du droit des gens universellement reçues en Europe ; elle n'aurait fait que répéter ce qui a été dit depuis longtemps, non seulement de l'Angle-
terre, mais de toutes les républiques, grandes et petites, toujours agitées par la nature même de leurs institutions, et dont les administrations habiles cherchent, autant qu'elles le peuvent, à occuper au dehors la turbulence et l'inquiétude. Et l'Amérique, cette autre admiration de Mmfl de Staël, à peine née dans le monde politique, se montre tout à fait digne dans ce moment de prendre rang parmi les républiques les plus ambitieuses et les plus injustes ; et Genève elle-même, qui, ne pouvant faire la guerre par ses armes aux autres peuples, la fait à leurs finances par son agiotage, et à leur politique par ses doctrines, Genève a été à peine tranquille dix ans de suite ; et il y a toujours eu, comme disait Voltaire, des tempêtes dans ce verre d'eau. Mais Mme de Slael veut dire autre chose ; et quand elle accuse les ministres d'Angleterre de jouer aujourd'hui un trop grand rôle en Europe, à l'aide du sang et de l'argent des Anglais, et qu'elle fait ailleurs à lord Castlereagh le reproche d'être trop monarchique, reproche, au reste, qu'il partage avec les véritables hommes d'Etat de tous les pays, même du sien ; lorsqu'en parlant des allies, elle s'échauffe si fort sur ce qu'elle appelle l'indépendance de la France ; on sent assez que, trop docile aux inspirations d'un certain parti, elle regrette que les puissances étrangères n'aient pas laisse les libéraux établir tout à leur aise leurs chimères en France et dans toute l'Europe, où assurémenl ilsn'onl que trop d'influence. J'aime autant que qui que ce soit, et avec plus de motifs que M"11' de Staël, l'indépendance de ma patrie ;
niais celle noble Indépendance consiste, pour un peuple comme pour un homme, à se gouverner soi-mênn
et à traiter avec les autres parles règles de la religion, de la morale et de la politique, et non à tout renverser chez soi et chez ses voisins dans un accès de délire philosophique, et dans cet état que les Latins appellent sui impotens, et qui n'est qu'une honteuse dépendance de ses passions, et quelquefois des intrigues de ses ennemis. Si un particulier tombe dans un état de démence et de faiblesse, les lois de la morale et de la justice obligent ses semblables, et particulièrement ses voisins, de le défendre de lui-môme, de lui porter secours, et de lui prêter leur raison et leur force. Mais ce que la morale privée prescrit aux particuliers les uns envers les autres, quoique plus indépendants les uns des autres même que les Etats, la morale générale, qui n'est autre chose que la politique et les règles de la justice universelle, le prescrit aux nations les unes envers les autres : et si la religion, la politique, l'humanité, qui leur sont communes à toutes, ont quelques reproches à faire aux nations de l'Europe, c'est de n'avoir pas vu assez tôt que la France ne pouvait ouvrir au milieu de l'Europe un abîme de malheurs et de crimes, sans les }r entraîner après elle ; c'est d'avoir écouté les insinuations perfides d'une timide et jalouse diplomatie, plutôt que les nobles conseils d'une haute politique, et de n'être venu éteindre l'incendie que lorsqu'il ne restait presque plus rien à consumer.
C'est dans cette noble croisade de la grande famille chrétienne, pour rendre à son aînée le pouvoir sur elle-même qu'elle avait perdu, lorsque, par un concours de circonstances inouïes, elle était tombée sous la domination des hommes les plus vils et les plus
féroces qui jamais aient usurpé la puissance, ce pouvoir sur elle- même, dont elle n'avait un moment renversé l'apparence que pour passer sous le joug d'un despote, et servir d'instrument aux fureurs de son ambition ; c'est dans cette illustre expédition, entreprise sans ambition et consommée sans conquête, que l'on peut admirer les progrés de la raison générale, même de la morale publique, et, si l'on veut, la perfectibilité des esprits. Si la seconde restauration a été moins désintéressée que la première, s'il nous a fallu chèrement payer les secours qui nous ont été prêtés, les sincères partisans de la véritable indépendance de la France ne doivent pas trop s'en plaindre ; el c'est aussi un moyen de recouvrer toute son indépendance, que de s'acquitter envers ses voisins du service qu'ils vous oui rendu ; et les factieux, qui en font aujourd'hui tant de bruit, oui vu peut-être sans trop de peine un excès de charges publiques, qui, joint à la disette ou à la cherté des subsistances, pouvait, en indisposant les peuples, favoriser L'exécution de leurs sinistres projets. Heureuse sans doute l'Europe, plus heureuse la France, si l'on n'eût pas btissé régner ;'i ses portes l'homme qu'on était venu détrôner ! Heureuses les puissances, si, au lieu de se laisser tromper sur l'étal delà France, sur l'esprit public, sur le vœu îles peuples, el sur la faiblesse réelle de la Révolution, cl sur la facilité de rétablir l'ordre, qui cesse avec effort et
renaît de lui-même quand on ne h- contrarie pas, une Voix puissante leur eût cric, connue Thésée dans les enfers :
Discite justitiam monitii el aoutemnere divos,
Vir.i.ii ( /Eneid., lil>. VI, vers 620
et qu'il y eut eu autant de fermeté et de prévoyance dans leurs conseils, qu'il y avait de force dans leurs armées !
Et moi aussi je redoute, pour l'indépendance de la France, l'influence des étrangers ; mais c'est bien plus l'influence des étrangers qui écrivent et qui intriguent, que la présence des étrangers qui combattent ; et je dirais volontiers, en parodiant ce vers de Milhridate :
Nos plus grands ennemis ne sont pas à nos portes.
Ce sont les doctrines étrangères qui nous ont asservis et nous ont livrés aux armes étrangères ; et le seul moyen d'affaiblir la France, et même un jour de la partager, serait d'y ruiner les principes religieux et politiques qui ont fait sa force et qui, mieux que ses armées, l'avaient maintenue ou rétablie des crises les plus désespérées.
Au reste, toutes les émotions de Mme de Staèl sur le malheur d'être secourus parles étrangers, et sur la présence en France des troupes étrangères, etc., ne doivent pas faire oublier qu'elle a contribué, par ses démarches, à leur coalition contre la France ou plutôt contre Bonaparte. On lui a fait môme honneur, dans le monde, de l'accession de la Suède.
Il est vrai qu'après avoir chassé Bonaparte, les puissances alliées se sont occupées du sort de la France. Il était aussi difficile de leur en contester le droit que la force. C'est un nouveau droit des gens qui s'élablit en Europe ; c'est vraiment la république chrétienne qui se constitue ; c'est à la lettre la chrétienté tout entière qui se réunit pour ses intérêts
communs ; et ceux qui voient les progrès de la raison humaine dans quelque misérable brochure, ne les voient peut-être pas dans ce noble concert des puissances, le plus honorable événement des temps modernes.