DE BONAPARTE
Tous les écrivains libéraux en veulent beaucoup à Bonaparte ; mais il ne faut pas s'y tromper : ce n'est pas tant parce qu'il opprimait la France, que parce qu'il opprimait la Révolution : c'est moins parce que son administration était horriblement tyrannique, que parce que sa constitution n'était pas du tout libérale ; et c'est aussi ce qui fait qu'ils s'acharnent contre la mémoire de Louis XIV. Bonaparte n'aimait ni les religions libérales, ni les écrivains libéraux, ni leurs principes politiques. Les libéraux en triomphent et rejettent son horreur de la liberté sur son éloignement pour les idées libérales ; c'est peut-être parce qu'il avait des idées justes sur la théorie de la liberté, quoiqu'il lui portât, dans la pratique, de rudes atteintes. Ce qui le prouverait, c'est qu'il voyait sans trop de peine les écrivains vanter la nécessité des institutions monarchiques et vraiment libres de l'ancien gouvernement, bien qu'ils lissent par là la plus cruelle satire de son administration.
Bonaparte se servait de ce que la Révolution avait fait, autant qu'il était nécessaire pour ses vues. Mais il la craignait, et même beaucoup trop, la comprimait, et, en la Qattant, l'aurait étouffée ; et de tout ce qu'elle avait produit, il n'aurait à la lin conservé que
lui. Déjà ses lois sur la religion, tout imparfaites et violentes qu'elles étaient, la faveur qu'il accordait aux noms distingués qui, de gré ou de force, s'attachaient à sa fortune, le désir souvent manifesté de rétablir les anciennes formes du gouvernement, les mots qui échappaient à sa dissimulation habituelle, ne promettaient pas aux véritables révolutionnaires, aux révolutionnaires penseurs, à ces hommes assez heureux ou assez adroits pour n'avoir pris part aux plus grands désordres de la Révolution autrement que par leurs principes, ne leur promettaient pas, dis-je, la conservation de leur ouvrage. L'abolition du tribunat, le silence prescrit aux députés, de vains honneurs sans pouvoir réel attribués au Sénat, annonçaient assez qu'il ne les regardait que comme l'échafaudage de l'édifice qu'il voulait élever. C'est ce qui l'a perdu. Il suffisait, pour cela, de le pousser dans la direction de son caractère, et sur la pente de ses passions, cl de lui aplanir toutes les voies d'une guerre qui offrait à ses ennemis secrets la chance probable d'un revers irrémédiable ; car dans la position où il s'était placé, il lui fallait vaincre toujours, ou périr.
Bonaparte une fois abattu, il ne restait qu'un moyen de sauver la Révolution de la haine îles peuples, de l'horreur qu'elle avait inspirée de ses propres désordres. C'était, s'il était possible, de l'affermir sur la base de la légitimité. Des ambitieux y travaillèrent
avec ardeur et s'associèrent, pour les démarches secrètes (pie nécessitai ce projet, véritable chefd'œuvre révolutionnaire, des noms honorables des plus zélés serviteurs de la famille royale ; même des hommes d'esprit, mais de cet esprit qui ne voit
jamais les choses que du côté qu'on les montre. La fin était la même ; les intentions étaient différentes. Les uns voulaient le retour du roi et de la monarchie, objet de tant de regrets et de tant d'affections, seul remède aux maux de la France et de l'Europe. Les autres voulaient aussi le retour du roi, mais dans des vues moins pures et moins désintéressées ; et c'est pourquoi on voit aujourd'hui divisés d'opinions politiques des hommes qui ont longtemps suivi les mêmes enseignes, et qui ne se retrouvent plus maintenant sur la même route.
Tel a été le but de toutes les intrigues diplomatiques qu'on a décorées du nom de négociations, et qui ont précédé, accompagné ou suivi le retour de nos princes, à la première et à la seconde restauration : tandis que les puissances, éblouies elles-mêmes de leurs succès, et trompées sur l'état et les vœux de la France, ont cru voir dans Bonaparte toute la Révolution, et l'avoir terminée en le détrônant.
La sagesse du roi a déconcerté ce projet ; il est rentré de plein droit, après dix-neuf ans d'absence, dans l'héritage dont il est l'usufruitier ; et il a donné luimême la loi à la France.
Il n'y a personne qui ne partage l'opinion de Mme de Staël sur le danger qu'il y avait à laisser Bonaparte si près de la France. Si ce n'est qu'une faute, il ne s'en fit jamais de semblable, et qui prouve une plus grande déperdition d'esprit et de bon sens en Europe. « Les sages le prédirent », ditBossuet, en parlant aussi des événements d'une révolution ; «mais les sages sont-ils crus en ces temps d'emportements, et ne se rit-on pas de leurs prophéties ? »
Il y a toujours un peu de controverse dans les écrits de Mme de Staël ; et jusque dans ses romans, on remarque l'affectation d'opposer le calvinisme au catholicisme. C'est une disposition particulière aux calvinistes ; et depuis longtemps on serait tenté, en voyant leurs attaques continuelles contre le culte catholique, de leur dire avec Acomat :
Il n'est pas condamné, puisqu'on veut le confondre.
Dans les Considérations de Mmede Staël, il y a de cette intention plus que dans tout autre de ses écrits ; son sujet l'y conduisait : car quoique les libéraux ei elle-même s'élèvent contre la doctrine qui considère à la fois la politique et la religion pour les affermir l'une par L'autre, dans leurs écrits, et plus encore dans leurs
pensées, ils les séparent beaucoup inoins qu'ils ne
disent, mais pour les détruire L'une par L'autre : ils n'expliquent pas à cet égard toutes Leurs intentions. Nous suppléerons à leur silence.
La révolution qui agite L'Europe est beaucoup plus
religieuse que politique ; ou plutôt, dans la politique, on ne poursuit que la religion, et une rage d'antichristianisme impossible à exprimer, et dont de célèbres correspondances du dernier siècle ont donné la mesure, anime un parti nombreux à la subversion des anciennes croyances. Ils ont très bien jugé la tendance qui entraîne de préférence les unes vers les autres certaines constitutions d'Etat et certaines constitutions de religion ; et s'ils avaient eu besoin à cet égard d'une nouvelle expérience, les diverses pbases de la Révolution française leur en auraient fourni une preuve sans réplique, en leur montrant, dès 1789, les innovations religieuses concourant avec les nouveautés politiques : l'athéisme, sous la Convention, s'associantà l'anarchie; une sorte de religion naturelle, sous le nom de théophilanthropie, inventée sous le gouvernement un peu moins désordonné du Directoire ; l'autel, enfin, entraîné sous les débris du trône, et le catholicisme renaissant avec la monarchie. Mais sans recourir à cette expérience, ils voient dans toute l'Europe le calvinisme s'assimilantà la démocratie (et Mme de Staël en fait gloire), même dans quelques lieux au despotisme, qui est la démocratie militaire ; en Angleterre, un calvinisme mitigé sous le nom de religion anglicane, s'unissant à une monarchie mixte, et au moment présent, où la lutte des deux principes extrêmes de la démocratie et de la royauté semble agiter l'Angleterre, la religion se partager de la même manière entre le méthodisme, qui est un calvinisme rigide, et une secrète tendance au catholicisme. Ils en ont conclu avec raison que, ne pouvant attaquer de front une religion défendue par toutes les affections
des peuples, et par sa propre majesté, il fallait, pour l'ébranler, changer la forme du gouvernement, et qu'un gouvernement populaire conduirait nécessairement à une religion populaire, c'est-à-dire au presbytérianisme. Mirabeau, leur patron, qui en voulait plus à la politique qu'à la religion, disait qu'il fallait décalholiciser la France pour la démonarchiser. Ceux-ci, qui en veulent surtout à la religion, disent ou pensent qu'il faut démonarchiser la France pour la décatholiciser. D'ailleurs, la religion presbytérienne est plus économique dans son culte que la religion catholique ; et n'ayant, du moins encore (1), aucune dotation à réclamer dans les ventes des biens de la religion ancienne, elle présenterait une garantie de plus à ceux qu'on veut toujours rassurer, parce qu'ils veulent toujours être alarmés. Ainsi, qu'on ne s'y trompe pas, toutes ces grandes admirations pour la constitution anglaise, ce grand étalage de principes de liberté et d'égalité politiques, et d'opinions prétendues libérales, ce cèle si ardent pour les constitutions libres, qui a tout à coup saisi tant de personnes qui s'arrangeaient us bien des constitutions un peu moins libres de Bonaparte, ne sont que des mots. On connaît très bien la constitution anglaise, et l'on sait a merveille si elle convient ou ne convient pas à la France. La liberté «'t L'égalité ne sont que l'amour de la domination et la haine de toute autorité qu'on n'exerce pas. Les idées
1 On peut voir dans l'histoire d'Ecosse! el même dam In nôtre, la peine qu'avaient les chefi politiques ;'i contenter les ministres presbytériens, une fois que leur religion lut dominante ou autorisée, ei commenl Us se croyaient Pondes à se porter pour héritiers même des biens de l'ancienne religion.
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libérales font rire les augures quand ils se rencontrent ; et l'on ne demande les lois politiques de l'Angleterre, que pour en venir à la religion anglicane, ou à quelque chose qui lui ressemble ; car tout est bon hors le catholicisme, et ce n'est que par haine contre cette religion qu'on déclame avec tant de violence contre l'ancienne monarchie, et surtout contre Louis XIV et son gouvernement. C'est à ce secret motif, qu'on n'en doute pas, qu'il faut attribuer ce débordement inouï d'écrits fanatiques sur les événements du Midi, écrits qui ont trompé Mme de Staël elle-même, et font gémir les protestants éclairés, qui n'y trouvent que réticences, déguisements, exagérations ou impostures, et un horrible système de calomnie qu'on colporte dans toute lEurope, au hasard de réveiller des haines mal éteintes et de rappeler les torts trop réels de ceux qui se plaignent. C'est à cette même cause qu'il faut rapporter les difficultés que le gouvernement a jusqu'ici éprouvées déterminer l'établissement du clergé catholique. Ces difficultés ne viennentpas des hommes qui sont chargés de conduire cette importante négociation ; mais elles viennent des intrigues impénétrables d un parti qui s'entrelace dans toutes les affaires, pour les enrayer quand il ne peut les conduire, et qui fait servir à l'asservissement de la religion en France, jusqu'aux libertés de V Eglise gallicane.
Mais ceux qui voudraient insensiblement nous conduire au but qu'ils paraissent ne pas regarder, à une religion réformée à leur manière, n'ignorent pas qu'il n'y en a plus en Europe de celle-là ; que des disputes récentes ont prouvé que, depuis longtemps, la croyance même des docteurs, même à Genève, ou plutôt lin-
crédulité, tournait au déisme, dont Voltaire et d'autres les avaient depuis longtemps accusés ; que des noms célèbres en Allemagne, et tout récemment le baron de Starck, ministre protestant, et premier prédicateur de la cour de Hesse-Darmstadt, ont avoué ingénument que les protestants ne savaient plus ce qu'ils devaient croire, et qu il n'y avait qu'une réunion à l'Église mère qui put sauver le christianisme en Europe, et avec lui la civilisation, d'un naufrage inévitable (1). Ils savent tout cela, et mieux que nous ; et c'est précisément ce qui les affermit dans leurs projets. L'athéisme les tente comme une grande expérience; car, selon Bossuet, le déisme, comme religion d'Etat, sans culte, sans sacrifice, n'est qu'un athéisme déguisé. La Réforme n'a jamais eu d'existence que par son opposition à une religion rivale. Elle s'appuyait sur elle en la combattant ; et si elle n'avait plus d'ennemis, elle perdrait jusqu'à son nom et livrerait le monde mural à l'anarchie des doctrines, et bientôt à celle des
gouvernements.
il) Lise/ dans le Journal des Débatst du li> août 1 «s l s , l'article (iinrtu-, et les reproches qu'une église nouvelle, suis le aom &' Adorateurs </<• Jésus-Christ, lws<|w.-ls ressemblent aux méthodistes, adresse à l'église protestante.