DE LA LIBERTÉ ET DE L ÉGALITÉ POLITIQUES
Mme de Staël termine son ouvrage par un chapitre sur l'amour de la liberté, ou plutôt par un hymne à la liberté, où elle met en sentiment sa doctrine et revient pour la millième fois sur cette assertion, qu'il n'y a ni liberté, ni égalité, ni bonheur, ni vertu, hors de la constitution anglaise. Elle avait dit plus haut que, depuis cent ans, il n'existait peut-être pas d'exemple, en Angleterre, d'un homme condamné, dont l'innocence ait été reconnue trop tard. C'est que, peut-être, cette administration habile a été moins facile qu'on ne l'a été en France à revenir sur des condamnations prononcées ; et il s'en faut bien que les gens qui ont connu toutes les circonstances de quelques affaires malheureusement célèbres partagent 1 opinion d'un certain parti sur l'injustice ou la précipitation des «ugements (1).
1) Mm0 de Staël dit, en parlant du jury anglais : « La religion cl la liberté président à l'acte imposant cpii permet à l'homme de donner la mort ;'i son semblable. » La religion et la liberté ne permettent rien de pareil à l'homme, sauf dans le eas d'une légitime défense; et celui qui , après de longues études, a reçu du
Mme de Staël dit aussi que, depuis cent trente ans, il n'y a pas en Angleterre d'exemple d'un acte arbitraire. Mais qu'est-ce donc que les brisements de métiers, les incendies d'ateliers, les pillages de maisons, si fréquents au milieu de l'état le plus tranquille du gouvernement ? C'est-à-dire que les actes arbitraires, et quels actes ? ne sont interdits qu'au gouvernement. On voit bien ce que les particuliers y perdent, mais on ne voit pas ce qu'y gagne la liberté ; car, remarquez qu'on n'entend jamais parler d un dédommagement en faveur des victimes.
A force de chercher dans les écrits des libéraux ce qu ils entendent par liberté et égalité politiques, dont ils parlent beaucoup, et qu'ils évitent prudemment de définir, je crois avoir compris qu ils entendaient l'octroi libre de 1 impôt, le concours des citoyens au pouvoir législatif, la liberté de la presse, le jugement par jury, L'admissibilité de tous à toutes les places.
< >r, je soutiens que rien de tout cela ne constitue la libertéet l'égalité politiques, sauf l'admission de tous à toutes les places, qui seule, à mou avis, constitue la libertéet l'égalité, et les constituait en France mieux que dans tout autre pays» sans en excepter l'Angleterre.
M !de Slael, dans tout sou ouvrage, affirme et ne daigne pas raisonner. Je n'obtiendrai peut-être pas
pouvoir le caractère de juge, n'esl pas simplement uu homme. Aujourd'hui que nous attachons tant de pris à la culture de l'esprit, nous croj ons que !<• bon sens sans culture spéciale, a plus île rectitude el moins de prévention que le bon sens aidé il»' l'étude, el c'est sur cette idée qu'est fondée l'institution du jui j
davantage de ses partisans ; mais enfin je leur propose une thèse philosophique ; et peut-être, après avoir si hardiment proposé, ou plutôt imposé leurs doctrines, leur prendra-t-il envie de les justifier.
Il me paraît, en vérité, ridicule de parler de la forme des procédures criminelles à propos de libertés publiques. C'est une bien triste liberté, pour celui qui est appelé aux fonctions de juré, que la liberté de prononcer contre son semblable le bannissement, la détention ou la mort. Dans ce cas, le peuple juif, qui non seulement jugeait, mais lapidait lui-même les coupables, aurait eu un degré de liberté de plus. Pour celui qui est accusé, l'intérêt de sa liberté, de sa vie, de son honneur, est d'être jugé par des hommes honnêtes et éclairés, jurés ou juges ; et, s'il est coupable, l'intérêt public demande qu'il soit puni.
Tout homme, sans doute, peut être accusé ; mais, je le demande, dans le compte de son bonheur que se rend à lui-même un citoyen vertueux, et qui ne conspire pas contre ses voisins ou son pays, a-t-il jamais fait entrer en ligne de compte l'avantage d'être jugé au criminel de telle ou telle manière ? C'est, en vérité, à quoi on ne songe guère. Il se peut que cette loi ait de grands avantages ; je ne les accorde ni ne les conteste ; mais je dis seulement qu'une forme de procédure criminelle n'est pas plus une liberté publique, qu'un remède n'est un aliment. Tontes les formes de lois civiles ou criminelles, assez indifférentes en ellesmêmes, sont bonnes lorsqu'elles sont anciennes, qu'un peuple y a plié ses mœurs et ses habitudes, et que le temps en a l'ait connaître les avantages, ou l'ait
disparaître les inconvénients. Certes, si le jury fait partie de nos libertés, nous en sommes bien peu dignes, puisqu'il a fallu nous contraindre à cet acte de liberté par les peines les plus graves, et que les jurés, même libéraux, se rendent au jury avec presque aulant de répugnance que les prévenus.
J'en dirai autant de la liberté de la presse, qui n'est une liberté que pour le petit nombre de ceux qui écrivent. Pourquoi alors m' regarde-t-on pas comme une liberté d'attrouper les gens dans les rues pour leur débiter des opinions ? On ne peut pas appeler liberté publique une faculté restreinte nécessairement à un si petit nombre de particuliers. Dira-t-on que ceuxlà éclairent les autres ? Plus souvent ils les aveuglent : et qu'est une liberté publique qu'il faut entourer de tant de précautions, et dont l'exercice doit être l'objet de la surveillance continuelle ? tant l'abus est voisin de L'usage ! Encore une lois, la liberté de la presse peut avoir de grands avantages ; mais ce n'est pas à ces traits que je reconnais une libellé publique,
qui doit être pour un peuple, comme l'air. 1 eau et la
lumière pour l'homme, parce qu'elle est aussi néc< saire, qu'elle doit être aussi générale, aussi salutaire, et ne présenter aucun danger. Elle doit être l'objet des
Vœux de tous, et n^w de leurs répugnances, comme le jury; ou de leurs craintes, comme la liberté de la
presse ; et un gouvernement ne peut pas avoir besoin d'amendes et de peines coercitives pour les contraindre à en user.
On nous parle de la liberté des (iives et des
Romains, et ils n'avaient ni jugements parjures ni la
liberté de la presse ; cl les Anglais, maigre toutes ces
libertés, ont été, sous leur Henri VIII, le peuple le plus esclave de la terre.
L'octroi de l'impôt intéresse, il est vrai, tous les citoyens; mais ici, tout est fiction, rien n'est réalité. Le peuple, être abstrait, ne paye pas, parce qu'il ne possède pas et ne travaille pas. C'est la famille, être réel, qui paye, parce qu'elle possède et cultive la terre et les arts. Je concevrais la liberté publique dans l'octroi volontaire de l'impôt, s'il y avait dans chaque commune un tronc où chacun, suivant ses facultés et ses besoins, allât déposer au profit de l'Etat le fruit de ses épargnes. Mais que vingt huit millions d'hommes soient libres, parce que deux cent cinquante personnes, qui peuvent ne payer ensemble que 250.000 francs d'impôt, nommés par la moitié plus un de quarante ou cinquante mille petits ou grands propriétaires, contre le gré de l'autre moitié, auront accordé généreusement, pour tous leurs concitoyens, un impôt dont ils payent une si faible partie ; c'est, en vérité, une fiction dont les arguments les plus subtils ne feront jamais une réalité. Car, remarquez que, de tous les droits dont le propriétaire peut naturellement jouir, il n'en est pas de plus sacré, et qui soit plus un devoir, que celui de vivre, de faire vivre sa famille, de jouir du fruit de ses labeurs, et, par conséquent, de ne pas laisser à des personnes qu'il ne connaît même pas, ou que quelquefois il ne connaît que trop, le soin de lui couper les morceaux, si je puis ainsi parler ; de l'imposer pour 1 Opéra ou le Conservatoire, lorsqu'il peut à peine nourrir sa famille, ou pour un arc de triomphe, quand sa maison tombe en ruines.
A la vérité, s'il n'est pas taxé arbitrairement par | une assemblée, il le sera arbitrairement par un ministre ou un comité des finances ; et sans doute que l'expérience aura prouvé que ceux qui sont taxés par députés le sont beaucoup moins que ceux qui sont taxés d'autorité. Point du tout, l'expérience a prouvé précisément le contraire. Montesquieu en l'ait la remarque. Il n'y a qu'à comparer, sous ce rapport, le peuple anglais au peuple allemand ; et l'on sent à merveille que les gouvernements n'oseraient pas exiger ce t jn ils obtiennent du consentement d'une assemblée. J'ai entendu des hommes en place mettre au premier rang des avantages qu'avait, sous ce rapport, cette forme de gouvernement sur la monarchie que Louis XIV lui-même n'aurait jamais imposé les sommes qu'une assemblée consent librement. J'étais tenté de tirer de cette facilité une conclusion tout opposée ; et je crois, en général, que le gouvernement le plus libre, quelle que soit la Forme d'établir l'impôt, est celui qui, en respectant tous les autres droits,
laisse le plus d'aisance à la famille.
Je ne dis pas que l'octroi de l'impôt par consentement réel ou apparent n'ait de grands avantages, ce n'est pas là la question ; mais je dis seulement que le peuple n'est ni plus ni moins libre, qu'il soit taxé par une assemblée de députés ou par un comité de
conseillers d'Etal ; je dis que la forme est, pour la
liberté publique, tout à fait indifférente ; je dis que ce n'est pas de quelque argent de plus ou de moins que le Père des humains a l'ait dépendre la liberté d'un peuple, lui qui n'a pas attaché à la possession des richesses la liberté de l'homme, libre dans les fers
comme sur le trône, libre encore et plus libre peutêtre au sein de l'indigence que sur des monceaux d'or.
Le concours de tous les citoyens, médiat ou immé- (liât, au pouvoir législatif, peut avoir de grands avantages ou de graves dangers, sans que pour cela ce concours constitue la liberté publique. Il faudrait, pour qu'il en fût ainsi, que ce concours fût direct, effectif, général, et que chaque cito}^en pût dire : « Je me suis imposé moi-même la loi à laquelle j'obéis. » Car, s'il y a une vérité démontrée, même parle publiciste de la démocratie, c'est que la volonté générale de faire des lois ne peut être représentée, et qu'on ne peut investir qui que ce soit de la fonction de vouloir pour soi, lorsqu'on ne peut savoir soi-même ce que l'on voudrait, ni connaître même les circonstances dans lesquelles il faudrait vouloir. Loin d'y voir une liberté, je verrais plutôt une servitude dans la nécessité où se placent quatre cenl, quatre-vingt-dix-neuf personnes, souvent avec plus de lumières et plus d'intérêts, de soumettre leur volonté à celle de cinq cents autres, et dans la nécessité où chacun se place encore, que quelqu'un dont il n'aura pas voulu veuille pour lui et en son nom. Et je ne parle même pas des nombreuses exclusions du droit de voter que l'on est forcé d'établir, desquelles il résulte que si les uns jouissent, par le droit de voter, de la plénitude de la libellé civique, ceux à qui ce droit est interdit sont dans l'état directement opposé à la libellé. « Quoi doue », dit J.-.I. Rousseau, « la liberté ne peut-elle se maintenir qu'au moyen de la servitude ? Peut-être. »
.b' sais qu'on échappe à toutes ces conséquences avec quelque chose qui ressemble à de la nictaphy-
sique ; mais, en vérité, ce sont des sophismes ; et la dernière raison est que tout un peuple ne peut pas voter ni concourir à faire la loi : ce qui est tout à l'ait vrai, mais ne résout pas la difficulté.
Au tond, Je vois qu'un peuple fait moins usage de sa liberté'quand la loi se fait que lorsqu'elle est faite, et qu'il l'accepte en y ployant ses mœurs et ses habitudes, on la rejette en l'éludant et la laissant tomber en désuétude : et combien de lois, je ne dis pas depuis la Révolution, mais même sous l'ancien gouvernement, dont le peuple, plus sage que ses législateurs, n'a pas voulu? dette liberté réelle, effective, mais sans orage et sans violence, existe dans tous les États. Et encore faut-il savoir ce qu'on entend par une/oi. Je ne connais de lois que les lois générales et constitutives de l'Etat OU de la famille, lois politiques, civile criminelles ; et c'est profaner ce beau nom que de le donner à des règlements temporaires, variables, sur
les douanes, les sels et les tabacs, les passeports, etc.,
etc. Quand L'Etat et la famille existent, il y a toujours présomption de consentement pour les lois qui constituent le mode de leur existence, et qui sont des conséquences naturelles des lois fondamentales et primitives de la société humaine . ear il n y a jamais de consentement pour les lois fausses.
Quant aux règlements qui varient dune province à l'autre, ou doivent varier suivant le climat, les productions et les besoins, il \ a aussi toute lib< puisque Le peuple les reçoit, et souvent les repousse, et force le gouvernement de les retirer.
Ainsi, si [\n peuple est libre lorsqu'il consent luimême ses lois, le peuple français était certainement
libre, puisqu'il obéissait depuis si longtemps aux mêmes lois, et qu il les avait si souvent ratifiées dans ses états généraux, même par les doléances qu'il faisait sur leur inexécution.
Je le répète, les jugements par jury, la liberté de la presse, l'octroi de l'impôt, et la participation au pouvoir législatif par députés élus ou héréditaires, peuvent être des institutions très utiles, même nécessaires, dans quelques hypothèses ; mais elles n'ont pas le caractère de généralité qui doit constituer la liberté publique. A côté de grands avantages, elles présentent de graves dangers, et la liberté publique ne doit en avoir aucun ; leur bonté n'est pas universellement sentie, et la liberté publique n'a qu'à se montrer pour être l'objet des vœux et de l'assentiment de tous : et ces institutions ne constituent pas la liberté publique, puisqu'elles peuvent ne pas faire le bonheur de chacun. Je ne vois donc la liberté, et toute la liberté politique, que dans l'admission, ou plutôt l'admissibilité de tous les citoyens aux fonctions publiques ; parce que cette liberté ne tient pas à l'argent, pas à une forme de procédure criminelle, pas à la liberté d'écrire, choses qui n'intéressent pas directement la généralité des hommes, qui tous ne payent pas des impôts, ne concourent pas à faire la loi, ne sont pas accusés, n'écrivent pas ; mais parce que cette liberté donne à tous les hommes et à toutes les familles l'existence politique, c'est-à-dire le mode le plus élevé et le plus noble d'existence sociale, en faisant passer la famille de la condition privée à l'état publie, et l'homme lui-même, du service de l'homme au service de l'Etat.
Ici les citoyens n'ont aucun besoin de représentants, et moins encore de sophismes, pour justifier des fictions. Chaque famille se représente, ou plutôt
se présente elle-même cl sans intermédiaire ; et elle ne fait qu'obéir à sa tendance naturelle, à cette tendance si forte et si générale qui porte tous les êtres vivants à désirer d'être mieux et d'être plus ; et qui n'est que le désir inné du bonheur, qui donne à l'homme, à toutes ses pensées, à toutes ses actions, à tout son être, le mouvement et la vie. On n'a pas le désir inné du jury, de la liberté de la presse, ni de voter l'impôt ou de faire des lois ; mais on a, on ne peut pas ne pas avoir le désir inné d'être mieux ou plus soi-même, et d'avancer sa famille.
Or, dans quelle société de L'Europe cette tendance de toute famille à s'élever était-elle plus libre, plus indépendante, plus spontanée, plus sous la main de toutes les familles, plus dégagée d'influences étrangères? Là est toute la question, et il n'y a pas de
doute que là OÙ il y avait plus de facilité et de liberté de
s'élever, là aussi se trouvait plus de liberté politique. Ici je parle sans regret pour le passe, sans aversion du présent, sans arrière-pensée sur l'avenir ; je raisonne en publiciste, en homme qui use du droit
incontestable de chercher, ou si l'on veut, de demander la vérité, sans s'en laisser imposer par les autorites, ni intimider par les déclamations, .le reviendrai sur quelques idées que j'ai présentées dans un autre
paragraphe. Mais, puisqu'on ne se lasse pas de
déclamer contre la noblesse, et même sans savoir ce qu'elle était, ne nous lassons pas d'en justifier l'institution.
Comparons donc les anciennes lois, les anciens usages de la France sur l'admissibilité, à ceux de l'Angleterre.
D'abord, partout, en France, en Angleterre, en Allemagne, un mérite extraordinaire se fait jour, et malgré les hommes ; et tous en conviendraient, si chacun ne se croyait pas un mérite extraordinaire, ou si, confondant tous les genres, ne croyait pas qu'il suffit d'être un grand poète pour être un habile ministre, ou un savant jurisconsulte pour faire un grand homme d'Etat ; ou enfin, d'être un bon colonel pour mériter d'être généralissime de toutes les armées.
En Angleterre, les élévations subites sont plus fréquentes, parce que cette nation ne peut se sauver de sa constitution que par les talents do son administration. Elle a plus besoin de talents extraordinaires que d'autres nations, que l'Autriche, par exemple, parce que les fautes de son administration seraient sans remède. Il y a là plus de brillant que de bonheur réel; et cette nécessité n'est un bien ni pour elle ni pour ses voisins. Elle a de très habiles ministres, comme un pays constamment aflligé de maladies épidémiques aurait d'habiles médecins. Dans tous les États bien constitués, l'homme nécessaire se montre au besoin et dans les grandes crises ; en Angleterre, le besoin est continuel et la crise toujours menaçante. Mais, en Angleterre, L'homme élevé, comme en France et partout, par la volonté du souverain roi ou du souverain peuple (car le peuple, en Angleterre, a aussi ses faveurs, et elles coulent beaucoup plus que celles du roi', l'homme élevé n'élève pas sa famille, qui reste toujours dans l'état privé ; et dans la même
famille, l'aîné est pair du royaume, et le cadet peut être marchand dans la Cité. J'ai fait voir ailleurs, par le propre témoignage de Mmc de Staël, les etïels de ces institutions sur les liens de la famille, très faibles en Angleterre. Il me suffit, pour ce moment, de prouver que l'élévation tient uniquement, en Angleterre, au bon plaisir du souverain, et qu'il faut se faire assommer dans les rues pour courir la carrière des élections populaires, ou se tenir dans les antichambres pour courir celle des places à nomination royale. En France, une famille des derniers rangs de l'agriculture ou de l'industrie, devenue plus aisée par le travail et l'économie, sortait toute seule de cet état dépendant, et passait à la profession des affaires ou d'un art libéral. Elle était encore dépendante, puisqu'elle servait encore les particuliers, pour rétribution OU honoraires, dans leurs affaires, leur saule ou leurs plaisirs ; mais sa dépendance, si j'ose ainsi parler, était plus honorable, parce qu'elle était plus large, et que d'ailleurs une profession plus studieuse donnait à l'intelligence plus d'exercice et aux succès plus d'éclat Si sa Fortune venait à s'accroître jusqu'à lui permettre un mode d'existence tout à fait indépendant, elle achetait une charge publique, n'importe laquelle, car cette acquisition n'était politiquement qu'une caution donnée au gouvernement de son indépendance. Dans ce passage de l'état privé à létal publie, pas plus que dans les autres, elle n'avait besoin ni d'intrigue ni de laveur, et les moyens de s'élever étaient tous en elle même.
On a beaucoup blâme l'anoblissement à prix d'argent, comme on a blâmé la vénalité des charges : la
raison est la même. Mais quand je viens offriràl'Etat mes services, et avant qu'il ait pu apprécier mon mérite, pourquoi commencerais-je par le grever de mes besoins ? pourquoi ne donnerais-je pas à l'État la preuve sensible qu'en acquérant mon indépendance par l'accroissement de ma fortune, j'ai montré de l'ordre, de l'activité d'esprit, de la sagesse, de la conduite dans mes affaires domestiques, du bonheur, si l'on veut, qualités également propres aux affaires publiques, et qu'étant indépendant par ma fortune, je ne cherche pas à faire fortune à son service ? Ne sait-on pas que si la famille est mieux servie à mesure qu'elle paye davantage ceux qui la servent, l'Etat est mieux servi à mesure qu'il les paye moins, et qu'il fait de l'honneur de le servir le premier mobile et la plus haute récompense ?
Cette famille une fois admise dans la noblesse, comme dans le séminaire des fonctions publiques, contente d'être admissible, n'en demandait souvent pas davantage; et n'est-ce donc rien que de contenter à si peu de frais des ambitions si légitimes ?
Il y avait donc liberté et égalité politiques, puisque toutes les familles avaient le même droit à s'élever et les mêmes facilités, et qu'aucune volonté extérieure ne bornait le droit et ne gênait la facilité (1).
(1) On a fuit grand bruit de L'ordonnance militaire de M. le maréchal de Ségur. Mais il y avait des corps de la maison du roi où l'on avait, en entrant, le grade d'officier, quoiqu'on ne fût pas noble. Aujourd'hui tous commencent par être soldats ; alors on dispensait les familles nobles, et l'on pensait (pie, pour la dignité du commandement, et même la science militaire, l'exemple et les Leçons qu'on trouvait chez soi valaient deux ans de gamelle et de corps de garde.
Mme de Staël, qui a beaucoup vécu dans les cours du Nord, où se déploie tout l'orgueil de la noblesse cbapitrale, traite la noblesse récente, ou celle des provinces, qui n'avait pas d'aussi belles manières que celles de la cour, avec un mépris peu philosophique, et prétend que ce mépris était général en France. Il était très peu sensible dans les provinces ; point du tout dans le militaire, où il eut été payé fort cher ; moins encore dans la robe, où la modestie de la profession tempérait l'éclat des anciens noms ; et elle a pu voir par elle-même qu'à Paris l'éducation, les talents et la fortune confondaient les rangs et faisaient disparaître les inégalités politiques. Quelquefois les nouveaux nobles prêtaient au ridicule par la faiblesse de vouloir faire oublier trop tôt leur nouveauté : el quant à la hauteur, elle est toute dans le caractère. Il y avait des duchesses très polies et liés simples, et des bourgeoises fort impertinentes.
Il y avait en France des gradations de rangs el de respect. Rien, à cet égard, n'était écrit ; tout était observé sans exigence, el surtout sans celle précision
pédantesque qui l'ait qu'en Angleterre l'étiquette,
même au bal, étant notée comme un morceau de
musique, les grands ne peuvenl dissimuler leur supériorité, ni les petits échapper a l'humiliation.
Il y avait des gradations ; mais dans quelle famille, d.ins quel étal, dans quel corps, dans quelle association, dans quel cercle n'yena-t-ilpas ? et, commeje l'ai déjà dit, les anciennes familles, dévouées depuis plus i\c temps au sen ice public, ne devaient-elles pas jouir
dans l'Etat, dont elles étaient les vieillards, des respects
que les vieillards iV-À^c obtiennent dans la famille ?
Il y avait des gradations : mais quel est le législateur ancien qui n'ait pas classé les différentes professions suivant leur utilité ? et Fénelon, dont on ferait volontiers un libéral, dans les règlements que Mentor conseille à Idoménée, ne fait-il pas entrer la division des citoyens en sept classes, toutes distinguées par leurs habits et leurs décorations, depuis la frange, l'anneau et la médaille d'or, jusqu'aux vêtements mêlés de jaune et de blanc ; et ne bannit-il pas de Salente un nombre prodigieux de marchands d'objets de luxe ?
Ces familles anoblies se retiraient du commerce ou des professions lucratives, et il en résultait, entre autres avantages dont j'ai parlé, celui de laisser, dans le commerce ou les affaires, des places vacantes, et de donner ainsi aux familles moins avancées plus de facilités pour parvenir à leur tour ; et celui encore d'empêcher les accaparements du commerce, qui sont tels aujourd'hui qu'il suffirait, dans quelque lieu, de la retraite d'un négociant enrichi, pour en faire prospérer beaucoup d'autres.
Enfin l'égalité devant la loi, autre caractère de la liberté publique, était entière en France. Les princes du sang étaient jugés par le parlement comme les autres citoyens ; et ce n'est que dans les institutions modernes que se trouve cette inégalité, la plus grande de toutes celles qui puissent exister entre des citoyens, le jugement par un tribunal spécial et extraordinaire, des hommes revêtus des hautes dignités politiques, qui leur donnent pour juges ceux qui ont un intérêt de corps à ne pas les trouver coupables ; encore n'estil pas permis de mettre en cause un administrateur,
même subalterne, sans le bon plaisir du conseil d'Etat. Je ne m'élève pas contre ce privilège ; mais j'observe seulement qu'il ne fallait pas faire sonner si haut quelques franchises d'argent, lorsqu'on se croyait forcé d'établir des privilèges de personne et de juridiction qui mettent entre citoyens et citoyens un bien plus grand intervalle.
L'admissibilité à tous les emplois existait donc en France pour tous les hommes, puisqu'elle existait libre, volontaire, indépendante pour toutes les familles. Alors l'admissibilité était tout : aujourd'hui c'est l'admission effective que l'on veut, et c'est ici qu'on ne se paye ni de fictions ni d'illusions. Je la concevrais encore, cette admission de tous, si chacun des titulaires aux quinze ou vingt mille places pour lesquelles se présentent quelque cent mille concurrents, ne pouvait garder sa place (pie trois mois, et devait la passer à un autre. Mais à quoi se réduit-elle et peutelle en effet se réduire, surtout lorsqu'aueune loi n'interdisant à un père de famille de faire élever ses enfants dans sa profession, l'hérédité des fonctions s'introduit d'elle-même, etavec elle recommence, par
la force des elioses, la noblesse héréditaire ? Mais
aujourd'hui qu'on ne se contente pins de l'honneur
re dévoué an serviee de l'Etat, et qu'on \ eut le
servir effectivement et vivre aux dépens du trésor
public, il n'est pas de famille, même dans les derniers
rangs, qui m1 veuille faire donner à ses enfants, i«t si elle le peut, aux frais de l'Etat, l'éducation littéraire ; cette éducation, qui doit être le luxe d'une famille enrichie, et qui, par nu travail quelquefois de plusieurs générations, esl parvenue à une entière indé-
pétulance de fortune. La loi inspire donc l'ambition de parvenir à tous les jeunes gens, sans leur en donner d'autres moyens que des études dont ils ne retirent souvent que l'orgueil qu'elles inspirent et le dégoût de toute profession qui n'est pas écrivante et gouvernante, et. même le dégoût de l'état militaire, tant qu'il n'y a pas de guerre à faire, et par conséquent d'avancement à espérer. La société est donc encombrée, et toutes les voies obstruées par une foule de jeunes gens qui ont lu qu'ils pouvaient parvenir à tout, et qui voient qu'ils ne peuvent parvenir à rien. Ils auraient fait des hommes utiles dans la profession de leurs pères, et sans profession, ils sont des hommes dangereux et dévorés trop souvent par une ambition sans talents, ayant contracté dans l'étude des lettres des goûts plus recherchés et qu'ils ne peuvent satis- \ faire ; inquiets, mécontents et déplacés, ils finissent trop souvent par faire de mauvaises brochures, de mauvaises affaires, et quelquefois de mauvaises actions.
On s'élève avec amertume contre toute hérédité. Qu'on commence donc par défendre à tout homme qui aura occupé dans l'Etat un rang honorable, de faire élever ses enfants pour sa profession. Alors la société tout entière ne fera que monter et descendre. Tous les hommes privés Feront élever leurs enfants pour être des hommes publics, tous les hommes publics feront élever leurs enfants pour être des hommes privés, et il n'y aura d'hérédité que de confusion et de désordre.
Autrefois le gouvernement avait à sa disposition la monnaie' de la noblesse, qui tenait lieu de richesse,
même à la pauvreté; mais aujourd'hui qu'il n'y a plus une noblesse politique, parce qu'il yen a légalement deux, on plutôt parce qu'il y a un patriciat ; aujourd'hui ({Lie la profession exclusivement livrée au culte de l'argent écrase toutes les autres de son opulence, de son luxe et de ses prétentions; qu'elle dédaigne ces fonctions modestes et si peu rentées de la magistrature, qui étaient autrefois le but de ses travaux et son premier pas dans la carrière publique, aujourd'hui que L'argent est la mesure de la considération et le tarif de l'importance des places, comment peut-on relever aux yeux du peuple, et faire accepter à des hommes capables de tout autre emploi, les fonctions si respectables de la magistrature, à moins d'écraser le trésor royal d appointements et d'honoraires qui mettrai ceux qui en sont revêtus en état de soutenir leur rang et de faire honorer leur caractère?
On veut que tous les hommes soient politiquement égaux: qu'on lasse donc toutes les professions égales; qu'on lasse de la famille l'égale de l'Etat, et les professions qui nourrissent, Logent et vêtent L'homme,
aussi importantes et aussi honorables que celles qui
lui enseignent Les devoirs ou les lui font pratiquer, et
veillent au saint public en repoussant L'étranger ou
punissant le malfaiteur.
Mais si la nature et le bon sens repoussent cette
inégalité, la seule que la société doive reconnaître,
(pi on ne s'elonne pas si Les lamilles qui avaient
renoncé à toute profession domestique et lucrative pour rester disponibles pour le service de l'Etat eussenl obtenu une considération particulière qui a été longtemps celle du respect, et qui est aujourd'hui
9i CONSIDERATIONS SUR LA RÉVOLUTION
celle de la haine. Et quant à l'oisivelé que Mme de Staël reproche à un grand nombre d'entre eux, que le défaut de faveur, de fortune ou d'autres causes empêchaient de remplir actuellement des fonctions publiques pour lesquelles ils se voyaient souvent préférer des hommes enrichis, môme sans être anoblis, il n'y a d'oisiveté coupable que l'oisiveté volontaire : encore faut-il observer qu'il y a moins d'oisifs dans une nation lettrée. La culture de l'esprit est aussi une occupation, et tout à fait analogue à la destination de la noblesse ; et la minorité de la noblesse, aux états généraux, selon Mme de Staël, la majorité selon d'autres, a prouvé que la connaissance des vrais principes politiques lui était familière et qu'elle savait aussi les mettre en œuvre.