‹ Considérations sur la Révolution françaiseChapitre 17 sur 24 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Je n'ai pas prétendu réfuter en détail l'ouvrage de Mme de Staël. Elle< a embrassé toute la Révolution, ses principes, ses faits, les hommes qui l'ont faite ou supportée. Les Faits sont passés, les hommes passent; mais les principes vivent encore, et ce sont les principes que M""' de Staël veut justifier, et que j'ai du combattre.

Je les combats, qu'il me soit permis de le dire une lois, avec plus de connaissance des hommes et des

choses que M""' de Staël, el avec une habitude îles discussions politiques qu'elle n'a pu ni dû acquérir. Je L'aurais véritablement regrettée si elle en eût su

autant que moi sur la Révolution. Mieux (pie moi,

peut-être, elle eu a connu les Intrigues, que les femmes, avides de confidences el de secrets, prennent volontiers pour des événemenl >.

A qui cependant, ou à quoi peut servir L'écrit politique de M"" de Staël ? Il n'ajoute certainement rien à la réputation d'esprit dont l'auteur jouit à si juste titre ; et il y a même, ce me semble, moins d'éclat de style ([lie dans ses autres ouvrages ; et peut-être, par

l'exagération de ses idées libérales, l'amertume de ses censures, l'injustice de ses jugements, la disposition à renverser ce qui chancelle ou à frapper ce qui est abattu, laissera-t-il une idée moins favorable de la rectitude d'esprit ou de la bonté de caractère qu'on aimait à retrouver dans cette femme si spirituelle. Elle avait paru, dans ses conversations, moins emportée sur les choses, plus indulgente envers les personnes ; et elle eût mieux fait, je crois, pour sa mémoire et pour notre repos, de conserver à ses écrits le caractère de ses conversations ; ou, s'il n'était qu'une bienséance commandée par les égards dus à la société au milieu de laquelle elle vivait, et où elle répandait tant d'agrément, d'emporter son secret avec elle, et de ne pas le confier à une œuvre posthume qui ne composera jamais la bibliothèque d'un homme d'Etat, pas plus que ses autres ouvrages celle d'un homme de goût.

Les Considérations de Mme de Staël ne seront pas utiles à la mémoire de M. Necker, et ne le justifient qu'auprès de ceux qui ne l'accusent pas. Si l'Assemblée nationale a produit l'Assemblée législative, si celle-ci engendra la Convention, et si la Convention a fait tout ce que nous avons vu, M. Necker, qui, en confondant ensemble les trois anciens ordres de la nation, a changé les états généraux en assemblée nationale, se trouve malheureusement à la tète de cette triste généalogie. Ses intentions étaient droites, je le crois sincèrement ; mais après ce qu'avait dit son compatriote J. -J.Rousseau, du danger de remuer les grandes masses qui composaient la constitution Française, n'y avait-il pas plus que de la témérité à les renverser, pour ne

pouvoir mettre à leur place qu'une imitation trop imparfaite d'institutions étrangères produites par un autre peuple, par une combinaison toute différente d'événements ? car le gouvernement anglais, toujours en guerre d'invasion avec la France, ne pouvait la soutenir qu'en obtenant des subsides qu'il n'aurait pas osé exiger ; et là se trouve la raison de sa constitution, comme le principe de toutes ses révolutions. En vain, pour justifier l'inconcevable hardiesse de Necker, sa fille affirme aujourd'hui que la Révolution était inévitable, parce que le peuple français était le peuple de l'Europe le plus opprimé et que c'est même à cel état de souffrance qu'il faut attribuer tons les excès de la Révolution. Ce motif, trouvé après coup, et dont elle l'ait ressource, est démenti par tous les souvenirs, et. j'ose le dire, par l'opinion de toute l'Europe, la douceur reconnue de nos mœurs, la perfection de nos lois. Le peuple français était même pins heureux dans les années qui précédèrent la Révolution qu'il ne l'avait jamais été, puisque les seules lois dont quelques portions de Français pussent se plaindre, telles

que la servitude de la glèbe, les droits de mainmorte,

ou les ordonnances contre les protestants, avaient été

abolies par Louis N Y I .

( )sons le dire avec M"11 de Staël : Necker qui, selon sa fille, prévoit tant de choses, n'avait pas prévu la Révolution eu la commençant : i II ne supposait pas. dit M""' de Staël, la possibilité des proscriptions, i Pilote inexpérimenté, il incitait en mer sans supposer la possibilité de la tempête.

.b1 ne connais pas, je l'avoue, ce qu'on appelle les

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excès de la Révolution. Tous les crimes qu'elle a produits n'en ont été que les conséquences naturelles et prévues par les bons esprits, pour horribles qu'elles aient été. Il est tout à fait naturel de chasser ou de détruire ceux qu'on a dépouillés, de les haïr et de les calomnier après les avoir proscrits. Il est naturel que le pouvoir, jeté au peuple comme une largesse, ait été ravi par les plus audacieux, et qu'enivrés de leur nouvelle fortune, des hommes, élevés des derniers rangs au faîte du pouvoir, n'aient gardé aucune modération dans son exercice. Il est naturel qu'après avoir détruit la royauté, on n'ait plus voulu de roi, et qu'après avoir outragé le roi, on ait craint de laisser vivre celui qu'on avait outragé (1). C'était sans doute des excès en morale ; mais ce n'était pas des excès en révolution : c'étaient des accidents, comme les convulsions et le délire sont des accidents dans quelques maladies, et non des excès.

Ces conséquences étaient, je le répète, inévitables, parce qu'elles étaient naturelles et que l'arbre portait son fruit. Ces conséquences se seraient développées tôt ou tard; elles se développeraient encore aujourd'hui ; et seulement il y aurait plus d'art dans la violence, plus de méthode dans la destruction ; il se ferait autant de mal, et il serait seulement plus irrémédiable. Xec vero unquatn bellomm cwilium semen et causa der rit, dam hommes perdili hastam (2) illam

(1) Carnot l'a dit dans son fameux Mémoire : « Louis XVI détrôné ne pouvait plus vivre. Nous l'avons «ondamné, comme un médecin condamne un malade qu'il désespère de sauver. »

2i Des journaux ont traduit Ixtsiu pararmeoffensive.il signifie

vente aux endures, et je me crois obligé d'en avertir, parce qu'il

cruentam et meminerint et sperabunt. (Cicéron). « La

cause et le germe des troubles civils subsisteront tant que des misérables regretteront et attendront de sanglantes confiscations. »

Si ces conséquences se sont développées chez nous plus tôt qu'elles n'auraient peut-être Fait chez d'autres peuples, c'est que le Français a l'esprit plus pénétrant, ie jugement plus prompt, les passions plus vives et que, une fois hors de sa route, il court plus vite pour y revenir. Des hommes, comme il en est tant, avec de l'esprit sans connaissances, des vertus sans jugement, des intentions droites sans défiance, hors d'état de prévoir le mal, parce qu'ils sont incapables de le faire, posent un principe qui leur paraît une vérité démontrée, et ils gémissent ensuite des conséquences qu'on en a tirées, et du mal qu'il a produit. Ce sont des enfants qui pressent la délente d'une arme à feu et sont tout effrayés de voir partir le coup. L'enfant ne savait pas que l'arme était chargée, et les hommes dont je parle ne se doutèrent pas non plus (pie la société était chargée de pussions qui n'attendent

qu'une étincelle pour faire explosion ; cl j'ose dire

qu'il n'y a pas un principe politique posé en 1

dont une dialectique rigoureuse no fil sortir toute la

Révolution.

Quand elle esl faite, celte révolution, h- devoir de tous est d'eu supporter les effets avec courage ci pa tience, cl le devoir des gouvernements d'en adoucir, d'en corriger les résultats, autant qu'ils peuvent l'être

csi facile •!'• l'apercevoir qu'il y a moins .le connaissance <! langue latine, depuis le progrés des lumières et </<• Vtspril dit

Mais la justifier, mais rejeter sur ceux qui ont souffert les torts de ceux qui ont fait souffrir, mais réveiller les plus douloureux souvenirs et allumer des haines mal éteintes, c'est en vérité un triste retour pour l'accueil que Mme de Staël a reçu de la part des Français, pour les honneurs dont sa famille a été comblée, pour la générosité dont le gouvernement a usé envers elle, dans un temps où il ne lui est pas même permis d'être juste.

Le public peut prononcer entre Mme de Staël et moi. Je n'ai pas prétendu disputer d'esprit avec cette femme célèbre ; mais ses écrits ne sont en général que ses conversations, et comme ils en ont tout le brillant, ils en ont aussi toute la précipitation. Ce n'est pas dans les cercles où l'esprit seul fait tous les frais, d'où la réflexion est bannie, et où la raison risque de passer pour de la pédanterie, qu'on peut discuter et approfondir les graves questions que Mme de Staël a réunies dans son ouvrage, plutôt qu'elle ne les a traitées. Il est vrai qu'elle n'a pas prétendu, sans doute, proposer comme œuvre de législation ce qui n'est qu'un faclnm pour un particulier. Mais ce client était son père, et Mme de Staël a pu croire qu'un intérêt aussi cher permettait tout à son défenseur, surtout quand ce défenseur est une femme, à qui il est naturel de placer les devoirs ou les liens domestiques avant les intérêts publics et les intérêts d'un pays qui n'est pas le sien. Elle a donc imaginé une société pour justifier une révolution, et elle ne cesse d'accuser ses adversaires, ou plutôt les adversaires de ses systèmes, dégoïsme, de cupidité, d'ambition, de mauvaise foi. Elle ne peut pas croire qu'on puisse être d'un avis différent du

sien, et de celui de son père ou de ses amis, sans être guidé par les motifs les plus vils et les plus coupables, ni écrire sur la politique sans vouloir èlre minisire ; et elle réduit ainsi à se défendre eux-mêmes ceux qui ne voudraient défendre que la raison, la justice, la vérité, leur pays et ses lois. Elle s'arme contre eux de leurs propres malheurs et ne voit, dans les opinions les plus franches et les plus sincères, que l'expression de la vengeance pour le mal qu'on leur a fait, ou du regret pour ce qu'ils ont perdu. Mais, avec plus de connaissance du cœur humain, M11"' de Staël saurait que le regret de ce qu'on a perdu excite des passions bien moins vives que la crainte de perdre ce qu'on possède : et qu'on lient bien plus fortement à ce qu'on a qu'à ce qu'on n'a plus. Grâce à la frivolité de notre nation, rien ne s'use plus vite (pie la douleur, rien n'aigrit et n'exaspère comme la crainte ; et tout ce qui

a été di! des regrets de ceux qui sont déchus, on pourrait le dire avec bien plus de fondement des inquiétudes et des alarmes de ceux qui se sont élevés.

Avec plus de connaissance du cœur humain. M" ' de Slael saurait (pie l'ambition est bien [tins opiniâtre, 1 > I lis; haletante dans les rangs inférieurs (pie dans les

premiers rangs, qui, ayanl vu les honneurs de plus

près, connaissent les dégoûts qui h-s accompagnent et

les mécomptes qu'on \ trouve, et qui déjà, (les le

temps qui précéda la Révolution, n'aspiraient que trop à descendre, pour goûter les jouissances et les douceurs de la vie privée.

D'ailleurs, dans le nombre de ceux qui ont défendu ou défendent encore une cause trop abandonnée, il y

a des hommes qui n'ont a regretter ni noms histo-

riques, ni honneurs, ni grande fortune, et qui. satisfaits de leur obscurité, n'auraient, sans la Révolution, jamais quitté leur province, inconnus à leurs maîtres qu'ils ont toujours servis, et à qui ils n'auraient rien demandé ; et cependant, quand ils mériteraient l'éloge ou le reproche de n'être pas assez flexibles sur les principes, ils sont tolérants pour les personnes, plus même que Mme de Staël, moins indulgente pour ceux qui ont supporté la Révolution, qu'ils ne le sont euxmêmes pour ceux qui l'ont faite. Ils seraient moins rigoureux que Mme de Staël, pour un grand nombre d'hommes qui ont failli, même aux Cent-Jours, et qui, jjusque -là citoyens vertueux et utiles, ont été surpris par le prodige du retour et le prestige de la gloire, comme un homme naturellement sobre l'est quelquefois par le vin. Il leur sied aussi d'être indulgents, parce qu'ils ont été fidèles, parce qu'ils ne se sont jamais plaints de leur exil ; parce qu'ils ont, plus que bien d'autres, et au milieu de toutes les privations et de tous les besoins, repoussé les séductions ou bravé les menaces de l'homme qui a séduit tous les peuples et fait trembler les rois, et qui ne dédaignait pas d'associer à sa cause les plus petits talents et les influences les plus inaperçues : il leur sied de recommander l'oubli ou plutôt le pardon des injures lorsqu'ils n'ont jamais éprouvé des sentiments de vengeance, et que, tout à fait désintéressés sur ce qu'ils ont perdu, ils ne regrettent que ce que tout le monde a perdu, la paix, la religion, la sécurité, l'ordre enfin et l'union des esprits et des cœurs.

M'm de Staël n'a vu que d'un balcon le sanglant spectacle de la Révolution. Respectée comme femme,

comme étrangère, comme épouse d'un ambassadeur, même comme fille de M. Necker, que la Révolution a toujours secrètement ménagé, assez heureuse même pour pouvoir se compromettre pour sauver ses amis, elle n'a souffert de malheur personnel qu'un exil dans sa patrie, sur ses terres, au milieu de sa famille, dans la jouissance d'une grande fortune ; et ce malheur, que tant d'autres auraient regardé comme le comble de la félicité, elle y a été extrêmement sensible ; et cette France, autrefois si malheureuse et alors si troublée, a toujours été l'objet de ses plus vifs regrets Elle a tout conservé ou tout recouvré ; elle n'a perdu, dans ces horribles boucheries, aucun des objets de ses plus chères affections ; et il y aurait eu à elle plus de générosité à respecter de nobles infortunes qui ne l'ont point atteinte, et plus de justice à reconnaître des vertus dont elle aurait certainement donn< I '< semple, mais dont, heureusement pour elle, elle n'a pas eu

besoin.

.le n'ai pas justifié l'émigration. Kl le est assez justifiée par le mal qu'on en dit.

.l'ai cherché à justifier l'ancien gouvernement sans m'écarter du respect qui est dû aux nouvelles institutions. Ce respect, qui consiste à leur obéir, se concilie avec le droit imprescriptible si formellement consacre par les institutions elles-mêmes, île chercher

la vérité sans aigreur, contre les opinions opposées,

quand elles sont présentées sans passion, etavec cette modération qui est la compagne inséparable de la

bonne loi. La source de tous nos maux, niéine politiques, est l'ignorance, et plus encore les demilumières, qui se reconnaissent à leur violence et à

leur présomption. La méprise où l'on est constamment tombé depuis l'origine de nos discussions a été d'attribuer aux hommes la résistance qui venait des choses, et de croire qu'il suffisait de détruire les opposants pour faire cesser l'opposition : erreur fatale, et dont on ne revient jamais tant qu'il reste un homme à haïr et un adversaire à combattre.

De l'Émigration

Nous parlerons de L'émigration comme nous croyons que l'histoire en parlera clans quelques siècles, sans prévention pour les uns, sans ressentiment contre les autres : et, si nous réveillons de douloureux souvenirs, nous espérons ne pas rallumer de haines.

Tous les grands événements, comme tous les personnages célèbres, ont été, parmi les hommes, un

signe de contradiction, el souvent u\] sujet de scandale.

L'émigration, l'événement le plus singulier <le L'époque la plus mémorable des temps modernes (la Révolution française), a joui plus qu'aucun autre île ce triste privilège.

Jugée par les uns, sur les mot ils qui l'ont inspirée, elle a été regardée comme un acte sublime de dévouement, et le dernier soupir de l'esprit chevaleresque en Europe

Jugée par Les autres, sur les résultats apparents qui l'ont suivie, elle a été blâmée comme inutile, accusée

comme dangereuse, ou condamnée comme criminelle.

Nous ne sommes pas de ceux qui rejettent comme un excès tout ce qui est fort et absolu dans les sentiments ou dans la conduite, et qui ne savent se former une opinion qu'en se tenant au milieu de deux opinions opposées ; et nous n'hésitons pas à soutenir que les détracteurs de l'émigration ont toujours ignoré, ou ne se rappellent plus quels étaient, à cette époque, au dedans et au dehors, les projets, les moyens, la fureur des ennemis du trône et de l'autel.

Le jour où les malheureux Berthier, Foulon, Delaunay, premières victimes de la Révolution, furent immolés ; le jour où la demeure du roi fut violée, ses gardes massacrés, sa personne outragée, lui-même traîné a Paris, précédé des horribles trophées de la conjuration, et entouré d'une populace enivrée de fureur et de sang, sans que l'autorité eut pu prévenir de si grands attentats, ou que la justice put ou osât les venger, il n'y eut plus en France ni sûreté, ni sécurité, ni gouvernement, ni justice, ni société, ni patrie ; et l'individu, retombé dans l'état sauvage et insocial, libre de tout devoir envers une société qui l'abandonnait à ses seules forces, rentra sous l'empire de la loi naturelle el primitive de sa propre conservation.

Dès lors, l'émigration lut unv nécessité pour les uns, un devoir pour les autres, un droit pour tous. Louis XVI fut perdu, car on ne pouvait respecter le roi, après avoir violé la royauté, et les factieux n'osèrent laisser vivre l'homme, après avoir outragé le monarque.

La royauté une fois anéantie, la noblesse ne pouvait subsister: L'action du pouvoir royal cessait avec le

pouvoir lui-même, le sacerdoce tombait avec la divinité, et les nobles, dans une monarchie, sont l'action vivante du pouvoir, et comme les prêtres de la royauté.

Il n'était que trop aisé de détruire la famille qui seule exerçait le pouvoir, et dans laquelle il ne faut même eompter que les mâles ; niais la noblesse élait composée de beaucoup de familles et d'individus de tout âge, de tout sexe, et les sacrificateurs reculaient encore devant le grand nombre de victimes.

Les princes du sang royal avaient dérobé leurs tètes aux secrets et profonds desseins des conspirateurs, qui, disposant d'un peuple égaré et d'un roi captif, tremblants pour eux-mêmes, mais déjà trop avancés pour pouvoir revenir sur leurs pas, poussaient aux derniers excès, provoquaient à la fois la guerre civile et la guerre étrangère, et cherchaient tous [es moyens de salut dans toutes les chances de désordre.

La royauté était absente, puisque la volonté du roi était dominée, sa personne captive, et que toutes défenses de la royauté et tous ses moyens d'action, les conseils, le trésor et l'année, étaient aux mains de ses ennemis.

La nature de la société a pourvu, dans l'État comme dans la famille, au cas de l'aliénée, de la minorité,

de la captivité, de l'empêchement enfin du pouvoir, en nommant le plus proche parent du roi tuteur de la famille, ou régent de L'Etat.

Saint Louis, .L'an, François 1", avaient été captifs ebe/ les étrangers; mais là ils étaient îles généraux d'armée plutôt que des rois, puisque la royauté e>

tait tout laitière en France dans la régence et ses conseils, et que la nation était libre et représentée par un

gouvernement légitime, et non envahie et dominée par des factieux.

Ici c'était tout le contraire : le roi était captif dans ses propres Etats, et le pouvoir, cet être moral, qui n'est borné ni à un temps, ni à un lieu, qui survit même à la mort naturelle de l'homme roi, et par conséquent à sa mort civile, le pouvoir existait sur une terre étrangère ; il y régnait sur les affections de ceux qui l'avaient suivi et de ceux, en bien plus grand nombre, qui regrettaient de n'avoir pu le suivre ; et, à la vue de l'épouvantable anarchie qui désolait la France, et de ce gouvernement monstrueux de la Convention, qui ne gouvernait que par les massacres, les confiscations et la guerre, la France transplantée aurait pu dire, avec plus de raison que Scrtorius :

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.

Cependant les violences exercées dans beaucoup de lieux contre la noblesse et les atroces calomnies dont elle était partout l'objet, avaient forcé plusieurs de ses membres à se retirer dans les pays étrangers. Les factieux, habiles à tirer parti des circonstances, et surtout de celles qu'ils avaient fait naître, redoublèrent de désordres et de violences, pour presser l'émigration des propriétaires dont ils dévoraient déjà les biens ; ils la favorisèrent en paraissant l'empêcher, et jugèrent très bien que le moyen de la hâter était de la défendre, et que même le danger que Ton courait en passant la frontière, était pour des Français une tentation de plus.

Les faits subséquents ont prouvé jusqu'à l'évidence celte habile et odieuse machination. Les prêtres qui

n'avaient pas voulu émigrer furent entassés sur dos vaisseaux, et enfin déportés, parce qu'on n'avait rien a gagnera leur mort ; les nobles, et en général les riches propriétaires qui étaient restés, furent jetés dans des prisons, inscrits, quoique présents, sur la liste des émigrés, ou même vivants sur des listes de morts ; enfin traînés à l'échafaud où ils auraient infailliblement péri jusqu'au dernier, si le 9 thermidor n'était Venu mettre un ternie aux fureurs de la Convention.

Ceux qui croient que les émigrés auraient dû rester auprès du roi pour le sauver, ignorent sans doute qu'on ne peut sauver un roi malgré lui, que lorsqu'on peut le faire agir, ou du moins le faire parler, et qu'une poignée d'hommes, dont un grand nombre étaient même étrangers à la profession militaire-, sans chef connu et accrédité, sans point de ralliement, sans moyen de s'organiser, sous les yeux toujours ouverts des factieux, si même ils eussent pu, sans obstacle, venir un a un de leurs provinces, n'auraient pas sau\ e celui (pie n'ont pu sau\er, le 21 janvier, soixante mille hommes réunis et sous les armes, qui presque tous pleuraient sur la victime et détestaient ses bourreaux.

Les factieux regrettent que les défenseurs d royauté n'aient pas du moins tenté d'arracher

Louis XVI des mains de la Convention ; et, dans leur dépit, ils s'accusent eux-mêmes d'assassinat, pour accuser les autres de défection.

Les émigrés, osent-ils dire dans leurs cVrits, aura

dû pester en France pour nous empêcher d'< roi. Il est permis de croire a la sincérité de huis regrets, ci facile d'en pénétrer lis motifs. Les insensés ! ils croienl qu'il suffit de tuer pour hériter et de

i;i VOL1 i [ON 1

ravir pour posséder, et ils ne voient pas que si la Providence n'eût, pour leur propre intérêt, mis un terme à leur frénésie, la France, enivrée de tant de sang innocent et rendue furieuse par tant de crimes, serait devenue un vaste champ de bataille, ou plutôt un repaire d'animaux féroces qui se seraient tous entredéchirés pour le partage de ces sanglantes dépouilles.

Le roi, une fois sous la main de la Convention, n'aurait pu être sauvé que par une insurrection générale de la capitale ; mais, à cette époque, il n'y avait que des bataillons appartenant à des sections différentes, animés d'un différent esprit, et plus près de se battre entre eux que de s'accorder. D'ailleurs, une troupe enrégimentée ne connaît de passions que celles de ses chefs connus ou secrets, et elle n'est plus susceptible des mouvements tumultueux, violents, et quelquefois généreux de la multitude.

L'émigration, forcée pour quelques-uns, fut donc légitime pour tous. Le sol n'est pas la patrie de l'homme civilisé ; il n'est pas même celle du sauvage, qui se croit toujours dans sa patrie lorsqu'il emporte avec lui les ossements de ses pères. Le sol n'est la patrie que de l'animal ; et, pour les renards et les ours, la patrie est leur tanière. Pour l'homme en société publique, le sol qu'il cultive n'est pas plus la patrie, que pour l'homme domestique la maison qu'il habite o'est la famille. L'homme civilisé ne voit la patrie que dans les lois qui régissent la société, dans l'ordre qui y règne, dans les pouvoirs qui la gouvernent, dans la religion qu'on y professe, et pour lui son pays peut n'être pas toujours sa patrie. Je le répète : l'ordre entre les hommes constitue la société, vraie et seule patrie

de l'homme civilisé ; et la France, à cette horrible époque, livrée à l'anarchie la plus cruelle et la plus extravagante, malgré des formes extérieures de gouvernement, était une société, comme les illusions du Panorama sont une contrée.

L'émigration fut noble et généreuse dans ses motifs : et où pouvaient être ailleurs que dans leur conscience et dans le sentiment de l'honneur et du devoir, même avec les chances de succès les plus heureuses, des compensations suffisantes aux sacrifices que faisaient des pères de famille de toute condition, qui, se bannissant volontairement de leur pays, inconnus la plupart à ceux qu'ils allaient servir, et ne leur demandant rien, livraient leurs familles et leurs fortunes à la merci de la Révolution, et les plaçaient ainsi, et se plaçaient eux-mêmes sous le terrible anathème du malheur réservé aux vaincus?

Sans doute les motifs ne furent pas tous désintéressés, et la conduite de tous les bannis ne fut pas toujours digne d'une si belle cause. Mais s'il est permis de reprocher à quelques-uns îles fautes que L'extrême jeunesse, l'oisiveté, la licence d'une vie errante et guerrière, la misère, et à la lin le désespoir peuvent excuser; il est juste de reconnaître que le plus grand nombre d'entre eux, et dans le sexe le moins préparé à l'adversité, fi dans les conditions les moins accoutumées aux privations, ont donné les plus grands exemples de Fermeté, de résignation, de patience, et (pi ils ont honoré, par leurs vertus, le imin français que

leurs compatriotes illustraient par leurs ^ ictoires,

El qu'on ne dise pas que les émigrés ont porte les armes contre leur patrie, quand ils n'étaient armes

112 DK L'EMIGRATION

que pour y rétablir la société envahie par la Constituante et anéantie par la Convention : ils étaient armés pour délivrer la France, pour venger la royauté, la religion, l'humanité outragées, pour repousser dé l'Europe qui les a abandonnés dans cette noble lutte, cette épouvantable frénésie révolutionnaire qui menace de n'y plus laisser rien de ce qui fait l'honneur, la force et les douceurs de la civilisation.

Et certes on a pu juger combien peu les intérêts personnels avaient inspiré cette généreuse résolution. La plupart des émigrés sont rentrés, ils ont vécu au milieu de leurs persécuteurs, et je ne sais si l'on a cité un seul trait de cette soif de vengeance dont la calomnie les avait si gratuitement accusés.

Enfin l'émigration, funeste aux particuliers, n'a pas été inutile à la société, et peut être en scra-t-il un jour de l'émigration comme des croisades, que la prévention a longtemps jugées sur des faits isolés et particuliers, et que la raison mieux instruite commence à juger sur de grands motifs et des résultats généraux. L'émigration a sauvé les restes précieux de la famille royale, et avec eux la France et l'Europe.

C'est la crainte du retour des Bourbons qui a précijwlé Bonaparte dans les guerres désastreuses qui ont décidé sa chute ; c'étaient les Bourbons qu'il poursuivait en Egypte et en Espagne, à Vienne et à Moscou, cl il les a cherchés jusqu'à ce qu'il les ait trouvés ; c'est l'espoir de les voir remonter au trône qui a nourri dans le cœur des Français ces sentiments dont l'explosion unanime a si puissamment hâté la restauration. La fuite chez l'étranger de tant de familles de toute condition, de membres du clergé et des tribunaux, des

plus riches propriétaires et du plus grand nombre des officiers de l'armée, a rempli l'fLuropc d'étonnement el d'épouvante ; et à la vue de circonstances si extraordinaires et de malheurs si grands et si nouveaux, elle a pu juger le danger d'une révolution qui commençait sous de tels auspices. Heureuse si, avertie par les événements, et plus éclairée sur ses vrais intérêts, elle eut pris dés lors des mesures efficaces pour arrêter les progrés de l'incendie, et en prévenir les suites !

dépendant les biens des émigrés, et plus tard ceux des condamnés, furent séquestrés, confisqués et vendus, comme l'avaient été, sous l'Assemblée constituante, les biens publics, dotation antique et nécessaire de la religion, de la royauté, de la charité publique. Ancienneté de possession, hypothèques des créanciers, dots des femmes, légitimes des enfants, partages de famille, tons ces motifs, qu'on lait valoir aujourd'hui en faveur des nouveaux possesseurs, ne furent pas même allégués dans l'intérêt des anciens propriétaires ; on vendit, ou plutôt on donna les biens

de ceux qui étaient morts : la nation dépouilla la veuve el l'orphelin ; elle partagea avec le testateur avant la

mort de ses héritiers, ou déshérita l'enfant axant s;i

naissance

I ,e code des lois sur l'émigration est le monument

le plus curieux et le plus décisif dn progrès tics lumières, et jamais, chez aucun peuple, ow ne porta plus loin le luxe de la cruauté et la si ic née de l'injustice

badin, martyrs de leur fidélité BUX lois fondamentales du royaume, les émigrés ont scelle de leurs \\)\--

tunes, et par conséquent de l'existence politique de leurs familles, le nouveau pacte qui a rendu aux Français leur roi légitime ; et, lorsque tant d'autres demandent publiquement des rangs et des honneurs, heureux du bonheur delà France, ils se résignent sans murmurer, ils ne réclament rien de ce qu'ils ont perdu, ils ne le réclameront jamais et ils demandent seulement que leurs biens, qui ont fait tant d'amis à la Révolution, ne fassent plus des ennemis au roi : et que l'Etat puisse enfin recueillir le fruit qu'il a espéré de la ruine de tant de familles.

La postérité, qui reçoit l'appel des malheureux, prononcera entre les Français et les Français ; elle s'étonnera peut-être de trouver tant de cupidité avec tant de philosophie, tant de dureté avec tant de philanthropie, tant d'injustice avec tant de moralité ; elle se demandera si, lorsqu'il n'y avait en France ni bienfaisance ni sensibilité, et qu'il n'y avait que de la religion et de la charité chrétiennes, il se serait trouvé, même dans les siècles de barbarie, parmi tous ces enfants d'une même mère, tant de voix pour accuser, et tant de mains pour envahir.

Il reste aux émigrés le triste et fier honneur de leur dévouement et de leurs sacrifices, et la consolation de pouvoir dire comme l'orateur romain placé dans les mêmes circonstances, et rendant compte à Aulus Torquatus des motifs qui l'avaient engagé à quitter l'Italie pour aller auprès de Pompée se réunir à la noblesse romaine : Née ciiim nos arbitror victoriœ j>nvrniis dactos, patriam oîim et libéras et fortunas reliquisse, sed quoddam nobis officium, jastum et pium et débit um reipublicœ nostrseque dignitati videbamur

scqui. « Ce n'est pas clans le dessein de mettre à profit la victoire ([lie nous avons abandonné notre pays, nos enfants et nos biens, mais dans la persuasion que nous remplissions envers la patrie un devoir sacré, indispensable, et qui nous était imposé par le rang honorable que nous occupions dans l'Etat. »

L'Aristocratie et la Noblesse (1;

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