PREFACE VII
Voilà, n'est-ce pas, qui pourrait être fructueusement médité par les partisans actuels du régime parlementaire. Et je n'ai qu'à tourner la page pour trouver des lignes qui s'appliquent également et aussi exactement au temps présent, sans avoir à y changer un mot. Qu'on en juge. « Si l'on « demande, écrit Bonald, quel intérêt ont nos « révolutionnaires à attirer sur la France de si « grandes calamités, et à changer ainsi la noble « magistrature qu'elle exerçait en Europe en une « école de scandale et un vaste atelier de corce ruption et de désordre, je répondrai que les « hommes de ce parti, concitoyens des révoluce tionnaires du monde entier, ne sont pas de « leur pays, mais de leur opinion. La révolution «« est leur patrie, et ils sacrifient toute» autre à « celle-là. Mais ce qui explique la révolution, ses « actes et ses suppôts, c'est la haine profonde
« qu'elle a jurée au catholicisme, dont la destruc-
(( lion est le but unique de sa politique. C'esl
« pour y parvenir qu'elle cherche partout à sou-
« lever les peuples catholiques contre leurs gou-
« vernements, en Italie, en Espagne, en Portugal, « en Allemagne, en France surtout, qu'elle regarde « comme le boulevard et la citadelle de la religion « catholique, et dont l'affaiblissement ouvrirait à « l'athéisme une large brèche. Et qu'on ne s \
PREFACE
« trompe pas : la liberté, dont nos révolutionnaires (( font tant de bruit, n'est pas la liberté de la « presse, qui n'est dans leurs mains que la liberté « des saisies, des amendes et des emprisonne- « ments ; n'est pas la liberté des cultes, qui n'est pour eux que la liberté de l'indifférence religieuse ; n'est pas la liberté de l'enseignement, qui ne leur a servi qu'à expulser les corps enseignants les plus habiles et les plus respectables ; c'est la liberté de l'athéisme, la liberté de la révolte, la liberté de la licence, la liberté de tous les vices que condamne la morale « sévère de la religion catholique. »
Voici encore, condensées par Bonald en quelques mots, dans ses admirables Considérations sur la Révolution française, toutes les raisons du mouvement politique de ces dernières années qu'on a appelé le nationalisme. N'est-ce point étonnant de prescience, lorsqu'on songe que les lignes que voici datent de 1818 : « Moi aussi, « écrit Bonald, je redoute, pour l'indépendance de « la France, l'influence des étrangers ; mais c'est « bien plus l'influence des étrangers qui écrivent « et qui intriguent, que la présence des étrangers « qui combattent, et je dirais volontiers, en paro- « (liant ce vers de Mithridate :
« Nos plus grands ennemis ne sont pas à nos portes.
PRÉFACE IX
« Ce sont les doctrines étrangères qui nous ont « asservis et nous ont livrés aux armes étran- « gères ; et le seul moyen d'affaiblir la France, « et même un jour de la partager, serait d'y « ruiner les principes religieux et politiques qui « ont fait sa force et qui, mieux que ses armées, « l'avaient maintenue ou rétablie des crises les « plus désespérées. »
Mais je m'arrête dans ces citations. Car c'est assez d'exemples pour faire ressortir suffisamment l'intérêt tout particulier que peut offrir la lecture de Bonald au Français d'aujourd'hui.
Et je n'ai nullement crainte que le lecteur du xxe siècle soit rebuté par ce qu'il y a dans Bonald de très dogmatisant, de liés afîîrmatif. Oui, Bonald n'est pas un dilettante, il n'est pas un sceptique. 11 n'est pas de ceux qui se plaisent à se balancer aimablement entre plusieurs opinions, sans jamais choisir et en. Taisant des jeux d'esprit, ou qui se déchirent sur le doute. Avee
une ferme et parfois même quelque peu hautaine assurance il tranche, il affirme. Mais c'est précisément pourquoi il lui est donné-de pouvoir faire impression sur les esprits de nos contemporains. .h- suis persuadé, en effet, que de plus en plus
c'est aux convaincus seuls qu'on prêtera attention.
On est las de ceux qui cherchent éternellement
X PREFACE
sans jamais aboutir, sans jamais conclure. On est las de ceux qui se contentent de points d'interrogation .
Si les défenseurs des principes d'ordre veulent sauver ce qui n'est pas encore jeté à bas et reconstruire ce qu'il est nécessaire de reconstruire, il faut tout d'abord qu'ils aient pleine confiance dans leurs principes. Il faut qu'ils aient la conviction intime qu'ils sont bien dans la vérité, et cette vérité il faut qu'ils ne craignent point de l'affirmer entière. Ce n'est pas par un mélange timide de demi-vérités et d'erreurs qu'on aura chance d'agir sur les esprits. Je sais, il est vrai, qu'il en est qui croient habiles les concessions aux préjugés démocratiques. Il n'est rien de plus funeste. « Je ne connais rien de plus dangereux, disait Le Play, que les gens qui propagent les idées fausses, sous prétexte que la nation ne voudra jamais y renoncer. Si elle n'y renonce pas, elle périra ; mais ce n'est pas un motif pour accélérer la décadence en adoptant Terreur. // n'y a pas d'autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser quoi quil arrive. »
Et telle a été exactement la règle suivie par Bonald.
Et c 'est pour avoir suivi cette règle qu'il n'a jamais rien concédé à la démocratie. « Les insti-
PRÉFACE XI
tutions fortes, écrivait-il, sont les institutions monarchiques ; les institutions démocratiques sont les plus faibles de toutes, et les opinions démocratiques elles-mêmes sont une faiblesse de l'esprit si elles sont sincères, et une faiblesse de caractère si elles ne le sont pas. »
Pour avoir posé des formules aussi nettes, et pour avoir ainsi rejeté en bloc toutes les idées dites libérales, Bonald a été taxé d'intolérance. Mais je le demande: qu'est-ce qu'une idée libérale? Une idée peut être vraie ou fausse, précise ou vague, claire ou obscure. Mais une idée peut-elle être libérale, peut-elle être généreuse, noble ? nullement. Ce sont là qualités de cœur, non d'esprit. Certes, à la base de toute idée il y a un sentiment. Je veux dire que tout effort de l'intelligence a sa cause primordiale dans lecœur. C'est, en effet, toujours pour éclairer et réaliser ensuite tel ou tel sentiment qu'on recherche telle ou telle
vérité. C'est à ce sentiment, premier moteur de l'esprit, et à ee sentiment seul qu'il faut appliquer les mots de libéral, noble, généreux, nu les qualificatifs opposés, si on veut K-s appliquer à quelque chose dans le travail (le l'intelligence.
Or, si je cherche les sentiments que cachent
les idées dites libérales ou démocratiques, je
trouve la plupart du temps des sentiments
Xil PREFACE
d'égoïsme, d'envie, de haine, d'insubordination, c'est-à-dire des sentiments les plus bas qui soient. Au contraire, je vois Bonald travaillant et développant ses théories politiques uniquement poussé par l'amour de la patrie et le culte du devoir.
D'ailleurs, puisqu'on cherche à écraser Bonald sous l'épithète d'intolérant, qu'est-ce que la tolérance dans le domaine des idées ? C'est simplement du scepticisme. Tolérer intellectuellement que l'on pense autrement que soi, c'est prouver, en effet, que l'on n'est point certain de ce que l'on avance. Or Bonald était assuré de la vérité des principes qu'il défendait. Et il pouvait manifester cette assurance sans orgueil, puisque ces principes n'étaient pas de lui, qu'il ne les avait pas inventés, et que c'étaient des principes qui avaient fait suffisamment leur preuve.
« On s'étonna, rapporte son fils, qu'il eût dit un jour que Dieu, c'est-à-dire la vérité même, est nécessairement intolérant de toutes les erreurs. Cette proposition excita même une espèce d'orage parmi les gens de lettres, et Mme de Gcnlis se donna la peine de la justifier dans ses Souvenirs de Fëlicie. Cependant rien n'était plus naturel et plus évident ; et pourtant, cette même proposition, énoncée depuis près de cinquante ans, n'a pu être digérée encore. Le Constitutionnel y revenait Tannée (1er-