‹ Considérations sur la Révolution françaiseChapitre 9 sur 24 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

La Révolution Française

C'est un bien triste legs qu'a fait à la société Mme de Staél, que l'ouvrage posthume récemment publié sous sou nom, des Considérations sur les principaux événements de la Révolution française.

Nous connaissons de Mme de Staël un Traite sur Vinfluence des passions, des romans, des Observations sur l'Allemagne et la littérature du Nord. Les sujets de ces ouvrages étaient dans les habitudes de son esprit, la nature de son talent, le genre de ses connaissances. Celui-ci est d'un tout nuire intérêt ; l'objet en esl bien plus important. Mais quoiqu'il traite de politique et de la Révolution, il n'a pas un autre caractère que ses aînés. C'est encore un roman sur la politique et la société, écri.t sous Vinfluence des affections domestiques et des passions politiques qui ont occupé ou agité l'auteur ; c'est encore Delphine ci Corinne, qui font de la politique comme elles faisaient de l'a-

(1 Observations sur l'ouvrage ayant pour litre : Considération» sur les principaux événements de /<i Révolution française^ par Mm< la baronne il<i Staël 1818 .

révoli noa 1

mour ou s'exaltaient sur les chefs-d'œuvre des arts, avec leur imagination, et surtout avec leurs émotions, peut-être aussi avec des inspirations; car les femmes, circonscrites par la nature dans le cercle étroit des soins domestiques, ou, la plupart, quand elles en sortent, livrées à la dissipation, ne parlent guère de politique que par ouï-dire.

Je ne crois pas qu'il y eût en Europe un écrivain moins appelé que Mme de Staël à considérer une révolution. Il y a toujours eu trop de mouvement dans son esprit, et trop d'agitation dans sa vie, pour qu'elle ait pu observer et décrire ce mouvement violent et désordonné de la société. Il faut être assis pour dessiner un objet qui fuit ; et ici le peintre n'a pas plus pose que le modèle.

Mme de Staël a fait, en écrivant sur la politique, la même méprise qu'avait faite M. Necker en gouvernant. M. Necker était un homme d'affaires et un littérateur, et il s'est cru un homme d'Etat (1).

Mme de Staël, habile à saisir, à exprimer jusqu'aux nuances les plus fugitives des qualités bonnes ou mauvaises de l'esprit et du cœur de l'homme, s'est tout à fait trompée lorsqu'elle a voulu traiter de la constitution de la société. Si elle se fut bornée à tracer des caractères, clic aurait fait aussi bien que la Bruyère, quoique dans un autre genre; et, venue plus tard, elle

1 M"" de Staël raconte que, s'étant trouvée à table h côté de l'abbé Sieyès, il lui dit, en parlant de M. Necker : C'est le seul homme oui ait jamais réuni la j>lus parfaite précision dans les calculs d'un grand financier à l'imagination d'un poète. « Cet éloge me plut. » ajoute-t-elle, etc. Ou je me trompe, ou cet éloge est un persiflage ; et ni L'arithmétique ni la poésie ne l'ont l'homme d'Etat, et L'abbé Sieyès le savait bien.

eût été peut-être plus loin. La nature lui avait donné un excellent microscope, qui grossissait, et même un peu trop, les plus petits objets ; car elle fatigue quelquefois son lecteur par l'habitude de tout et toujours généraliser. Elle s'en est servie comme d'un télescope, pour observer des objets placés trop loin de ses yeux; et elle n'a rien vu qu'à travers un nuage. Sa doctrine politique est toute en illusions, sa doctrine religieuse en préventions ou en préjugés, et sa doctrine littéraire en paradoxes.

Deux sentiments dominent dans l'ouvrage de Mme de Slaél : sa tendresse pour son père, son admiration pour l'Angleterre. M. Necker et le peuple anglais sont les ligures principales, OU plutôt les seules ligures

de ce tableau, dont la Révolution française n'est que la

toile et le cadre. Ces dvu\ sentiments, dont l'un est fort respectable, sans doute, sont exprimés, et mm moins l'un (pie l'autre, avec une exagération qui en affaiblit l'effet, en leur donnant l'accent d'une passion et les formel d'un culte. Quand M. Necker est accusé, sa fille ne cherche pas à le justifier, (die le loue; quand il est loué, elle n'applaudit pas, elle le divinise. En Angleterre, tout est parfait. C'esl le paradis de l'Europe, le Flambeau du monde, et, à bien meilleur titre

qu'autrefois, Vile des suints, le séjour des bienheureux, où l'on contemple lace à face l'ordre éternel des sociétés. Ces deux admirations d'un homme et d'un peuple tendent ;iu même but.

Avec l'éloge de M. Necker, M""' de Staël justifie le renversement de l'ancienne constitution de la France :

et. avec l'éloge du peuple anglais, l'impulsion vers les

institutions anglaises que donna son père. Elle salis-

l'ait ainsi à la fois ses affections domestiques et ses préventions politiques ; c'est Y alpha et Yoméga de son ouvrage. Du reste, elle prodigue les flatteries aux amis de cette constitution, et n'épargne pas les reproches à ceux qu'elle en suppose gratuitement les ennemis. Il n'est pas de travers d'esprit, ou de calculs faux et intéressés dont elle ne les accuse, réservant tous ses respects, toutes ses affections, toutes ses admirations, pour les libéraux, ces colonnes de la société, les seuls hommes fermes, constants, incorruptibles, etc., etc.

L'ouvrage, quoique posthume, est tout entier de Mme de Staël. J'en aurais cependant douté sans la déclaration formelle de ses éditeurs, qui se sont bornés à corriger les épreuves et à relever quelques inexactitudes de style. En vérité ils auraient pu, sans manquer à la mémoire de Mme de Staël, relever dans son ouvrage d'autres inexactitudes que des □égligences de style et corriger d'autres fautes que des fautes de typographie : et il paraît même que, l'ouvrage imprimé et prêt à voir le jour, ils ont redouté pour son succès auprès des bons esprits la sévère et rude épreuve de la critique.

Quoi qu'il en soit, je ne viens ni contester les éloges ni repousser les reproches, et j'écarte de cette discussion tout ce qui est personnel. J'accorde à Mmede Staël tout ce qu'elle voudra, hors les intérêts de la raison, de la vérité, de la justice, de la société, sur lesquels il importe d'éclairer le public, surtout à la veille des délibérations qui vont s'ouvrir sur les destinées futures de la France et de l'Europe.

Dans le peu d'occasions qu'eut l'auteur de cet écrit

de voir Mme de Staël, elle lui dit, en témoignant à sa personne plus d'estime qu'elle n'en accordait à ses écrits, « qu'il était le plus philosophe des écrivains, avec le moins de philosophie ». Il fut tenté de retourner le compliment ou le reproche ; et, en prenant comme elle les mots philosophe cl philosophie dans un double sens, de lui dire, qu'elle était 1res peu philosophe avec beaucoup de philosophie. La lecture de ses Considérations m'a tout à fait confirmé dans cette opinion. Tous les petits préjugés de patrie, de famille, de religion, de profession, de gouvernement, de bel esprit, se retrouvent dans cet écrit. On s'étonne (pie l'éducation littéraire, la grande fortune, les voyages, la vie indépendante, les habitudes du l^vmm] inonde, le séjour dans les grands États et les grandes villes, l'étendue d'esprit et de connaissances de M'm" île Staël, aient si peu changé aux premières impressions de M11'' Necker. Pas plus (pie J.-J. Rousseau, elle n'est point sortie de Genève et n'a pas pu même se

défaire des petites vanités républicaines. " Ah ! dit-elle, quelle enivrante jouissance que celle de la

popularité ! » ('/était un goût de famille.; et il égare l'écrivain, comme il a abusé le ministre. Malhcurcusenienl M,m' de Staël a pris pour de la profondeur le sérieux naturel de son esprit, rendu plus sérieux encore par la gravité composée de l'éducation genevoise.

En général, les écrivains réformés n'ont pas mieux traité de la politique que de la religion. Leibniz reprochait de graves erreurs a Puffendorff, le plus ancien ci le plus célèbre d'entre eux. Ceux qui sont

venus plus lard ont enchéri sur lui, et M"" de Staël

sur tous les autres. C'est à cette politique que l'Europe doit la souveraineté populaire et ses inévitables conséquences. Jurieu, qui passait même parmi les siens pour un homme emporté, avait dit : « Le peuple est la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes. » Mme de Staël va plus loin encore, en appuyant sa politique sur le principe même de la Réforme : « Il n'est aucune question, dit-elle, ni morale ni politique, dans laquelle il faille admettre ce qu'on appelle l'autorité. La conscience des hommes est en eux une révélation perpétuelle, et leur raison un fait inaltérable. » Et il suit de là inévitablement que tous ceux qui ne pensent pas comme Mmc de Staël, n'ont ni conscience ni raison ; et c'est aussi la conclusion qu'elle en tire.

Je crains, en vérité, que les bons esprits ne me pardonnent pas plus de réfuter sérieusement un écrit sur la politique, qui commence par l'étrange assertion qu'il ne faut point d'autorité, qu'ils ne me pardonneraient de disputer avec un géomètre qui commencerait par nier retendue. Mais cette proposition peut nous donner la clef de l'ouvrage de Mmc> de Staël.

Dans les Etats de l'antiquité, il n'y avait qu'une cause de révolutions, l'ambition du pouvoir politique. Dans les Etats modernes, et depuis le règne public de la vérité par rétablissement du christianisme, il y en a une autre, l'ambition du pouvoir religieux ; je veux dire l'orgueil des doctrines et la domination sur les esprits : cause nouvelle et bien plus active de révolutions, qui ne demande ni armées ni argent, et pour laquelle un homme n'a besoin que de lui-même ; cause bien plus générale et bien plus étendue, parce

qu'il y a toujours plus d'esprits capables de séduire, que de caractères assez forts pour dominer ; et Luther ou Voltaire ont asservi plus d'esprits par leurs opinions, que Bonaparte n'a subjugué de corps par ses armes. A peine née dans les écoles, cette ambition a ébranlé ou renversé les gouvernements ; et les révolutions qui agitent l'Europe depuis quatre siècles n'ont pas un autre principe (1) ; parce que la société politique une lois imprégnée de christianisme, si j'ose ainsi parler, et devenue un être moral, n'a pu être sérieusement troublée que par des causes morales. Mais, par cette même raison, les habiles se sont aperçus de la disposition constante qui entraîne les unes vers les autres et porte à s'assimiler ensemble certaines formes de gouvernement et certaines formes de culte, comme la monarchie et le catholicisme, la démocratie et le calvinisme ; et pour dernier résultat, L'athéisme et L'anarchie ; et ont prêché, sous de beaux noms, l'indifférence absolue des religions, pour conduire les esprits, las d'errer dans le vide, à la soumission la plus aveugle pour leurs opinions ; et, toujours ;iussi avides de pouvoir politique (pu- de domination intellectuelle, tantôt ils se sont servis de la religion pour égarer la politique et tantôt de La politique pour troubler la religion. Nous reviendrons ailleurs sur ce sujet.

.le n'ai pas besoin de justifier mes intentions. J'écris sans haine contre les personnes, ci, autant qu'il est

permis de se rendre à soi-même cette justice, sans

(1) Caloini diseipuli, ubicunqut invaluere, imptria turbavtrunt, dit Grotius, qui n'est p:^ suspect.

prévention pour les choses. Si une vie déjà avancée, consacrée sans distraction à l'étude de ces grandes questions ; si quelque connaissance des hommes et des choses de mon temps ; si aucune préoccupation politique, autre qu'une affection pour mon roi et pour ma patrie ; si le désintéressement ahsolu de tout espoir d'élévation et de fortune, que j'ai refusée quand elle m'a été offerte, et qui ne se trouve plus, je le sais, sur la route que je parcours, peuvent m'être un garant que je parle de ce que je sais et qu'aucun motif d'intérêt personnel n'a jamais guidé ma plume, je peux présenter cet écrit avec confiance à mes amis et à mes adversaires. Je ne retiendrai pas la vérité captive, pas plus aujourd'hui que je ne l'ai fait dans d'autres temps ; je serais moins malheureux ou moins coupable de l'ignorer. Mais si, contre mon attente et mon intention, cet écrit renfermait quelque chose de répréhensible, plein de respect et de confiance pour l'équité des magistrats, je déclare ici que je renonce formellement à défendre l'ouvrage ou l'auteur.

Je rangerai sous quelques paragraphes les observations que m'ont fournies les petits principes de l'écrit de Mme de Staël.

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