CHAPITRE II
Déformations
L’étude des déformations occasionnées par la gymnastique est la suite toute naturelle de celle que nous avons faite des traumatismes, dans le chapitre précédent. Les unes et les autres sont des effets locaux de l’exercice ; mais tandis que les seconds sont purement accidentels, les premières au contraire sont habituelles, pour ainsi dire inséparables de l’idée d’exercice, dans leur degré élémentaire tout au moins. Cette question des déformations ne nous arrêtera pas longtemps ; les adversaires eux-mêmes de la gymnastique sont obligés de convenir que les fonnes de l’exercice qu’ils préconisent sont également susceptibles d’en occasionner. Lagrange a du reste traité magistralement cette question, aussi serons nous aussi bref que possible (1).
Dans le chapitre D" de la première partie de ce travail nous avons vu que l’aboutissant local du fait initial de la contraction musculaire, était l’hypertrophie du muscle exercé; c’est la raison pour laquelle les muscles des jambes des danseurs et des vélocipé-
(1 ) l.agran^e. Physiol. des exercices du corps, page 2‘d() seq.
(listes sont très développés, pour cela aussi que les épaules et les bras du gymnaste sont volumineux.
L’hypertrophie peut(Hresi accusée dans certains cas, que si l’on compare la région qui en est le siège avec les parties avoisinantes, on constate une disproportion qui choque le regard et qui fait dire que cette région est déformée. Il ne s’agit pourtant pas d’une déformation véritable. Bientôt sous l’intlueuce de contractions répétéc^s, le muscle finit par se raccourcir par rapprochement de ses points d’insertion ; il se rétracte d’autant mieux que son action tonique n’est plus équilibrée par celle des muscles antagonistes. En se raccourcissant il arrive fréquemment qu’il entraîne avec lui les leviers osseux qui lui donnent insertion et que les antagonistes insuffisants ne peuvent maintenir eu place. Il y a à ce moment déformation par prédominance d’action musculaire.
]\Iais l’action locale de l’exercice peut ne pas seulement se faire sentir sue les muscles; le squelette qui (‘St doué d’une véritable plasticité est modifié lui aussi dans sa forme; l’axe de la colonne vertébrale en particulier, sous l’influence de mouvements répétés de flexion, finit par être dévié de sa direction normale, de là l’oi'iginc des déformations de la taille, résultant de la persistance à l’état de repos, des modifications de forme produites à l’occasion des mouvements.
Comme l’a montré M. Lagrange, trois facteurs concourent donc à la production d’n ne déformation :
L La concentration do l’effort musculaire dans une région très localisée, les autres ne participant pas au travail ;
2* La nécessité de prendre et de conserver pendant l’exercice une attitude qui dévie Taxe du corps de sa direction normale ;
3® L’execution fréquente et prolongée de mouvements que l’homme ne pratique pas naturellement et auxquels sa conformation n’est pas adaptée.
Il est facile de comprendre après cela, que la plupart des exercices du corps amèneront des déformations en rapport avec la partie du corps exercée.
L’escrime abaisse l’épaule du côté où on la pratique; pratiquée de très bonne heure elle détermine la production d’une scoliose à concavité du côté du bras qui travaille. Si le tireur est droitier, la scoliose est à concavité droite; cette scoliose ne tarde pas â entraîner par rapprochement des côtes, un aplatissement et même une dépression du thorax du côté de la concavité, alors qu’au contraire du côté de la convexité de la scoliose, se dessine une voussure très nette de la paroi thorasique externe gauche.
L’équitation, même l’équitation de manège, est aussi un exercice qui déforme. La déformation ne consiste généralement qu’en une courbure des membres inférieurs, due à l’enveloppement des flancs du cheval, et d’autant plus marquée que le squelette était plus malléable au moment de l’apprentissage.
Il n’en saurait être de même chez le jockey qui présente une voussure du dos la plupart du temps très nette, due «à ce que pour alléger l’arrière-main du cheval, il se penche autant que possible en avant ; ses bras devant en outre fournir un point d’appui solide à la bouche du cheval, il s’arc-boute sur les étriers et
sur les genoux : deux forces agissent donc aux deux extrémités de la colonne vertébrale, et tendent à en augmenter la courbure.
On a prétendu que la vélocipédie ne déformait pas. Quel autre mode de l’exercice comporte en soi à un plus haut degré que la bicyclette, la persistance d’une attitude défectueuse et son passage à l’état chronique qui constitue précisément la déformation.
Sans doute bon nombre de cyclistes se tiennent droit en selle : mais pour être bon coureur, il faut savoir parait-il, se courber sur sa machine, et couper l’air avec l’occiput. Il n’est pas surprenant alors, qu’après un entraînement plus ou moins prolongé, après avoir pédalé ferme et longtemps, le dos rond, les coudes écartés, la poitrine creuse, le véloceman conserve un peu de cette attitude qui lui donne l’air d’un point d’interrogation.
Nous sommes amené maintenant à envisager les déformations occasionnées par la gymnastique. Si Lagrange en a tracé un sombre tableau, il en a exposé très bien le mécanisme. Nous devons convenir avec cet auteur que, dans l’éxécution des rétablissements et des culbutes aux différents appareils, le gymnaste est obligé de recourir à l’artifice de la flexion forcée des sept à huit premières vertèbres dorsales, pour effectuer le déplacement du centre de gravité de son corps. Nous admettons également avec lui que les exercices aux barres parallèles, nécessitant une solidité particulière de l’ensemble formé par l’omoplate, la clavicule, et la tête humérale, entraînant par le fait, la contraction des muscles pectoraux, tend à
portei* le moignon de l’épaule en avant et on dedans. Nous ne contestons pas entin, que par le inécanismc indique par M. Lagrange^ il peut arriv(‘r que le dos du gymnaste se bombe et que sa poitrine scanblo rentrée.
Mais si nous sommes d’accord avec lui sur le fait, nous ne saurions l’être sur la fréquence du fait. Pour lui, tous les gymnastes qui s’adonnent à la gymnastique avec engins, sont condamnés à devenir dilforrnes à plus ou moins brève échéance.
Nous avons soumis à l’épreuve de « l’inspection du mur» indiquée par M.leD" Tissié (*),les 124gymnastes sur lesquels nous avons pratiqué nos mensurations ; nous n’avons rencontré le<( dos rond » que neuf fois soit un peu plus de 7 0/0.
Le peu d’importance de cechilfre aurait lieu de surprendre, si la variété intiniedes mouvements que comporte la gymnastique, ne permettait de mettre en jeu à volonté telle ou telle partie du corps. C’est même ce qui constitue sa supériorité en lui permettant de compenser par un choix judicieux d’exercices les défauts naturels de notre constitution. Suivant les besoins, elle fournit les moyens de développer la partie faible. Pour que l’attitude du « dos rond » nécessitée chez le gymnaste par l'éxécution de certains mouvements, devienne permanente il faut qu’elle soit fréquemment reproduite. Nous nous représentons assez mal un gymnaste qui se condamnerait de gaité de cœur à l’éxécution d’un seul et même mouvement. La
(l)Tissié in loco-citato p. 527.
variété au contraire est la condition essentielle de l’attrait de la gymnastique.
D’ailleurs si le « dos rond » survient chez certains gymnastes^ il s'en faut de beaucoup que la déformation ainsi acquise devienne définitive, incurable. Le fait qu’elle disparait rapidement avec la cessation de la pratique habituelle de l’exercice montre bien que chez lui elle est due le })lus souvent plutùtà une prédominance d’action musculaire, qu’à une lésion irrémédiable du squelette. Si le tissu musculaire s’iiypertrophie avec la plus grande facilité sous rinfluence du travail, on ne saurait contester que le repos amène une rapide diminution de volume, et par suite de force, dans le muscle. Les biceps les plus volumineux, les pectoraux les mieux développés, les spinaux euxmêmes, si demi-contractés qu’ils puissent être, ne sauraient résister à l’influence débilitante de l’inaction. Dès lors, les épaules que les pectoraux avaient entraîné en avant et en dedans, reprennent leur place primitive; l’équilibre s’établissant de même entre les fléchisseurs et les extenseurs, rien ne s’oppose plus, si la colonne vertébrale a été quelque peu déviée, à ce qu’elle reprenne sa direction normale. La diminution de volume du biceps enfin, amène la disparition d’une hypertrophie considérée par beaucoup comme disgracieuse.
Nous sommes ainsi amené, et c’est par là que nous terminerons ce cliapitre, à envisager au point do vue de l’esthétique une des objections que nous avons étudiées déjà dans le chapitre 111 de la première partie de ce travail : celle qui a trait au développement exa-
géré du buste et du peu d’ampleur de la partie inférieure du corps.
Nous ne saurions nous ranger à l’avis de M. Lagrange (*) qui semble voir là une anomalie. Lorsqu’il reproche au « gymnasiarque de profession » le développement exagéré du buste et le peu d’ampleur de la partie inférieure du corps, l’étroitesse des hanches, la gracilité des jambes, que semble-t-il désirer pour lui? Un bassin ample, des hanches larges, des épaules tombantes dont la circonférence soit inférieure à celle des hanches. Ne sont-ce pas là précisément les attributs considérés par tout le monde, par M. Lagrange luimême dans un autre de ses ouvrages (^) comme l’idéal de la forme féminine. Dès lors faudrait-il admettre qu’il y a identité de l’idéal de la beauté chez l’homme et chez la femme. Nous ne le pensons pas.
Il ne nous a pas été donné d’examiner la statue du « gladiateur combattant ». Mais nous serions bien surpris si le sculpteur grec Agasias avait donné à son héros les formes d’une Vénus de Milo. Nous nous plaisons au contraire à nous le représenter, la carrure large, la poitrine épaisse en tous sens, la taille bien prise sans exagération d’exiguité, le ventre peu proéminent, le torse et les bras puissamment musclés, enfin les jambes fines et nerveuses donnant à cet ensemble un grand caractère d’élégance et de légèreté.
(1) Lagrange. Physiolog. des Ex. du corps, p. 289.
(2) Lagrange. Hyg. del’exerc. chez les enfants, p. 143.
Dans cet esprit, nous ne saurions admettre qu’il y ait chez le gymnaste un véritable « défaut de proportion », Le jeune homme (jui posséderait de fortes jambes, un bassin large supportant un torse grêle avec des bras filiformes serait assurément bien autrement disgracieux et disproportionné que le gymnaste.
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