CHAPITRE PREMIER
Conséquences pratiques
L’étude que nous avons faite des objections adressées à la gymnastique nous a amené à conclure que sa valeur dans l’éducation physique n’était pas moindre que celle des sports qu’on voudrait lui substituer. Mais pas plus qu’eux, elle ne saurait être parfaite. Il nous reste à rechercher maintenant s’il n’est pas possible d’atténuer dans une certaine mesure, les défectuosités de sa manière d’être actuelle. Nous ne saurions avoir la prétention de rapporter à ce sujet le fruit de l’expérience de nos devanciers; d’excellents ouvrages ont été écrits, dont chacun a apporté quelque enseignement nouveau. Nous nous proposons de consigner à notre tour, dans ces dernières pages, les quelques enseignements qui découlent de notre travail.
Nous devons tout d’abord envisager l’une des objections d’ordre matériel précédemment étudiées, celle qui a trait aux conditions hygiéniques défavorables.
Perrin
dans lesquelles on pratique habituellement la gymnastique. Lorsqu’il n’est pas possible de joindre aux bienfaits de l’exercice l’action d’un air pur et libre, on doit du moins s’efforcer de placer les gymnastes dans des conditions d’hygiène aussi peu défavorables que possible. Le gymnase sera un local spacieux, haut de huit à dix mètres, facilement aérable par des impostes disposés de telle façon que les courants d’air ne puissent se faire sentir sur les travailleurs. La température oscillera de préférence entre 12 et l.>, quoique pratiquement, la sensation de froid disparaisse rapidement par l’exercice. Contrairement à la plupart des auteurs pour qui le sol doit être planchéié dans les deux tiers de son étendue, l’autre tiers étant couvert de sable fin ou de sciure de bois, nous pensons qu’il est préférable de le planchéier ou de le parqueter dans toute son étendue. Les chutes seront amorties par des nattes plus ou moins épaisses, facilement transportables ; on évitera ainsi la poussière avec tous ses inconvénients. Quant aux appareils eux-mêmes, leur nombre doit être proportionné à l’importance du gymnase et au nombre des individus qui sont appelés à s’y exercer : on pourra facilement alors former plusieurs groupes d’élèves, et on évitera ainsi que dans une leçon d’une heure, il n’y ait que cinq minutes de travail réel effectué par chacun d’eux.
Quelques bâtons, cannes, massues, haltères ou pierres, une corde lisse, une ou deux échelles, un sautoir, un ou deux recks (barres-fixes), des Ijarres parallèles, des anneaux, un cheval si l’on veut. Quant au trapèze, nous n’en voyons pas bien la nécessité.
Autant que possible, un appareil hydrothérapique complétera l’installation. La plupart des batiments qui, dans nos lycées et collèges servent de gymnases, n’ont pas été créés pour cette destination spéciale ; le plus souvent môme, ils sont le résultat de l’adaptation de locaux désaffectés, à de nouveaux besoins. Dans ces circonstances, l’hygiène du gymnase est presque toujours défectueuse. 11 y en a autant à dire de bon nombre de sociétés de gymnastique, à budjet fort limité, qui ne possèdent que des locaux insuffisants, mal installés.
La création de gymnases municipaux, agencés dans toutes les règles de l’hygiène, répondrait fort bien à tous ces desiderata. Servant dans la journée aux enfants des écoles, mis le soir à la disposition des sociétés, ils seraient beaucoup plus précieux pour elles que les maigres subventions que leur accordent les municipalités. Est-il utile de faire remarquer que toutes les grandes villes d’Allemagne ont leur « gymnase municipal », tandis que bien peu de villes en France en possèdent ?
En étudiant les traumatismes, nous avons vu que ceux qui relèvent de la gymnastique sont le plus souvent évitables, La prophylaxie des accidents qui ne dépendent pas directement du gymnaste se résume en quelques propositions :
1° Surveiller assidûment l’état du matériel, surtout les boulons, les crochets, les cordages, les épissures ;
2“ Éviter de faire travailler les sujets à des appareils disproportionnés à leur taille, et, par suite, posséder des appareils modifiables à volonté, ou, ce qui
vaut mieux encore, avoir des groupes d’appareils de dimensions différentes;
3“ Dans les luttes, ne pas autoriser les prises dangereuses, arrêter le combat au moindre signe de brutalité de la part d’un des lutteurs; éviter de laisser se mesurer deux élèves trop inexpérimentés dans l’art de la lutte;
4® Pour les sauts, supprimer la planche d’appel (tremplin), qui ne répond à rien de réel dans les circonstances ordinaires de la vie; elle est irrationnelle au point de vue mécanique, au moins pour le saut en longueur, et c’est <à elle qu’il faut imputer le plus grand nombre des entorses du pied, celui-ci portant généralement à faux.
Les accidents qui relèvent du gymnaste sont eux aussi facilement évitables. Le professeur devra veiller à ce que son élève n’exécute pas des exercices disproportionnés à ses forces ; il devra s’efforcer d’obtenir chez lui un entraînement méthodique et progressif qui le conduira peu à peu et par degrés aux exercices difficiles ; il devra aussi combattre le penchant à l’acrobatie. A ce point de vue le gymnaste est moins coupable qu’on ne serait tenté de le supposer : la faute en est à ce que le niveau de l’entraînement étant de plus en plus élevé, les exercices aux appareils imposés dans les concours deviennent de plus en plus compliqués et acrobatiques. C’est aux commissions techniques des concours à rester pour la composition des exercices dans les limites de la gymnastiqué rationnelle; c’est aux membres du jury de ces mêmes concours, qu’incombe la tâche de ne pas favoriser, en leur
donnant des notes élevées, les productions périlleuses de certains gymnastes. Les combinaisons ingénieuses et gracieuses des mouvements, sont toujours possibles, même en dehors des exercices dangereux.
Le professeur devra veiller également à ce que les chutes, s’exécutent aussi correctement que possible ; on a discuté beaucoup pour savoir s’il valait mieux en arrivant sur le sol, exécuter la flexion sur les extrémités inférieures, les genoux écartés ou réunis, en portant les bras en avant ou en haut. Quoique la flexion genoux réunis bras en haut nous paraisse préférable, il est certain que l’essentiel est d’éviter en arrivant sur le sol de laisser toucher le talon ; il faut s’efforcer au contraire de faciliter la décomposition des forces, qui amortira la secousse, dont le contre coup retentirait sur l’encéphale ; le seul moyen pour y arriver est de tenir toutes les jointures en demi-flexion.
Quant aux déformations, tout exercice localisé étant par cela môme un exercice qui déforme, il importe pour obtenir le développement harmonieux du corps, d’en faire travailler toutes les parties. Il faudra éviter pour cela de se faire une spécialité des exercices à tel ou tel appareil : l’organisme en recevrait infailliblement un cachet particulier. On s’efforcera enfin de combattre les déviations ou déformations naissantes, par des exercices appropriés, mettant en jeu des forces directement opposées à celles qui les ont produites.
En ce qui concerne l’influence de la gymnastique sur la croissance, l’exclusion des contractions musculaires intenses (haltères, grimper), la recherche des attitudes dans lesquelles le corps est fixé par les mem-
bres supérieurs (suspension passive), les mouvements enfin dans lesquels les vertèbres accomplissent leur parcours normal maximum (flexion, torsion, extension du tronc) semblent de nature à en favoriser les manifestations. Les contr actions musculaires intenses, celles que nécessitent les haltères, le grimper de corde, les marches longues, pouri-aient au contraire entraver la ci’oissance. L’emploi des exercices athlétiques proposé par Daily pour enrayer une ci^oissance hâtive ne nous parlait pas exempt de dangers; nous pensons qu’il vaut mieux s’en abstenir.
Aussi les jeux nous paraissent-ils être les exei’cices qui conviendront le mieux aux enfants jusqu’à l'âge de huit et dix ans ; si même à cet âge les mouvements d’assouplissement ont les plus heureux effets, nous ne saurions conseiller l’emploi des appareils avant douze ou treize ans, et encore d’une façon modérée. 11 nous semble donc que l’obligation des sociétés de gymnastique vis-à-vis de leurs « ])upilles » doit consister à leur fournir les moyens de se livrer à des jeux plus ou moins intensifs, plutôt qu’à chercher à en faire de petits gymnastes prodiges. Il sera sufïisant d’aborder définitivement les engins du jiortiquc vers quatorze ou quinze ans ; ils retireront alors beaucoup ])lus de profit de la gymnastique.
Si incom[)lets que soient les renseignements qui précèdent, ils mettent suffisamment on relief que le rôle du i)rofessenr de gymnastique dans l’éducation de la jeunesse est des l'ius importants. Lu professeur idéal doit savoir choisir le mode de rexorcice (pii convient le mieux à son élève, le doser suivant l’.àge.
la constitution, le tempérament, ne perdant jamais de vue qu’il peut y avoir danger à appliquer systématiquement la meme méthode à des individus différents. S’il doit être gymnaste, il doit posséder aussi toutes les qualités d’un sérieux pédagogue ; dans un certain nombre de cas, et dans le domaine de la gymnastique, il est appelé à jouer le rôle de médecin. Une éducation physique mal comprise a des effets plus désastreux que le manque de tout exercice corporel. Il est donc nécessaire c|ue dans l’application de son art, le professeur soit guidé par une connaissance aussi parfaite que possible de l’organisation du sujet auquel il s’adresse.
Il n’est pas surprenant, après cela, que dans certains pays on no confie l’enseignement de la gymnastique qu’à des hommes offrant toutes les garanties désirables de compétence en matière d’éducation physique.
En Belgique, ce sont les mêmes professeurs qui enseignent à leurs élèves, les sciences, la littérature et la gymnastique. Quelque soit leur grade dans l’Université, ils ne croient pas déroger à leur dignité en enseignant les exercices du corps. Les Suédois sont allés plus loin encore dans cette voie, et les élèves qui sortent del’ ((Institut central » dans l’enseignement duquel l’anatomie, la physiologie et la pathologie tiennent une gi*ande place, sont dignes à tous égards de la confiance et de la considération dont ils sont l’objet.
Il ne manque certainement pas en France de professeurs de gymnastique distingués, pourvus de notions scientifiques solides, mais il faut convenir que la majorité du personnel, quel que dévoué qu’il soit,
est insuffisamment préparé ù la tâche qui lui incombe dans réducation de la jeunesse. Le recrutement de nos professeurs s’opère généralement parmi les anciens élèves de l’Kcole normale de gymnastique de Joinville, qui reçoivent, des commissions instituées au sein des Académies, après concours, le « diplôme du certificat d’a])titude à renseignement de la gymnastique » (institué par décret du 27 janvier 18G9).
Mais les notions d’anatomie, de jiliysiologie, d’hygiène, de mécanique même, que comporte le programme de cet examen, sont insuffisantes à constituer la base d’une gymnastique véritablement rationnelle.
Ainsi que le fait remarquer M. Arnould, « il semble bien que l’avenir de la loi de 1880 soit attaché à la création à' Écoles normales de g\jmnastique , fournissant des professeurs brévetés, d’une éducation assez élevée pour imposer le respect aux élèves et rémunérés en conséquence de leur valeur et du temps sacrifié par eux à acquérir l’aptitude spéciale ». Il y a vingt ans que tous ceux qui s’intéressent à la cause delà gymnastique les réclament des pouvoirs publics.
Peut-être la faveur dont jouissent aujourd’hui les exercices du corps sera-t-elle le point de départ de la création de ces écoles si ardemment désirées? C’est le vœu le plus cher que nous puissions formuler en achevant cette étude.
Arrivé au terme de la tâche que nous nous étions assignée, nous avons le sentiment d’avoir été fort incomplet. Bien des points ont été, à dessein, passés sous silence, d’autres ont été involontairement omis,
Nous ne pouvions, dans une aussi courte étude, embrasser l’ensemble d’une question aussi vaste que celle de l’éducation physique : ce travail n’est et ne pouvait être ciu’une simple contribution.