CHAPITRE III
Différentes formes de l’exercice La gymnastique et les sports. Des objections adressées à la gymnastique
Les renseignements précédents, quelque succincts qu’ils puissent être, n’en ont pas moins fait pressentir combien sont nombreux et variés les divers moyens que l’homme possède de donnei* libre cours à son activité mnscnlaire. A ce point de vue, et en attribuant au mot un sens des plus général, on peut faire de la gymnastique le synonyme d’exercice et dire avec le D' Hillairet (') ; « La gymnastique est la science raisonnée des mouvements ; elle a pour but le développement régulier du corps J V accroissement et V équilibration de toutes les forces de V organisme. » Mais à l’heure actuelle ce terme de « gymnastique » a une signification plus étroite et s’applique à une des formes particulières de l’exercice. Quelles sont donc les différentes formes de l’exercice?
(1) Hillairet. Loco. citato, p. 15.
Classification des exercices. — Le D' Lagrange (*) divise les exercices en deux grandes catégories ; les uns ont une tendance marquée à utiliser les mouvements auxquels l’homme est instinctivement porté : ce sont les mouvements naturels. Les autres méritent le nom à' artificiels parce qu’ils exigent l’exécution de mouvements auxquels il n’est pas naturellement porté. Les premiers sont faciles, les seconds difficiles, les uns et les autres comprenant des exercices de force, de vitesse, de fond.
Nous acceptons assez volontiers, d’une façon générale, cette classification, quoique, pratiquement, il nous semble bien difficile de dire où finit le naturel, où commence l’artificiel. Aussi préférons-nous la classification de M. le professeur Tissié (^), de Bordeaux. Comme la précédente, elle tient compte des éléments qui doivent constituer la base de toute classification physiologique des exercices, la quantité, la qualité, le mécanisme du travail donnant, comme le fait remarquer M. Couvreur (3), la mesure de la fatigue corporelle de la fatigue cérébrale et renseignant sur les organes mis en jeu. Elle présente en outre l’avantage de constituer un programme des mieux compris. M. Tissié divise les exercices du corps en jeux éducatifs, jeux intensifs, exercices sportifs' et sports proprement dits 4
(1) Lagrange. Hygiène de l’exercice chez les enfants, p. 10.
(2) Tissié. L’Education physique dans l’Université, in Rev. scient., 1895^ II, p. 522.
(3) Couvreur. Les exercices du corps, p, 170.
1® Les jeux éducatifs comprenant la poursuite à la course, le cerceau, le saut à la corde, le colin-maillard, les billes, le ballon, la toupie, etc., tout exercice en un mot à peine réglé, ne demandant pas un effort trop grand, une attention trop soutenue ou une immobilité trop prolongée, conviennent aux enfants jusqu’à l’âge de 12 ans.
2® Les jeux intensifs : jeux de barres, de paume, de ballon, lutte à la corde, courses de vitesse, plates, haies, natation, tir, boxe, canne, bâton, vélocipède d’une façon modérée, gymnastique élémentaire. De 12 à 16 ans.
3° Exercices sportifs comprenant tous les sports en germe : marches, alpinisme, courses, sauts, escrime, canotage, vélocipède, lutte, boxe, barrette, longue paume, équitation, tir, natation, gymnastique moyenne : seront utilisés de 16 à 20 ans.
4° Les sports , dans lesquels les exercices précédents deviennent un art par la spécialisation dont ils sont l’objet de la part de ceux qui s’y livrent. Le jeu intensif « le ballon au pied », par exemple, deviendra la barrette comme exercice sportif ; l’intensité d’action, le fini du jeu feront du foot-ball un sport.
Dans cette classification M. Tissic réserve une place à la gymnastique aux appareils, dont il envisage les deux degrés, élémentaire et moyen, répondant aux catégories des jeux intensifs et des jeux sportifs. M. Tissié aurait pu aller plus loin. La gymnastique, par la spécialisation dont elle est l’objet de la part de quelques-uns, devient un art véritable. Les dénominations de « concours artistique » et de « Kiinst-turnen », que donnent à leurs concours les Suisses et les Allemands, le montrent bien. Envisagée ainsi dans
son degré supérieur, la gymnastique est un véritable sport ; la scission entre gymnastes et sportifs n’a plus aucune raison d’étre, et si nous la conscu'vons c’est pour la commodité de notre sujet.
Quoiqu’il en soit les exei'cices })réconisés par I\I. Tissié sont excellents. Mais l’auteur rpii, du reste, a en vue surtout l’éducation i)hysiqiie d(i renfant et de l’adolescent, semble ne réserv(*r pour riiomme que les sports. Pour nous, au contraii-e, l’Age* adulte <?st une indication formelle de la gymnastique. Mais aloi-s plusieurs méthodes se trouvent eu présence : la méthode suédoise, dont on peut ra}q)rocher la gymnastique de l’opposant de Pichery, la méthode d’Amoros, plus ou moins modifiée, dilférant peu de* c(*lle de Jahn et de Clias, et rendant presque identirpies la gymnastique française, la gymnastique allemande et la gymnastique suisse.
Aussi nous bornerons-nous à envisager l’école suédoise et l’école française.
Gymnastique suédoise. — La méthode suédoise, telle qu’elh^ est pratiquée à P « Institut centrai et royal » fondé par Ling, à Stockholm, au comuiencement du siècle et telle que nous l’ont fait connaître les travaux de Meding ('), de Lagrange 0, de Demeny (®) est basée sur des attitudes et sur le travail des muscles antagonistes. Elle consiste dans l’exécution de mouvements passifs, de mouvements semi-passifs (passifs-
(1) Meding. De la Gymnastique médicale suédoise. Paris, 18G2
(2) Lagrange. Médication par l’exercice, p. 171.
(3) Demeny. L’Éducation physique en Suède. Paris, 1892.
actifs (le Ling) dan.s lesquels le professeur l’emporte sur la r(!'sistaiice du sujet, eiiliu de mouvements semiactifs {actifs-passif'^ de Liug)daus h'squels au contraire le sujet remporte sur la ri'sistaiice que lui oppose le professeur.
Cette nn'tliode a été vivement critiquée par Du Bois- Reynioud ('). Pour nous, nous sommes obligé de reconnaître, av('c M. le professeur Soulier Q), que « les Suédois ont eu du moins le mérite de montrer l’importaiK'e d(^s mouvements semi-actifs et semi-passifs au point de viu' de la localisation des exercices gymnastiques )).
Mais, nous l’avons vu diqù, leur méthode est essentiellement médicale, peu récréative, excellente sans doute pour des malades, à coup sûr insuffisante à satisfaire des hommc^s vigoureux. Sous le prétexte que notre gymnastique est une « corvée )) pour les enfants, il ne nous paraît pas préférable pour ces mêmes enfants et à fortiori pour l’homme adulte, d’en faire systématiquement une « médecine ». Prendre la seconde n’est pas plus agréable qu’exécuter la première. Les Suédois, les Danois, les Norvégiens commencent à le comprendre. Bien que s’inspirant surtout de la méthode suédoise, aux différents points de vue de la pédagogie, de l’art militaire, de l’esthétique un certain nombre de sociétés pratiquent là-bas les exercices aux appareils « à la fram’aise ».
Gymnastique française. — C’est en effet l’em-
(1) Du Bois-Rémond : L’Exercice, in Rev. Scient., 1882. 1, p. 99.
(2) Soulier. Traité de Thérapeutique, tome 11, p. 753.
ploi d’appareils spéciaux, d’engins, tels que baiTes fixes (reck), trapèze, anneaux, barres parallèles, cheval aux arçons, qui caractérise la gymnastique, telle qu’on la pratique généralement en France, en Allemagne et en Suisse. C’est cette gymnastique que nous prêterons. Si elle utilise des engins spéciaux, mobiles ou fixes, de suspension ou d’appui, elle a comme l’école suédoise ses « exercices de plancher », à l’occasion desquels, quoi qu’en dise M. Lagrange, elle recherche aussi bien l’amplitude que la vigueur des mouvements ; l’exercice que nous appelons en France «préliminaire libre » (Freiübung des Allemands) en est la preuve. Elle comprend aussi la marche, la course, les divers sauts en hauteur, longueur, profondeur, ou combinés, exécutés librement ou à l’aide de perches ; la boxe, la canne, le bâton, la lutte ont toujours fait partie de son programme.
Aussi sans méconnaître la valeur des exercices sportifs et des sports, leur préférons-nous dans beaucoup de circonstances la gymnastique proprement dite. Au surplus que lui reprochent ses détracteurs?
Objections adressées à la gymnastique
Les griefs sont aussi nombreux que variés. Pour la clarté du sujet, et tout en nous rendant compte que cette division était un peu factice, nous avons réparti ces objections en trois catégories :
1° Objections d’ordre pédagogique.
2° Objections d’ordre physiologique et médical.
3° Objections d’ordre matériel et économique,
Les premières se rapportent à la manière d’être de cette gymnastique h laquelle on reproche : d’être composée d’exercices artificiels, d’être essentiellement athlétique, voire même acrobatique, d’être faite de suspension, de sacrifier le « train inférieur » au développement du « train supérieur » qui travaille le plus, de nécessiter enfin, l’intervention active de la volonté.
Les secondes se rapportent à la fréquence de l’effort et à ses conséquences, à l’impuissance de la gymnastique à amener la soif d’air ”, enfin aux traumatismes, aux déformations, à l’arrêt de la croissance qu’elle peut entra'ner.
Les objections de la troisième catégorie, enfin, relèvent de l’hygiène et de l’économie sociale : elles sont relatives aux conditions hygiéniques défavorables dans lesquelles on la pratique et aux installations coûteuses qu’elle nécessite.
Nous passerons rapidement en revue ces différentes objections.
Examen critique de ces objections