DE L'ALLEGORIE
Parfois on a dit de V allégorie : c'est le génie de ceux qui n'en ont pas. Cette opinion ne saurait être fondée que sur l'abus qu'en ont pu faire des esprits froids qui^ dénués de véritable inspiration^ ont trouvé une poésie toute faite, & prodigué mal à propos la représentation de figures emblématiques^, personnification des vices & des vertus, des grandes choses & des grands faits.
Par ignorance ou par impuissance, inhabiles à rendre intelligibles leurs compositions, ces peintres ne présentent généralement qu'une sorte d'énigme plus ou moins difficile à devi-
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ner, & par cela même dépourvue d'incérêc. Mais il en esc bien différemment des peintres qui, sachant faire avec succès des emprunts à la poésie, donnent un corps à des idées abstraites, & mettent en relief la beauté des formes, la variété des caractères, & enfin par les ressources de l'art obtiennent de ces images fictives le moyen d'exprimer avec autant de clarté que d'énergie une pensée poétique, en même temps qu'un enseignement moral.
L'Allégorie habite un palais diaphane,
dit Lemierre, dans son poëme de la Peinture. N'est-ce pas insinuer que, sous le voile d'une métaphore ingénieuse, l'art a la puissance d'exprimer une pensée profonde ou gracieuse, & toujours poétique }
Les plus grands peintres ne se sont-ils pas plu à ce genre de composition si favorable aux brillantes imaginations } Quels plus beaux exemples que ceux que l'on doit au génie de Raphaël, de Mantegna, de Poussin } Lorsqu'on
De l'Allé
nous montre l'allégorie de la Vérité, rayonnante de lumière^ accourant au secours de Vlnnocence opprimée, composition célèbre où le génie d'Apelles & celui de Raphaël sont intimement unis \ le Temps arrachant la Vérité à V Envie & à la Discorde; la Sagesse victorieuse des Vices ; l'image delà Vie humaine où Poussin captive si vivement l'attention & fait naître dans l'esprit une douce & philosophique mélancolie ; enfin par tant d'autres compositions célèbres qui sont d'admirables exemples de Tallégorie^ n'est-on pas fondé à dire que ce genre de peinture n'a été blâmé qu'en raison de l'insuffisance de conception de ceux qui ont fait abus des fictions qu'autorise l'allégorie }
C'est aussi pour célébrer la gloire d'un grand roi que les pinceaux de Lebrun prodiguent à l'envi les plus imposantes & les plus fastueuses allégories^, peintures que l'on voit encore sur les voûtes du palais de Versailles.
Nous ne devons pas, malgré l'impossibilité de tout citer, négliger de rappeler ici cette
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scène si dramatique^ d'un effet si pittoresque, retracée par notre contemporain Prud^hon : le Crime poursuivi par la justice et par la vengeance divine.
Ainsi une pensée forte, quelquefois une vérité hardie, ou bien une louange délicate, sont le point de départ du génie d'un grand peintre, c'est dire d'un grand poëte.
Les exemples que les grands maîtres nous ont laissés dans ce noble genre sont nombreux. Entre autres renseignements, nous y reconnaissons qu'ils en ont constamment puisé leurs types dans les modèles de l'antiquité. Inventer & multiplier de nouveaux symboles, n'est-ce pas révéler l'impuissance de savoir s'exprimer suffisamment avec ces poétiques fictions si riches & si variées, si connues, acceptées de tous, & en même temps si dignes par la noblesse delà forme de figurer dans les plus hautes conceptions de l'art.^
Quant aux sujets qui se rattachent à notre foi religieuse, c'est évidemment conserver le même principe que d'admettre la personnifi-
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cation de l'Eglise^ de la religion^ des vertus chrétiennes^ ou bien de la patrie^ de l'héroïsme^ etc.^ etc.; car^ nous l'avons dit^ pour les sujets qui admettent la présence des fictions de l'antiquité^ il convient de rester fidèle aux types que l'art nous a transmis, & nous sommes dans le droit & le bon goût en osant, à notre tour, personnifier des symboles si respectables, dont il est d'ailleurs certain que le sens sera compris.
Parmi les grands maîtres, certes Rubens doit fixer l'attention ; c'est même en raison de la grande autorité de son nom que nous croyons devoir signaler dans ses œuvres une hardiesse que nous considérons comme téméraire. Nous voulons parler de l'introduction systématique des figures allégoriques dans les diverses scènes de l'histoire de Marie de Médias. On ne peut manquer en effet d'être étonné de l'étrangeté qui résulte de la présence de ces figures imaginaires si intimement liées à l'action de personnages de l'histoire moderne. Le goût & la raison se refusent à une pa-
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reille alliance ; ces figures mythologiques^ ainsi mises en rapport immédiat avec des personnages d'une époque si différente^ d'un costume si opposé, forment une disparate que l'on pardonne cependant en faveur de qualités éminentes d'art & d'invention; on se laisse entraîner à accepter une telle licence malgré l'abus qu'on y remarque. Imiter ces exemples serait peut-être une grande témérité.
Nous pensons donc que l'allégorie doit être de préférence traitée dans un sens absolu, afin de respecter l'unité, cette loi nécessaire de l'excellence de toute œuvre : l'allégorie devient alors pour l'art une langue dont les poétiques fictions frappent l'esprit par de nobles pensées, enchantent le goût par l'idéal de la forme, & ouvrent aux conceptions de l'artiste un vaste champ dont les séductions pourraient l'égarer si la raison ne le maintenait contre les écarts de l'imagination.