SUR LU ÜOUVKKNBMKNT DUS PAYS-BAS. VH
fait vendre quelques biens confisquez, ceux à qui, en vertu du présent traitté, ils doivent appartenir, seront tenus se contenter de l’intérest du prix à raison de six et un quart pour cent^, qui sera payé, par chacun an, durant cette tresve, à la dilig-ence de ceux qui possèdent lesdits biens; autrement leur sera loisible de s’addresser aux fonds et biens vendus. »
« 16. Mais si lesdittes ventes avoient esté faictes par justice, à cause des debtes bonnes et légitimes de ceux à qui ces biens souloient appartenir, avant la confiscation, il leur sera loisible ou à leurs héritiers, ou ayans cause, de les retirer*, en payant le prix, dans un an, à compter du jour du présent traitté; après lequel temps , ils ne seront plus recevables, et telle retraitte et rachapt estant faict, par eux, ils en pourront disposer, comme bon leur semblera, sans qu’il leur soit besoing d’obtenir autre permission. »
« 17. On n’entend touttesfois donner lieu à cette retraicte®, pour les maisons situées dans les villes, vendues à cette occasion, pour la grande incommodité et notable dommage qu’en recevroient ceux qui les ont acquis, à cause des changemens et réparations qu’ils pourroient avoir faict ès dittes maisons, dont la liquidation seroit trop longue et trop difficile. »
« 18. Quant aux réparations et méliorations faictes ès autres biens vendus, desquels le rachapt est penny, si elles sont demandées, les juges ordi-
' “ Au denier seize. «
* •• De s’en saysir. »
s « A ce saysissement. »
CONSIDÉBATIONS
naires en fairont droict, à connoissance de cause, demeurant le fond et héritage hypothecqué pour la somme à laquelle lesdites méliorations seront liquidées ; sans néantmoins estre loisible auxdits achapteurs d’user du droict de rétention, pour en estre payez et satisfaicts. >
€ 19. Si quelques fortifications ou ouvrages publicques ont esté faits de part et d’autre, avecq permission et autborité des supérieurs, ès lieux desquels se doit faire restitution, par le présent traité, les propriétaires d’iceux seront tenus se contenter de l’estimation qui en sera faicte par les juges ordinaires, tant desdits lieux, que de leurs juridictions*, si ce n’est que les parties s’accordent entre elles. » t 20. Quant aux biens d’églises, collèges et autres lieux pieux, assis dans les Provinces-Unies, lesquels estoient membres dépendans des égbses, bénéfices et collèges assis ès pays obéyssans aux arcbiducqs, ce qui n’a esté vendu, avant le premier de janvier 1607, leur sera rendu et restitué et y rentreront en possession*, de leur autborité privée, sans que soit besoing d’y faire entrevenir le bras de justice, pour en jouyr durant la tresve; à charge touttesfois de n’en pouvoir disposer selon qu’il a esté dit cydessus. Mais pour ceux vendus avant ledit temps, ou qui ont esté donnez en payement, par les Estais d’aucune province, la rente du prix leur sera payée chacune année, à raison de six et un quart pour cent^, par la province qui aura fait laditte vente ou dona-
1 Que de la juriadiction qu’ila y avoient. »
* « Même de leur autorité privée. »
3 U A l'advenant du denier seize. »
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SUB LE GOUVBBNBHBNT DBS PATS-BA.S.
tion^ à payement, de sorte qu’ils puissent en estre asseurez ; et le mesme sera fait et observé de la part desdits seigneurs arcbiducqs. »
« 21 . Ceux à qui lesdits biens confisquez se doivent restituer, ne seront tenus payer les arrièrages des rentes, charges et obligations spécialement deues et assignées sur ces biens, pour le temps qu’ils n’en ont point jouy ; et s’ils en sont poursuivis et inquiétez en jugement de part on d’autre, ils seront renvoyez absous. ,»
« 22. oh ne pourra prétendre aussy pour les biens vendus ou octroyez pour estre diguez et rediguez, sinon ce en quoyles possesseurs se sont obligez, par les traitez, pour ce faits, avecq les intérests des deniers, si aucuns ont esté donnez, à raison de six et un quart pour cent comme dessus*. »
€ 23. Les sentences données pour les biens et droicts confisquez, contre les parties qui ont reconnu le juge et ont esté légitimement défendus, seront valides * et ne seront les parties admises à contredire, sinon par les voyes ordinaires. »
* 24. Les susdits seigneurs arcbiducqs et Estats généraux commettront, chacun de leur costé, des officiers et magistrats pour l’administration de la justice et police ès villes, places fortes et autres lieux d’importance, lesquels, par le présent traité, doivent estre rendus aux propriétaires, pour en jouyr durant la tresve. »
« 25. Les biens meubles confisquez et les fruicts
1 « Ou bien les susdits biens seront donnés... »
. * “ A l’advenantdu denier seize... • s « Demeureront arrestées... »
CX)N9HDKHATIONS
qui seront escheuz, devant la conclusion de ce présent traitté, ne seront sujects à aucune restitution. » « 26. Les actions mobiliaires et non hypothecquées, qui ont esté remises par lesdits archiducqs on Estats généraux, au profit des débiteurs particuliers, devant le premier de janvier 1607, demeureront esteintes de part et d’autre. »
« 27. Le temps qui a couru durant la guerre, à commencer depuis l’année 1567 jusques à présent, ne sera compté pour induire prescription, entre ceux qui estoient de divers partys. *
* 28. Ceux qui se sont retirez ès pays neutres, durant la guerre, jouyront du fruict de cette tresve et pourront faire résidence où bon leur semblera, et retourner aussy, en leurs anciens domiciles, pour y habiter, en toute seurté, observant les loixdu pays, sans que pour l’occasion de la résidence qu’ils fairont en quels lieux que ce soit, leurs biens > puissent estre saisis, ny eux privez de la jouyssance d’iceux. »
« 29. Ne seront faicts aucuns forts nouveaux durant la tresve dans le Pays-Bas, ny de part, ny d’autre. »
» 30. Les seigneurs de la maison de Nassau ne pourront estre poursuivys, ny inquiétez*, durant laditte tresve, en leurs personnes ou biens, soit pour debtes contractées, par le feu prince d’Orange, depuis l’an 1567 jusques à son trépas, soit pour lesdits arrièrages escheus pendant les saisissement et anotation des biens qui en estoient chargez. »
« 31. S’il y a contravention à la tresve, faictc par quelques particuliers, sans commandement des
*. * Ni molestez... ■
susdits roy, archiducqs ou Estats, les dommages seront réparez au mesme lieu où la contravention aura esté faictè, s’ils y sont surpris, ou bien en celuy de leur domicile; sans qu’ils puissent estre poursuivis ailleurs, en leurs corps ou biens, en quelle manière que ce soit. Et ne sera loisible d’en venir aux armes et rompre la tresve à cette occasion, mais bien sera permy, en cas de dénégation manifeste de justice, de se pourvoir, ainsy qu’il est accoustumé, par lettres de marques ou représailles. »
« 32, Toutes les exhérédations et dispositions faictes en hayne de la guerre, sont déclarées nulles et comme non advenues. »
<t 33. Les sujects et habitans des pays des seigneurs archiducqs et Estats, de. quelle qualité ou condition qu’ils soient, sont déclarez capables de succéder les uns aux autres, tant par testament que ah intestat, selon les coustumes des lieux, et si quelque succession estoit cy-devant escheue, à aucuns d’eux, ils y seront maintenuz et conservez. » a 34. Tous les prisonniers de guerre seront délivrez d’une part et d’autre, sans payer rançon. »
« 35. Et affin que ce présent traitté soit mieux observé, promettent respectivement lesdits seigneurs roy, archiducqs et Estats de tenir la- main et employer leurs forces' et moyens, chacun en droit soy, pour rendre les passages libres, les mers et rivières navigables et asseurées contre les courses * des voleurs et corsaires^, et s’ils les peuvent ap-
1 « Puissances. »*
2 <i Des mutinez, pirates, »*
3 M Pilleurs et coureurs. »
préhender, d’en faire une rigoureuse punition. »
< 36. Promettant en outre, de ne rien faire contre ou au préjudice du présent traitté, ny endurer qu’ils se fasse directement ou indirectement, et si fait estoit, de le faire réparer, sans aucune difficulté, ny remise ; et à l’observation de ce que dessus, ils s’obligent respectivement, mesmeles susdits seigneurs roy , et archiducqs pour leurs successeurs, et pour la validité d’icelle obligation, renoncent à toutes loix, coustumes et choses à ce contraires. »
« 37. Sera le présent traitté ratifié et approuvé par lesdits seigneurs roy, archiducqs etEstats; et les lettres de ratification desdits archiducqs et Estats seront consignées, de part et d’autre, en bonne etdeüe forme, dans quattre jours. Et. quant à la ratification dudit seigneur roy, lesdits seigneurs archiducqs ont promy et seront tenus la donner dedans trois mois, semblablement en bonne et deüe forme, affin quelesdits seigneurs Estats, leurs sujects et habitans, puissent jouyr effectuellement du fruict du présent traicté, en toute seurté. »
« 38. Sera ledit traitté publié partout où il appartiendra, incontinent après la ratification en faite, par lesdits seigneurs archiducqs et Estats, cessans doir à présent tous actes d’hostilité. »
« 39. Au bas duquel traitté seront inserrées les procures des roys d’Espagne , archiducqs et Estats susdits. »
« Ainsy fait et conclu, en la ville d’Anvers, le susdit jour neuf d’avril 1609,etsouscrit parles ambassadeurs des roys très chrestien et de la Grande-Bretagne,
sus LB GOUVERNBMKNT DBS PATS-BAS.
comme médiateurs, et par les députez des susdits archiducqs et Estats généraux*. »
Cétte tresve estant ainsy faicte, comme pendant qu’on la traitoit, elle avoit esté l’action la plus considérée et qui tenoit le plus en suspens tous les princes de l’Europe, qu’autre qui ayt jamais esté telle qu’elle fut , pour voir quelle fin devoit avoir une rébellion qui avoit esté si puissamment attacquée et si oppiniastrement défendue, par l’espace de plus de quarante ans, et en laquelle ils s’estoient tous intéressez, de sorte qu’on ne pouvoit dire que ç’avoit esté une guerre particulière de pays à pays, mais plustost générale de toutes les provinces de l’Europe. Ainsy après qu’elle a esté conclue, elle a donné suject , à un chacun d’en discourir et de l’interpréter, selon sa passion et inclination ; les uns blasmans le roy de l’avoir faict, les autres l’approuvans; ce qui s’est faict, non pas par les estrangers tant seulement, mais aussy par les sujects, qui encore aujourdhuy en forment des jugemens divers, ce qui m’oblige de rapporter icy les oppinions des uns et des autres et les raisons principales desquelles ils les appuyent.
Ceux qui la blasment, disent qu’elle a esté faicte avecq une grande disréputation du roy, et grand desadvantage de ses bons sujects, et au contraire, à la
> Ces signatures sont celles de : P. Jeannin, Élie do La Place, Richard Spencer, Rudolphe Wicwood, Ambrosio Spinola, le président Richardot, Jean de Mancicidor, frère Jean Neyen; Louis Verreycken, Guillaume -Louis comte de Nassau, W. de Brederode, Corneille de Oent, Jean d’Oldenbarnevelt, J. de Malderée, G. de Renesse, G. Hillema, Jean Slocthet Abel Coenders. Van Meteren, 659 v°, 660 r“.
grande réputation des rébelles et leur advantage, et establissement de leur prétendue republicque.
Le premier desadvantage qu’ont eu le roy et les archiducqs , en ce traicté , a esté dans la suspension d’armes, qui se lit au commencement de l’an 1607, premièrement pour huict mois et qui, peu après, fut continuée à diverses fois, jusques à deux ans entiers, contre la raison qui veut qu’un prince armé, et qui tient la campagne, ne doit accorder aucune suspension d’armes, que pour bien peu de jours, autrement son armée se dissipe et se romp elle-mesme , et en outre, il donne le loisir à ses ennemys, de se reconnoistreet se disposer à une meilleure défence; s’estans veus plusieurs exemples de ceux qui ont demandé une suspension d’armes, pour gaigner du temps, sans avoir aucuns desseins de s’accorder de quoy suffira un pour tous, tiré des Hollandois mesme, durant le siège d’Ostende, où les assiégez n’ayans sceu avoir aucun secours de vivres et munitions, l’espace de six semaines entières, durant lesquelles le vent leur avoit esté du tout contraire, demandèrent une ■ cession d’armes, soubs couleur de parlementer, qu’ils dilayèrent par divers artifices, jusques à ce que le vent estant changé, ils eurent l’assistance qu’ils demandoientet ne voulurent plus traiter; que si, sans les ouyr, on eût continué le siège, ils estoient forcez de se rendre et on eût évité la perte des hommes et de l’argent que ce siège a consommé, en plus de trois ans qu’il a duré depuis L
L’autre desadvantage a esté que cette suspension
‘ Montpleinchamp, HUt. de l'archiduc Albert, 223, 283, 285.
d’armes fut premièrement accordée par terre seulement, où les HoUandois estoient plus foibles, et avoient en effect du pire et non par mer, où ils avoient notablement de l’advantage ; et quoyque peu après, on s’apperceut de cette erreur et qu’on voulut la redresser, en faisant estendre laditte suspension aussy bien sur la mer que sur la terre, ils sceurent encore si bien ménager ce point, qu’ils y trouvèrent leur compte et proiiffit, en ce qu’ils obtindrent d’y faire coucher cette distinction, que cette suspension ne s’entendoient pour les batteaux de guerre, aiiis pour ceux des marchands seulement et encore pour ceux-cy seulement en la haute mer, où ils auroient liberté de naviger, sans y pouvoir estre offensez, sans que cette liberté fût pour entrer aux ports de mer, en laquelle circonstance ils dévoient estre de bonne prise. En quoy leur advantage estoit manifeste, en ce qu’ils ont pour le moins vingt batteaux marchands, contre les provinces obéyssantes un , et l’entrée de leurs ports si facille, qu’elle ne peut en aucune façon estre empeschée, nonobstant tels batteaux de guerre qu’on y pourroit employer, là où eux, avec les leurs, tendent les ports de mer de ce pays, qui la pluspart sont de très difficile entrée, assiégez, de sorte qu’il n’y pouvoit entrer aucuns batteaux, qu’avecq un extrême hazard d’estre pris.
Outre ce que, par un autre article, estoit dit que leurs pescheurs ne pourroient, en aucune façon, estre inquiétez, par les batteaux de guerre du roy et des archiducqs, dans leurs pescheries du nord, qui sont leurs grandes pescheries et leurs mines d’or, (comme
nous fairons voire plus bas,) qu’ils réservoient entièrement à eux, à l’exclusion des pescheurs d’icy, auxquels, pour bonne bouche, ils laissoient la liberté de pescher sur les costes d’icy, quattre ou cincq lieues en mer seulement, qui sont les petites pescheries. En quoy lesdits Hollandois ont eu des grandes utilitez, l’une de n’estre plus obligez à la garde de leurs dittes pescheries, qu’ils faisoient ordinairement avecq vingt batteaux de guerre, et l’autre que lesdits batteaux leur demeuroient libres, pour battre ceux du roy et des archiducqs, lorsqu’ils en faisoient rencontre en mer, considéré le grand nombre de batteaux ès quels ils excèdent ceux de ce pays; et en outre, demeuroient encore libres, pour naviger aux Indes et autres pays estrangers, où ne s’extendoit laditte suspension, qu’ils pouvoient faire mieux accompagner.
Mais le plus grand desadvantage que le roy et les archiducqs ont eu, est qu’on a commencé à traicter de laditte tresve, en un temps auquel les ennemys estoient les plus pressez, par les armes du roy, ayant perdu 01denzeel,LiDgen,Wachtendonck, Eheymberghe et Grol, au secours de laquelle ils avoieut perdu leur réputation, aussy bien que pour avoir esté chassez honteusement de la digue d’Anvers \ en laquelle ils ' s’estoient fortifié, de sorte qu’ils désespéroient de pouvoir maintenir aucune place, en la terre ferme, se résol vans de se resserer entre leurs eaux, mesme de quitter toutes les places, qu’ils avoient sur la rivière d’Yssel et de noyer toutes la Betuwe *.
• Montpleinchamp, 450 et 576.
* La Betuwe est la partie de la Gueldre formée par le Walial et le Rhin, s'étendant depuis le fort de Scheuk, Jusqu’aux environs de Thiel et de Buren.
SUB LB GOUYBBNBMBNT DBS PATS-BAS. 37
Par dessus quoy, ils se trouvoient dans une extrême nécessité d’argent, estant si avant engagez, qu’ils n’avoient aucun moyen de se pouvoir maintenir et moins continuer la guerre ; et de faict ceux de leur chambre des comptes donnèrent aux Estats une relation du 8 de mars 1604, par laquelle ils faisoient voir qu’ès trois années précédentes, les charges avoient excédé leur revenu, de six à sept millions de florins. Ce qui alla encore croissant aux années suivantes, de façon que le seigneur de Damevelt, advocat d’Hollande, le plus grand homme d’ estât et le plus entendu dans les afl’aires qu’ils avoient, dans un discours qu’il fit aux Estats, le 6' de janvier 1607, lequel est imprimé, dit, entre autres choses, que la grande nécessité en laquelle ils se trouvoient et le peu de moyen qu’ils avoient à résister aux armes du roy, les auroient réduict à ce point, ou d’implorer la clémence du roy^ ou de prendre la résolution désespérée quej’ay dit cy-dessus*.
Aussy le roy de France, Henry IV, reconnoissant l’estât de leurs affaires, pensa se servir de l’occasion et de se prévaloir de leur nécessité, leur ayant faict offrir un grand accroissement de secours d’hommes et d’argent, mais avecq condition de places de seurté, pour avoir pied en leur Estât et d’assistant s’en rendre le maitre, qui est le but ordinaire qu’ont les princes, quand ils sécourent un de leurs voisins, contre un autre ; mais les Hollandois estoient trop fins pour n’esventer cette mine, trop jaloux de liberté pour la quitter à si vil prix, et trop ad visez
* Bbntivoglio, IV, 466 et saiv.
pour prendre une supériorité autre que celle à laquelle ils estoient naturellement soubmis, lorsqu’ils y seroient constraints, ce qui les fît rejetter bien loing ces propositions.
Et en effect, ils estoient réduicts à une si grande pauvreté , que nonobstant la tresve, qu’ils avoient eu l’espace de noeufF ans, l’an 1618 ils estoient arriérez vers ceux qui avoient donné argent à intérest à leur Estât, de vingt-six millions de florins, sans toucher à ce qu’ils dévoient à la France et à l’Angleterre, comme l’asseure ledit Barnevelt, en un papier qu’il donna aux Estats, au mois de may dudit an. Lesquelles debtes ont tousjours augmenté, de façon que l’an 1625, on trouve qu’ils estoient chargez de plus de soixante millions de florins.
Et quoyque le comte Maurice, poussé de l’inimitié qu’il portoit audit Barnevelt, entreprît pour le contrepointer de replicquer audit papier, de l’an 1618, il ne put pourtant rien opposer à cette vérité, touchant lesdittes debtes, ains fut constraint de l’advouer, par dire que les finances des Estats estoient si espuisées, qu’à peine on y trouvoit de quoy payer les vielles garnisons. Et toutesfois , nonobstant que cette nécessité si grande fut connue aux ministres du roy et à ceux de l’archiducq, ils ne laissèrent pourtant de prendre la résolution de rechercher les Estats de la tresve, et pour les induire de leur accorder ce qu’ils n’eussent jamais osé espérer, qu’on traiteroit avecq eux, en qualité et comme les tenans pour pays, provinces et Estats libres, sur lesquels ils ne prétendoient rien, n’ayans jamais cru que le roy, non plus que les archiducqs descendroient à cette in-
dignité. En quoy ils firent paroistre le grand désir qu’ils avoient de finir la guerre, qu’on interpréta universellement au peu de moyen qu’ils avoient de soustenir les fraix, non sans leur quitter beaucoup de réputation.
Ce point que les rébelles obtindrent, fut si fort contre leur oppinion, que voyans la facilité avecq laquelle on le leur avoit cédé, ils en concourent une défiance et soubçon, qu’il y devoit avoir une anguilla soubs cette roche et une cautèle*, de laquelle ils ne se donnoient de garde, ce qui les fit résoudre de tirer le traitté en longueur, affin d’esclaircir ce doute, avecq le temps, qui ordinairement esvente les subtilitez qui trompent bien pour peu, mais ne peuvent estre de durée, comme ils firent durant deux années toutes entières.
Ce fut aussy ce dont tout le monde ne sçavoit assez s’estonner, que ces grands princes, sans y estre constraints, au contraire, ayans les armes du tout supérieures, leurs donnassent la liberté, pour récompense de leur rébellion. Et comme on n’en voyoit aucun suject, on ne pouvoit se réprésenter que des princes si prudens et advisez, eussent condescendu à un point si fort contre apparence, s’ils n’eussent eu une cause fort prégnante*, quoyqu’occulte ; sur laquelle chacun discouroit à plaisir, comme on a fait depuis, sans l’avoir descouvert, avecq certitude.
Ce secret a donné lieu à la censure qu’on leur donne, de n’avoir osé considérer combien cet exemple estoit dangereux et combien puissant, pour attirer
‘ Ruse, artifice.
* Violente, impérieuse.
COMSIDBRATIONS
leurs autres sujects à secouer leur puissance. Et combien encore ils avoient authorisé par là, les secours que les princes et puissances estrangères avoient donné jusques alors, à ces rébelles et celuy que doresnavant ils leur donneroient.
Et de faict, auparavant cette tresve, ils les ont secouru avecq quelque arrière-pensée et contre leur propre consciencç, qui leur faisoit avoir en quelque aversion cette rébellion, de crainte qu’en l’advouant aux sujects de leurs voisins, ils ne donnassent l’asseurance à leurs propres subjets de l’entreprendre, soubs espoir aussy d’estre réciprocquement advouez et assistez desdits voisins ; mais depuis que par cette tresve, ils ont esté reconnus de leurs souverains pour libres, ils ne les ont plus tenu pour sujects ny rebelles, et ont cru les pouvoir assister, comme ils ont fait ouvertement, comme de pays à pays, et de prince à prince, et se sont liguez avecq eux, tant pour l’offence que pour la défence ; mesme ont receu leurs ambassadeurs, tant ordinaires qu’extraordinaires, et en ont envoyé vers eux, les traittans du tout en républicque establie, libre et indépendante de personne; le tout se fondant sur l’adveu que le roy et les archiducqs en ont faict , sans qu’on les ayt sceu satisfaire , en leur représentant qu’on ne leur avoit donné cette liberté, encore qu’on ayt traicté avecq eux, comme avecq des provinces libres, ce qui faisoit plus contre eux que pour eux, veu qu’il estoit constant que ce mot de comme, devoit estre pris en sens de comparaison e\ non de propriété, laquelle s'ils eussent eu, ils n’eussent eu besoing ; et n’eussent aussy souffert que ce mot eut esté mis en ce traicté, comme il ne se met
SUR LB GOUVERNBHBKT DBS PATS-BAS. 41
jani^s en tout autre qu’on faict avecq des princes ou pays qui en effect sont libres ; mais nonobstant toutes ces bonnes raisons, ceux à qui la grandeur d’Espâgne donnait de la jalousie, ont esté si bien aises de pouvoir avoir tel prétexte , pour favoriser cette rébellion, et par son moyen, donner quelque contrepoids à cette monarchie, qui leur estoit si formidable. En quoy le roy et les archiducqs ont perdu beaucoup de leur réputation, non sans leur très grahd intérest, veu que c’est la seule réputation qui maintient les grands royaumes, plus que toute autre chose; laquelle estant perdue, ils se perdent anssy, et cause que beaucoup d’ennemys se déclarent, comme ont faict la France, l'Angleterre, le Danemarck, Suède, Venise et tous les protestans d'Allemagne, qui depuis se sont déclarez ouvertement.
Mais ils estoient si passionez pour faire cette tresve, qu’ils passèrent pardessus toute sorte de considération, jusques-là mesmes que d’envoyer leurs députez en Hollande, pour la traiter; tesmoignant par là, à tout le monde, que c’estoient eux qui la demandoient, contre l’usance ordinaire qui porte que les traictez qu’on faict, avecq ses ennemys, se doivent faire en un lieu neutre, pour ne laisser ceux qui y doivent intervenir, à la discrétion desdîts ennemys*. Il est vray qu’on excuse ce point, sur la grande difficulté qu’il y eut eu de la traicter ailleurs, pour le grand nombre de députez des Provinces- Unies, qui y dévoient nécessairement entervenir,
> Au mois de janvier 1608, les ambassadeurs du roi d'Espagne, et des archiducs s’étaient rendus à La Haye. Bbntivoguo, IV ,
CONSIDÉHATIONS
estant au nombre de huict cent, n’y en pouvant avoir moins, en une affaire de telle importance , la tresve estant une de celles qui , par l’ordre de leur gouvernement, doit estre examinée, et conclue dans leurs Ëstats généraux, sans l’assemblée desquels on ne peut faire aucun traitté, touchant la guerre, la paix, les alliances, les confédérations, les impositions nouvelles et autres affaires qui regardent leur union générale. Lesquels Estats se composent des députez de sept Provinces Unies sçavoir Hollande, Zelande, Gueldres, Frise, Utrecht, Zutphen et Overyssel ; desquelles provinces toutes les villes députent en laditte assemblée, quelqu’un de leurs corps, et la noblesse y va en personne, mais avecq cette différence, au regard des villes, que chacune ville y a une voix et toute la noblesse d’une province n’en a qu’une ensemble, comme par exemple en Hollande, les villes qui y sont au nombre de 28 , ont autant de voix, et toute la noblesse de laditte province, n’a qu’une voix, de façon que la noblesse y a peu ou point d’authorité.
Et pour résolution de l’affaire proposée, on ne prend les voix de la multitude des députez , mais du nombre des provinces, de sorte que chaque province recueille les voix de ceux qui les donnent et leur résolution se tire de la pluralité desquelles on forme la générale , mais c’est aux occurrences ordinaires, et en celles cy-dessus cottées, il est nécessaire que les sept voix desdites sept provinces s’accordent ensemble , autrement la chose ne peut estre résolue, quand bien il n’y en auroit qu’une qui y contrediroit.
Comme on a veu en cette occasion de la tresve, laquelle estant contreditte par la province de Ze-
SUB LE OOUVBBNBMBNT DES PAYS-BAS
lande, encore que toutes les autres six fussent d’un mesme accord et consentement qu’elle se devoit faire^, ne pouvant néantmoins avoir aucun effect, si elle n’y eut consenty, comme elle fit à la fin, après que les autres provinces, ayant député vers elle quelqu’uns des leurs, luy eurent persuadé, par beaucoup de vives raisons, de se conformer aux autres ; ce qu’ils font ordinairement lorsqu’une province est discordante; et s’ils ne sçavoient la persuader, rien ne se pourroit conclure.
Cette contradiction de la Zelande avoit deux causes et origines, l’une son intérest particulier, qui la faisoit désirer la guerre, durant laquelle tout le commerce et traficq, qui se fait par la mer, est obligé de passer par elle, d’où ensuitte elle retire le premier advantage ; l’autre estait la disposition en laquelle l’entretenoit le comte Maurice, qui estait fort puissant en cette province, tant à cause des grands biens qu’il y avoit, que pour l’affection héréditaire qu’elle luy portoit, ayant esté la première en laquelle la rébellion s’est formée et avoit aussy la première receu la protection du feu prince d’Orange, qu’elle estimoit d’autant plus, qu’elle y estait plus oppiniastrement attachée, ainsy qu’à l’hérésie , mère de la rébellion. Estant certain qu’iceluy comte Maurice avoit fort à contre cœur cette proposition de la paix, laquelle il jugeoit du tout contraire au dessein qu’il avoit, de se faire souverain des provinces rébeUes, qu’il avoit hérité de son père ; lequel s’il n'eùt espéré de pouvoir faire réussir cette rébellion, à cette sienne intention, il ne s’y eût jamais engagé, sçachant très bien que c’est une misérable servitude, que de cora-
CONSIOÉBATIONS
mander à des rébelles, parmy lesquels outre que les meilleures actions ont besoing d’abolition ^ il ne se peut trouver de confiance, à cause qu’il y a du mérite à tromper et qu’en quittant ce party, on fait son devoir ; il est esclave d’une infinité de maitres et craint autant les siens que les ennemys ; son authorité, ayant pour fondement la passion du peuple, est bastie sur la boue ; elle dépend de la fantasie d’un artisan, qui croit avoir droit de luy demander raison de tout ce qu’il faict et de tout ce qu’il ne faict pas, et d'appeler traistre celuy que, au commencement de la révolté, il souloit appeller père du pays, toutes les fois qu’il sera malheureux; et jamais on n’a veu de communauté qui donnasse bon payement à son capitaine.
Ce fut ce dessein qui obligea le comte Maurice de s’opposer à la tresve, qu’il* n’espéroit pas de pouvoir estabür, que dans la confusion de la guerre, pendant laquelle, comme il s’estoit rendu nécessaire, il s’establissoit tousjours de plus en plus; ayant lors du traité de la tresve le gouvernement des provinces de Hollande, Zelande, Utrecht et Overyssel et la généralité des années; les autres provinces estant gouvernées par ceux de sa maison sçavoir : Frise et Groeninge, par le comte Guillaume, et la Gueldre par le comte Ernest; tellement qu’il avoit, en son pouvoir, tout le gouvernement civil et militaire, et avoit, par dessus ce, des garnisons à sa dévotion en touttes les villes frontières, de sorte que toute l’authorité
1 Justification.
> Son dessein.
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souveraine estoit dans ses mains et ne Inj manquoit que le titre. Mais cette tresve luy trencha court la plus part de ce pouvoir, qui fut repris par les Estats, par la prudence et courage de Bamevelt, lequel, toute sa vie, a esté un puissant antagoniste audit comte Maurice et qui plus l’a empesché en son dessein; ce qui fut cause qu’il* le tint pour son ennemy mortel et ne cessa jusques à ce qu’il l’eût fait mettre à mort, s’estant pour ce, jetté dans leparty des Gomaristes qui estoit lors la secte la plus suivie dans la Hollande, principalement du peuple, et qui estoit diamétralement opposée à celle des Arminiens, que tenoit ledit Bamevelt; lequel, ayant la mesme pensée de se défaire dudit comte, quand il en eût trouvé l'occasion, l’ayant subtilement attiré dans la ville d’Utrecht, dont les babitans estoient du tout à sa dévotion, et où il avoit dressé sa partie, y ayant fait venir nombre suffisant des Estats , qui estoient de ses amis et y introduict une garnison, dont les chefs estoient tous à luy, le courage et la résolution luy faillit, au besoing, quand ce vint à l’exécution, comme il arrive souvent aux grandes et hazardeuses affaires et entreprises , ayant tant d^ayé à la faire, que le comte en ayant eu le vent, eut le loisir de se retirer, laissant audit Bamevelt un regret irrémédiable de n’avoir plus tost exécuté cette résolution , qui ne pensa pas que le dilay d'un moment de temps estoit pour la faire manquer.
Ce comte ayant eschappé de si belle, avoit eu le désir de s’en venger , et rendu sage par la faute de
I Le comte Maurice.
CONSIDBBAIIONS
son ennemy, ne perdit pas une minutte de temps, dans l’occasion qu’il eut d’avoir iceluy Barnevelt à La Haye ; où se trouvant le plus fort, il le fit appréhender et faire son procès, sur divers chefs, dont il l’accusoit et entre autres, d’avoir eu intelligence avecq l’Espagnol , d’avoir receu de luy de l’argent pour faire la tresve, et d’avoir révélé les secrets de l’Estat, en la rélation du mois de may de l’an 1618 rapportée cy-dessus, et le serra de si près, qu’il luy fit coupper publicquement le col, abattant par les mains d’un bourreau la meilleure teste des Estats, qui reconnurent aussy mal les grands services qu’il leur avoit fait; esprouvant, à son grand dommage, le danger auquel s’expose celuy qui se met au service d’une communauté, où on n’acquiert jamais d’amis, personne ne se trouvant obligé de ce qui est faict pour tous, et on ne peut éviter des ennemys où la jalousie, l’envie et la défiance ont tousjours la supériorité. On vit plusieurs qui eurent compassion de voir anticiper si funestement le peu de jours qui pouvoient rester à un homme de quattrevingt a ns S mais on ne vit personne qui eut assez de passion, pour l’en délivrer. Il receut justement cette récompense de la rébellion, qu’il avoit allaicté, eslevé et maintenu, j)lus que pas un ; il eût esté loué de tous les siècles, s’il eût employé les grands talens qu’il avoit de la nature, au service de Dieu et de son roy.
Cette mort contenta le désir de se vanger qu’a-
1 Jean Olden Barnevelt, né le 14 septembre 1547, à Amersfort, ayant été exécuté le 13 mai 1619, n'était âgé que de 77 ans et neuf mois.
SUR LE aOUTBRNBMENT DBS PAYS-BAS.
voit eu le prince d’Orange, mais ne fit pourtant quitter la planche à son ambition qu’il Avoit espéré , l’opposition que Barnevelt luy avoit fait vivant encore après sa mort; cette ambition touttesfois luy a continué, toute sa vie, durant laquelle n’en ayant sceu chévir*, il l’a laissé en succession à Henry, son frère*, lequel y va aspirant tout ouvertement, s’estant estably dans les Provinces-Unies plus puissament que n’avoit fait son frère, et fait en dehors de plus fortes alliances tant avecq la France, avec laquelle il s’est lié très estroittement d’intérest et d’affection, soubs promesse qu’il en a tiré secrètement, d’en estre aydé à se faire comte d’Hollande , de quoy elle luy a donné un avant-goust, le faisant traiter d’Alteze, par le seigneur de Chamassé®, son ambassadeur; qu’avecq l’Angleterre, où il a bien osé prétendre, pour son filz, l’alliance royalle, qui s’est faicte avecq la fille aisnée du roy, ayant encore espoir de faire espousser sa fille par le prince de Galles. Ce qui met les Provinces-Unies en alarme, se voyans insensible-
‘ Chévir, proprement assurer son bien, venir à bout de quelque chose ; ici, n'ayant pu atteindre le but de son ambition.
* Henri-Frédéric de Nassau était le frère consanguin de Maurice, étant issu du troisième mariage de Guillaume le Taciturne, avec Charlotte de Bourbon.
3 Hercule, baron de Charnacé, créature du cardinal de Richelieu, fut chargé d’aller en Hollande, pour contrarier les propositions de paix faites par l'infante Isabelle et les Ëtats généraux. Malgré son cai'actère diplomatique, il commanda un régiment de cavalerie au siège de Breda et il y fut tué en 1636. 11 avait reçu l’ordre de donner le titre d’altesse au prince Henri Frédéric de Nassau et de remettre à la princesse, de la part de Louis XIII, un riche collier de perles. Sishondi, Histoiredes Français, XVI, 138, 160. Mokbrt, Dictionnaire.
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ment ester la liberté, pour laquelle elles ont soustenu tant d’années une si faschense guerre; et après avoir secoué le joug d’un grand et puissant roy, leur prince naturel, estre assujétty soubs celuy d’un petit usurpateur, qui n’a aucun moyen de les protéger ; prévoyans assez que la France, en voulant establir le prince d’Orange, n’a autre intention que de s’en servir pour, avecq son assistence, ester le reste du Pays-Bas au roy ; laquelle elle ne peut espérer des Estais, qui sçavent trop bien l’advantage qu’ils ont de cette barrière des provinces obéyssantes entre eux et la France; desquelles ils ne peuvent recevoir de dommage, aussy longtemps qu’ils seront unis avecq la France et les autres ennemys du roy ; mais ayant la France pour voisinne et ennemye,ils ne peuvent subsister ; ce que le prince d’Orange , aveuglé de son ambition, ne voit pas, ou s’il le voH, il ne l’estime en comparaison de l’honneur qu’il se promet de la souveraineté , laquelle il juge valoir bien de se mettre en hasard de se perdre , et comme il tient cette fortune pour asseurée, il espère que le temps pourra faire changer le péril qu’on prévoit maintenant de la perdre.
Mais encore que les Estats prévoyant suffisament tout ce que dessus, ils ne sont plus assez puissans pour y remédier, estant du tout asservys par les artifices dudit prince ; lequel au moyen de cent mille escus, qu’il distribue tous les ans, par forme de pension, aux principaux chefs et plus authorisez des Estats, il les tient tous en son pouvoir, et ceux qui ne le sont, n’ont presque l’asseurance d’y seulement penser, de crainte d’estre par luy ruinez, à cause qu’il
sus LE aOUVEBNBUBNT DES PAYS-BAS.
a fait en sorte d’avoir soit par achapt, ou autrement, soubs le ressort des principales villes de toutes les Provinces Unies, une terre au moins, pour laquelle régir il y a baillys, receveurs et autres officiers, qu’il prend des principaux desdittes villes, ès quelles il les fait avancer aux magistratures, qui sont ceux qui composent seulement les Estais, comme j’ay dû cydessus; ès quelles ils luy servent de mouches, pour espier les parolles et actions de ceux qui pouroient luy estre contraires, et s’ils en remarquent aucunes, ils les rapportent audit prince, qui a cette coustume, en ces cas, de les appeller diez soy et des les caresser extraordinairement, leur donnant à disner, faisant des présens et choses semblables, les ad visant toutesfois à la fin, qu’il a connoissance du peu qu’ils sont portez pour luy et des oppositions qu’ils ont apporté à ses désirs, aux occasions et temps qu’il leur marque, les priant de ne le plus faire , avecq offre que s’ils se rangent de son party, il lœ avancera eux et les leurs, eu toute occasion; et au contraire, que s’ils cemtinuent à contrecarrer ses desseins, il les ruinera et rendra misérables, eux et læ leurs ; et ne le dit pas seulement, mais il le fait, avançant ses amys, et reculant et ruinant ses ennemys, ^ par où. il a tout le monde pour luy ou ouvertement ou par dissimulation; n’y ayant plus que la ville d’Âmsterdam seule, qui tienne bon contre luy, subsistant par sa grandeur et richesse.
Pour revenir & notre propos, on prit prétexte de traiter la tresve en Hollande, pour le grand nombre des députez qui y dévoient entrevenir, desquels les commissions estoient limitées, et si on eût traité ail-
leurs, il eût fallu aller et venir continuellement, pour recevoir des nouveaux ordres et consentemens de chacune province, ce qui eût esté une affaire sans fin. Mais en effect ce nefutque prétexte, puisqu’aussy bien on ne peut rien conclure, sans le consentement des dites provinces, en la forme que j’ay dit cy-dessus; lesquelles, après avoir délibéré et résolu ce qui devoit estre proposé, quand il y est survenu quelque difficulté, il la leur a fallu communicquer de nouveau, et à cet effect, les assembler, et n’estoit besoing qu’ils fussent joints, au lieu où se trouvoient les députez du roy et des archiducqs, ains suffisoit que leurs arrières-députez y fussent, comme il a esté praticqué à la conclusion, dans laquelle, pour pallier et adoucir un peu cette humiliation que le roy et les archiducqs souffrirent, les rébelles, après avoir obtenu dans ce traité, plus qu’ils n’eussent osé espérer, consentirent que les députez des susdits roy et archiducqs retournassent en Anvers, où ils furent suivis des ambassadeurs de France et d’Angleterre et les arrières-députez de toutes les provinces, lesquels s’estoient assemblez à Berg-op-Zoom , pour mettre la dernière main à ce traitté.
On s’estonne, avecq raison, que les ambassadeurs de ces roys se meslèrent de ce traité, qui ne leur touchoit, n’estant l’ordinaire d’y faire entrevenir les voisins, ne soit qu’ils l’eussent moyenné, ce qu’ils n’avoient fait, ou qu’ils fussent requis de s’y trouver, comme médiateurs, ce qu’on ne doit faire aux traitez qui se font entre le seigneur et ses vassaux; lesquels doivent recevoir les conditions qu’on leur donne, si bien ils les peuvent adoucir et rendre les meilleures
qu’ils peuvent. H y eût du mistèreen cette négotiation, en la quelle ils ' ne se portèrent pour le bien et honneur qu’ils voulussent au roy et aux archiducqs,mais pour d’un costé, gaigner de la réputation d’avoir en quelque façon terminé cette longue et fascheuse guerre, le roy de France enviant dèz lors, cès superbes noms d’arbitre ou pacificateur des différends entre les princes de l’Europe, et de l’autre, pour procurer un tiltre à cette républicque, qui peusse en quelque façon plastrer celuy de rébelle et soubs lequel ils peussent faire les ligues et alliances qu’ils ont fait, mesme pendant le traitté, et ont continué de faire jusques à présent; ce qui se reconnoistra aisément, si on veut prendre garde à leur procédé.
Lorsqu’on proposa une paix avecq les Estats, les ambassadeurs ordinaires desdits roys, y résidens, leur firent couler tant de défiance, soupçons, arrièrepensées et difficultez, que le traitté en fut du tout désespéré ; ce qui obligea le roy et les archiducqs, qui furent advertys que ces roys mettoient ce baston à la roue, et espéciallement celuy de France, qui y avoit le plus de pouvoir, de se résoudre à le faire rechercher de vouloir estre moyenneur de cet accord, tant ils se passionoient pour l’avoir, que de passer pardessus toute autre considération ; et à cet efifect, le roy luy depescha, pour ambassadeur extraordinaire, don Pedro de Toledo, marquis de ’V^illafranca*, lequel
t Les ambassadears étrangers.
* Don Pedro de Tolède, marquis de Villafranca fut quelques années après, nommé gouverneur du Milanais. Le seigneur du Cornet, Guerre de Savoie, I, 13 note 3, 14.
CONSIDB&ÀTIOÎiS
négocia fort facilement ce qu’il déeiroit, ce roy ayant desjà la disposition que j’ay dit ; lequel y envoya, pour ambassadeur extraordinaire le président Janin, le plus grand homme d’Estat qui fut lors en France. Mais ce fut admettre, en ce traicté, un compaignon -qui trancha du maitre, s’opposant entièrement à la paix qu’il fit évanouyr aussytost, se servant de l’assistence de l’ambassadeur extraordinaire du roy d’Angleterre, qui pour avoir part en cette affaire, y avoit aussy envoyé à l’exemple de celuy de France, qui joints ensemble, proposèrent une tresve pour longues années, qui fut conclue, comme est dit cydessus ; et pour y obliger le roy et les archiducqs, ces roys firent ligue avecq les Estats, tant en cas de la continuation de la guerre, qu’en celuy de la tresve , promettant chacun d'iceux de secourir lesdits Estats de dix mille soldats payez, soit pour continuer la guerre, soit pour faire entretenir la tresve, en cas que le roy ou les archiducqs la voulussent enfreindre, et lesdits Estats s’obligeoient de livrer à chacun desdits roys, cincq mille soldats payez, si le roy ou lesdits archiducqs leur faisoient la guerre, prennent couleur, pour faire cette ligue si injuste, que si la tresve ne se faisoit, lesdits roy et archiducqs en estoient cause ; ce qui leur donnoit un suject légitime d’assister ceux par lesquels il n’avoit tenu qu’un si grand bien n’arrivat, ce qui faisoit estre Injustice de leur costé.Cette union si estroitte de ces deux roys, avecq les Estats, leurs instances violentes faictes par leurs ambassadeurs et la grande inclination que les roy et archiducqs avoient à laditte tresve , qui est tousjours mauvaise, quand elle est vehémente et beaucoup
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pire quand elle est connue des ennemys, qui en font leur profit, les disposa à franchir le pas à des conditions auxquelles on n’eût jamais cru qu’ils eussent condescendu, comme fut la liberté de la navigation aux Indes, sur lequel point on disputa fort longtemps, mais à la fin on l’accorda, nonobstant qu’il soit sj préjudiciable à la couronne d’Espagne, dont les roys n’ont jamais voulu permettre à qui que ce soit, non pas mesme Philippe II, à sa propre fille, la sérénissime infante Isabelle; au mariage de laquelle avecq l’archiducq Albert, dans la donation qu’il a faite du Pays-Bas, il a stipulé, par exprès, qu’eux, leurs successeurs et sujects ne pourront avoir aucune contractation aux Indes, ny y naviger, à peine de descheoir de laditte donation ; et les roys de Portugal, auparavant qu’ils fussent unis au reste des royaumes d’Espagne, estoient si jaloux de leur navigation aux Indes orientales, que non seulement il n’estoit permy à aucun d’y aller, tenant pour ennemys tous ceux qui le vouloient entreprendre, mais non pas mesme à leurs sujects d’en parler, sans leur permission expresse, de crainte qu’il en donnât goust.
Et comme cet article estoit si important et si fort à l’intérest du roy, ayant ensuitte tant d'irréputation à l’avoir accordé, on eut honte de le déclarer ouvertement; mais on le déguisa, soubs des termes cachez, comme si on ne s’en deut appercevoir, sinon par les parolles, par les effects; faisant comme les perdrix qui se croyent bien cachées, quand elles ont la teste couverte. On ne voulut dire clairement qu’on leur permettoit la navigation aux Indes, mais on déclara que le commerce s’exerceroit librement par III, 4
tout, excepté que hors de l’Europe, les hahitans des Provinces-Unies ne pourroient négotier dans les pays de la couronne d’Espagne, par où on leur permettoit tacitement la navigation aux Indes, avecq réserve seulement de ne la faire aux pays possédez par le roy.
On a expérimenté le grand dommage qu’en a receu toutte l’Espagne, les rébelles s’estant si fort estably en cette navigation, qu’ils ne faisoient auparavant qu’avecq beaucoup de difficulté, qu’ils ont attiré en leur pays le principal traficq, tant des espiceries, dont ils privent non seulement l’Espagne, mais encore les Vénétiens et les peuples du Levant, que du sucre, s’estans rendu maitres de Pernambuco, du sel qu’ils vont quérir en la Guinée et autres isles voisines et d’autres marchandises. Et encore qu’auparavant cçtte tresve, ils fissent quelques voyages, ce n’estoit avecq la liberté qu’ils ont faict durant icelle, devant laquelle ils couroient tousjours fortune de se perdre au rencontre des flottes d’Espagne, ny avecq le nombre des batteaux, desquels ils avoient besoing pour la garde de leurs pescheries et pour le convoy de tous ceux de leur traficq ; et estant délivrez des fraix de l’entretenement de leurs armées de mer et particulièrement de ceux qu’il falloit exposer, pour la campagne, ils ont eu plus de pouvoir d’armer et équipper plus de batteaux, pour les Indes.
Ce n’a pas esté aussi un des moindres intérests de la tresve que le roy a souffert par la réformation qu’il a fait de la plus grande partie des vieux soldats, qu’il entretenoit au Pays-Bas, avecq moins de prévoyance qu’il devoit , sans considérer qu’il n’y a rien
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qui doive estre plus chèrement conservé, en un estât, que les vieiles troupes, qu’on ne peut avoir, quand on n’en a pas, qu’avecq un longtemps, expérience et exercice ; un viel soldat estant plus à estimer, que trois nouvellement levez. Ayant cassé tous les soldats allemands, excepté deux ou trois compagnies, et tous les Walons, hormis deux régiments, et partie des Espagnols et Italiens, n'ayant retenu, pour tout, que douze mille hommes de pied et seize cent chevaux, de façon qu’il donna occasion à ses ennemys, de penser à entreprendre contre ses Estats, ce qu’ils n’eussent osé faire auparavant.
Ce fut aussy le principal but qu’eut Henry IV, roy de France, dans la sollicitation qu’il fit, pour la tresve, de faire désarmer le roy, sçachant fort bien qu’un grand Estât désarmé est foible et proche de sa ruine, méditant dèz lors celle d’Espagne, contre laquelle et contre la maison d’Austriche, il minutoit ce grand dessein qu’il avoit conceu et acheminé, par les praticques secrètes qu’il avoit eu avecq tous les potentats de l’Europe et les ligues estroittes qu’il avoit fait avecq tous les Huguenots, et avecq tous les ennemys de cette maison, mesmes avecq les Turcqs et les Tartares, qu’il prétendoit faire sortir effect l’an 1610 , si la mort violente qui l’emporta, ne les eut arresté. Lequel dessein, il tenoit si secret, qu’il respondit au nonce du pape, résident à Paris, lequel de la part de son maître, luy demanda l’an 1610, pourquoy il faisoit des si grandes levées, il luy dit qu’il suffisoit que Dieu le sçavoit, sans qu’il fut besoing que son vicaire en eût connoissance et qu’on verroit l’effiect de ces préparations; qui fut néantmoins dif-
féré à cau8es.de sa mort, jusques à ce que le cardinal de Richelieu, remettant les fers aux feux, a poursiiivy ce détestable dessein, et bouleversé toute la cbrestieneté
Et que ce fut telle la fin que prétendoit ledit Henry, il parut en ce que par son conseil, les Estats maintiendrent toute leur armée, qui consistoit en deux mille cincq cent chevaux et vingt mille bommesi de pied, sçavoir : trois mille Anglois, deux mille Écossois, trois mille Allemands et deux mille François et le reste naturels du pays, sans toucher aux quattre mille hommes de pied, qu’iceluy roy de France leur entretenoit, en deux régiments et deux cent chevaux ; ce qu’il faisoit avecq une très bonne raison politicque, (s’il ne les eut employé pour le soustien d’une rébellion), en ce qu’assistant ses amis, il formoit quantité de ses sujects au mestier de la guerre, entretenatit, sans aucune incommodité de son pays, une académie d’où luy et ses successeurs ont les meilleurs soldats et capitaines qu’ils ont jamais eu.
Des quels fraix lesdits Estats se fussent déchargez, du moins de la plus grande partie, durant la tresve, s’ils n’eûssent participé au dessein qu’avoit ledit roy d’attacquer le pays du roy, après l’avoir fait desarmer, par laditte tresve ; ce que sans doute eût
> Ce grand dessein de Henri IV était un remaniement de la carte de l’Europe, naturellement au profit de la France. Ce roi gascon, si peu scrupuleux pour les droits des tiers, a inauguré, en France, la politique ambitieuse et injuste, qui a conduit ce pays aux désastres, sans exemple, de 1870. Sismondi, XV, 190- 192; M. Henrard, Eenri IY et la princesse de Condé, 194 et suiv. Publication de la Société.
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arrivé, n’eût esté la mort dudit Henry ; lequel avoit préparé la plus grande armée que jamais aucun roy de France aytfaict, soubs prétexte de vouloir assister le marquis de Brandenbourg et le ducq de Neubourg, en leurs préttmtions sur le duché de JuUiers, ce que ne luy touchoit, n’ayant aucune jurisdiction dans J’empire, où l’Empereur doit démesler toutes les difficultez, qui s’y rencontrent; et pourquoy aussy il n’estoit réquis le quart des préparations qu’il avoit fait. Mais en effect, c’estoit pour ruiner la maison d’Austricbe et luy oster l’empire, pour le prendre luymesme, ou en faire un autre à sa dévotion, lequel ne pouvant subsister par sa foiblesse, il en eût disposé comme il eût voulu ; n’y ayant rien qui fasche tant les roys de France, que de voir la continuation de l’empire en la maison d’Austriche, estant jaloux de l’authorité quelle s’acquiert, par ce moyen, en Allemagne, laquelle les empesche de s’y establir, comme ils désirent passé longtemps, sçachant trop bien que de là seul, on se peut faire la planche à la monarchie universelle qu’ils ambitionnent, passé si longtemps*. Et comme 'il sçavoit que rien n’estoit capable de l’empescher en cette imagination, que le Pays-Bas, il desseignoit* de commencer par là ses conquestes, qu’il jugeoit faciles, dans la conjoncture de la réformation des meilleurs soldats de ces pays, avecq l’assistance des Hollandois, qui avoient résolu de rompre la tresve , et les Anglois qui avoient dix mille hommes prests, que le prince de Galles de voit con-
1 M. Henrabd, Henri IV et la princesse de fondé, 105 et buIt. s II avait formé le dessein.
CONSIDÉEÀTIOMS
duire ; ce qui le fît, (pour trouver un suject de querelle), demander passage, pour son année, à l’archiducq Albert, par le pays de Luxembourg sçachant bien qu’il le luy refuseroit, comme il fît*, n’estant compris en la règle d’Estat, qui veut que les petits princes ne refusent à, beaucoup plus' grands qu’eux, le passage par leurs terres, qui, en ce cas, ont droit d’y passer par force, mesme de conquérir par une juste guerre, veu qu’estant lié de tant d’intérest avecq le roy d’Espagne, il se pouvoit dire ne faire qu’un avecq luy et ne pouvoit, sans blesser sa réputation et luy faire tort, accorder ce passage. Mais il regretta bien d’avoir licentié ses vieux soldats et de se voire contraint de suppléer leur nombre, par des nouvelles levées* et avecq icelles soustenir le fardeau d’une si pésante guerre, de laquelle il plut à Dieu de le délivrer, permettant qu’icelluy roy Henry fut tué, au milieu de sa ville de Paris, le 14 de may 1610, par un nommé Ravaillac, natif d’Angoulesme, d’un coup de Cousteau, qu’il luy donna estant en carosse, avecq quattre seigneurs de son royaume, la veille de l’entrée de la reyne sa femme, qui avoit esté couronnée, le jour avant, à Saint-Denis, à intention delà laisser régente en France , durant son absence , qu’il prétendoit
> La demande de traverser le territoire belge fut adressée é l’archiduc, par lettre du roi, datée de Paris, le 8 mai 1610. M. Henrard, Henri IV. 131-133.
* L'archiduc ne répondit pas par un refus, mais après mûre délibération, par lettre du 13 mai, il demanda au roi d’indiquer l’itinéraire qu’il se proposait de suivre dans ses états. Ibid. 133-139.
3 Archives de l’audience, lia.sse 1181.
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faire, dans la guerre qu’il méditoit en Allemagne, où devoit esclatter cette rébellion de Bohème et autres souslevemens, qu’on a veu depuis.
Mais Dieu trancha tout court ces injustes desseins par cette mort tragicque, faisant admirer à tout le monde la droiture de sa justice, qui semble avoir esté spécificquement marqué dans ce verset, que le saint Esprit a fait chanter par le prophète royal , si longtemps auparavant, où se trouve chronographiquée l’année de cette lamentable mort :
JVstItIa DoMInI beCta.
Et encore que la mort d’iceluy Henry eût arresté ces desseins, le roy ne fut pourtant plus en repos, non plus que les archiducqs, et n’eurent moins de suject de regretter leurs vieux soldats, pour les guerres qui leur survindrent de tous costez; desquelles les François et Hollandois furent si non du tout les auteurs, au moins les fauteurs et prometteurs, qui ne leur furent de moindre dépence que celle contre lesEstats, sans autre advantage que celuy d’assister leurs amys, qu’ils estoient obligez de faire seuls contre plusieurs, lesquels soustenoient cette dépense à leur aise pour estre divisée, là où de la leur, ils estoient chargez tous seuls, sans espoir d’aucun gaigne.
La première guerre qu’ils eurent, après la tresve, fut celle de Julliers, l’an 1610 qui continua avecq divers succès, jusques à l’an 1614, estant conduitte et soustenue par les forces de France et d’Hollande, comme j’ay fait voire cy dessus.
L’autre guerre, qui a esté de l’invention dudit Henry et de laquelle l’ordre, disposition et conduitte
CONSIDÉBATIONS
a esté tracée dans la Hollande, a esté la rébellion de Bohème, l’an 1618 et usurpation de cette couronne, parle comte palatin ; lequel estant jeune et ambitieux, se laissa porter à ce conseil injuste, par les persuasions de sa femme, laquelle estant fille du roy d’Angleterre, se voyant à contre cœur simple comtesse, sa passion estoit de voire sa teste couronnée ; mais beaucoup plus que par elle, du prince d’Orange, son cousin, lequel leur donna le courage de l’entreprendre, après que les ducq de Saxe et ducq de Bavière, beaucoup plus sages que luy, l’eurent refusé. Lequel conseil, iP esprouva pernicieux pour luy, faisant vérifier cette maxime que quiconcque désire injustement le bien d’autruy perd justement le sien, comme il fit, s’ayant veu despouiller de ses propres Estats, (après avoir esté mis au ban de l’empire,) par l’archiducq Albert et le ducq de Bavière, commis par l’empereur pour exécuteurs dudit ban ; celuy-cy ayant pris tout le haut Palatinat et celuy-là tout le bas, avecq l’armée qui y menna le marquis Spinola, qui sans coup férir se rendit maître de tout ce grand et riche pays, sans que les grandes armées qui y estoient pour le défendre, ès quelles les Hollandois avoient leur meilleure cavaillerie, eussent osé l’attendre ny s’y opposer*.
Estant remarquables deux traits d’esprit et d’Esfat, dont se servit ledit marquis, I’uq que l’ambassadeur du roy d’Angleterre, luy demandant où il conduisoit cette grande armée et quel dessein il avoit, qu’il
* Le Palatin.
* Le soigneur de Corset, Guerres de Savoie, de Bohême, du Palatinat, et du Pays-Bas. (Publication de la Société).
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disoit n’avoir sceu apprendre de l’archiducq Albert, qui l’avoit envoyé à luy, à cause que cette marche ne se faisoit par sou ordre, mais par l’ordre du roy ; il respondit que son ordre estoit dans un escrit fermé, qu’il ne pouvoit ouvrir que dans la place d’armes, qui se devoit faire vers Coblentz, où l’ayant suivy, il a appris à l’ouverture dudit ordre, que c’estoit pour le Palatinat, mais trop tard, d'autant qu’avant qu’il en eusse pu advertir son maître, cepaysestoitconquis. L’autre fut, qu’ayant à passer par le pays de l’archevesque de Trêves, lequel il sçavoit n’estre affectionné au roy et que s’il eût eu le pouvoir, il ne luy eût permis, il luy fit demander passage avecq promesse de ne fouler son pays et de passer en diligence ; et cependant, pour ne luy donner le loisir de se mettre en estât de l’empescher et pour ne perdre cette occasion, où la célérité estoit requise, il ne laissa de passer, comme on doit faire en semblables rencontres.
De ce commencement est sorty cette guerre lamentable, laquelle depuis 27 ans et plus, travaille si cruellement toute l’Europe ; laquelle s’estant divisée en deux partis, l’un pour la maison d’Austriche et l’autre pour la France, qui a pris celuy du palatin, assisté de tous les Huguenots, n’a i)as laissé un canton qui n’ayt esté plus misérablement affligé que de toute autre guerre, qu’on ayt jamais ouy ou lu. Et on croit, avecq raison, que si les roy et archiducqs eûssent eu une armée, sur le Rhin, que cette guerre ne se fût esmeue ; d’autant que le palatin n’eût eu garde de faire cette folle entreprise, voyant une armée preste de luy ester le sien, cependant qu’il
CONSlDâBATlOMS
pensoit usurper le bien d’autruy. Ce qu’ils eûssent pu faire, s’ils n’eûssent licentié la meilleure partie de leur armée.
Pour le soustien desquelles gnerres, les roy et archiducqs ont beaucoup plus frayé, durant la tresve, qu’ils ne faisoient durant la guerre qu’ils avoientavecq les Hollandois; lesquels, au contraire, faisoient beaucoup moins de dépences et ne hazardoient rien et s’enrichissoient au moyen des plus grandes et fréquentes navigations, qu’ils pouvoient mieux faire aux Indes et s’y establir au grand préjudice des affaires du roy ; ayans lesdits Hollandois, par ce moyen et espargne qu’ils ont fait, durant cette tresve, trouvé de quoy rachapter du roy d’Angleterre les villes de Vlessinghe, Briel et Rammekens, qu’ils avoient engagé à la.royne Élisabeth, au commencement de leur rébellion, pour avoir son secours.
Lesquelles villes estant à la disposition du roy d’Angleterre , il demeuroit tousjours maître , en quelque façon, de leur Estât, duquel il avoitles clefs, outre l’appréhension continuelle qu’ils avoient, qu’il ne s’accordasse un jour, avecq le royetnelesluy consignasse, sçachant qu’il en avoit esté requis, en faisant la paix; et si bien il ne l’avoit lors voulu, qu’il pourroit arriver telle révolution que ledit roy d’Angleterre, ayant besoing de celuy d’Espagne, seroit bien aise de, avecq ces gages, achapter son assistence et amitié.
Voilà une partie des raisons qui sont contre la tresve; ceux qui l’approuvent, disent que les roy et archiducqs ont eu touttes les raisons du monde de la désirer et de la faire, après une guerre de quarante
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SUR LE OOUVBBNBHBMT DBS PATS-BAS.
ans, laquelle il falloit une fois terminer et donner quelque repos à leurs bons sujects, et non sans espoir que la communication qu’ils auroient avecq les rébelles, leur donneroit la connoissance du bon et juste gouvernement du roy et les attireroit à s’y vouloir remettre. De tant plusqu’après unes! longue guerre, si oppiniastrement disputée, de part et d’autre, et l’employ de plus de six vingt millions d'or, on n’avoit fait qu’affermir leur rébellion , qui estoit aujourdhuy establie, dans tine forme absolute de républicque, et le peu d’espoir qu’il y avoit de les réduire, par la force, considérée la fortification qu’ils ont de la nature, par la situation de leur pays, au milieu de la mer d’un costé et de l’autre, des grandes et profondes rivières, telles que le Rhin, la Meuse, l’Issel et l’Escaut, et celles de l’art, avecq laquelle ils ont rendu leurs villes presque imprennables, n’est avecq une dépence infinie, et lorsqu’on en a pris une, on en rencontre une aussy forte que la première, et comme pour la prendre, il faut employer une puissante armée, il en faut encore une autre pour empescher les entreprises qu’ils pourroient faire, cependant que cette première armée seroit occupée; comme on a veu que durant le siège d’Ostende, ils ont pris l’Escluse, Rheynberg et Grave, se récompensant au double de la perte qu’ils faisoient. Ce qu’ils font avecq facilité , ayant la faveur de la mer et des rivières, qui leur donnent la commodité de transporter fort aisément, et avecq peu de fraix, et sans foule de leurs pays, leurs soldats, canons, attirails, vivres et munitions ; et lorsqu’on les pense d’un costé, ils sont tout à l’autre, ce qui rend fort difficile et frayeuse la manière de leur faire la’ guerre.
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Par dessus quoy, comme la reste du pays obéyssant n’est de soi-mesme suffisante de leur faire la guerre, ny de leur résister, dans les grandes assistences qu’ils reçoivent de France et d’ailleurs, et qu’il faut nécessairement quelle soyt secourue d’Espagne et principalement d’argent, cette difficulté est tousjours grandement préjudiciable en cette guerre à cause du retardement et surtout de la tardivité qu’on a, en ce pays-là, à faire les provisions nécessaires ; ce qui est encore fort accru, par la passion violente que le roy a eu d’envoyer au Pays-Bas des soldats Espagnols et Italiens, lesquels n’y peuvent venir qu’avecq des fraix infinis, tels que pour chacun soldat cent florins, pour le moins, et non sans risque, àcause delà grande puissancequ’ontlesEstatssur la mer, comme on a veu arriver plusieurs fois, n’estant guère moindre la difficulté de les envoyer par terre, à cause qu’ils doivent de nécessité passer par le pays des Suisses et par la Lorraine, desquels il faut achapter fort chèrement le passage, et s’exposer en outre à la discrétion de ces nations, si peu fidèles.
Il est vray que le roy se passeroit bien de ces despenses si grandes, s’il avoit osté de son esprit la défiance qu’il a, avecq si peu de raison, de ses bons sujects du Pays-Bas, qui se peuvent vanter légitimement d’estre les plus fidels de tous ses vassaux ; de quoy il doit avoir pris une plus que suffisante expérience, dans la constance qu’ils ont tesmoigné durant cette misérable guerre, contre la France, tant en souffrant les excès et foules inouyes des soldats, que la perte de tous leurs autres biens, par l’ennemy ; la pierre de touche de la fidélité estant la souffrance
SUR LE QOUVBRNEMEKT DBS PAYS-BAS. G5
avecq patience pour son maître ; celuy-là ayme trop laschement qui ne veut souffrir aucune chose, pour celuy qu’il ayme. Et cependant aucuns mesmes des principaux ministres du roy et que pis est, de ce pays aussy, qui sont eux-mesmes infidels et noirs comme charbon, luy impriment cette défiance, pour faire mieux valoir leur crédit et tant mieux faire jouer leur trahison , comme on a veu depuis plusieurs années. Ce que s’il avoit une fois quitté, comme il doit, il pourroit avoir icy une armée de naturels du pays, qui sont les meilleurs soldats du monde, à laquelle s’il adjoustoit quelques Espagnols, Italiens et Allemands, çour l’émulation, ce devroit estre peu, si comme un régiment ou deux de chaque nation.
C’est une erreur trop grossière de se persuader que dix ou douze mille Espagnols et Italiens, qui est le plus grand nombre qu’ils ont esté, puissent donner la loy au pays et le tenir en bride, s’il n’estoit fidel; ce ne seroit pour maintenir trois villes, entre un si grand nombre d’importantes qu’il y a; lesquelles si elles avoient un mauvais dessein, ne demeureroient un moment à l’obéyssance du roy, si elles n’y estoient portées d’affection, ayant si à la main, comme elles ont, les François et Hollandois, qui sont tousjours pre.sts à les recevoir, ne s’estant veu une seule fois qu’ils ayent fait contenance de bransler, nonobstant qu’on les ait picqué j usques au vif, non sans apparence de mauvais dessein, tant par toute sorte de maiyrais traitemens, foules, oppression et violence qu’on y a permy impunément, tant par les soldats, que par l’infraction de tous leur privilèges, sans en garder un seul; cependant que toute la Cathalogne, pour le
loganent d’aucuns soldats estrangers, qu’ils disoient estrc contre leurs privilèges, s’est révoltée, aussy bien que le royaume de Portugal, poussé seulement du désir d’avoir un roy naturel et de la hayne des Castillans, y en ayant encore en Espagne, qui ont de l’inclination à suivre ces exemples.
Une des plus fortes raisons pour la tresve, estoit le peu d’espoir, ou plus tost l’impossibilité de venir à chef de cette guerre, qui estoit soustenue de toutes les forces de France, d’Angleterre et des protestans d’Allemagne, qui se fussent plustost perdus que de laisser perdre les Hollandois, dans la subsistance desquels ils mettoient la leur ; sçachant bien que si le roy estoit absolut dans tous les Pays-Bas , il le seroit dans toute l’Europe; qu’il falloit céder au temps et attendre qu’il amennasse quelque meilleure occasion, laquelle on avoit suject d’espérer du costé de la France, où les affaires se disposoient à une altération, en cas que le roy Henry IV, qui commençoit à vieillir, vinsse à mourir ; comme il y avoit aussy en Angleterre, où la domination du roy Jacques I, n’estoit guere agréable aux Anglois, qui souffroient fort impatiement de se voire sujects aux Écossois, leurs anciens ennemys, et encore qu’ils possédoient les meilleures charges du royaume et la faveur du roy; et ne manquoient non plus les semences de division en Allemagne, où les catbolicques et protestans ne se souffroient l’un l’autre, jusques à ce 'qu’ils rencontrassent quelque moyen de supériorité.
Qu’il estoit en outre à propos d’essayer si la paix que les Hollandais auroient en dehors, ne leur pro-
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dairoit quelque division et guerre intestine, de quoy on voyoit desjà quelques semences dans les sectes Gomarienne et Arménienne, lesquelles s’abhoroient plus l’une l’autre, quelles ne faisoient la religion catbolicque, l’hérésie estant la fille delà présomption, laquelle ayant venu à ce point de vanité, que d’oser chocquer toutte suflisance d’antiquité, et mettre en doubte une croyance si universellement receue, et si fort establie, seulement pour estre estimez plus sçavans que tous ceux qui l’ont précédé, et ne peut souffrir qu’un autre mette la fauche en sa maison , et lui disputte cette gloire ;l’effect desquelles odiositez sembloit n’estre tenu que par la crainte des armes espagnoles, celles de dehors faisant pour l’ordinaire retenir celles de dedans au foureau. Et de faict, l’expérience a fait voire que cette prévoyance n’a pas esté sans fondement, d’autant que la tresve n’a pas si tost esté faicte, que ces deux sectes ont commencé à pousser en dehors leur animosité, d’où se sont formez deux partis, qui ont pensé ruiner la Hollande; le prince d’Orange s’estant déclaré chef des Gomaristes et Barnevelt des Arméniens, avecq tant d’émulation et de passion qu’elle n’a sceu finir qu’avecq la mort dudit Barnevelt, comme j’ay dit cy-dessus ; n’y ayant chose plus dangereuse, en un Estât, que la division du peuple en deux bandes, particulièrement quand elles sont notées de divers noms, comme on a veu anciennement en Hollande , les Houcqs et les Cabillaux, en Flandre les Blaumoutins et Ingreskins, en France les Bourgoignons et Armagnacs, et en Italie les Guelfes et Gibelins. Estant remarquable, que cependant que ledit prince d’Orange se disoit
Gomariste, le comte Henry, son frère, se disoit Arménien, non que l’un ou l’autre en fût, y ayant apparence qu’ils n’avoient de religion, mais par raisons d’Estat, pour s’authoriser tous deux dans toute la Hollande ; ou bien que si l’un party succomboit, que leur maison ne fût accablée soubs ses ruines, ains se raaintinse et relevasse l’autre avecq le parti supérieur, imitant en ce, la'prudence de Guillaume, prince d’Orange, leur père, lequel se trouvant obligé de sortir du pays et se retirer en Allemagne, de crainte du ducq d’Alve, laissa son filz, le comte de Buren, à Louvain, où il estudioit, à dessein exprès qu’il vint au pouvoir des Espagnols, et qu’estant nourry parmy eux, s’il ne réussissoit dans ses entreprises, il put restabiir sa maison ; laquelle prévoyance fit encore que le comtéMaurice, après la mort du feu prince d’Orange, son frère aisné, qui mourut à Bruxelles, au service de l’archiducq Albert, envoya au Pays-Bas, le comte Jean de Nassau, son cousin, pour y avoir quelqu’un qui soutinsse leur maison L
On apportoit encore pour raison de faire la tresve le peu de moyen que le roi avoit d’armer le nombre de vaisseaux de guerre, dont il avoit besoing, pour leur empescher la navigation des Indes orientales , où ils avoient, lors de la tresve, cent et cinquante batteaux et bien huict mille mariniers et soldats en ce voyage ;
> Il est impossible d'admettre comme vraies ces allégations de l'auteur; Guillaume le Taciturne n'avait pas prévu que son fils serait pris, comme étage, par le duc d'Albe; quant A Jean de Nassau, on sait qu'il se fixa dans les Pays-Bas espagnols et qu'il se fit catholique, pour épouser Ernestine de Ligne, dont il était éperdueraent épris. — Du Cornet, 1, 110.
et moins encore celles des occidentales qu’ils méditoyent, ayant jà formé une compagnie de ces Indes, comme des autres, mais qu’ils n’avoient sceu mettre en effect, à cause des grands frais qu’ils estoient obligez d’exposer aux armées de terre.
La vanité de laquelle raison s’est montrée, par l’effect que latresve leur a facilité, ayant mis en exécution laditte compagnie des Indes occidentales , et accreu la navigation au double, et s’estably puissament aux deux Indes, ayans pris plusieurs postes advantageux, que ceux de Portugal, à l’expiration de la tresve, se trouvèrent obligez d’importuner le roy de ne la continuer, et luy offrirent une grande somme d’argent pour leur faire la guerre ; cessant laquelle ils remonstroient que tout leur traficq des Indes estoit perdu, n’y ayant autre moyen d’y empescher les Hollandais d’y naviger, qu’en les divertissant par une guerre puissante au Pays-Bas, par mer et par terre.
Ce fut encore une utilité qu’on trouvoit à la tresve qu’elle donna moyen au roy ce chasser les Mores de ses royaumes d’Espagne, où, par l’intelligence qu’ils avoient avecq ceux d’Africque, ils minutoient unerébellion, y ayans jà préparé un grand nombre d’armes de toute sorte; de quoy le roy estant adverty, les fit sortir par un édict fort rigoureux , qui en un mois, chassa plus de six cent mille âmes hors d’Espagne, qui fut une action digne d’un roy catholicque, qui eut raison de ce faire, tant pour celle d’Estat cy-dessus, que bien fortement pour celle de la conscience, qui ne luy permettoit de souffrir , en ces Estats, une race si vénimeuse, de laquelle la
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communication est scandaleuse et dangereuse tout ensemble; n’y ayant aucun doute qu’aussy longtemps qu’ils y eussent restez, que tousjours quelqu’uns de ses sujects eussent morisé, et bien qu’ils soyent dehors , il y a plusieurs de leurs traces et façons de faire, qui y sont resteez', tant l’exemple (encore que mauvais et blasmé) a de pouvoir; quoy qu’en ayt sceu dire le grand ïurcq, qu’il s’estonnoit de cette imprudence , selon son advis d’avoir dépeuplé son pays de tant de monde et ses coffres de tant d’argent qui en revenoit, un pays n'estant puissant et riche qu’à l’advenant du peuple qu’il a; ce que le roy n’eût osé entreprendre, si la guerre de Hollande eût continué ; à laquelle il ne luy eut esté conseillable d’en ajouster une si rude, qu’on devoit appréhender, avecq raison, devoir soudre par ce bannissement.
1 II serait à souhaiter, dans l’intérêt de l’Espagne, que > les façons de faire >• des maures en agriculture et en industrie eussent subsisté Jusques de nos jours, on ne verrait pas le pays voué à la stérilité et à la misère. Mais les habitudes laborieuses des Maures étaient précisément le motif qu’invoquait Jean de Ribera, l’archevêque de Valence, pour les faire expulser : « Leur M adresse dans les travaux de l’agriculture et dans les arts sont • de justes motifs de craindre qu'ils ne troublent la tranquillité » publique, • disait-il dans un rapport adressé au Roi. L’archevêque de Tolède proposait un moyen plus féroce, c’était l’extermination complète de la race Maure, à un jour donné. Philippe III, qui A la cruauté de son père, joignait une touchante soumission au fanatisme monacal, s’arrêta au projet d’expulsion, qu’il fit exécuter le 12 septembre 1609, dans la province de Valence et le 10 janvier suivant, dans le reste du royaume. 11 priva ainsi l’Espagne d’un million d'habitants tranquilles et laborieux. Watson', Histoire de Philippe lll, II, 57. Sismo.vdi, Histoire des Français, XV, 233. Marliani, Histoire politique de VEspagne, I, 29 et suiv.
SUR LE GOUVERNEMENT DES PAYS-BAS. Il
n eut de plus, en ce mesme temps, la commodité de s’emparer, en Africque, de ces deux ports de mer si utils à l’Espagne, Larache et Marmora* que les Hollandois luy eussent empesché.
On met encore en ligne de compte, des utilitez de la tresve , le danger qu’il y avoit, qu’en continuant la guerre , toute l’armée du roy vinse à se mutiner ensemble, ce que s’il fût une fois arrivé, la perte entière du Pays-Bas estoit infaillible ; ce qu’on avoit suject de craindre pour la grande accousturaance que les soldats y avoient pris, pour la récompense que jusques alors ils avoient eu, au lieu de chastiment, ayans tousjours esté payez superabondauient de tout ce que le roy leur devoit*. Et au moyen de la tresve, l’archiducq eut moyen de bannir tous ceux qui avoient venu à cet excès dans ses pays et dans ceux du roy, qu’il n’eût trouvé bon d’entreprendre durant la guerre ; remède qui a esté de plusieur.s trouvé fort rude, mais qui a esté éprouvé salutaire, veu qu’il a fait cesser toutes les mutiuations, n’y en ayant point eu depuis ce bannissement.
Ces raisons ont sans doute quelque fondement de part et d’autre, laissant d’en faire le jugement h
• Larache ou El Araysch et Mahmore ou Mahmora, ville* situées sur l’Océan et appartenant aujourd’hui à l’empire du Maroc.
^ La cause la plus ordinaire des mutineries était le défaut de solde, ou son payement tardif et irrégulier ; et les soldats loin d’étre « payez surabondamment de tout ce que le roi leur devait » ne l’étaient souvent qu’en mauvaise monnaie. La responsabilité de ces faits déplorables remonte au gouvernement espagnol, ils étaient le résultat de son imprévoyance et des désordres flnanciers qu’il tolérait.
chacun , selon la liberté * ; tant y a, que jusques h laditte tresve, tous les potentats de l'Europe ne considéroient les Estats d’Hollande que comme des rébelles, mais depuis, ils les ont reconnu pour puissance libre, prennant prétexte de ce que le roy les avoit advoué pour telles , et depuis ce temps , on peut dire que cette république a esté véritablement establie; laquelle est aujourd’huy la plus puissante de toutes celles non seulement de l’Europe, mais encore de tout le monde, ayant acquis ce degré par un gouvernement vrayment admirable.
Républicque, laquelle n’estant aristocraticque , ny démocraticque, ny proprement meslée des deux, s’est formée d’une façon toute différente de celles qui se sont jamais establies ; laquelle, plusieurs qui se croyent les plus entendus, jugent n’estre pas pour durer longtemps , pour estre , à leur advis , impossible que tant de personnes différentes, qui composent leur Estât, qui sont au moins huict cent, comme j’ay dit cy-dessus, se puissent accorder; outre que le prince d’Orange butte manifestement à s’en rendre souverain, et que les autres provinces ne sont pour souffrir la grande authorité que celle d’Hollande prend sur elles ; et encore pour la diversité de leurs sectes et oppinions, n’y ayant rien plus capable de dissoudre le ciment qui tient les républicques unies que les différens sentimens touchant la croyance et religion,
> Un homme éminent soit comme guerrier, soit comme politique et dont l’opinion devait avoir une grande prépondérance, Ambroise Spinoln, était favorable A la trêve. Bentivoolio, IV, 43 ?.
aUB LE üOUVBHNBUKM DES PAYS-BAS.