CHAPITRE XIV
République des Prninces-Unies.
L’importance qu’il y a que ceux qui gouvernent le Pays-Bas connoissent ce voisinage d’Hollande, qui est le plus dangereux, comme j’ay dit, m’oblige de déclarer icy plus particulièrement ce que j’en ay apris. Cette républicque s’est formée dans la rébellion , comme j’ay fait voire, ayant embras.sé l’hérésie, affin d’esloigner d’autant plus leurs peuples des Espagnols, et pour former, avec plus de facilité, un gouvernement qui fût, en matière de religion, tout à fait contraire à la couronne d’Espagne, sans toutesfois s’attacher à aucune secte particulière , laissant la liberté de suivre et de faire les exercices de quelle religion que ce soit, hormis de la catholicque, qu’ils ne recherchoient toutesfois avecq rigueur , ains la dissimiiloient, pour, par ce moj’^en, attirer les sujects du roy ;mais ils n’avancent jamais aucun catholicque connu à aucune charge, sçachants que leur religion les oblige à désirer de se réunir à leur prince.
Elle se gouverne par les Estats généraux, qui se composent des députez de deux membres, sçavoir : de la noblesse et des villes, qui s’envoyent des sept provinces, sçavoir : Hollande, Zelande, Gueldre , Frise, Utrecht, Zutphen et Overyssel. La noblesse y va en personne, et les villes y envoyentquelqu’uns
C0NSIDKBATI0N8
du corps du magistrat, mais toute l’authorité réside chez les villes qui ont chacune leur voix, où toute la noblesse d’une province n’a qu’une voix ensemble.
Ce sont les Estats généraux qui seuls peuvent résoudre les choses les plus importantes , si comme une guerre, paix et tresve à faire, une imposition universelle et choses semblables, qui regardent leur union générale. Et pour résolution de l’affaire proposée, on ne prend la voix de la multitude des députez, mais du nombre des provinces, de sorte que chaque province recueille la voix de ceux qui la donnent, et la résolution se tire de la pluralité; et puis on considère les résolutions de cbacque province, de la pluralité desquelles on forme la générale ; mais c’est aux occurrences ordinaires et non en celles cy-dessus cottées, ès quelles il est nécessaire que les sept voix desdittes sept provinces s’accordent ensemble, autrement la chose ne peut estre résolue, quand bien il n’y en auroit qu’une qui contrediroit. Pour les affaires journalières, ils ont un conseil stable et permanent, qui réside à La Haye, composé des députez que chacune province y envoyé de temps en temps, qui est composé de sept personnes représentantes les sept provinces ; desquelles une préside et se change par chacune semaine, commençant par Gueldres, comme duché, puis Hollande, Zélande, Utrecht, Frise, Zutphen et Overyssel. Ils ont pardessus ce, un conseil d’Estat à part, un des finanqes et un de l’admirauté, qui se forment des députez qu’y envoyent les provinces, et se changent do temps en temps, et dépendent tous de l’autre*. Celui > Le conseil permanent des États généraux.
sua LB GOUVERNEMENT DES PAYS-BAS.
d’Estat a beaucoup d’authorité, en tout ce qui concerne la guerre, ayant tousjours quelqu’uns de son corps à la suitte du général, qui ne peut rien faire d’importance sans leur conseil, et entre encore audit conseil les gouverneurs généraux des provinces, et l’ambassadeur d’Angleterre, qui réside en Hollande, a cette prérogative , par dessus les autres , d’avoir séance et voix dans ledit conseil ; laquelle luy a esté donnée pour les grandes assistances qu’ils ont receu, au commencement de leur soulèvement, de la reyne d’Angleterre, qui seule lors plus que tous les autres, leur a tenu le menton *, la France estant embrouillée dans ses division. Le premier qu’il y a eu , a esté le comte de Leycester, pendant qu’il les gouvemoit.
Ils levoient l’an 1609, huict millions de florins de leurs aydes ou contributions, dont la Hollande payoit la moictié, la Zélande une cincquiesme, le Frise une huictiesme partie , ou aux environs , et les autres à l’advenant. Outre ces contributions générales, ils lèvent encore d’autres deniers pour subvenir aux dépences particulières, si comme entretenement des rivières, digues, canaux, moulins à tirer les eaux, ponts , chemins , et autres semblables ouvrages publicqs.
Ils payent leur «année par semaine, donnant h cbacque soldat 40 sols, sans pain de munition, et en chacque sepmaine ils gaignent un jour, au moyen de quoy ils espargnent le payement de sept semaines par an, ce qui porte beaucoup; et moyennant ce payement , les soldats payent toutes les impositions ,
‘ Allusion à l'aido donnée au nageur inexpérimenté.
comme les habitants du pays , et sont tenuz en une discipline fort estroicte , sans leur permettre aucune sorte de concussion ; de façon que lorsqu’il est question de mettre l’armée en garnison, les villes en font demander le plus quelles peuvent, à l’envie les unes des autres, à cause de l’advantage quelles en reçoivent , par l’argent qui s’y consomme par eux , sans en recevoir aucune foule
Ils ne donnent nul advantage, ny entretenement ; ils font faire fort soigneusement l’exercice aux soldats , quand ils sont en garnison, et ce, au moins une fois par semaine indispensablement,, ce qu’ils ont praticqué mesme durant la tresve.
Ils se joignent d’intérest avecq tous les ennemys de la grandeur de la maison d’Austriche, avecq la France, Angleterre et protestans d’Allemagne, lesquels sont à ce disposez ; les François, qui redoutent la puissance d’Espagne, qui les environne de tous costez; les Anglois, qui craignent ses armées de mer, et les Allemands qui ne voyent point volontiers une si grande puissance à leur flancq; lesquels tous ont fomenté la rébellion d’Hollande, pour les démembrer de la couronne d’Espagne, non qu’ils désirent pourtant de les voire possesseurs de toutes les dixsept provinces, qui leur seroient trop formidables par mer et par terre, ains pour les ayans séparé, les pouvoir assujéttir; estant une maxime des grands princes,
• Ces sages dispositions établissaient entre les troupes espagnoles et celles de la République une différence tout à l’avantage de ces dernières et au profit du pays lui-même. Voyez à ce sujet l’introduction à B&rgues-sur-le-Soom assiégé, par M. Ch. Al. Campan, pp. XXVIIl et suiv.
de demander la protection des petits Estats non pour autre fin, que pour leur donner la loy.
Le soustien de leur r<^>piiblicque dépend du traficq et principalement par mer, y ayant en leur pays plus de batteaux qu’en tout le reste de l’Europe; ils ne recueillent point.de lin et furnissent néantmoins un nombre iufiny de toiles et les plus belles du monde ; ils n’ont pas de laine et ils y font grand traficq de drap, soyes et autres manufactures de laine ; on n’y voit point de forests, ettoutesfois on y bastit plus de navires qu’en tout le reste de l’Europe ensemble. Le pays qu’ils possèdent n’est pas' de fort grande estendue, mais pour sa grandeur, il est plus peuplé qu’aucun autre, qui soit dans le monde ; ce qui procède de ce qu’au moyen du traficq qu’ils font, par tout l’univers et la liberté qu’ils donnent à un chacun d y vivre, selon leur religion, telle qu’elle soit, ils ont attiré beaucoup de gens dans leur pays et à y prendre demeure ; où comme ils se marient tous, ny ayant ny prestres ny religieux ^ ils multiplient merveilleusement; et non seulement par cette liberté, mais encore par la bonne police qu’ils y entretiennent, où tous vices sont chastiez sans pardon et avecq rigueur; les vivres réglez avecq modération, la justice administrée avecq briefveté et équité ; et les soldats contenus avecq bonne discipline, sans leur permettre aucune foule ou insolence, comme on fait en ces provinces obéyssantes, d’où les habitans prennent suject de s’y retirer, de tant plus qu’ils ne sont pas molestez en leur religion. Cette grande quantité de peuple, dans
^ C’est à dire des individus voués au célibat.
CONSIUKRATIONS
ua pays si petit, a esveillé leurs esprits, pour chercher de quoy s’y maintenir, ayant trouvé l’invention de n’y laisser la moindre partie d’iceluy, sans culture et sans en tirer profit, ayant séché les marets, etroissy * et borné la mer par des digues ; estant si mesnagers et industrieux, qu’ils tirent plus de laict de leurs vaches, que les François ne pressent de vin de leurs vendanges, duquel * ils font du beurre et du fromage en telle quantité, qu’il ne sufit pas seulement à leur pays, mais encore à tous leurs voisins et aux provinces les plus esloignées. Pardessus quoy, ils égalent les meilleures nations du monde, en toute sorte de manufactures et les surpassent tous au grand nombre qu’ils en font, si comme de draps, toilles, serges, tapisseries, peintures, cordes et autres. Et comme ils ont veu que nonobstant tout cela, leur pays estoit trop petit pour nourir ses habitans et consommer leur beurre et fromage, et employer leurs dittes manufactures, ils se sont advisé de chercher de l’employ au dehors, et ayant trouvé moyen de se rendre maîtres de la pescherie duNort, ils l’ont rencontré si avantageuse, si fructueuse, qu’on peut dire qu’ils ont trouvé des mines d’or et d’argent dans la mer. Ce qui leur a donné le courage d’entreprendre la navigation aux provinces estrangères, tant pour y distribuer leurs marchandises, que pour en amenner de celles dont elles abondent, ce qu’ils ont fait si heureusement, que non seulement ils ont employé leurs habitans, mais en ont attiré encore un grand nombre d’autres et estably un commerce et traficq le plus
1 Rétréci.
* Du lait.
SUR LB aOUVBHNBMBNT DBS PAYS-BAS.
proffitable qui ayt jamais esté en aucun autre pays; d’où ils se sont enrichy en telle sorte, que leur pays, quoyque petit, possède plus de richesses que plusieurs autres riches royaumes. <
Ce que pour bien connoistre et ensemble l’estât de cette républicque, il sera fort àpropos de déclarer, par le menu, les navigations qu’ils font ès quelles consistent les forces et richesses de leur Estât.
Pour ce qui touche leur pescherie, dont la principale est celle du Nort, laquelle ils commencent le 23* jour de juin et finissent le 5* de décembre, où ils peschent un nombre infiny de harens, cabillaux et saumons, y employant, tons les ans, cincq mille deux cents batteaux et cincquante quattre mille trois cents hommes, qui en vivent avecq leurs femmes et enfans; ne se voyans, cette saison, que batteaux aller et venirvers là, les uns chargez rapportans leur prise, et les autres y retournans.
Les droicts que les Estats tirent de l’entrée et sortie de ce poisson, portent au moins par an 4,942,500 florins, selon le calcul qui en a esté faict sur les registres qu’ils tiennent, par un de leurs commis ; d’où se peut voire combien d’argent ils attirent en leur pays, par la seule vente de ce poisson, duquelils fournissent tous les voisins et encore les pays les plus esloignez ; sans toucher à la pescherie qu’ils font, en la mer douce, qui est huict lieues d’Amsterdam et Arnhem' et aux rivières de leur pays, où ils prennent grande quantité d’anguilles, truytes, ellebots, cabillaux, esturgeons et autres qu’ils amennent vifs, pour les-
‘ Le lac ou mer de Harlem.
quels ils ne payent aucun droict, où ils employent au moins six cents batteaux de vingt à trente lastes* et bien 3,000 personnes.
Us font et entreprennent des navigations par tout le monde ; ils en font une en Ostlandt*, en laquelle ils employent vingt mille mariniers et personnes qui en vivent, et huict cents batteaux de deux cents lastes chacun, qui portent vins d’Espagne et manufactures de leur pays et ramènent seigle, bled, bois et autres choses semblables, pour lesquelles ils payent des droicts aux Estats, huict florins pour chacun laste, ce qui porte, pour deux voyages qu’ils y font tous les ans, le fort avec le foible 1,920,000® florins, pour les droicts, sans toucher à l’argent qu’ils rapportent en leur pays, de la vente de leurs marchandises, portants plus que celles qu’ils achaptent.
Par dessus lesquels grands batteaux, il y va bien, en ce voyage, 2,200 moindres batteaux, de 80 lastes, ou environ chacun, qui ont bien 22,000 mariniers, et font trois voyages au moins, par an, payans aussy huict florins de droicts aux Estats de chacun laste, qui leur porte de profllt au moins 4,224,000 florins.
Encore qu’ils soyent en guerre ouverte avecq le roy, ils ne laissent pourtant de traficqueren Espagne, prennants les noms et les enseignes de Pologne, Danemarck, des villes Anséaticques* et autres d’AUe-
■ Mesure de poids en usage dans le Nord, équivalant à deux tonneaux, ou 2,000 kilogrammes.
* En Orient.
3 Les calculs de l'auteur sont souvent erronés et demandent d’ôtre vérifiés.
* Hanséatiques : Hambourg, Lubeck, Brème.
SüB LB QOüVEENEMBNT DBS PAYS-BAS.
magne ; estant certain gu’il y va tant en Espagne, qu’aux Isles de Maillorcque, Minorque, Sardaigne, Corsicque*, Sicile et autres de l’obéyssance du roy, plus de deux mille batteaux, tous les ans, deux fois, chargez de fromage, cuivres, manufactures de leur pays et marchandises venant du Nort; lesdits navires de cent lastes de port, payant de droict quinze florins de chacque laste, ce qui vaut aux Estats six millions de florins et y sont employez plus de 50,000 personnes.
Ils navigent aussy en Italie, à Gènes, Pise, Livorne, Florence, Ancône, Borne, Naples, Venise et Ragouse, plus de six cents batteaux tous les ans, de 130 lastes chacun, portant toute sorte de marchandises et en rapportent des autres, mesmes celles de Turquie, allant à Constantinople, soubs la faveur des Vénitiens et payent quinze florins de droict du laste, qui faict en deux voyages, deux millions trois cent quarante mille florins, y ayant au moins quinze mille personnes employées.
Ils vont encore aux isles de Canaries, avec plus de soixante batteaux de quattre vingt lastes; rapporportans des vins, sucres et autres, payans aussy quinze florins de droicts, par le laste, fait deux cent trente deux mille cincq cent florins, ayans pour gouverner lesdits batteaux mil trois cent vingt mariniers.
Ils vont en Barbarie et Affricque, aux ports d’Oran , Mazagan, Tunis, Alger, Marmora, etc., plus de cincquante batteaux, de quattre- vingt lastes chacun,
* Corse.
OÙ ils portent du beurre, fromage, bled et autres marchandises et rapportent du sucre , prunes , dattes, annis et autres choses, d’où lesdits des Estats tirent de droicts cent mille florins, y ayans douze cents hommes pour les gouverner.
Au commencement de leur establissement, le principal traficq desdits Estats estoit en Espagne, lequel ils ont continué jusques à l’an 1599, que Philippe II estant mort, Philippe III, son filz, flt arrester tous les battcaux des Hollandois qu’on y trouva, et les confisquer, avecq tout ce qui estoit dedans. Ce qu’ils sentirent estrangement, se voyans avoir la gorge couppée, tant pour n’y pouvoir distribuer leurs marchandises, comme ils faisoient, plus qu’en tout autre lieu, que pour n’en pouvoir tirer les espices, laine, sel et autres choses qu’ils rapportoient en tous les pays septentrionaux, avecq un proffit indicible. Ce qui les fit tourner de tous costez, pour pouvoir trouver un moyen de réparer cette perte, et n’en trouvant de meilleur que de chercher les mesmes marchandises, spéciallement celle des espices, qui estoit celle qu’ils regrettoient le plus, à la fontaine ‘ mesme, ils tentèrent d’envoyer quelques vaisseaux aux Indes orientales, ce qui leur succéda si bien, qu’ils résolurent d’establir une compagnie de marchands, lesquels s’unissant ensemble et ne faisant qu’une bourse, pour satisfaire aux frais de laditte navigation, tant pour l’armement et équippages des batteaux, que pour les gages et nourriture des matelots, comme aussy pour le furnissement des marchandises qu’ils
* A la source mênip.
SUR LE aOUYERN'EMENT DES PAYS-BAS.
y vouloient envoyer et pour l’achapt de celles qu’ils entendoient ramenner, entreprendroient cette navigation à leur risque, tant de la perte que du gaigne ; en laquelle entrèrent les plus riches d’Amsterdam, Roterdam, Middelbourg, Enckhuyzen et autres tant des Provinces-Unies, que leurs associez des autres voisines, mesmes à ce qu’on asseure, des provinces ohéyssantes, qui négotièrent si bien, qu’ils attirèrent à eux le traficq des espiceries, qui auparavant ne se souloit faire qu’à Lisbonne; rendant aussy le change aux Portugais, lesquels aumoyen delà navigation par eux entreprise aux Indes, en avoient privé ceux du Levant et ceux de Venise, où estoit l’abord de cette marchandise, qui s’y distribuoit par toute l’Europe, la recevant par leurs facteurs, qu’ils avoient espressément en Alexandrie, où on la mennoit par des chameaux du Cayre d’Égypte, auquel résident les principaux marchands de ces pays là, voires du monde, où elle estoit conduitte, par mer, d’ Aden * qui est un port fort célèbre, à l’extremité de la mer rouge, vers l’Arabie, où ces maréhands duCayre avoient leurs négotiateurs, qui l’achaptoient des marchands Persans, qui l’alloient quérir aux Molucques ; tellement que depuis, non seulement ce commerce cessa à Venise, mais il diminua grandement à Lisbonne; d’autant que les Hollandois, par les fréquéntes navigations qu’ils y font, en rapportent telle quantité, qu’ils ont moyen de la donner à plus vile prix que les Portugais.
De cette compagnie sortent tous les ans sept bat-
• Mai.te-Brun, Dictionnaire géographique, 1,21, 240. IV, 527.
teaux de six cent lastes chacun, ayants deux mille et cent hommes, pour les conduire et vont aux isles confinantes à celles que les Espagnols ont aux Molucques et rapportent toutes sortes de marchandises et principalement des espiceries, au lieu de beurre, vin de Canarie, et manufactures de leur pays, cuivre, estaing, féraille et autres choses semblables, qu’ils y portent chaque voyage, vaillant aux estats, pour leurs droicts, cincq millions deux cent cinquante mille florins.
Ils ont pensé faire ce voyage par la mer de Nort, tournant derrière la Moscovie, par la Nouvelle- Zemble et l’isle de Weygats, et de là passer à la Chine, de quoy ils ont esté empeschez par les grandes gelées qu’il fait en ce pays-là, lesquelles tiennent la mer entièrement glacée, les noeuf mois de l’an; si ce dessein eut succédé, c’estoit la ruine inévitable de toute l’Espagne.
Ceux qui ont fait cette prodigieuse entreprise, furent surpris de la gelée et des glaces, près d’une isle déserte, sans pouvoir ny avancer uy reculer, et furent contraints de rompre un de leurs batteaux pour en bastir une petite maison,, pour s’y mettre à couvert contre les injures de l’air; en laquelle ils retirèrent leurs provisions, avecq lesquelles et des ours et renards blancqs, et certains oiseaux de mer, desquels ils n’avoient jamais veu auparavant de semblables, qui furent les seuls animaux qu’ils y virent, desquels ils tuèrent quelques-uns, et s’en sustentèrent le moins mal qu’ils peurent, noeuf mois entiers, qu’ils furent ainsy assiégez, et sans lesquels ils eussent, péri de faim tous, comme il arriva à la
sua LE OOUVBBNBUENT DBS PAYS-BAS.
plus part, pour les grandes et extrêmes misères qu'ils y endurèrent, lesquelles ne se peuvent imaginer; ayant de sorte esté persécutez de la neige, qui y fut si abondante, qu’elle excéda leur cabane de quinze pieds, de façon que si tous les jours ils n’eùssent jetté arrière ce qu’il en tomboit, ils y eûssentesté estouffez ; elle se reudoit, en une nuict, si solide, qu’on pouvoit aisément marcher dessus. Ces extrêmes incommoditez, de grand nombre qu’ils estoieut, les réduisirent h vingt, lesquels ayant radoubé un de leurs navires, après qu’ils furent desgagez des glaces, revindrent au moins mal qu’ils peurent, en leur pays, et y furent receuz comme gens résuscitez, ayant esté tenuz pour morts.
Les bons succès de cette première compagnie des Indes Orientales, en ces navigations, lui a fait penser à en faire une autre, pour les Occidentales, attirez du désir d’avoir de l’or, argent, piereries, perles, cochenille, annis, tabacq, sel et autres marchandises de très grand prix, au lieu de celles de leur pays , et d’employer encore une bonne partie de leurs habitans à rafiner le sel, aux teintures et autres ouvrages qui en dépendent; en quoy ils ont très bien réussy, comme nous fairons voire, par le dénombrement de leurs navigations, ayant en outre enlevé au roy le fort de tous les saints * qu’ils ont perdu depuis, et celuy de Fernambouc qu’ils tiennent encore* ; s’estans
' Bahia, on San Salvador de Bahia, dont la baie de Tous-lea- Saints forme le port, fut livrée aux Hollandais, puis reprise sur eux, à la suite d’une croisade chevaleresque. Malts-Brun VI, 332.
* Pernambuco (Fernambouc) excellent port de mer, capitale d’une province importante du Brésil. Au temps où écrivait l'au- III, 6
C0MSIDBBAT10N8
par ce moyen estably au Brasil, et pardessus ce dommage inestimable, ils ont plusieurs fois attrappé les flottes du roy, qui venoient de Tune et de l’autre Inde, chargez d’or, d'argent, et d’autres riches marchandises, à la rüyne de ses affaires, et sans nombre dé batteaux marchands, incommodant merveilleusement le traficq et commerce des sujects de Sa Majesté.
Ceux de la ditte compagnie font tous les ans deux voyages à l’isle de St-Thomas, qui est droict soubs la ligne équinoctialle, avecq des batteaux de cent lastes, portaus des draps, cousteaux et toute sorte d’ouvrage de cuivre de Nurnberg, et les trocquent pour du succre noir, qu’ils vont après vendre au Brasil et payent quinze florins de droict, pour chacun laste, qui porte aux environs quinze mille florins de droict ; et mennent avecq eux, deux cent cincquante mariniers. Ils vont au Brasil tous les ans, au inoins avec quinze vaisseaux, de plus de cent lastes, qui mènent vingt-cinq personnes à chaque, qui font trois cent septante-cinq mariniers, et portent toutes les susdittes marchandises, et des nègres qu’ils emmennent de l’isle St-Thomas et d’Angola % qu’ils changent pour du sucre, bois de Brasil pour teindre, et pour des dents d’élephant, et payent comme dessus quinze florins de droicts, qui porte aux dits Estats vingt-deux mille cincq cent florins. Mais depuis qu’ils
teur, leâ Hollandais ayaient conquis le Brésil septentrional, depuis Maranhao , jusqu’au fleuve de San Francisco. Maltb- Brun, 332.
^ Angola n’est pas une lie, mais une partie du royaume de Congo, située sur la côte occidentale d’Afrique. Ibid, V, 674 et sniv.
SUR LB OOUVERNKMBNT DBS PAYS-BAS. ST
se sont rendus maîtres du port de Fernambouc, il y va beaucoup plus de balteaux, pour reporter le sucre, qui y croit plus qu’en aucun autre lieu des Indes, sans qu’il soit besoing de l’achapter, ains seulement de faire cultiver les cannes ès quelles il se nourrit, le cueiller et l’accomoder, d’où leur vient un gaing inestimable.
A l’isle susditte d’Angola sont ordinairement huict batteaux de cent lastes, qui mennent deux cent mariniers, y portant les mesmes marchandises, desquelles sont si convoiteux les habitants, que les pères donnent leurs enfans, qui sont nègres, qu’ils mennent puis après au Brasil, payans autant de droict que dessus, qui portent aux Ëstats douze mille florins.
Ils en envoyent aussi à la Guinée, au moins dix batteaux de cent et vingt cincq lastes, et mennent chacun quarante mariniers, qui font quatre cents, et sont chargez de notables manufactures de leur pays, si comme de toilles, draps et autres marchandises et de plusieurs menutez ‘, et s’en vont à la rade, quattre ou cincq lieues les uns des autres, pour vendre et achapter, ayant à cet effect, des petittes barques qu’ils portent exprès et retournent chargez de sucre et de nègres, qu’ils vont vendre au Brasil ; et tirent quelque quantité d’or, et payent les mesmes droicts que dessus, qui rendent aux Ëstats seize mille sept cent cinquante florins.
Ils ont encore d’autres batteaux qui vont à laditte Guinée, cent vingt cinq lieues par de là, du costé d’Oost*, eu nombre de deux cents, et plus de trois et
• Menutej, petits objets.
* Est, Orient.
quattre cent lastes; et mennent trente à trente-quattre hommes pour chaque batteau, qui font plus que six mille mariniers et ne portent sinon pour vivre ; et vont charger du sel, qu’ils trouvent à la coste de la ditte Guinée, au bord de la mer, amoncelé comme pierres jaunes rosties au soleil , et payent cincq florins pour le laste, qui fait septante mille florins de droict ; causant en outre un grand intérest à l’Espagne, qui auparavant furnissoit tout le sel dont ils avoieut besoing.
Outres ces navigations aux Indes, ils en font encore des fort proufiitables en Europe, du costé du Nort ; ils vont en Moscovie, vingt batteaux, tous les ans, de plus de cent cincquante lastes, mennant vingthuict mariniers chacun, qui font cinq cent soixante, et portent des fins draps, et carisées* de toute sorte ; avecq de petittes barques mettent pied à terre et traficquent avec les naturels, et emportent des peaux très rares de tous les animaux qui se trouvent en ces pays là, et grande quantité de graisse de baleine, et payent quinze florins de droict, pour chacun laste, qui monte trente-six mille florins.
Ils vont tous les ans à Bergen, en Norwêgue*, jusques au destroit du Sont®, qui est frontière du Danemarck, bien cinq cents batteaux de nouante lastes ou environ, ayant vingt mariniers chacun, qui font dix mille; et porübnt harengs et autres poissons, draps, toilles et manufactures de leur pays, ramenant des
‘ Cariset, crésean, carsaie, étoffe de laine croisée.
* Cette Tille possède un vaste port; elle était, au moyen-âge, un comptoir de la ligue anséatique.
^ Le Sund.
SUE LB aOUVBBNEMBNT DES PAYS-BAS.
arbres, mastz de navires, planches de toutte sorte, poix et choses semblables; payans quinze florins de droict, qui monte à un million trois cent cincquante florins.
Ils ont institué, il y a quelques années, une compagnie, qu’ils appellent de Groenland, où ils envoyant, tous les ans, au commencement du mois de may, vingt cincque à trente batteaux de cent jusqu’à cent et cinquante lastes, les plus grands ayant vingt pièces d’artillerie chacun, et soixante à septante matelots, qui font dix-huit cents ou environ, ayant provision pour cincque mois, et abordant aux ports Behouden-Haven, Granhaven, Willermuyenhaven, Caudeberghe, Herdamer et autres, en vingtcinq et trente lieues de tour, et arrivez qii’ils y sont, ils y mettent leurs instrumens à pescher les baleines à terre, estant le suject de leur navigation, et vont parmy la mer avecq leurs chalouppes à chercher les baleines; lesquelles ayant trouvé, les tuent et tirent à bord, et en font de l’huyle pour brusler, et pour engraisser les draps et peaux de toute sorte, et la vendent en France et ailleurs, et en tirent pour le moins douze cent mille florins, en prennant cent lastes, pour chaque batteau et chaque tonneau, et estimé cinquante florins et ce, pour trente batteaux, qui cependant portent plus grande charge.
Par dessus les batteaux rapportez cy dessus, il y a en Hollande et Zélande, plus de six mille batteaux qu’ils nomment estâmes, comprennent ceux qui sortent de Frise et Groninghe ; lesquels vont en France et Angleterre, à nœuf lastes, et de mesme en Irlande, Eseosse et Danemarck, estant du port de trente six
et quarante lastes, mennant quattre mariniers pour les gouverner, et deschargent toute sorte de ma,rchandises, qu’ils vont chercher en ces royaumes ; et des grands vaissaux pourEspagne et autres endroicts, que les marchands desdittes provinces envoyant à leurs facteurs ; et faisant le compte à trente lastes l’un parmy l’autre, font dix-huit mille lastes, et à raison de sept florins pour droict d’entrée et sortie, monte, en un voyage, un million deux cent soixante müle florins et vingt quattre mille mariniers.
De la ville d’Emden, qui est vers Groeninghe, et rébelle à son prince, et ainsy par une mesme contagion, elle s’est très estroittement confédérée avec les Hollandois ' , sortent tous les ans nœuf cent batteaux de quattre vingt et cent et trente lastes, desquels les deux cent vont en Norwêghe, quattre fois par an, pour chercher des arbres, mats, bois et autres marchandises, qu’on tire de là, et les autres vont en Espagne, Italie et aux isles de Canaries et ailleurs, où ils passent pour Allemands ; desquels nœuf cent batteaux faisant compte que les trois cent sont de quattre vingt tonneaux, les trois cent de cent, et les autres trois cent de cent et trente, font ensemble nouante trois mille lastes, à raison de quinze florins de droict pour le laste , font deux millions sept cent nonante mille florins, et chacque batteau menne, le fort au
‘ Emden, ville riche et florissante, située sar la rive gauche de l'Ems, avait pour seigneur le comte d’Oost Frise ; trois partie la divisèrent, les uns tenaient pour l’empereur, les autres pour le seigneur, mais le plus grand nombre, composé de marchands,' trouvait l'alliance des Provinces-Unies pins avantageuse pour le commerce; aussi les Hollandais y tenaient-ils garnison en 1622 et 1623. Du Cornet, II, 205.
âUR LE aOUVBRNSHKWT DBS PAYS-BAS. 91
ffûble, vingt mariniers, qui font di«-^init cents, portant fromages, heure, hled, febves, chaire, lard dont ils ont grande abondance, et leurs manufactures, qu’ils font de mesme qu’en Hollande.
U sort encore des isles de fiebelinghe\ qui est de la seigneurie d’Aremberg*, et de Welant, Texel et autres circonvoisines de Hollande et Frise, qui sont au milieu d’icelles*, estant confédérées avecq les rebelles, plus de cent batteaux, desquels en prennant la moictié à soixante, et l’autre à septante lestes, font treize mille lastes^, qui payent quinze florins de droict, qui monte à trois cent nouante mille florins ® ; et chacun batteau mène , dix hniet mariniers, qui font trois mille six cents® , et vont en Espagne et ailleurs, comme les grands batteaux cydessus.
Outre toutes ces navigations, ils en font enc<H% d’autres, du tout aux despens des provinces obéyssantœ au roy, par le moyen des licentes qu’ils obtiennent, par voye de passeport, pour y pouvoir ameaamer leurs marchandises par la rivière d’Anvers, montât bien, tous les ans, quinze cenlt batteaux, de dix, quinze et vingt lastes, portaus toute sorte de marchandises, fromage, heure, lard, poissons fraya et salez, vins de France et d’Espagne, planches, mats, sel et autres, et toutes manufactures de
* Ter Schelling.
* L’ile de Ter Schelling faisait partie de la Westphalie dans laquelle était la seigneurie d'Arenberg.
3 Ces iles bordent l'entrée du golfe de Zuyderaée.
leur pays et de ceux d’Oostlandt, Nunnberg et Moscovie, et payent, pour droict, dix florins du laste, et faisant compte que desdits quinze cent batteaux, les cincq cent sont de dix lastes, et les autres cincq cent de quinze, et les derniers cincq cent de vingt, ils font prouffit aux Estats, en chaque voyage, de deux cent vingt cincq mille florins, et en deux voyages, qu’ils font au moins par an, de quattre cent cincquante mille florins, et mennent quattre mariniers, pour chaque batteau, faisant le nombre de six mille. Ils ne vont pas moins par la rivière de Gand, par le Sas, et autres endroits qui portent autant de prouffit aux Estats.
Pardessus lequel prouffit, il leur revient un grand advantage, qui n’est pas moins estimable. pour eux. qui est qu’ils prennent langue de tout ce qui se passe aux provinces obéyssantes, et spécialement à Bruxelles, par le moyen des personnes qui y ont accès, à la faveur des passeports ; selon quoy ils se règlent et sortent en temps en campagne, et mettent ordre au défaut de leur police, traittent et communicquent avec les sujects du roy et les débauchent et attirent à leur party, les amorçans spéciallement par la communication du gaing. De façon que les droits que tirent les Estats de leurs navigations, portent par chacun an, trente et un million huict cent nonante trois mille deux cent cinquante florins*, en laquelle ils employent vingt deux mille trois cent quattre vingt batteaux, et deux cent vingt quattre mille personnes, pour les conduire et gouverner, sans
' Ces chiffres ne peuvent être admis qu'après due vérification.
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mettre en compte les personnes qui vont et viennent sur lesdits batteaux, qui sont en grand nombre; sans compter aussy, ceux qui s’adonnent à la fabricque des batteaux, desquels on y en fait, pour chacun an, trois mille, qui sont, le fort portant le foible, du port de cent vingt lastes chacun; sans toucher à un grand nombre de petits de trente-six lastes, qui servent pour leurs voyages de France et d’Angleterre , y ayant pour le moins quattre vingt dix mille personnes qui travaillent à la construction de ces plus grands batteaux, en prennent quarante pour les plus grands, et vingt pour les moindres, et pour le moins autant, qui sont employez à ces plus petits, aux belandres, bachoueà*, et autres, dont toute la Hollande est remplye, pour n’y avoir presque de* lieux , où il ne faille aller par eau , ce qui y attire une infinité d’ouvriers charpentiers, feronniers, scyeurs, calefactreurs*, et autres semblables; outre une infinité de marchands et ouvriers qui en vivent, si comme de fer, de planches, de chesnes®, de mats, de toiles, cordages, et autres menutez nécessaires^. Ce qui a faict dire, avecq autant de gentilesse que de raison, qu’il y avoit aux Provinces-Unies autant de personnes qui vivent sur l’eau que sur la terre, la plus part de ceux mentionnez cy-dessus n’ayant d’autre demeure que leurs batteaux.
Estant incroyable le gaigne que les particuliers et marchands tirent sur le principal des marchandises
‘ Bachots.
* Calefateurs.
3 Chaînes.
* Menus objets.
OONSIOÂBATIOMS
qu’ils apporteat par la ditte savigalion, aussy bien que de celles qu’ils apportent de leur pays, la pluspart desquelles étrangères, ils délntent hors de leur pays etspécialleœent en celuy obéyssant au roy, d’où ils tirent un argent infiny, sans naetta^e en compte le nombre innombrable de personnes qui vivent dans l’employ des manufactures de leurs pays, et à la vente des provisions et choses nécessaires pour laditte navigation.
Au moyen de quoy leur pays est le plus peuplé de tous ceux qui sont au monde, d’où vient- que les grandes impositions qu’ils mettent sur toutes choses, leur font avoir un très grand revenu. Ils tirent quattre pour cent de tous les rmadages, des terres et prairies aux champs, ce qui leur vaut plus d’un million de florins par an. Ils ont trouvé une invention toute nouvelle de faire prester aux Estais, par les particuliers, cincq florins du mil de la valeur du capital de leur bien, qui est taxé pMdes commissaires, à ce députez, qui se joignent aux magistrats des villes, pour faire laditte prisée, par laquelle leedits particuliers doivent passer; lesquels s’ils se sentent intéressez et croyent avoir sujet de' se plaindre de l’excès de la prisée, ils le doivent faire et prouver leur plainte, en dedans trois à quattre jours, après lesquels il n’y sont plus admis; d’où les dits Estats tirent une somme immense, la ville d’Amsterdam payant, pour sa part, deux cent quattre vingt mille florins.
De tous les biens qu’on acquiert au pays, l’on paye deux et demy par cent. Les impositions sur les batteaux sont grandes. Les estrangers et neutrales
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payent le tiers à leur entrée, de la rente qu'ils ont, et ceux de provinces obéissantes la moictié pour passeport. Ils lèvent, tous les ans, vin^ solz sur cbacque cheminée. Ils imposent sur le bled, le vin, la biërre, le bois, la houille et sur toutes sortes de consomptions, qm porte pour laditte viUe d’Amsterdam seule, plus de cincq cent mille florins, par au, sans toucher aux droicts qu’ils lèvent sur les draps, toilles, sarges et autres manufactures qui portent encore infiniment.
Il n’y a chose sur laquelle ils n’ayent quelque imposition, de façon que si le Pasquin y estoit, il pourroit, à meilleure raison qu’à Rome, dire qu’il n’oseroit mettre sécher sa chemise au soleil, de crainte que l’on ne charge aussi sa chaleur. Et toutesfois, pour tant et des si grandes impositions, on n’en-tend aucune plainte, chacun payant sans difficulté et sans murmures , et la raison de ce est que ces imposts sont jugez du tout nécessaires pour leur conservation, qu’ils sont levez également, sans éxception, sur tous ; que les collecteurs, en les levant, ne font aucune concussion ; que moyennant ce payement, chacun est maintenu en ses privilèges et libertez, avecq une très bonne justice, et finalement qu’ils ont, pai’dessus ce, encore moyen de vivre, y ayant de l’employ, pour toutes sortes de personnes.
Si les Estats percevoient le revenu de ces imposts nettement, et sans charge, ils seroient trop riches, mais ils ont esté constaints de les charger de grandes rentes, pour subvenir aux fraix de leur estât; lesquelles, quand elles porteroient la moictié dudit revenu ils seroient encore fort puissans en argent ; outre que
C0NSIDÉBATI0N8
ces rentes appartiennent aux particuliers de leur pays, d’où partant elles ne sortent, et d’où les Estats trouvent moyen de les en tirer de nouveau; jamais un prince n’est pauvre quand ses sujects sont riches.
Pardessus quoy, ils tirent des grandes contributions des provinces obéyssantes de Sa Majesté, celles de Brabant et de Flandres, portant plus de cent cincquante mille florins par mois, sans toucher à celles qu’ils tirent de Namur, Haynau, Gueldres et autres.
Ces grands droicts qu’ils ont des navigations susmentionnées, ne sont aussy sans de grands frais, qu’ils donnent et doivent faire, pour maintenir tant leurs pescheries que leurs navigations, leur donnant les escortes de batteaux de guerre, dont ils ont besoing, en ayant continuellement quattre vingt du port de cent, et cent et vingt lastes, qui ont chacun vingt à vingt cincq pièces d’artillerie, la plus part de fer, et peu de bronze, et cent tant officiers que soldats et mariniers, pour s’asseurer de leurs flotes qui viennent de France, d’Angleterre, Oostlandt, Norwèghe, Espagne, Brasil, des Indes et autre part, pour la crainte qu’ils ont des batteaux de guerre que le roy et les particuliers tiennent à Dunckercke. Lesquels batteaux ils disposent comme est déclaré cy-après ; en la mer du Nort, leur pescherie dure depuis le 2 de juin, jusques au 6 de décembre, en laquelle ils entretiennent vingt batteaux de guerre pour leur garde et convoy, estant séparez les uns des autres, pour comprendre la ditte pescherie qui est bien six lieues de long, et lorsque les pescheurs ont leurs batteaux chargez, ils s’en retournent au logis se
descharger ; et va avecq eux, pour convoy, un de ces batteaux de guerre. Pour convoyer les flottes qui vont en Ooslandt, ils ont dix batteaux de guerre, desquels les sept, vont avec la première grande flotte, qui est de quattre vingt batteaux, et les autres trois, attendant les deuxième, troisième et quatrième flottes, qui vont tous les quinze jours. Ils ont de plus nœuff batteaux de guerre, pour convoyer les flottes qui vont en France, Espagne, Isles et au Levant, qui les mennent jusques au delà du canal, de crainte de ceux de Duncquercque. Au devant d'Ostende, ils en ont ordinairement deux, pour empescher l’entrée de ceux qui y vont, et favoriser ceux qui viennent en leurs ports de Zélande et autres; mais ils n’y peuvent estreen hiver, à cause des bancqs, et que le fond ne vaut rien, pour ancrer en temps de tempeste. A la veue de Nieuport, pour la mesme raison, ils en ont trois. Devant celle de Dunckercke , comme estant le port le plus haut des provinces obéyssantes et d’où ils reçoivent plus de dommage, ils ont, pour l’ordinaire, tant en hiver qu’en esté, dix-huict batteaux de guerre, aucunes fois plus ou moins, qui sont à la rade, à une très bonne place, pour ancrer sans crainte de tempeste, si ce n’est extraordinaire.
Ils souloient aussy en tenir deux devant Gravelines, auparavant qu’elle fût française, lesquels n’y peuvent estre en hiver. Ils ont aussy toujours quelques batteaux au canal entre Douvre et Calais, tant pour prendre langue des nouvelles des années et batteaux qm AÛennent d’Espagne, que pour favoriser leur flotte.
Pardessus lesquels ils ont tousjours huict batteaux
CONSIDBRATIONS
de guerre qui serrent de courier et convoy à tout ce qu’ils rencontrent, et font tous les dommages qu’ils peuvent, à ceux du roy et aux particuliers de ces pays, avecq lesquels est parfaict le nombre des dits quattre vingt batteaux de guerre, qu’ils entretiennent ordinairement ; lesquels ont tous signaux différons, qu’ils changent toutes les six semaines et pour s’aviser l’un l’autre, et lorsqu’ils découvrent quelque chose, ils tirent un coup de canon, et en moins de vingt quattre heures, ils se joignent plus de cinquante batteaux, pour quelle occasion que ce soit. Lesquels quattre vingt batteaux leur cousteut, tous les ans, à maintenir, au moins deux millions huict cent quatre-vingt mille florins, faisant le compte que pour entretenir chaque batteau, tant pour les soldats et mariniers, que pour vivres, munitions et équipages d’icelluy, on ne peut moins de trois mille florins par mois, qui reviendroit par an, à trente six mille florins et pour les quattre-vingts,laditte somme de deux millions quattre vingt huict mille florins, avec laquelle ils mettroient en campagne plus de vingt mille hommes de pied. Lesquels fraix ils font de crainte du peu de batteaux du roy et des particuliers qui sont à Duncquercque, par où se voit le dommage qu’on leur feroit si on tenoit, au dit lieu de Duncquercque, une armée navale complète et en ordre ; au moyen de la quelle on leur empeschêroit totallement leur navigation, et ensuitte tout leur traficq et commerce, ou s’ils le vouloient continuer, on les obligeroit à tenir pour le moins le double de batteaux, pour l’asseurer, et encore ne le pourroit estre totalement, ce qui leur causeroit plus de despens que de proffit; et
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quoiqu’on ayt, jusques à présent, négligé la ditte armée navale, néantmoins pour telle qu'elle a esté, ils en ont eu telle appréhension, qu'ils ont faict les susdits despens , et non seulement ils craignent ceux de Dunckercke, mais encore ils les hayssoient mortellement, à cause qu’ils connoissent tous leurs artifices, leurs secrets, leurs courses, leur navigation, leur trafic, feur commerce, la façon de leurs batteaux, leur langue, leur tromperie, leurs faux transports et leur faux passeports, et toutes leurs façons de faire, en sorte que si ceux de Dunckercke avoient des forces suffisantes, avecq l’authorité telle qu'il est nécessaire, ils leur fairoient un dommage inestimable et ruyneroient leur Estât.
Par où l’on voit qu’on a mal pris ses mesures, en la façon de faire la guerre aux Hollandois qu’on a tenu jusques à présent, qui a esté en les attacquant par terre, ou par la force de l’assiette de leur pays , il leur a esté aisé de résister, et par la facilité d’y conduire leurs armées, vivres et munitions, par eau, ils ont rencontré et fort bien pris au poil les occasions d’entreprendre, sur le pays obéissant, ce qui a rendu cette guerre sans fin, et le sera si longtemps que l’on tiendra ce pied. Pour en venir à bout, il faut ruiner leur traficq et commerce, qui est l’âme de leur république, laquelle en effect s’est establie, lorsque l’an 1572, le prince d’Oranga, ayant formé une armée navale, en la rivière d’Ëmden, il se mit à inquiéter les Hollandois, en leur pescherie : ce qui mit un tel trouble dans leur pays, que pour s’en délivrer, ils se mirent sous la protection dudit prince, la quelle il leur offroit , ayant très bien sceu recoonoistre l’eu-
droit par où ils pouvoient estre attacquez et l’intérêt leur estant le plus sensible.
Pour ruiner leur traficq et commerce, il y a deux moyens : l’un de révocquer rigoureusement et expressément, pour tousjours, les permissions, grâces, licentes et passeports qu’on a donné et donne pour termes et temps limitez, tant par voye des finances *, que par celle du conseil de l’admirauté, pour les pescheries, et pour leurs navigations, tant ès provinces du Paysbas, obéyssantes à Sa Majesté, qu’en Espagne, Italie et autres, en conformité du placcart donné par l’archiducq Albert, le 9 de febvrier 1599; comme aussy défendre, soubs même rigueur, h tous les sujects de Sa Majesté, d’en prendre aucun desdits Hollandois, n’estant presque croyable combien ils en tirent de l’argent, et ce d’autant plus, qu’ils ne le donnent que pour trois mois, ce qui les fait tirer de l’argent quattre fois par an, là où, en ce pays, on les donne pour un an; m’ayant esté asseuré de bonne part, que le gouverneur de Maëstricbt a bien eu, 'de ceux qu’il donne en son particulier, vingt mille escus par an ; d’où on peut juger ce que lesdits Estats en profitent; et d’annuler toutes les contributions qu’on donne aux dits rébelles, tant en Brabant qu’en Flandre, et autres provinces, par lesquelles, non seulement ils lèvent un grand denier, tel que cent et cinquante mille florins par mois, mais ils forment des communications et intelligences avec les sujects obéyssants de Sa Majesté, au grand préjudice de son service, et mesme desdicts sujects, qui pour cette cause sont
‘ Par le conseil des finances.
exposés à la défiance que le roy et ses ministres prennent d’eux, en cette considération; sans avoir esgard à l’intérest qu’en recevront les particuliers, qui trouveront rude qu’on leur oste la contribution, avecq laquelle ils vivent; ce qui a esté la cause que lorsqu’on a mis en délibération ce qu’on en devoit faire, on y a tousjours rencontré de l’opposition, de la part mesmede plusieurs conseillers et ministres du roy, qui ont du bien soubs la contribution, leur intérest particulier prévalant à celuy du publicq. Et de défendre tout commerce et traficq, toutes compagnies et sociétés avec lesdits rébelles directement ou indirectement, soit qu’ils demeurent ès Provinces-Unies, soit en France, Angleterre, et ailleurs, et toute communication par lettres ou autrement, à peine de la vie ; d’où viendra ce bien, que le commerce qui se quittera aux Hollandois, s’establira aux provinces obéyssantes ; qui sont très bien situées pour cela, et ont des très bons ports, et des villes fort marchandes ; et ne consentir qu’aucuns, tels qu’ils soyent, amennent des marchandises, ou charges quelconques dans le pays de Sa Majesté, dans des batteaux qui auront esté fabricquez en Hollande, ce qui rendroit inutile une grande multitude de personnes qui vivent de la fabricque de ces batteaux. L’autre moyen, et qui est bien le principal, pour ruiner le traficq et commerce des Hollandois, est d’empescher leurs pescheries et navigations, que nous avons fait voire cy-dessus leur valoir un si grand argent et estre le soustien de leur Estât.