CHAPITRE XIV
T)e la marine dans les Pays-Bas espagnols.
Pour à quoy parrenir, le seul, unicq et essentiel moyeu est de se rendre maître de la mer, ce que le roy pourroit aisément faire, s’il employoit les forces que Dieu luy a donné, eu esgard aux grands royaumes et provinces qu’il a, où se trouvent des fort bons et asseurez ports de mer’. Et pour se rendre maistre de cette mer, il faudrait entretenir aux ports de Dunckercke et d’Ostende, une flotte de trente batteaux de guerre, aux despens de Sa Majesté, bien équippez, armez et munis de soldats, matelots, munitions de guerre et de bouche; desquels les vingt seroient à Dunckerke, et les dix à Ostende, qu’on peut rendre un des meilleurs ports du monde, pour estre de facile entrée, à toute marée, sans que l’ennemy le puisse empescher, n’estant possible d’y tenir ordinairement et continuellement des batteaux devant, comme à Dunckercke, oi’i il y a une fosse entre deux bancqs, en laquelle lesdits batteaux sont en seurté; ce qu’ils ne peuvent devant Ostende, principalement en temps d’hyver,ou de tempeste, à cause que le fond ne vaut rien pour
■ Voyez, sur l'état Je la marine inilitaire, au siècle précédent : Histoire du règne de Charles-Quint en Belgique, par M. Hennk, 111,223-239.
ancrer ; lesquels dix batteaux estant à Ostende, pour estre plus voisins des ports de Zélande, et encore de ceux de Hollande, leur causeroient plus de dommage et les tiendroient en appréhension qu’ils n’entreprinsent sur leurs costes.
Ces trente batteaux devroient estre du port, au moins , de cent lastes , plustost plus que moins et avoir chacun un brigantin, affin qu’en esté, lorsqu’à cause de quelque chaleur, lesdits batteaux ne peuvent faire voile, ou en telle saison que ce soit, lorsqu’ils ont le vent contraire, les soldats puissent faire quelque entreprise ; ils le pourroient avecq lesdits trente • brigantins, qui seroient suffisans de porter au moins douze cent soldats, sans les mariniers, ce qui obligeroit les Hollandois de tenir bonne garnison en tous leurs costes de mer, et aux places qui les avoisinnent, pour la crainte perpétuele qu’ils auroient de quelque surprise ou ravage, et principalement en hyver, lorsque les nuicts sont longues, ils pourroient en sortant au soir, avoir fait leurs entreprises, en temps, pour se pouvoir retirer avant le jour.
Mais pour bien faire, de deux admirautez qui sont à Ostende et Dunckercke, il n’en faudroit qu’une, annullant celle d’Ostende, qui aussy bien est inutile,
. veu que pour le peu de distance qu’il y a de l’une à l’autre, celle de Dunckercke peut pourvoir à tout ce qui est nécessaire audit Ostende, et on fairoit un grand mesnàge dans l’argent du roy.
Le plus important à pourveoir, dans une armée de mer, est d’y commettre de bons officiers, et premièrement un bon admirai, qui soit qualifié, connoissant les mers, ports, pays et villes qui avoisinnent
la mer, tant de ces provinces, que de celles des enne* mys et de tous les voisins traficquans ; fort zélé au service du roy et surtout non intéressé, n’y ayant vice plus contraire à la direction de cette armée, que l’avarice; de la quelle si l’officier principal n’est exempt en cette charge, où il y a tant à griffer, il n’y a pas de doute qu'elle ne peut subsister, et moins faire quelque bon service au roy et au pays, quand non seulement il faira ses affaires, mais h sou exemple, les moindres officiers le fairont, sans qu’il les ose reprendre, pour ne se trouver net lui-même ; et puis luy donner un vice-admiral qui soit homme de marine et fort intelligent aux choses de la mer et de la guerre qu’il faut faire ; lequel sçache ordonner, le cas s’offrant, de donner bataille à l’ennemy et en bien prendre le temps, le vent, le soleil et flux de l’eau et choses semblables , bien répartir ses batteaux, et les mettre en esquadres; bref qu’il sçache entièrement tout ce qui touche à la mer, sans faire, comme on a fait jusques à présent, donnant des charges à des personnes qui n’avoient jamais esté en mer, ou presque point, quoyqu’en l’art de la mer plus qu’en aucun autre, il ne suffit point de s’exercer, lorsqu’on en a affairé, mais il est requis, pour le bien sçavoir, n’avoir fait, pour la plus grande partie de sa vie, autre exercice que celuy-là.
De plus, il faut faire six chefs d'esquadres, ayans chacun six batteaux à leur charge, n’estant possible, qu’un admirai puisse donner, en une occasion de bataille, l’ordre qu’il convient à tant de batteaux ; et ceux là, doivent estre personnes fort expérimentées, qui soyent pris des capitaines des batteaux, après
CONSIDÉATIONS
avoir mérité cet advancement et honneur, par plusieurs preuves de leur courage et suffisance; leur donnant double solde de capitaine ; lesquels avecq lesdits admirai, vice-admiral, veedor', et contador®, doivent estre du conseil de la guerre de mer ; ce qui picqueroit d’honneur les capitaines des batteaux, qui voyant y avoir occasion de parvenir, s’efforceroient de faire des bonnes actions, pour le pouvoir mériter.
Par dessus lesquels trente batteaux, il faudroit donner permission et authorité aux particuliers, sujects de Sa Majesté, d’en armer autant qu’ils pourroient, à l’exemple de ce qu’autrefois a fait le ducq d’Alve, par un édict du 15 de mars 1568; par lequel il permit à tous les sujects du roy d’armer vaissaux, assenter* capitaines et mariniers, assembler les matelots et soldats, faire touts les apprests d’artillerie et munitions nécessaires, pour lesdits vaisseaux de guerre, pour avecq iceux attacquer et poursuivre les pirates, et assister à la seurté et défense des bons marchands, batteliers, pescheurs et mariniers; déclarant en outre inutiles tous les passeports et sauvegardes donnez au contraire. Ce que si on permettoit, asseurément ils en armeroient et équipperoient bien autres trente, qui seroit une grande force pour le pays ; la raison qu’on allègue pour ne le faire, est qu’il ne convient au service du roy de permettre une si grande puissance sur la mer, aux
• Inspecteur, commissaire général ou fournisseur des vivres : intendant général.
2 Comptable, trésorier.
5 De l’espagnol asentar, engager.
sujects de par deçà, de crainte qu’ils cmpescbent la communication d’Espagne ; raison sortie de la défiance qu’on veut mettre en l’esprit du roy, que j’ay combattu cy-dessus, pour ne dire abattu, avecq la vérité toute contraire, que l’exemple dudit ducq d’Alve conforte merveilleusement ; lequel estant ennemy de ceux du pays, n’a pour ce, laissé de leur donner permission qu’il jugeoit si utile au service de Sa Majesté, en un temps auquel toutes les provinces estoient rebellées, ou dans une mauvaise disposition à le faire.
Que si on adjoute d’obliger les provinces obéyssantes du Pays-bas d’armer aussy des batteaux, on en trouvera encore au moins dix sept, sans les incommoder, en faisant que Flandre en ayt quattre, Brabant trois, à cause qu’elle est un peu moins puissante et plus esloignée de la mer, Arthois deux, Haynau deux, Luxembourg deux, Lille, Douay et Orchies deux , Namur un, Tournay un ; et outre ce, les principales villes de ces provinces le pourroient faire, en leur particulier, comme Bruxelles, Anvers, Gand, Bruges, Ypres, Courtray, Audenarde, Lille, Tournay, Mons, Valenciennes, Cambray, Arras et autres semblables, où on en trouveroit encore au moins vingt et autant, si les seigneurs du pays, les archevesques, évesques, abbez et prélats en faisoient de mesme. Ce que le roy pourroit encore faire practiquer en Espagne, où les provinces, grandes villes et ceux des ordres militaires en pourroient semblablement armer un grand nombre , ce qui fairoit avecq tous les autres cy-dessus, que sans aucun contredit, le roy àe trouveroit maistre de la mer.
Mais pour obliger tous ces pays, villes, communautez et particuliers à le faire, il leur faudroit laisser entièrement tout le gouvernement de leurs batteaux , et à leur prouflit toutes les prises qu ils fairoient, pour les répartir entre eux également, excepté le seizième seulement, qui reviendroit au roy.
Pour avoir Teffect qu’on se propose de l’armée du roy, il est nécessaire qu’elle soit bien pourvue de tout ce qui luy fait besoing, comme le sont, pour l’ordinaire, les batteaux des particuliers; y ayant ce malheur, ou plutost cette mauvaise conduite, à ceux qui doivent avoir soing de ceux du roy, que lors qu’on pense s’en servir, ils ne sont aucunement en estât de ce faire, pour diverses raisons ; la première est à cause du manquement de la provision des deniers, que le roy destine pour cette armée, laquelle, est de vingt cinq mille escus par mois, laquelle, comme elle vient conjoinctement avecq celle qui se fait pour Yexercito, ou armée de terre, elle s’y consomme et ne se livre point à X armada de mer; ce qui est cause que les batteaux se pourissent. au po|i;, à faute d’avoir ce qui leur est nécessaire ; le remède seroit si on fesoit cette livrance à part, et sans y avoir faute. L’autre raison est que l’argent provenant des prises, ne s’employe à laditte armada^ mais au payement des oflSlciaux, desquels il y a un grand nombre qui ont des gros gages, des pensions et aides de coste* qu’on donne à des particuliers , tous lesquels sont les premiers payez, de façon que, lorsqu’il est ques-
* Ayuda de costay gratification.
SUE LB QOUVBBNBMENT DES PAYS-BAS
tion de payer les matelots et gens de navires, il n’y a plus d’argent, ce qui est cause que les batteaux ne sont employez et demeurent inutiles, dans les ports, non sans un extrême deservice de Sa Majesté, qui fait autant de fraix, que si on s’en servoit. Pour ce remède, il ne faudroit payer aucune pension ou solde extraordinaire, sinon après que les soldats et matelots seroient satisfaicts entièrement, et non aucunes desdites soldes et pensions, que de ceux servans effectuellement, en laditte armada; des quels il est fort à propos de reformer aucuns, qui y sont superflus, comme je dirai cy-après.
Une autre raison non moindre que les précédentes est que les capitaines de l’armée du roy ne font leur devoir pour incommoder l’ennemy, ny pour faire des prises, comme font ceux des particuliers, pour l’advantage et le prouffit qu’ils en retireqt ; que ceux du roy sçavent bien trouver, à moindre travail etmoindre péril, dans le vol qu’ils font dans les vivres et munitions de guerre, pour lesquelles on leur met l’argent, mal & propos, en main, lequel leur estant donné pour faire des provisions pour deux mois, ils n’en font que pour un, en quoy ils font un double dommage, l’un en desrobant l’argent du roy, l’autre en ce que n’ayant des vivres et munitions à suffisance, ils ne peuvent estre si longtemps en mer qu’il estbesoing, et perdent l’occasion de faire quelque bon exploict; le remède seroit que le pourvoyeur général de V armada, ou quelque autre de confiance, assistasse en personne, à voire embarcquer lesdits vivres et munitions, ou en fisse luy-mesme la provision et leur ordonner d’estre si longtemps en mer qu’on leur au-
roit donné des provisions, à peine d’un chcastiment fort rigoureux et irrémiscible.
Il y a encore un désordre qui nuict grandement aux affaires du roy, qui est que les capitaines, .soldats et matelots desrobent, sous le nom de pandolage' le sixième, le 'cinquième et quelquefois le quart des prises qu’ils font, y ayant aucuns capitaines qui ont pris treize cent fromages, des caisses entières de toille de Cambray et deux à trois mille livres de cire et autant de tabacq, et autres choses contre raison ; d’autres ont pris quattre, six, huict sacqs de laine ; bref, il semble que tout soit permy, en quoy il faut que les juges de l’admirauté prennent une fort ponctuelle information et punissent fort rigoureusement ceux qui fairont excès.
Pour la bonne direction de l’armée du roy, il n’y a pas de meilleur moyen que suivre celle des particuliers, lesquels après avoir bien équippé leur batteau des choses nécessaires et le mis en estât de faire voile, quand il doit entrer en mer, donnent au capitaine du batteau à raison de douze sols pour chacquc homme, par jour, tant pour leurs gages que pour leurs vivres ; et ce, pour le temps qu’ils entendent qu’il doit estre en mer; lequel, moyennant ce, est chargé de faire telles provisions de vivres qu’il juge avoir besoing pour ce temps là ; lesquels il achapte à sa satisfaction, affin que s’ils se gastent, il n’ayt à se plaindre de personne ; lequel achapt se faict en présence du dépositaire dudit batteau, lequel fait les débours aux marchands et voit embarcquer toutte
' Pendolage, droit de prise.
laditte provision, reconnoissant si elle peut suffire pour le temps qui est préfigé; et au retour dudit batteau, s’il amène quelque prise, cet argent lui est descompté sur la part qui luy touche, mais s’il n’a rien pris, le maître du batteaii perd cet argent, pourveu que ledit capitaine ait bien fait son devoir de chercher des prises, de quoy on fait une rigoureuse information , et s’il est trouvé qu’il y ayt de la faute du capitaine, il est sévèrement puny ; et des prises, qui se sont faictes, les capitaines, soldats et matelots, en ont la moictié, après que les droicts de Sa Majesté en sont déduicts, sans qu’ils puissent tirer aucun pendolage ou autres semblables droicts, tellement que pour tenir honneur et proufifit, ils se trouvent obligez de faire leur devoir, là où ceux du roy trouvant leur compte aux vols susdits, sur les vivres et munitions et sur le pendolage, et n’estans recherchez des devoirs qu’ils doivent avoir faicts, en mer, ils ne sont portez h leur obligation, ny par honneur, ny par prouffit.
Estant encore un mal non petit, que le roy ne donne que nœuf solz, par jour, aux soldats et matelots, ce qui est cause qu’ils ne servent pas volontiers et surtout les matelots, qui cherchent toujours où ils ont plus d’advantage ; se dégoustant encore de ce que le roy ne leur donne aussy que le tiers des prises, où les particuliers donnent la moictié ; ce qui est cause qu’ils ont plustost des matelots que le roy, et n’est pas croyable combien peu de chose dégouste cette sorte de gens, et combien aussy peu leur donne du courage; et ne faut pas douter que s’ils avoient ce qu’ils croyent leur estre deu, ils rendroient plus
C0N8IDÉBATI0NS
de peine à trouver et faire des prises, en quoy Sa Majesté seroit recompensée au double, tant pour le prouffit qu'elle y recevroit, que pour le dommage qu'elle fairoit à l’ennemy.
Ce seroit encor un grand service à Sa Majesté, et un grand mesnage de ses finances, de reformer plusieurs officiers inutiles, qu'elle tient en la ditte «rmada\ ou au moins desquels on se pourroit fort bien passer, si comme l'un des deux du général, ou de l’admirai, l’un pouvant facillement satisfaire à la charge de tous deux, au moyen de quoy on espargneroit huict cent septante-cincq florins par mois, que chacun d’eux tire de gage. L’office de provedor ^ est inutile, veu que jusques à présent, il n’a pourveu aucune chose, ce qui se fait par les capitaines, ayant seulement tenu registre des livrances; ce qui se pourroit. faire par le dépositaire, comme aussy les débours, pour les provisions, comme nous avons dit se faire par les particuliers ; ce qui fairoit que Sa Majesté profiteroit six cents florins par mois, qu’icelluy provedor tire de gages, pardessus cent quarante-deux florins dix solz, que ses trois officiaux ont aussy tous les mois, pour leur retenue,* et la maison qu’on luy loue aux despens de Sa Majesté.
n y a un pagador^ et un dépositaire ^ qui sont deux offices séparez ; il importeroit fort qu’un auroit
^ Pourvoyeur, fournisseur ou commissaire général des vivres.
* Traitement.
3 Payeur.
* La flotte avait son dépositaire, comme Tannée avait le sien. L’édit du 28 février 1595 créa TofiSce de dépositaire général de Tarmée dont les attributions furent Axées par Tédit du 20 octobre 1596. Clbrin, Code des Pays-Bas ^ 257,266.
8ÜB LB OOUVBBNBMENT DBS PATS-BAS.
ces deux offices, pour éviter confusion, et pour le meilleur service du roy, qui se fairoit plus punctuellement, à raison que lorsque l’argent mancque, et est nécessaire de le chercher en prest, le pagador s’excuse, disant qu’il ne le peut trouver, sans avoir ses asseurances ; le dépositaire allègue que les prises sont incertaines, qui est cause qu’il ne peut lever argent, pour n’estre asseuré de le pouvoir payer; de manière que pour la diversité de ces offices, le roy n’est bien servy, comme il seroit s’ils estoient possédez par un seul ; lequel n’auroit aucune excuse, à cause que si les livrances estoient retardées, il se trouveroit avecq l’argent des prises , et souhs l’espoir de l’un, et de l’autre, il pourvoiroit à tout; et les batteaux seroient continuellement en mer, et Sa Majesté espargneroit huict florins, par jour, qu’elle paye pour les vacations de chacun de ces officiers, pardessus le gaige de chacun d’eux. Par lesquelles réformes Sa Majesté gaig^neroit plus de deux mille florins, par mois, et en quictant les pensions, et autres dépences inutiles, l’espargne seroit considérable; et au lieu de vingt cincq mille escus, qu’elle paye présentement, par mois, pour la dicte armée des susdits trente batteaux de guerre, ils se pourroient maintenir avecq vingt mille escus, par mois, et encore moins, si les prises qu’elle pourroit faire, estoient bien réglées, sans toucher au gaigne qu’elle fairoit, en annulant l’admirauté d’Ostende, comme elle doit pour les raisons cy-dessus touchées.
Et affin qu’on puisse voire particulièrement les gages que tirent les officiers de l’admirauté, et le
moyen de faire le profBt à Sa Majesté , se raect icy la relation des gages particuliers, comme il s’ensuit :
Premièrement, l’amiral tire de gage, tous les mois, trois mille escus de onze réauxchacun, faisant huit cent vingt-cinq florins, ci. 825 » Son secrétaire, tire chacun mois, cinquante florins de gage, ci 50 »
Le général tire le mesine gage que l’ad-
mirai, ci 825 »
Sou secrétaire le inesine gage que le secrétaire de l’admirai, ci 50 »
Le pvüvedor tient de solde chacun jour, quinze florins, et pardessus ce, pour bois.
chandelles, papier, encre, et rations pour deux ofldciaux, cincq autres florins, par jour, qui font ensemble vingt florins, et
par mois 600 »
Outre cela, il a un oflicial-mayor qui a de gage vingt-cinq philippes par mois,
faisant 62 10
Le second official a par mois cincquante
florins, ci 50 *
Le troisiesme oflicial a trente florins
par mois, ci 30 »
Le contador a de gaige , par mois, y compris le papier, encre, chandelles et bois, deux cent douze florins dix solz, ci. 212 10 Son official-mayor a pour chacun mois soixante florins dix solz, ci 62 10
A reporter. . . 2766 30
Report. . .2766 30
Le second a cincquante florins par mois, ci 50 »
Le troisième trente-sept florins dix solz, ci 37 10 Le veedor * a, pour chacun mois de gage, y compris le papier et encre, cent et
quinze florins, ci 115»
Sou oflicial-mayor a, par mois, cincquante florins, ci 50 »
Le .second otïicial a trente florins, par
mois, ci 30 »
L’auditeur- tire, par chacun mois, cincquante florins, ci 50 »
Le général, pardessus ses gages, a le cincquiesme de ce que porte le dixiesme des prises qui se fout, par la ditte arméej et outre ce, un cincquiesme de la part qui touche à Sa Majesté des prises, de façon qu’il a deux ciucquiesmes de toutes les prises, ce qui porte beaucoup.
Le provedor prend, par force, le 50° desdites prises qui de droict appartient au tenedor^. Aux veedor'* et coiitador, depuis quelque temps. Sou Excellence leur a accordé le 50' ; le tenedor a aus.sy le 50° qu’on luy doit de droict, ce qui porte bien cinq cents florins
* Contrôleur.
* La flotte avait son prévôt et son auditeur, dés le temps de Charles-Quint, comme on le voit dans une lettre adressée le 10 janvier 1553, par Corneille de Schopper à la reine de Hongrie. Archives du royaume; lettres des seigneurs, IX, f“ 56. ; Audience, 1H9.
3 Lieutenant.
Contrôleur.
par an. Le dépositaire a un cincquiesme sur la 3» partie des prises de la ditte armada, qui touche aux gens de la marine, qui ne lui vaut pas moins de cinq cents florins, à quoy adjoustant les huict florins par jour, qu’il a de gage, porte trois mille quatre cent vngt florins par an. Il y a en Ostende un veedor, un contador, et un tenedor, avecq leurs officiaux qui ont les mesmes gages que ceux cy-dessus.
Si cette armée de mer estoit bien conduite, et tousjours preste d’estre employée, elle seroit d’une utilité inestimable au service de Sa Majesté; en ce premièrement que s’il y avoit tousjours des vaisseaux de guerre en mer, l’ennemy ne pourroit sortir avecq tant de liberté, comme il faict présentement, et les particuliers de ces pays le fairoient avecq plus d’asseurance, et puis on fairoit plus de prises, ce qui l’affoibliroit de beaucoup, et fortifieroit Sa Majesté ; et elle espargneroit la solde et rations qu’elle donne aux matelots, tout le temps qu’ils sont en terre, sans faire aucune chose, à cause, qu’arrivant les uns aux ports, les autres, qui seroient prests sortiroient, au moyen de quoy les fraix seroient moindres, et les gens seroient en un continuel employ, et l’ennemy tousjours inquiété. Ce ne seroit aussy une des moindres utilitez, de pouvoir amenner d’Espagne aux Pays-Bas les sçldats que le roy y juge nécessaires, lesquels on a attiré tousjours par terre, avecq grande incommodité et fraix excessifs, ayant esté contraints d’acbapter leur passage des Suisses et du ducq de Lorraine bien cher, de façon que cbacque soldat rendu au Pays-Bas, a cousté bien cent escus, pardessus un \ grand travail de faire un si long chemin, durant
SUR LB GOUVBBNEUBNT DES PATS-BAS. IH
lequel plusieurs s’enfuyent ; et pour estre gens nouveaux, et non duits à porter leurs armes, les jettent en chemin, et plusieurs tombent malades de fatigue; laquelle difficulté est arrivée presque jusques à l’impossible, depuis que le roy de France occuppe le passage du Val de Morienne et quasy toute la Lorraine.
La plus importante utilité qu’apporteroit cette armée de mer se doit prendre de deux raisons principales, qui sont fort considérables et essentielles au Pays-Bas. La première est que Sa Majesté peut faire la guerre avecq cette armée, à moindre dépence que par terre, et avecq plus de dommage à l’ennemy, de quoy la démonstration est toute claire de soy-mesme, et l’expérience nous le fait voire, à cause qu’une armée de terre est de grands fraix, et quand on gaigne une ou deux villes, en un esté, c’est tout ce qu’on peut faire, non sans des dépences extraordinaires que coustent ces sièges ; et encore avecq risque d’en perdre autant, ne soit qu’on tienne pardessus laditte armée attacquante, encore deux autres pour se défendre et empescher les desseins de l’ennemy, lequel avecq la commodité qu’il a de la mer et des rivières, peut, avecq une grande promptitude, sans beaucoup de fraix, et sans fouler son pays, transport ter ses armes où il veut ; ce qui fait que lorsqu’on le croit à un costé, il est à l’autre; de sorte que si on n’avoit qu’une armée, pour se défendre, et qu’elle fût à l’extrémité de Brabant, ou vers la Frise ou Gueldres, il seroit placé en Flandres, devant une ville et s’y fortifié tellement, (comme il fait en fort peu de temps, et plustost, et mieux que ceux des autres nain,, 8
tions, tels qu’ils soyent, avecq le grand nombre de pionniers, et mariniers qu’il a, qui sont fort stylez à remuer la terre,) qu’il seroit quasi impossible de le desloger ; à moins d’hazarder l’armée du roy , dans un succès incertain et en ceste conséquence le pays ; et de mesmes, s’il n’y en avoit qu’en Flandres, elle ne pourroit venir à temps pour sécourir les places que les Hollandois auroient entrepris en Brabant, Gueldre et Frise, lesquelles armées cousteroient infiniment, sans toutesfois aucune asseurance de pouvoir réduire l’ennemy, lequel n’a pas un poulce de terre, qui ne soit fort de nature et d’art, comme j’ay dit cy-dessus; et ainsy c’est tousjours à recommencer, veu que se voyant en danger de perdre un poste, ils en fortifient un autre.
L’autre raison est que, pardessus ce qu’une armée de mer est sans comparaison de moindre fraix qu’une de terre, et est néantmoins plus utile, en cette guerre, contre cet ennemy, à cause du grand dommage qu’elle luy fairoit, le blessant au cœur, supposé que, comme j’ay fait voire cy-dessus, les richesses, et puissances consistent au commerce et navigation, ès quels estant obligez d’employer beaucoup de batteaux, il faut de force qu’il en perde beaucoup, s’il y est rencontré, ou qu'il demeure à ses ports, ce qu’il ne peut, sans perdre tout le prouffit qu’il en tire, qui est immense ; ou bien il se trouvera obligé d’armer plus de batteaux qu’il ne fait présentement, pour son asseurance, ce qui lui causera une grande dépence, sans laisser pour cela de perdre beaucoup, ne pouvant estre partout, et ses forces par terre seront moindres; outre que par les prises, on tire une grande
8UB LB GOUVERNEMENT DBS PAYS-BAS
partie, et quelques fois tous les fraix de l’armée de mer, et on faict dommage tant au commun, qu’aux particuliers, qui perdent leurs biens , et s’ils ne peuvent continuer leur traficq, avec liberté, ils ne pourront payer les imposts, qui sont fort grands ; et ainsy tant le général que le particulier se consom- , meroient; celuy-cy en luy quittant le profit du commerce, celuy-là en luy estant les impositions, et accroissant sa dépense; et les matelots perdroient courage, se voyant sans employ, et tousjours en hazard, ce qui les fairoit mutiner, ou chercher party en l’armée du roy ; et l’ennemy n’auroit plus la témérité de courir, avecq des petittes barques, mesme avecq celles des pescheurs, et faire des entreprises, comme il fait présentement, sçacbant qu’il ne rencontrera personne qui luy puisse nuire. L’ennemy tient à présent, pour la garde de ses pescheries, et pour le convoy de ses navigations, et pour empescher les batteaux du roy de sortir des ports des villes obéyssantes, quattre-vingt batteaux de guerre, comme j’ay dit, et si le roy avoit l’armée cy-dessus, il seroit constraint d’en avoir plus de cent, à cause des grandes et diverses mers, dont il est environné, ès quelles il traficque, et pesche, et des rivières par lesquels il navige ; ce qu’il faict maintenant avec peu de garde, laquelle lors devroit estre forte, pour l’incertitude en la quelle il seroit du costé par où il devroit estre attacqué ; lesquels deux cents batteaux luy cousteroient beaucoup plus qu’une armée de terre, à cause que les matelots y doivent estre entièrement pourveus aux despens des Estats, sans pouvoir tirer quelque chose du pays, comme ils font en terre; ce qui
m CONSID^BATIONS
causeroit sa ruyne entière, dont on ne peut douter, puisqu'à présent, par la seule crainte du peu de batteaux qu’il y a à Dunckercque, il fait une si grande dépense; et ainsy on luy quitteroit' peu à peu le moyen, avecq le quel il se maintient; et si le roy payoit ses matelots, il lui osteroit tous les siens, ce qui les réduiroit & une grande extrémité, et ne seroit difficile de le faire, si les prises estoient réparties avecq justice, sans en tirer la détermination en longueur, comme on fait ordinairement, jusques à là que quelques fois, on est deux ou trois ans, sans avoir donné à un chacun ce qui luy appartient, ce qui est cause qu’ils perdent courage, et ne retournent pas volontiers en mer à chercher des prises, lorsqu’ils voyent leur estre rendu douteux ce qu’ils croyent leur estre deu asseurément. Il faudroit donner ordre que l’auditeur donnasse aux parties, les termea ordonnés par les placcarts, et puis portasse sentence et se fisse le répartissement.
La difficulté qui s’est rencontrée jusques à présent, au jugement des prises qu’on a fait, pour scavoir si elles estoient bien ou mal faictes, est provenu de ce que l’ennemy, lorsqu’on luy a eu pris quelque chose, a eu, durant la paix, entre l'Espagne et la France, recours aux roys de France et d’Angleterre, desquels par le moyen des présents qu’ils font à leurs ministres, ils obtiennent lettres addressans^ à leurs ambassadeurs et agents, qui résidoient en ce Paysbas ; les quels au nom de leur masitre redemandoient les dittes prises, comme si elles eussent appartenu à
* On Ini enleTerait...
* Adressées.
leurs sujets, quoyqu’en efFect elles appartinssent aux Hollandois, et sans autre information, on leur rendoit; ce qu’on disoit faire, non qu*il apparusse véritablement que les dittes prises fussent des sujects de l’un desdits roys, mais plus tost au contraire pour d’autres bons respects, pour ne les irriter; en quoy les ministres du roy ont faict une grande faute, démontrant, par ce respect injuste, que le roy apprébendoit ces princes, ce qui leur donnoit courage de l’entreprendre, encore une autre fois, voires d’avoir des pensées beaucoup plus préjudiciables, n’ayant chose au monde qui discrédite plus un prince que * la confession de crainte de son voisin, qui en prend suject d’attenter sur son Estât.
Pour remède, il faudroit, auparavant de déférer à des semblables propositions de ces ambassadeurs, ou autres qui se font encore anjourd’huy, tant de la part du roy et parlement d’Angleterre, que de celuy de Dannemarck, des villes anséaticques et des provinces d’Allemagne, commander que les causes fussent entièrement déterminées en justice, et les prises déclarées bonnes, ou mauvaises, selon les informations pertinentes, sur ce tenues ; et en cas qu’on les trouvasse de bonne prise, si néantmoins on jugeoit les affaires du roy estre disposés à gratifier quelqu’un de ces princes et républicques , le faire de pure grâce, la quelle ils seroient obligez de reconnoistre ; non toutesfois sans avoir recompensé les particuliers de leurs intérests, et ne faire, comme on a fait, jusques à présent, déférant à ce que lesdits ambassadeurs en vouloient dire, et sur leur simple allégation que les officiers de leurs maistres ne le trouvoient de
CONSIDéBATIONS
bonne prise, on les rendoit à ceux qui les redemandoient , comme si le roj estoit leur vassal, et suject à leur jugement.
Pour éviter pareilles importunitez, il faudroit que les ambassadeurs du roy, qui sont auprès de ces princes, prévinsent ces poursuittes, et empeschassent qu’ils n’eussent des lettres de faveur, en faisant, à cette occasion, aucune dépense, s’ils le trouvent ainsy à propos, la quelle sera bien employée, puisque c’est pour la réputation du roy et de ses vassaux.
Et comme l’ennemy a beaucoup de puissance sur la mer, pour la lui oster, il ne suffiroit d’avoir les batteaux de guerre b Dunckerke et Ostende, que j’ay dit cy-dessus, mais il faudroit qu’ils fussent secondez de ceux d’Espagne, non des gallions et autres grands batteaux, qu’il y a en grande quantité, qui ne peuvent servir ès mers de ce pays , mais des moindres, pareils à ceux qui se trouvent icy; pour les quels avoir, il faudroit retrancher la moictié du nombre de ces grands batteaux, qui suffiroient pour ce pays là, et employer la dépence qu’on fait, pour cette moictié, à l’entretien du nombre des moindres, aux quels elle pourroit suffire, lesquels seroient de plus de service, sans comparaison, estans plus propres pour entrer ès ports de Flandres, et se démesler parmi les bancqs fort fréquens qu’il y a, que non pas les plus grands vaissaux, comme on a veu plusieurs fois par expérience , leur grandeur ayant esté cause de leur perte et, avecq eux, du dessein qu’on avoit pour le gouvernement ; desquels batteaux il est du tout nécessaire d’y commettre des pilotes du Pays-bas, qui ayent connoissance de ces mers, et des bancqs qu’il
8UB LB OOUVERNBMBNT DBS PAYS-BAS.
y a, qui ne demeurent pas tousjours en un lieu, ains changent, selon le vent; les quels n'estans connus de ceux qui en approchent, leur font faire un piteux naufrage, comme on voit journellement arriver.
Lesquels hatteaux d’Espagne, estans ainsy tousjours en mer, aussy bien que ceux du Pays-bas, tiendroient l’ennemi en appréhension continuelle de les rencontrer, après avoir eschappé à ceux de Flandre, et leur osteroient envie de faire tant de voyages aux Indes, Barbarie et sur les costes d’Espagne, comme ils font maintenant, pour estre assurez qu 'après avoir passé le détroict de Calais, jusques où ils se font seulement conduire, par leurs batteaux de guerre, qu’ils ont là pour cet effect, comme j’ay dit cy-dessus, ils ont toute liberté, en la grande mer, d’aller où ils veulent, sans y craindre aucun mauvais rencontre ; pardessus quoy les flottes qui vont en Espagne et aux Indes se trouveroient plus assurées, tant pour l’aUer que pour le retour.
Pour se servir utilement de cette armée d'Espagne, il faudroit la diviser par escadres, desquels deux seroient en Andalousie aux ports de San Lucar et de Cadix, pour la garde du destroict de Gibraltar et du Cap de Saint-Vincent, une autre à Lisbonne, et l’autre en Biscaye, au port de Valence* et au port de la Corugna,* il seroit nécessaire d’y en avoir tousjours vingt, pour estre le port le plus à la main pour * empescher aux ennemys la navigation des Indes.
Ces armées de mer, tant d’Espagne que du Pays-
> n n’existe pas de port de ce nom sur la cdte de Biscaye.
* Coruna, la Corogne, le plus beau port de la Calice et le plus fréquenté.
124 GONSIDÜBATIONS
bas, estant ainsj disposées, et en estât de se joindre toutes les fois qu’on voudroit, donneroient une plus considérable appréhension aux Hollandois, qu’elles n’entreprinssent sur les costes de leur pays; ce qui les obligeroit à les tenir tousjours bien garnies, et de mettre toutes leurs forces en mer, destituant ‘ leurs frontières de terre, pour n’ayoir moyen de furnir aux unes et aux autres, ce qui les exposeroit aux entreprises que y pourroient faire les armées de Sa Majesté, laquelle ne doit jamais estre sans en avoir au moins deux par terre, l’une en Flandres, et l’autre vers la Meuse, qui est le seul et unicq moyen de venir à bout de cette longue et malheureuse guem.
Laquelle armée de la Meuse, si on la pouvoit faire avancer sur le Rhyn y occupant les postes qu’on y souloit avoir, y fairoit deux notables effects; le premier d’inquiéter les Hollandois, dans leurs propres entrailles, les tenant en une crainte continuelle, qu’on ne passasse dans la Veluwe*, ou Betuwe®, comme on pourroit avec facilité, d’où s’ensuivroit infailliblement la perte de leur estât, et pardessus ce, empescher les courses de la cavaillerie, et obliger de la nourrir dans son pays, qui n’en est capable de mille. L’autre effect, non moindre, seroit de tenir en bride les ennemys de la maison d’Austriche, en Allemagne, voyant une si puissante armée, si près d’eux; * ce qui serviroit infailliblement à retenir l’empire en
> DegarnisBant.
* La Velu'W'e est nn quartier de la Oueldre, dont Àrnhem est le chef-lteu, et borné par le Znyderzée, le Rhin et ITssel.
* La Betau ou Betu-we est une autre partie de la Oueldre, située entre le Wahal et le Rhin.
SUR LB QOUVBRNBMBNT DBS PAYS-BAS. 125
la maison d’Austriche, qui est ce qu’importe le plus au roy ; lequel aussy longtemps que cela est, et que l’empereur peut donner la loi aux protestans d’Allemagne, est asseuré que tous ses ennemys se tiendront quoysi, et que les François, Anglois et HoUandois n’oseront se remuer; que si au contraire, la ligue protestante est plus forte que celle de l’empereur, il n’y a pas de doute qu’ils esmouveront et troubleront la chrestieneté, comme on a veu en cette dernière guerre.
Revenant à notre propos de la mer, pour y faire une bonne entreprise au préjudice des Hollandois et principalement sur la pescherie, ü faudroit trente batteaux de guerre de Flandre , du roy, ou des particuliers, qui se rendissent peu à peu, durant l’byver, en Espagne, soubs couleur d'aller au devant des flottes, qui retournent des Indes , soit pour menner quelques soldats du Pays-Bas, ou pour en aller quérir d’autres, ou quelque autre prétexte, qui ne peut manquer, et là séjourner jusques à ce que l’esté estant venu, on y joigne vingt ou trente de ceux d’Espagne, donnant ordre secret au général, qui sera destiné pour la conduitte de cet exploict, de prendre parla route d’Irlande, la volte® de la pescherie du Nord, que suivroient aussy, par le mesme ordre, le reste des batteaux, qui seroient demeurés au Pays- Bas, qui ne seroient pas moins de trente, et tous ensemble se mesleroient dans la pescherie , mettant touts les navires à fond, rompant tous les filets et prennent prisonniers tous les soldats, pescheurs et
' Quiets Cmans. n“ 10,993), quieti, cois, calmes, tranquilles.
* De l’espagnol Vuelta-, ils prendraient la route des pêcheries.
CONBIDéBATIONS
matelots, qu’on mettroit aux galères, sans les mettre à rançon, ce qui ruyneroit entièrement toute cette pescherie, et causeroit un terrible désordre et lamentation dans la Hollande, principallement entre les femmes, qui se trouveroient pis que vefves, estant à croire que ce ne se passeroit point sans une grande émotion.
De mesme façon se pourroît ruiner leur pescherie de Groenlandt, qu’ils font fort à leur aise, sans aucune arrière-pensée, pour n’y avoir jamais rencontré aucun empeschement, s’estendant en plus de trente lieues de circuict, comme j’ay dit; à quoy ayderoit grandement que les ports de mer où ils peschent se peuvent descouvrir de sept lieues long, à cause du jour continuel qui est en ce pays, sans aucune nuict, depuis la fin du mois de may jusques à la my-juillet.
Pour ruiner totallement la navigation et commerce des Hollandois, il faudroit tâcher de se rendre maître de quelque port de mer en Frise, pour s’y pouvoir retirer, après avoir faict quelque exploict, même y entretenir une armée de mer ; laquelle leur osteroit la navigation du Nort, et le commerce d’Allemagne ; les ports qui sont propres à cela sont Doutecon, Redelfeyl qui sont sur la rivière d’Emdep * de laquelle on fermeroit le cours aussy bien que le traficq, ceux encore d’Estaveren*, Ginopen® Francker"*
> Doetecum est situé sur ITssel et non pas sur l’Ems, comme Emden.
* Staveren, situé à la partie méridionale du Zuyderzée. OuiCHARDiN, 277, éd. française.
3 Hindelopen.
* Praniker, résidence ordinaire de la noblesse du pays (Prise).
et Horlingen^ sont aussy en très bonne situation, pour ce dessein ; et surtout celuy d’Estaveren, qui est en frond de la Hollande, de laquelle il est esloigné seulement une lieue; et le tenant, ne pourroit faire passer dans des petites barques et chaloupes 4,000 hommes, entre Medelblyck* et Enckuysen, etcoupper la digue qu’il y a, ce que l’on* peut faire en une demye heure, et noyer grande partie de la Hollande, scavoir : Edam, Monickdam, Alckmar, Pumerende, Horn, Amsterdam, Harlem, La Haye et autres villes®, et plus de quattre cent villages, ce qu’il faudroit faire en hyver, avec les eaux vifves, quand la lune donne au Zuyd^.
Mais l’on ne peut prendre des ports de mer en Frise, si auparavant on n’y avoit mis pied à terre, soit pour sécourir ces ports, si on les avoit pris par mer, soit pour les entreprendre par terre ; de quoy on avoit une belle occasion, lorsqu’on tenoit, sur le Rhyn, les villes de Rheynberg, Orseau® et Wesel, qu’on a laissé perdre misérablement. On les peut toutesfois recouvrer, si on use de diligence et de bonne conduitte, à quoy serviroit grandement de mettre une puissante armée sur mer, laquelle non seulement ruyneroit leur commerce et pescherie, et pourroit entreprendre sur les costes de l’ennemy, mais encore distrairoit ses forces de terre, de sorte que
ï Haerlinghen, sur la côte, à une lieue de Franiker.
2 Medenblick, ville et château situés à l’extrémité septentrionale de la Hollande et à deux lieues et demie d’Enckhuysen.
3 Edam, Munckedam, Alckmaer, Pyrmerende.
* Sud.
5 Orsoy.
C0N8IDÉBATI0NS
les armées de Sa Majesté pourroient, avecq plus de facilité, faire ces entreprises, ce qu*il faut faire avecq résolution, en commençant par Mastricht*, pour oster cette espine du pied, et ne laisser cette place à dos ; et comme elle est grande, et du tout séparée de son pays, et où les fortifications tiennent tant de place, qu’il est besoing d’avoir plus de vingt mille hommes pour la garder , si elle est assaillie , avecq résolution et courage, elle ne durera jamais un mois. Ce fait, il faut prendre poste sur le Rhyn, et une des places susdittes; laquelle gaignée, on trouvera bien moyen dépasser Tlssel, ou le Wael comme on a desjà faict par plusieurs fois, qui est le seul moyen d’achever cette guerre. Et quoy qu’on puisse dire qu’il est beaucoup plus aisé d’en discourir, que de l’exécuter, ce néantmoins il ne faut pas douter que si les affaires du roy estoient bien gouvernées, on en viendroit asseurement à bout.
J'ay dit cy-dessus qu’il faudroit mettre deux escadres de batteaux de guerre de cincq chacune, en Andalousie, ès ports de San Lucar et deCadiz, qui serviroient pour empescher aux HoUandois totallement la navigation de la mer Méditerranée d’Italie, de Barbarie, et d’Africque, et de tout le levant, laquelle leur est fort profitable, ne pouvant la faire sans passer par le destroit de Gibraltar, ce qu’ils ne pourroient et mesme n’auroient la hardiesse d’y seulemeut penser , si lesdits dix batteaux occupoient ces postes , desquels les
* Maestricht avait été prise par les Hollandais, en 1632, après une vigoureuse défense des troupes wallonnes. Bulletins de la Commission royale dCHistoire^ 2* série, XII, 471,
2 Wahal et ITssel.
SUB LB OOUYBBNBUENI DBS PAYS-BAS.
cincq fissent la garde, et rodassent toute la coste, entre Cadiz et San Lucar, jusques au cap de Saint Vincent, et les autres d’un autre costé; mais il faudroit que ce fussent des batteaux de Dunckerke , ou qui fussent conduits par des pilotes de ce lieu, à cause qu’ils connoissent tous les secrets et faussetez desdits Hollandois, là où les Espagnols y seroient trompez, leurs présentans des passeports faux, comme s’ils estoientÂUemands, François, ou Ânglois. Outre lequel service, que fairoient ces dix batteaux, ils fairoient encore ce bien d’y empescber le passage, aux pirates mores, turcqs et autres qui y passent continuellement, pour escumer la mer océane.
Lesquels dix batteaux de guerre pourroient estre entretenus aux fraix et despens des royaumes de Castille et de Sardaigne, lesquels ont tout l’intérest du traficq que les Hollandois font au levant, qui sans cela se fairoit entièrement chez eux. Pour avoir des meilleurs effects des armées navales cy-dessus, il est nécessaire que Sa Majesté entretienne de bons espions, principalement en Hollande et encore en France et Angleterre, pour estre informé, en temps, de ce qui s’y passe, quelle flotte on y équippe, et à quel dessein, aflfin de pouvoir estre prest en temps, pour aller au devant, et leur donner l’empeschement* nécessaire ; de quoy il n’y aura faute, si on paye bien et en temps.
Ce seroit encore un moyen de ruiner un commerce, qui est de grand prouffit aux Hollandois, sçavoir celuy des espiceries, qu’ils apportent des Indes
‘ Destovrbier, MS. n<> 10393.
orientales, qu'ils distribuent aux provinces obéysantes, Allemagne, Pologne, Danemarck et autres pays septeutrionuaux, ès quels on en consomme plus qu’en tout le reste du monde, si le roy establissoit, au Pays-Bas, en une ville de son obéyssance, une estappe ou factorie d’espiceries, dé mesme que souloient avoir en Anvers les roys de Portugal ; lesquels y envoyant la partie desdites espiceries qui leur revenoit, pour leurs droicts, et obligeant lesdits marchands à en faire de mesme, et ce à un prix beaucoup moindre, auquel celuy que vendoient les Vénériens, leur estèrent insensiblement le traficq, qu’eux seuls faisoient auparavant, tirant cette marchandise d’Orient, par la mer rouge et par Alexandrie, par la mer Méditerranée, comme fairoit le roy, s’il establissoit semblable estappe, et y envoyoit la part, que luy revient ès dittes espiceries, et obligeoit, lesdits marchands, à en faire de mesme, à un prix moindre que celuy desdits Hollandois. Ce qu’il peut faire sans intérest, en ce qu’on luy livre aux Indes, les espiceries au prix jadis estably par le roy de Portugal, don Emanuel, qui est plus bas que aucun autre marchand puisse avoir, non pas mesme les Hollandois, qui sont obligez de faire des grands fraix, tant pour la navigation, que pour les forts qu’ils sont tenus d’entretenir, et plus le roy en diminuera le prix, et plus tost les Hollandois quitteront ce traficq, qu’ils ne font que pour le gaigne; à quoy, par dessus le mal qu’il faira à ses ennemys, il faira un grand bien à ses suj ects , leur mettant ès mains cette négotiation si fructueuse, ce qui leur donnera courage de l’accroistre, par tous moyens possibles.
SOK LB aOUVBBNEilENT DBS PAYS-BAS.
Il faut aussy donner ordre que dans ces parties des Indes , le roy ayt des bons et fidèles ministres, qui ayant grand soing que les ofiSciers qu’ils ont soubs leur charge ne permettent que de nuict ou hors du temps et lieu, on négocie avecq qui que ce soit, touchant cette marchandise, et moins avecq les Hollandois, lesquels se vantent que, moyennant quelques présents, ils y ont autant de liberté que les propres sujects obéyssans du roy, qui y doit aussy avoir des bons batteaux de guerre, avecq des pilotes, et gens practicquez, pour nettoyer ces mers des brigands et autres qui y traficquent.
Que si le roy, pardessus ses armées de mer, permettoit à ses sujects, soit du Pays-Bas, soit d’Espagne, de faire unejcompagnie à la façon de celles que les Hollandois ont pour les Indes, qui seroit seulement pour négotier du Pays-Bas en Espagne, qu’elle ne seroit que de vingt batteaux, elle serviroit extrêmement pour ruyner le commerce des Hollandois; laquelle compagnie s’establiroit aisément, si on luy donnoit des privilèges particuliers, spécialement de moins payer que les autres, pour les marchandises qu’ils menneroient d’un pays à l’autre ; en quoy le roy ne perdroict aucune chose, quand bien il leur quitteroit la moictié de ce que les autres payent, veu qu’il en recevroit en Espagne et en d’autres pays, des impositions ordinaires, qui seroient, en cette sorte, doubles au regard de celles qu’on mettroit au Pays-Bas.
Que si on défendoit la vente de toutes manufactures faites en Hollande, soubs peine de la vie, ce seroit la perfection, estant certain qu’ils en tirent
COMSIDâBATIONS
un très grand argent des sujects du roy. Et pour achever leur ruine, il faudroit leur ester la navigation des rivières du Rhyn, de la Meuse, et de l’Escaut, qu’on peut dire estre les veines de leur Estât, comme la mer en est le coeur ; et si on adjoustoit de leur quicter l’Elbe, et le Weser, par les intelligences que le roy a en Allemagne, ce seroittout fait.
Une des plus importantes considérations sur le commerce des Hollandois, est celuy du sel qu’ils tirent d’Espagne, lequel leur est si nécessaire, que s’ils en estoient privez, ils ne se pourroient maintenir, puisque sans le poisson et chair salée, de laquelle ils pourvoyent leurs hatteaux qu’ils employant en leurs navigations, ils ne les pourroient entreprendre, à cause que ceux qui les entreprendroient ne pourroient vivre ; lequel poisson et chair ils ne peuvent saler, qu’avecq le sel d’Espagne , et encore qu’ils tirent du sel de plusieurs autres lieux, sçavoir de France, des isles d’Oléron, de St-Martin et de Brouage, et aussy de Bretagne et de Provence, et aux Indes, des costesde la Guinée et autres endroits, néantmoins comme celui de France n’est à beaucoup près si bon que celuy d’Espagne, duquel les cincq parts vaillent mieux et salent plus fort , que huict de celuy de France, duquel ce qui est salé, ne peut durer au plus que six mois, là où ce qui l’est avecq celuy d’Espagne, dure par années; et celuy des Indes, comme il est si loing à chercher, non sans plusieurs périls tant de la mer que des ennemys, et grand couste * pour la navigation, leur reviendroit
' Un prix de revient élevé, comme on dit atéourd’hui.
SUH LB aOüVBENKMKNT DBS PATS-BAS.
fort cher, ils font tous leurs efforts pour en avoir d’Espagne.
Ce qui a donné suject, passé longtemps, aux ministres de Sa Majesté de chercher un moyen de leur empescher cette traitte, ou, en la leur permettant, d'accroistre le revenu de leur maistre, comme il fairoit sans doubte, si on y avoit pris un bon pied, non seulemént à celle qui se fait pour les Hollandois, mais encore pour les Anglois, Escossois, Irlandois, Suédois, Danois, Moscovites, villes Anséaticques, et par toute l’Allemagne et pays septentrionaux, qui usent tous une grande quantité de sel, pour saler leurs poissons et chair ; il se peut considérer à peu près ce qu’il se peut consommer, en ces grandes provinces, par celles qui se consomment en celles obéyssantes à Sa Majesté au Pays-Bas, qui passe cent douze mille sacqs, qui font deux cent quatre-vingt mille rasières d’Espagne, et pour ce suject, dès l’an 1586, Philippe II, roy d’Espagne, gousta la proposition que luy fit un certain Alonzo Gutierez, s’offrant d’entreprendre de livrer tout le sel d’Espagne aux ports du Pays-Bas obéysant à Sa Majesté, et à cet effect, d’esquiper quarante deux batteaux, capables de huict mille tonneaux, avecq lesquels il devoit faire six voyages; soubs condition que le roy luy en eût penny la traitte, à luy seul, à l’exclusion de tous autres, moyennant quelque droict qu’il en eût payé, pour chacque mesure ou rasière. Laquelle proposition ayant esté renvoyée au ducq de Parme, qui gouvemoit tous les Pays-Bas, avecq ordre que s’il trouvoit de l’advantage pour le roy et ses bons sujects, de l’accepter, et la faire mettre en exécution. Et fut, par luy, remise aux con- III, 9
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CONSIDÂfiÀTIONS
saux de Sa Majesté d’illecq ; on y trouva tant de difficultez et inconvénients, (n’y ayant jamais affaire pour bonne qu’elle soit qui n’en ait, celle-là estant jugée la meilleure, qui en ale moins), que rien n’en fut faict.
Depuis on a traitté encore, à diverses reprise^ le tout, sans aucun effect, soit que les ministres du roy n’y ayent veu aucun advantage pour leur maistre, soit qu’ils l’ayent négligé ; tant y a, que la matière estant si importante , comme elle est, on y devoit apporter plus de circonspection et diligence, pour la faire réussir, à l’utilité du roy et de ses pays, et à l’intérest de ces rebelles ; veu qu’il est notoire que dans le Portugal, Andalousie, Arragon, Setubal, Ibica et Tropano et autres royaumes et lieux d’Espagne, tous voisins de la mer, on peut tirer tout le sel dont peuvent avoir besoing toutes les provinces de l’Europe; ce qui porteroit un prouffit indicible au roy, s’il estoit bien mesnagé; mais les grands roys qui ont des grands biens, sont pour l’ordinaire sujects à ce malheur, qu’ils sont mal mesnagez et d’avoir peu, ou point de ministres qui veillent à l’advantage de leur maistre, moins qu’au leur.
De toutes les propositions qu’on en a faict, que j’ay examiné particulièrement, on en trouve deux seulement, sur lesquelles on se peut arrester : la première que le roy prenne à soy toutes les salines d’Espagne et en fasse tirer le sel à son prouffit, en payant aux propriétaires d’icelles, si aucunes y en a, le prix accoustumé, qui souloit estre de sept réaux et demi pour chacque mesure, laquelle fait sept rasières de ce
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SUB LB OOinrEBNEHBNT DES PAYS-BAS
pays-là, et les quattre mesures font un laste, et lors, il le pourroit faire menner, 'par ses batteaux, aux ports obéyssants du Pays-Bas ou aux pays et royaumes neutraux, et le livrer à ses facteurs, qu’il doit y avoir estably , pour le vendre à un prix moindre que ne font les François celuy de leur pays, et ne peuvent faire les Hollandois, celuy qui est tiré des Indes; qui seroit un moyen de les incommoder extrêmement ; ce qu’il pourroit faire six fois au moins par an, si la mer estoit libre , et par ce moyen , en chargeant quinze batteaux du port de deux cent cincquante tonneaux chacun , laissant les cinquante pour les gens, et autres choses nécessaires, il pourroit y mettre deux cents tonneaux de sel, qui font cincq mille deuz cents rasières d’Espagne, faisant deux mille quattre vingt sacqs de ce pays, qui vaut présentement cincq florins le sacq, que Sa Majesté pourroit donner à quattre florins, qui monteroit huit mille trois cent vingt florins; d’où descomptant mille cinq cent soixante florins que cette quantité de sel vaut en Espagne, qui est de trois réaux le sacq, viendroit de prouffit au roy, six mille sept cent soixante florins pour chacque batteau , et pour chacque voyage, faisant pour les quinze batteaux, cent et un mille quatre cent florins, et pour les six voyages, six cent huict mille quatorze cent florins; d’où on peut faire le calcul combien il monteroit à l’advenant du nombre des batteaux, qu’il fau droit grandement augmenter, pour furnir le sel qui seroit besoing, tant pour ce pays, que pour les autres septentrionaux; d’où reviendroit infailliblement au roy, plus d’un million d’ordeprouflît, en déduisant encore
CONSIDÉBATIONS
les frais qu’il seroit besoing d’exposer, pour l’entretenement des batteaux, et de trente mariniers, pour chacun batteau, et de quinze soldats aussy à chacun, pour servir d’escorte, lesquels on pourroit prendre dans les garnisons; lesquels frais seroient récompensez par le prouffit que le roy fairoit, en tirant de ce pays les provisions pour ses armadas, tant de vivres, que de mats, cordages, voiles et autres choses, qu’on y trouve mieux, et à meilleur prix. Ou bien si le roy ne trouvoit bon de faire menner luy-mesne le sel par ses batteaux, il pourroit le livrer, en Espagne, à ses sujects, pour le menner ès dits lieux, en taxant le prix comme dessus; mais ce moyen aussy bien que l’autre est fort difficile, considéré la grande puissance que les Hollandois ont sur la mer, qui empeschera que ny l’un ny l’autre aura la liberté de faire ce voyage , cessant laquelle on ne trouvera personne pour l’entreprendre; outre que le revenu du roy n’est jamais en pire estât, que lorsqu’il est administré par des officiers royaux, lesquels pour l’ordinaire, ont plus d’esgard à leur prouffit qu’à celuy de leur maistre.
Celuy est encore pire duquel on a usé jusques à maintenant, qui a esté de permettre à toutte personne indifféremment sujects, neutraux et ennemys, cette traite du sel, avecq cette différence seulement, que les sujects et neutraux payent dix réaux, pour chacque mesure de ce pays, qu’ils appellent mayo, faisant sept rasières d«dit pays, et trois sacqs de cestuy-cy ; et les Hollandois en payent seize reaux, moyennant lesquels on leur donne la quantité de passeports qu’ils demandent.
8UB LB CtOCVBBNBMBMT DBS PATS-BAS.
Ce moyen est grandement préjudiciable au service du roy et à ses finances ; premièrement à cause que l’entrée des Hollandois en Espagne doit estre tenue, comme elle a tousjours esté, pour très dangereuse, tant à cause de la religion, qui est un vénin merveilleusement subtil et pernicieux, que pour estre notoire que dans leurs batteaux, ils mennent tousjours des ingeniares, outre que ceux de leur pays sont plus intelligens que de toute autre nation du monde, en matière de fortification, lesquels reconnoissent avecq curiosité et attention toutes les situations des ports de mer, leurs entrées et abords, leurs défences,et forces, qu’ils ont, pour après en faire leur prouffit comme on a veu plusieurs fois, qu’ils y ont fait des entreprises, au grand intérest des vassaux du roy et de ses royaumes. Et puis pour avoir veu, par expérience, qu’ils ont remply le royaume d’Espagne de monnoye de cuivre, l’ayant fait forger au mesme coing que celle qui y a cours, mais en bonté et poid beaucoup moindre, de laquelle ils en ont porté une si belle quantité, dont ils ont espuisé toute l’Espagne de sa monnoye d’argent , et ce, si subtilement, que le mal estoit irrémédiable , lorsque ceux du conseil du roy s’en sont aperceuz et y ont pensé donner ordre, en faisant déclarer billion, laditte monnoye de cuivre, il s’est trouvé qu’il y en avoit bien, au royaume de Castille, pour quattre vingt millions de livres, et que ce seroit les ruiner entièrement ; et aujourd’huy ils sont si destituez d’or et d’argent, que pour en avoir, il faut donner plus de trois pour un ; et quoyque le roy ayt statué des fort grosses peines à ceux qui en porteront en ce royaume, comme de confiscation de batteaux
ès quels on en trouvera, et de toutes les autres marchandises desquelles ils seront chargez, on n'a pas laissé d’en porter, pour y avoir en ces batteaux tant de lieux secrets, qu’on ne les sçayt descouvrir, ayant esté trouvez les mast d’iceux estre creuz, pleins de cette monnoye, et en d’autres y avoir du creuz entre les planches à costé, qui en estoient remplies et plusieurs autres semblables malices et inventions, d’où il est venu qu’en commun proverbe on dit : que l’Espagne est de cuivre et la Hollande d’argent. Et en effect, on n’y voit rien que des réaux de Castille et des pattacons du Pays-bas, qu’ils attirent avecq leur mauvais argent qu’ils y distribuent avecq quelque gaigne, pour le change, avecq lequel ils séduisent les marchands, jusques h là que tous leurs ustensiles de mesnage, voir de la cuisine, sont la plus part d’argeut.
Il y a non moindre inconvénient aux passeports, desquels, si on en donne vingt, on en contrefait cent; estant arrivé qu’un, lequel en avoit procuré vingt cincq à Bruxelles, pour certaine somme d’argent, comme il arriva en Hollande, à dessein de les y distribuer, pensant y gaigner quelque chose, il en trouva tant des contrefaicts , qu’il ne sceut se faire quicte des siens, ces contrefaicts l’estant avecq tant d’artifice qu’il est impossible de les discerner d’avecq les véritables; desquels ils se servent d’autant mieux qu’on laisse ordinairement le nom du marinier, qui en doit user, en blancq, ce qui fait que lorsque les batteaux du roy, ou ceux des particuliers rencontrent ceux d’HoUande qui ont passeport, comme ils ne sçavent bien discerner s’ils sont faux ou vérita-
8UB LB aODYBtlNBMBMT DBS PATS-BAS.
blés, ils sont fort en peine de ce qu’ils en doiyent faire ; car de les menner au prochain port de Sa Majesté, pour les examiner, en cas de doubte, ils doivent le faire à la risque, s’ils sont trouvez bons, de payer les intérêts des batteaux qu’ils auront arresté et cependant perdre l’occasion de faire des autres prises, ce qui est cause que le plus souvent, ils les laissent aller.
Il n’est point plus à propos de donner la traitte du sel, pour une certaine somme limitée, pour grande qu’elle semble estre, ce qui seroit cause que Sa Majesté ne pourroit estre informée de la quantité qui se consomme hors de ses, royaumes, à cause que les arendataires ' demanderoient lors, avecq raison , toute authorité pour charger leurs batteaux, sans estre obligez d’en enregistrer la quantité, ny de permettre d’estre visités en la mer, qui seroit un grand deservice à Sa Majesté, à cause que, par ce moyen, ils pourroient se servir de toute sorte de batteaux, ce qu’il ne convient en aucune façon, pour l’intérest qu’il y a d’admettre en Espagne des batteaux des rebelles.
Estant de plus à douter qu’on ne trouveroit facilement aucun qui le veuille prendre de cette sorte, à cause que cette marchandise est principalement requise ès pays septentrionaux, comme j’ay dit, où les Hollandois en pourvoyent de celuy des Indes, qu’ils donnent & juste prix et que pour empescher qu’ils ne le fassent, il le faudroit donner à meilleur marché,
• D'arrendar, prendre et donner à rente ou à ferme ; arrendador est donc synonyme de traitant, on fermier de l’exploitation du sel.
OOMBIDIÎBATIONS
et que pour ce faire et avoir le gaigne que l’entrepreneur prétend, qui est le seul motif qui le pousse à ce commerce, il faut qu’il l’ayt, à l’advenant de son compte, de Sa Majesté, sur laquelle retomlieroit tout l’intérest, estant constraint de la donner au prix que voudra l’entreprenneur, lequel sçayt le gaignage qu’il peut faire, considéré la quantité qu’il en doit tirer, ce qu’ignore Sa Majesté; le meilleur advis semble estre celuy que donna George de Buray, marchand d’Anvers, l’an 1634; que Sa Majesté eût donné en ferme la traitte du sel de tous ses royaumes, à aucuns marchands neutraux, si comme Anglois.
Danois ou Allemands,'qui.auroient seuls l’authorité de tirer ledit sel, à peine de confiscation du sel, marchandises et batteaux, ès quels se trouveroit dudit sel, tiré sans leur consentement ; en payant, par lesdits marchands, un prix raisonnable de chacune mesure ou rasiëre, et non excessif, comme ont voulu aucuns ministres du roy, pensant faire son prouffit et luy ayant au contraire causé un dommage inestimable, en ce que les rébelles d’Hollande et neutraux, qui souloient faire ce traflcq en Espagne, voyant cette rehausse extraordinaire, en sont allé chercher, en France. Jamais un marchand ne s’enrichit en vendant cher peu de marchandises, mais bien en vendant une grande quantité à bon marché ; du quel quoyque non si bon, et non suffisant à beaucoup près de ce qu’ils ont besoing, il s’en sont servy pour saler leurs poissons et chair, qui dévoient estre consommez en six mois, qui estoit le plus de temps que les peut conserver le sel de France, et pour le reste ils en sont allez chercher aux Indes, où ils en ont trouvé
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eUB LB QOUYBBNBMBNT DBS PATS-BVIS.
du bon ès isles de May, Tortega et de Saint-Christophe et autres lieux des Indes occidentales ; lesquels n’ayant pas la bonté de celuy d’Espagne, sont un peu néantmoins meilleurs que celuy de France; avecq lequel et celuy qu’ils trouvent moyen de tirer d’Espagne, à la desrobée, tant avecq de faux passeports que par le moyen de leurs amis, feignans d’y faire autre traficq, ils ont subvenu à leur nécessité, causant encore du grand deservice à Sa Majesté, non seulement à la perte de ce qu’il pourroit retirer du sel qu’on tireroit d’Espagne, mais principalement qu’au moyen de cette navigation, ils font beaucoup de mal aux Indes, empeschant les batteaux du roy d’y naviger avec liberté, voilant et escumant les mers, reconnoissant les ports qu’occuppe Sa Majesté, et les autres qu’ils pourroient saisir et desquels, ayant l’occasion, ils s’en emparent, establissant le traficq de toute autre marchandise, et plusieurs autres inconvéniens qui se touchent au doigt.
Il n’y a moyen plus propre, pour divertir lesdits rebelles de cette navigation, que de donner la ferme aux neutraux, à' un prix modéré, lesquels pourroient de mesme en accomoder les rébeUes ; lesquels aussy bien qu’iceux neutraux, s’ils pouvoient avoir du sel plus près d’eux, sans peine et sans frais et à moindre prix que celuy qu’ils vont quérir si loing, avec tant de périls et encore qu’il soit beaucoup meilleur, ils quitteroient entièrement laditte navigation et ainsy cesseroient tous les susdits inconvéniens.
Et affin que Sa Majesté soit bien informée du nombre du sel qui se tireroit de ses royaumes, on pourroit mettre une personne de sa part, et une de
celle desdits marchsnds, en tous lieux dont ils se tirent, lesquelles tiendroient note de la quantité qu’on enleveroit et où il iroit ; de laquelle ils seroient tenu d’envoyer tous les trois mois, un double dans la chambre des comptes de Sa Majesté, signé de tous les commis, et un autre dans la ville d'Anvers (qui est la ville la plus propre pour cela), ou autre telle qu’on trouveroit bon, à celuy qui auroit charge de recevoir le prix du sel, qui devroit aussy estre compté, touts les trois mois, en ses mains, sans aucune faute ; et pourquoy ils seroient obligez de donner caution en Espagne, ou au Pays-bas, à l’appaisement de Sa Majesté; laquelle, en accommodant ainsy lesdits entreprenneurs, auroit cet advantage d’avoir, sans aucuns fraix, remis au Pays-bas, où nécessairement il doit les faire tenir tous les ans, des grandes sommes d’argent. Et comme les sujects et vassaux de Sa Majesté ès provinces obéyssantes du Pays-bas, ne peuvent et ne doivent estre privez du bénéfice de la traitte du sel, autant qu’ils en ont besoing pour leur consomption, ils en pourront aller quérir, moyennant d'apporter dans un temps compétent, auxdits arendataires, attestation snffisante du lieu où ils l’auront deschargé, à peine de payer le double de la valeur du sel, qu’ils auront chargé.
Et à cause que ce seroit grand intérest auxdits arandataires, si leurs batteaux estoient sujects à estre visitez par ceux de Sa Majesté ou des particuliers qu’ils pourroient rencontrer en mer, lesquels, soubs cette couleur, les pourroient contraindre d’aller avecq eux aux ports de Sa Majesté, pour estre sententiez, en quoy ils souflFriroient des grands dom-
SUBLB aOUVBBNBMENT DES PAYS-BAS.
mages qui de soy-mesme se font connoistre, ils doivent estre libres de semblables visittes, moyennant un acte qu’ils seront tenus d’exbiber auxdits batteaux qu’ils rencontreront, donné des officiers de Sa Majesté, résidons au port du quel ils sortiront, avecq leur charge, portant comme quoy en entrant et sortant, ils y ont esté visitez, comme c’est la raison.
On ne voit qu’un seul inconvénient à donner ainsy à ferme cette traitte de sel, qui est le grand nombre des batteaux que lesdits arendataires doivent avoir sur la mer, qui ne doivent estre moindres de deux cent cincquante, eu esgard à la grandeur de ce traficq, plus qu’aucun autre ; lesquels estans des gens suspects (comme doivent estre tous les neutraux) qui ne sont amis que pour leur intérest, acquérroient par ce moyen, un grand pouvoir sur la mer et pourroient entreprendre sur les pays du roy. A quoy on replicque qu’encore qu’eUe ne soit maintenant donnée en ferme, les neutraux ne laissent d’aller quérir, avecq grand nombre de batteaux, ledit sel ; lesquels n’ayans aucun accord avecq le roy, ne sont soubmis à aucune condition de celles qu’on pourrait donner uxdits arendataires, pour la seurté, tant de la mer, que desdits pays de Sa Majesté ; si comme, qu’ils ne pourraient jamais aller ensemble que jusques à un nombre limité de batteaux et tel que de quinze ou vingt S la fois, ou autre tel qu’on arbitreroit, estant armez seulement d’autant et de telles pièces d’artillerie qu'on trouverait bon, et de dix ou quinze soldats au plus, précisément autant qu’on leur jugerait estre nécessaires, pour leur défence contre les pirates et corsaires.
n y a de plus que la plupart desdits arendataires seroient des sujects et vassaux du roy, couverts soubs la cappe de neutraux, pendant la guerre; laquelle si on finissoit, ils se pourroient descouvrir et mesme il seroit lors conseillable à Sa Majesté de retirer ce bénéfice des mains des estrangers, pour en obliger ses sujects, comme est bien la raison, estant de plus certain que les neutraux n’ont garde de penser à quelque action semblable, de laquelle leur prince seul retirant le prouffit, eux en demeurer oient ■ incommodez, en leur particulier et privez du gaigne d’un traficq si questieux le marchand ayant cela de propre, de n’avoir autre but que son intérest etadvantage. Et de faict, on n’a encore rien veu de semblable, quoyque les neutraux ayent traficqué en Espagne, comme dit est ; et le roy a suject de se louer des marchands anglois, par lesquels il a remis au Paysbas, tout l’argent qu’il y a eu besoing, depuis ces guerres contre la France. Mais pour ce seul inconvénient, qui est rabattu par les raisons cy-dessus, il y a plusieurs grandes et importantes utilitez, qui résultent de ce bail ainsy à ferme.
La première* que Sa Majesté sçaura, ce que maintenant elle ignore, ce que luy peut valoir la traite du sel, où il se consomme, les maistres qui le chargent, et avecq quel batteau ; et ensuite on pourra establir une rente et revenu arresté, ce qu’elle n’a point ; ce qui est grandement considérable, et de mesme, de quelque façon nécessaire, mesme que ses ministres en soyent particulièrement informez, pour le bon compte,
> Lucratif, du latin qucettw, gain, profit, lucre.
* La première utilité est...
SUR LB OOUYEBNBMBNT DES PAYS-BAS
et direction de ses finances ; lesquels, dans cette connoissance, pourront hausser et baisser le prix du sel, selon que le temps et les occasions se présenteront ; avecq le grand advantage de Sa Majesté, ce qui ne se peut faire présentement, pour la grande confusion qu’il y a; et se remédiera, de plus, aux fraudes que commettent à cet égard les officiers du roy, qui sont si grandes, que les Hollandois mesme se vantent de n’avoir aucuns plus grands amys, que lesdits officiers, et l’expérience fait voir qu’il est ainsy.
Secondement Sa Majesté espargnera la grande dépence qu’elle faitàl’entretenement desdits officiers, qui se réduiroit à deux à chacun port, au lieu d’où se tire ledit sel, au lieu d’un grand nombre, qu’il y a maintenant.
Tiercement, elle tirera, avec le temps, un prouflfict beaucoup plus grand, qu’elle ne fait maintenant, au moyen des arendataires qui meus de leurs propres intérêts, fairont tout leur possible pour arracher ce traficq des mains des Hollandois. Et encore qu’au commencement, ils n’en pourront tirer de sel, à cause que lesdits Hollandois en ont une fort grande provision, tant de celuy d’Espagne et des Indes, que de celuy de France, de quoy ils ne pourvoyent seulement leur pays et les septentrionaux, mais encore, à notre grande confusion, les pays obéyssans à Sa Majesté, lequel estant consommé, tous ceux qui en auront besoing, le prendront desdits arendataires, qui le pourront donner et à meilleur prix, et aux marchands hollandois mesme, pour le débiter à ceux qui salent les poissons et la chaire, lesquels ne
s’amuseront à en chercher au loing du plus cher, et non si bon, avecq péril.
Quatrièmement, ce sera un moyen de tirer hors de Hollande insensiblement et sans qu’ils s’en apperçoivent, grande quantité de batteaux et de matelots, que lesdits arendataires attireront, par le besoing qu’ils en auront et par le bon ordre qu’ils en tiennent et le bon payement qu’ils donnent; ce qui fait que les marchands en ont toujours autant qu’ils veuillent, de façon que les Hollandois se trouveroient desnuez de ces batteaux et matelots, qui est leur force principale.
Cincquièmement, les Hollandois perdront encore, en ce qu’en toutes les villes et bourgs maritimes, ils ont des salines ès quelles ils blanchissent le sel, où ils employent un grand nombre de personnes, lesquelles à faute de cet employ, n’auront aucun moyen de vivre et seront constraintes de changer de demeure, au grand intérest des Estats, desquels les impositions diminueront, comme aussy celles qu’ils tirent sur le sel, des quelles ils seront frustrez.
Sixièmement ce seroit une grande commodité et utilité que tireroit Sa Majesté de ce que lesdits arendataires le pourvoyeroient de tout ce qu’il a besoing pour ses armées de mer, à plus juste prix beaucoup qu’on ne fait présentement, à cause que comme ils seront obligez de faire le voyage, chargez ou non, ils n’estimeront pas beaucoup la voicture et charge de ces provisions sçavoir : des cordes, toilles, masts, planches et toutes autres sortes de choses nécessaires pour lesdites armadas et les vendre à meilleur prix, pour servir en partie pour le payement du sel qu’ils chargeront.
SUR LE GOUVERNEMENT DES PAYS-BAS. lO
Septiesmement on quitteroit encore par ce moyen, aux Hollandois la navigation de la mer Méditerranée, qu’ils ne font que soubs tiltre d’y menner du sel, à Venise, Florence, Gênes et autres lieux, d’où ils rapportent des autres marchandises, et sont cause que ceux de ces lieux là ne tirent aucun sel d’Espagne, comme ils fairoient au moyen de laditte ferme, par le soing que pour leur intérest en prendroient les fermiers, au grand advantage de la couronne d’Espagne.
Huictiemement et ne seroit moindre le dommage qu’en recevroit la France, de laquelle on ne tireroit plus de sel, pour n’estre à beaucoup près si bon que celuy d’Espagne.
Et finallement, si la paix se faisoit, tous les prouffits de la navigation et manufacture de sel reviendroient au Pays-bas obéyssant au roy, qui seroit conseillé de l’y establir par la raison naturelle, qui le doit faire aymer plus ses sujects que les autres.
Ces grands advantages doivent mouvoir Sa Majesté à penser sérieusement à bailler, au plus tost, cette ferme, laquelle, afin qu’elle ayt l’effect prétendu, tant au prouffit de saditte Majesté, qu’à la seurté des entreprenneurs , il est nécessaire que le contract qu’on en fairoit, seroit estoffé des conditions suivantes :
1 . — Premièrement, que personne, de quelle qualité ou condition qu’il soit, ne puisse tirer ny transporter du sel de quel lieu que ce soit, ès estats de Sa Majesté, sans la permission et licence desdits arendataires ou de leurs facteurs, à peine de confiscation
des sel, batteaux et marchandises, qui se trouveront audit batteau, où estoit le sel.
2. — Pour l’exécution de ce que dessus. Sa Majesté mettra une personne à chacque port, et ceux de la compagnie une autre de leur part, tous deux avecq pouvoir suffisant.
3. — Les contractants payeront à Sa Majesté, de trois mois en trois mois, à raison de dix réaux pour la mesure de sel, ou quarante réaux pour chaque laste, en la ville de Madrid, ou en celle d’Anvers, pour ce qui touche au nouveau droit dudit sel, pardessus les anciens droicts, à condition qu’on n’y imposera autre droict, de la part de Sa Majesté, ny aucune augmentation de la part des propriétaires pour l’ohservance de quoy, on donnera des pleiges * suffisantes.
4. — Les vaissaux de Sa Majesté, qui chargeront du sel pour Galice, Asturie, Biscaye et autres provinces de Sa Majesté, donneront caution à laditte compagnie que dans un temps compétent, ils apporteront attestation de l’avoir deschargé, en aucunes desdittes provinces, à peine de leur payer vingt réaux pour la mesure.
5. — D’autant que dans les isles de May, Tortega, et Saint -Christophe et autres lieux des Indes Occidentales il y a abondance de sel, d’où les HoUandois, Anglois et autres le tirent, et que mesme en Pologne on a descouvert une fontaine salée, et pourroil estre que lesdits HoUandois, Anglois et autres peuples septentrionaux défendissent de vendre du sel d’Espagne,
> Cautions, garanties.
SUR LB GOÜVBHNBMBNT DBS PAYS-BAS.
lesdits contractans ne peuvent estre obligez présentement de tirer certaine quantité de sel des domaines de Sa Majesté et par ainsy ne payeront que pour ce qu’ils en tireront.
6. — Ceux de laditte compagnie payeront aux propriétaires, le prix du sel conformément à leur accord, ou proportionellement à ce qui reviendroit du compte qu’on en pourroit faire, selon ce qu’il a valu nœufiF ans durant, pris l’un parmy l’autre, tirant d’iceux un prix commun, ce que pour bien faire, et selon la raison, il faudroit prendre de ces nœuf ans, les trois devant la tresve faicte, avecq la Hollande, les trois durant icelle et les autres trois, depuis; demeurant néantmoins les parties libres au choix de s’arrester à ce prix, ou à un autre du quel elles conviendront.
7. — Et d’autant que ce seroit un grand intérest à ceux de la ditte compagnie, si les batteaux de guerre de Sa Majesté, ou autres des particuliers, avoyent le pouvoir de les visiter, ou ceux qui par leur commission, auroient chargé du sel, lors qu’ils le rencontreroient en mer, on se contentera de la visitte qu’aura et devra avoir esté faicte, aux ports desquels ils seront sortis, et de la note qu’ils seront tenus d’avoir levé, et de l’exhiber, en ce cas, à peine que le capitaine, qui le faira, sera obligé de payer l’intérest que par cette visitte, il aura causé à la ditte compagnie, dont Sa Majesté respondra, la quelle a le pouvoir de faire exécuter ledit capitaine pour ce.
8. — Et si par faute des commissaires que Sa Majesté commettra ès lieux ès quels on doit tirer le sel, ceux de la ditte compagnie souffrent aucun intérest, si comme si on tiroit quelque quantité de sel
secrètement, ou autrement, ce à quoy il pourroit monter pourra estre défalcqué sur sa ditte Majesté, par ceux de la ditte compagnie.
9. — Et affin que soit tenu bon compte, et note pour la bonne direction de cette affaire. Sa Majesté commandera à ses dits commissaires qu’ils envoyant à la cour, de trois mois en trois mois, la relation des batteaux, et vaisseaux, et de la quantité de sel qu’ils auront chargé, la quelle relation devra estre signée desdits commissaires, et de ceux de la ditte compagnie, affin qu’en vertu d’icelle, on puisse prétendre le payement, où il appartient.
10. — De ce que dessus, suivra que Sa Majesté aura estably une rente fixe et perpétuelle, ce que jusques à présent il n’aura pu, par la traitte du sel avoir esté en diverses mains, et ce qui en est procédé a esté sans aucune lumière, ny asseurance.
11. — La quelle rente s’augmentera de jour en jour, selon le bon ordre qu’on y apportera, et les seings des ministres que Sa Majesté ordonnera, pour la traitte susditte; et principalement si on peut remédier h ce qu’on en tire plus des Indes Occidentales, comme font les Anglois et Hollandois.
Et ne s’en suivra point seulement un accroissement au revenu du roy, mais encore des grands advantages à ses sujects, et dommage à ses rebelles, comme est dit cy-dessus. Cet advis,àlavérité, touchantle commerce du sel, est fort important, pour les grands avantages qu’il semble apporter avecq soy, mais quand il les auroit, et qu’on y trouveroit quelque chose à dire, on ne doit laisser de le mettre et practicquer , puisque le bien à espérer surpasse de tant le mal à craindre;
SUR LE GOUVERNBUENT DBS PAYS-BAS.
et en tout cas, on ne le peut et on ne le doit laisser en estât qu’il est présentement, qui est si desadvantageux au service du roy, et au bien de ses finances, et à ses rebelles ennemys et envieux, si utile.
Mais ce n’est pas assez d’incommoder les Hollandois , dans leur traficq et commerce, on le doit, pai tous moyens, attirer et establir dans les provinces obéysantes de Sa Majesté; ce qui est fort aisé à faire, tant pour la commodité que preste leur scituation qui est voisinne de la mer, et bénéficie de plusieurs belles grandes rivières, qui s’y deschargent, et qui se communicquent par tout le pays, et aux provinces voisinnes, et les plus reculées, qui par l’inclination des peuples, lesquels y sont naturellement portez par dessus toutes les nations du monde, et en outre pour les manufactures qui s’y font mieux qu’en toutes autres, lesquelles sont recherchées de tous les pays, si comme draps, toiles, dentelles, camelots, bouretes, sarges, tapisseries, peintures, et plusieurs autres.
Ce que jusques à présent n’a pas seulement esté négligé, mais il semble qu’on s’est estudié à l’en bannir du tout, car comme ainsy soit que deux choses principales attirent les marchands, l’une la quiétude, tranquillité, et repos, et l’autre les privilèges, et advantages qu’on leur donne, on les a privé de tous deux ; ce qui faict, qu’ils se sont retirez en d’autres pays , où ils ont espéré d’en jouyr, si comme en Angleterre, et depuis en Hollande, et aux villes anséaticques, où on voit fleurir leurs manufactures, qui seules souloient ancienement estre au Pays -bas, à la confusion duquel on y envoyé les matières qui
y peuvent servir, là où du passé, ceux des pays estrangers y envoy oient les leurs.
Pour remédier à ce mal et remettre ce bien, il faudroit tascher de se attirer les marchands, par les deux moyens cy-dessus, sçavoir : leur procurant le repos, et quiétude ès villes, et lieux ès quels ils s’habitueront, en leur donnant tous les privilèges, et advantages que la raison peut permettre. Le repos et quiétude qu’ils demandent, est qu’ils ne soyent troublez et vexez par les gens de guerre, tant en leurs maisons, par les logemens, que par les chemins, en leurs personnes, et marchandises; c’est pourquoy il faudroit régler la milice et apporter l’ordre que nous prescrirons cy-bas ; c’est encore une grande tranquillité qu’ils demandent de n’estre inquiétez par la justice, de la quelle ils redoutent extrêmement la longueur et la chicanne , soit qu’on leur demande, soit qu’ils demandent ; estant déplorable le mauvais traitement qu’on leur faict, en ce pays-cy, paT ces deux pertes de la justice, ce qui leur oste le courage, et ayment mieux perdre le leur, que de le demander, d’où vient qu’ils se desgoustent grandement de ce pays, qu’ils quittent avecq la moindre occasion.
Les privilèges et advantages capables de les retenir consistent à ne charger leurs marchandises d’impositions extraordinaires, de n’estre sujects à diverses visites et arrests, et rabuscades, et de pouvoir, avecq toute liberté, exercer leur traficq.
Pardessus lesquels, qui sont ordinaires, si on leur en donnoit quelques-uns extraordinaires, tels qu’ils pourroient estre, il ny a pas de doute qu’ils y seroient
entrez, joint à la grande commodité que leur donne de soy-mesme le pays.
Un des meilleurs moyens pour establir le commerce, dans les provinces obéysantes, est de Tester aux rébelles, et de joindre le Rhyn à la Meuze, par un canal qui se pourroit faire en la fosse drusienne, aynsy appellée pour avoir esté faite par Drusus, du temps de l’empereur Tiberius, qui dez lors avoit le mesme dessein ; le quel a esté résolu du temps que le marquis Spinola gouvernoit les armées de Sa Majesté; lequel avoit très bien reconnu cet advantage, qui accroistroit jusques à perfection, si de la Meuse on tiroit une autre petitte rivière jusques au Demer, lequel se deschai^e dans l’Escaut, par où toutes les provinces obéyssantes s’entre-communicqueroient, avecq leur grand prouffit, et dommage des rébelles.
Mais pour pouvoir faire ces ouvrages, il faut estre maître des dittes deux rivières du Ebyn, et de la Meuse, ce qui se pourroit faire en reprennant Maëstricbt, Rbeyubergb, Orsoy et Wesel, comme onjpeut, par les moyens touchez cy-dessus, et ceux que je déclareray plus au long embas, sans la quelle reprise desdittes villes, et la bonne garnison qu’on y pourroit et devroit mettre, on ne pourroit faire ces ouvrages, pour joindre ces dittes rivières, à cause que Tennemy peut en peu de temps, assembler beaucoup de gens, les tirant des places qu’il a sur les dittes rivières avecq lesquels il chasseroit aisément les ouvriers ‘ .
' Henri de Bergh, gouverneur de la Gueldre, fut, en 1626, chargé de protéger les travaux du canal de jonction du Jthin à la Meuse, dit Fosse Eugénienne. Do Cornet, II, 250, 251.
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