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CHAPITRE XV

De Varmée.

Il ne faut toutesfois espérer de reprendre ces villes, et d’avoir aucun advantage contre les ennemys du roy, tels qu’ils soyent, si on ne se résoud de faire une meilleure guerre que celle qu’on fait h présent, et qu’on a fait depuis plusieures années, et spéciallement depuis la présente guerre ouverte contre la France *. Le moyen de la faire, est d’estre parfaictement informé des forces, qualitez, naturel et advantage des ennemys qu’on a, et de se disposer tant à l’offensive que défensive.

Elle est plus difficille en ce Pays-bas , qu’en aucune autre province du monde, tant pour sa petitesse, ne contenant qu’environ soixante lieues de long, et vingt à trente de large, que pour les deux ennemys, les plus difSlciles qu'on peut avoir, l’un le François, qui est très puissant par terre, très remuant, léger,

> Cette guerre, méditée et préparée de longue main, par le cardinal de Richelieu, en haine de la maison d’Autriche, éclata au mois de mai 1635, é la suite d'un traité d'alliance offensive et défensive conclu entre la France et les Provinces-Unies. Elle avait pour but la conquête des Pays-Bas, livrés à l'incapacité et aux dilapidations des Espagnols. Cette guerre désastreuse ne finit qu'à la paix de 'W’estphalie -, elle est connue dans l’histoire de la guerre de Trente ans sous la désignation de période française.

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infidelle', et du tout politicque*; et l’autre, les Hollandois, merveilleusement forts par mer, et par ainsy propres à offenser en tous lieux, très intelligens de ces advantages, et d’autant plus dangereux, qu'ils sont de mesme humeur et naturel, que ceux de ces provinces obéysantes, et meslez dans le mesme intérest de traficq et commerce.

Ces considérations doivent faire ouvrir les yeux au roy, pour luy faire user des précautions nécessaires, pour s’opposer à l’un et se défendre de tous deux, en cas de besoing; prennent asseurance qu’ils sont liez si estroitement, que les intérests de l’un, sont les intérests de l’autre, et mesme pour les pouvoir attacquer tous deux, avecq advantage, lorsque l’occasion s’offrira.

Pour à quoy réussir, il est nécessaire d’avoir au Pays-bas, en tout temps, mesme durant le calme de la paix la plus profonde qu.’on se peut figurer, une bonne armée de terre de 20,000 hommes de pied au moins, et de quattre mille chevaux; la quelle soit bien choisie, bien disciplinée, et bien exercée ; et encore une armée de mer de trente batteaux de guerre pour le moins; au moyen desquelles deux armées, il tiendra en bride, non seulement les François et les Hollandois, mais encore tous autres ennemys couverts, et tous les envieux de sagrandeur, n’y ayant maxime plus assurée et approuvée, que pour avoir la paix, il faut estre disposé à la guerre.

Je dis bien choisis, non des voleurs, larrons, coupebourses, chauffeurs de pieds, la lie du peuple et

> Infidelis, sans foi.

* D'une habileté astucieuse.

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toute autre sorte de mauvais garnemens, desquels aujourd’huy se composent les armées, ès quelles on admect pour soldats, non ceux qui sont plus propres, mais tous ceux qui se présentent, sans respect d’âge, ny de condition; quoyque le principal soing d’un capitaine doive estre au choix des soldats, qui devroient estre d’âge compétent, de force suffisante, de courage généreux, et de bonne vie, qui est ce qui importe le plus, car outre que le vice ne loge jamais avecq la vaillance. Dieu ne bénit aussy jamais une armée où il est permy.

Les soldats doivent estre naturels du pay s L lesquels estant plus propres à ce mestier qu’aucun autre, de quelle nation que ce soit, ont cela encore de plus, qu’ils sont plus fideles, plus respectueux, plus patients, plus obéysans, et plus affectionnez au roy , et au pays* que les estrangers, qui n’ont autre considéra-

ï Ce vœu, exprimé par les États-généraux, avait été accueilli par les archiducs, qui le 26 mai 1600 avaient demandé un subside suffisant pour <« payer dix milz piétons de leurs pays patrimo- M niaulx, soit wallons, bourguignons, bas allemands ; item tous M les hommes d'armes (les bandes d’ordonnance), et six cens •> harquebusiers à cheval. Quant aux soldatz des nations estran- M gières, ils les payeroient des deniers venuz d’Ëspagne. » Actes des États-Générauœ de i 600, 200. — Mais le mauvais vouloir et la jalousie des Espagnols et du roi lui-méme, paralysèrent les bonnes intentions des archiducs ; aussi voit-on en 1622 un homme d’État, Louis Verreycken, audiencier et premier secrétaire du roi aux Pays-Bas, se plaindre que les mauvais traitements infligés aux Wallons les éloignent du service, du roi. Lettre du 12 septembre 1622. Audience, 538; Du Cornet, introduction, I, XIX et suiv., XXXni.

2 II n’y a rien d'exagéré dans cet éloge du soldat belge qui, à cettb époque, était placé sur la même ligne que les Italiens et les Espagnols, considérés comme les meilleurs. Ils avaient, au reste.

tion que leur intérest et avarice, et sont à qui plus leur donne, et ne durent non plus, que dure l’argènt ^ ; non que je les veuille du tout bannir, conseillant au contraire d’en avoir une partie de ceux qui sont sujects du roy, mais que la principale force soit de ceux du pays et peu de ceux qui ne sont sujects; le prince, ny Testât ne pouvant estre en asseurance, aussy longtemps que la principale force des armées consiste aux trouppes auxiliaires. Et si le prince doit faire estât des soldats de son pays, les soldats doivent avoir aussy plus de courage de servir, où leur vertu est plus considérée, qu’en un pays estranger, où ils s’y perdent, le plus souvent, pour n’y estre connus, ny guidez, et passent soubs les misères de la multitude. Et s’il survient quelque malheur, au fait de la guerre, ils sont deschirez, par la médisance du peuple, qui les ayant commencé à hayr, vient après à les mespriser. Que si, par leur mauvaise conduite, ils offencent, on n’en

fait leurs preuTes dans les premières campagnes de la guerre de Trente ans, sous les Bucquoy et les Tilly. Sismondi, XV, 54-55; Do Cornet, 1, 179, note 1, 180, note 2.

1 Voici ce que disaient, è ce sqjet, les députés des États de Uainaut, dans une déclaration du 28 septembre 1600 : » Nous « Toyons... le désir qu'ont leurs Altezes, de reformer les desor- « dres quiont si longtemps régné au milieu de nous aultres ; et, •• ponry parrenir, nous ont faict ouverture, affln de dresser ung corps d’armée de naturelz du pays ; cognoissant bien que ce •• sont ceulx desquels on doibt faire cas, tant pour l'affection na- « turelle,‘qne l'intérest qu'ilzonten ceste cause; car on sait bien « que les estrangiers ne s'en soucient guère, tesmoing leurs ac- • tions et mauvais comportement, peu- lesquels on conuoit clai- « rement qu'ils ne taschentqu'è faire leur profflet de nos misères <4 et s'enrichir de nos despouilles. > Actes des États-génirauas de 1600, 669.

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veut plus, ny pour valets, ny pour maistres; et ne sçacbant aucun gré de leurs peines, on se moque d’eux, et ce qui est encore pis, on les craint autant que s’ils estoient ennemys.

J’ay dit encore que cette armée doit estre bien disciplinée à cause que la discipline est l’àme des armées, qui leur donne l’estre, la vie, le mouvement, la disposition, et la force, et sans la quelle c’est un corps sans âme, immobille et du tout inutile, comme mort; de la quelle les anciens ont esté si curieux, que Pescennius‘, empereur de Rome, fit pendre dix de ses soldats, pour avoir desrobé une pouille, avecq quoy il les contint si bien, qu’un pommier s’estant trouvé enfermé en son camp, pas un soldat n’y osa toucher, et le lendemain, ce pommier ne se trouva amoindry d’une seule pomme.

Et encore que cette discipline soit réquise en toutes les armées, elle est principalement en celles qui sont en cepays-cy, lequel estant petit, comme il est, s’il est abandonné h la licence du soldat, il ne peut subsister ; outre que ses habitans, sur toutes nations du monde, sontamys de leur quiétude et repos, qu’ils appellent liberté ; laquelle s’ils peuvent avoir, ils sont très libéraux à secourir le prince de leurs biens, autant que leur puissance se peut extendre.

C’est avecq cette discipline, que les Romains ont conquis tout le monde, et Alexandre le Grand toute l’Asie; et en effect dix mille soldats bien disciplinez fuiront

’ Pescenaius Niger, Ait proclamé par les troupes de Syrie, après que les prétoriens euj'ent massacré Pertinax, pendant que les troupes élevaient à l’empire Clandius Alvinus , dans la Grande- Bretagne, et Seplime Sévère en lllyrie ; 193 de l'ère chrétienne.

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plus d'effect que trente mille dissolus, comme on a veu dans le mesme pays, n’estant besoing de rechercher des exemples estrangers ; se voyant maintenant à l’œil, la différence des armées du présent, et celles qui estoient du temps de l’empereur Charles- Quint et de Philippe II et de l’archiducq Albert, qui servoyent alors de modelle à toutte l’Europe; ayans par leurs actions glorieuses, donné de l’admiration et de l’estonnement à toute l’Europe, à quoy a succédé une dissolution, et licence de tout faire ; de sorte que les armées de maintenant servent de mocquerie, et de mespris aux estrangers, ne faisans autre exploict que de voler, piller, hrigander, et tous autres excès de gens desbandez; n’ayant ny la vertu, ny le courage qui les faisoient redouter de tous leurs ennemys, qu'ils n’osent plus regarder, ny presque attendre, bien loing d’emporter les victoires du passé, qu’il ne faut plus espérer d’obtenir de Dieu, qui est celuy seul qui les donne; lequel, encore que la cause soit juste, n’est accoutumé de les faire avoir par les mains des hommes mauvais, sacrilèges, blasphèmes, deshonnestes, larrons et désordonnés en toutes choses

1 Les dernières années du règne de l’infante Isabelle ont amené cet abaissement et cette désorganisation de l’armée. Spinola, qui avait été si longtemps son véritable chef, sembla avoir perdu son énergie après le siège de Breda (1625), et nes’occupa plus d'affaires militaires. Les conseils latéraux, réduits à une existence nominale, furent remplacés par des juntes composées exclusivement d’Espagnols, qui traitèrent les affaires les plus importantes. Un vif mécontentement se répandit dans le pays ; la noblesse et le clergé se liguèrent' pour résister & la domination étrangère, qui pésait de plus en plus sur les Belges. Si on parvint é obtenir le rappel de Spinola, tout dévoué au parti espagnol, il fut remplacé par le marquis de Santa-Cruz, tandis que deux autres étrangers.

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Ifil

D’où s’ensuivent tant de malheurs, et désastres au pauvre pays, outre l’horreur qu’en ont les habitans; lesquels ayment autant et mieux de tomber ès mains de leurs ennemys, qu’en celles des soldats du roy, sur lequel tombe encore, pour ce suject, l’aliénation de ses sujects; pardessus ce, que pas un paysan ne les ose attendre,, en sa maison, qu’il quicte, et le labourage aussi, d’où s’ensuit la cherté des vivres et l’extrême incommodité désarmées.

Et le pis est, qu’à faute de discipline, les soldats sont sans respect et obéyssance ; la quelle manquant, tout est perdu, estant ce à quoy doivent le plus tenir la main, les officiers, sans la relascher en un seul point, s’ils ne la veuillent voir périr petit à petit, et se trouver sans authorité, et en conséquence en danger continuel de perdre la vie et l’honneur, et celuy de leur maistre et de son bien.

Pour avoir cette obéyssance et discipline, il faut payer et donner de quoy vivre au soldat, lequel es-

Jean de Nassau et le baron de Balançon reçurent le commandement de la cavalerie et de l'artillerie. Le comte Henri de Berg, qui avait souvent conduit les troupes à la victoire, considéra cette mesure comme un injurieux passe-droit ; la noblesse et le peuple prirent son parti; leur animosité et même leur exaspération contre les Espagnols se manifestèrent en diverses circonstances.Ces divisions pénétrèrent dans l’armée, le mécontentement causé par la faveur accordée aux étrangers exerça une fécheuse influence sur l’esprit et la discipline des troupes. Il faut d’ailleurs observer qu’à l’époque où écrivait l'auteur, la guerre qui se termina par le traité de Munster, durait depuis vingt-huit ans, et les soldats qui avaient guerroyé partout et sous tous les drapeaux avaient contracté des habitudes de violence, de désordres et d’indiscipline, que le faible gouvernement de l’infante Isabelle et ceux qui l’ont suivi n’étaient pas capables de réformer. Schiller, Guerre de Trente ans; Wallenstein.

CONSIDÉBATIONS

tant affamé ne reçoit la loy, et croit, ayant les armes à la main, que rien ne luy est plus loisible, que de se procurer les vivres; il ne craint rien, s’il n’est vestu, armé et nourri, et ayant quelque chose en sa bourse.

C’est encore un grand manquement de discipline et un désordre parmy les officiers, de traisner avecq eux, comme ils font, un grand attirail de bagaige et chevaux, de façon qu’en l’armée, il y a pour le moins trois fois autant de chevaux de bagaige ‘ et plus, que de ceux qui servent de monture aux soldats effectifs; ce qui ruyne le pays, où les armées doivent passer, plus en huict jours, qu’il ne fairoit en un mois, si ce point estoit bien réglé ; se trouvans des capitaines d’infanterie qui ont dix à douze chevaux, et de ceux de cavaillerie trente à quarante, et les autres officiers h l’advenant ; ce qu’ils font tant pour avoir de quoy à la monstre, pour monter leurs passevolans, et se faire donner plus de fourage ès garnisons, et avoir des chevaux, pour faire paroistre à la monstre leurs soldats desmontez, au lieu de ceux qu’on les oblige d’avoir, par l’argent de remonte qu’on leur donne, qu’ils n’ont en la bourse, que pour avoir plus de chariots de bagage, pour les charger des larcins qu’ils font en cheminant, où ils ne rencontrent rien qui ne leur duise, et soit de bonne prise.

Il faudroit remettre en praticque les anciennes ordonnances militaires, qui ne permettoient à aucuns officiers, tels qu’ils fussent, horsmis aux généraux, d’avoir plus d’un chariot de bagage, attellé de trois

* Actes des États-Généraux de 1600, 430,431.

chevaux, et le reste à l’advenant; sans que leur serve d’excuse légitime qu’ils sont forcez d’avoir tant de chariots de. hagaige, pour pouvoir menner des vivres, qu’ils ne trouvent point dans les pays ruinez ; puisqu’une erreur ne peut sauver une autre, en estant une grande, pour ne dire extrême, de permettre par la licence qu'on donne indhement aux soldats, la ruyne du pays, et puis l’achever par une charge insupportable de bagage, et attirail ; il faut remédier au premier pour tenir le soldat en devoir, et ne point souffrir le second.

J’ay ajousté pour une condition nécessaire que doit avoir une armée, qu’elle soit exercée, à cause qu’un exercit ne mérite ce nom, s’il n’est exercité', en tous les exercices que les soldats doivent sçavoir, comment ils doivent garder leur rang, comment attacquer, comment se défendre, comment marcher, comment loger, se mettre en esquadron, défiler, tourner la testeà droicte, à gauche, en avanteten arrière, le tout sans desordre; manier l’espée, la picque, le mousquet et l’arquebuse , et toutes sortes d’armes offensives, et défensives ; se servir de la sappe, de la pelle, et tous autres ustensils, pour se couvrir et fortifier, sapper et démanteler les fortifications des ennemys, bref estre adroits en tous exercices militaires.

Auparavant cette guerre, on souloit faire faire les exercices aux soldats au moins une fois la sepmaine, depuis ce a esté intermis ; ce qu’on devroit reprendre maintenant, lorsque les soldats sont en garnison, où

‘ L'auteur joue ici sur. le mot espagnol exercito, armée.

les capitaines le doivent faire à ceux de leurs compagnies, par bonnes instructions, et par bons exercices, les rendre accomplis; ce qui est si nécessaire, que mesme les vieux soldats, s’ils ne sont exercez, ils oublient le mestier, et deviennent nouveaux et apprentifs, et ceux qui le sçavent en ont plus de courage, estant naturel qu’une personne ne craint ce qu’il se confie avoir bien appris, et en un combat un petit nombre bien exercé est plus prompt b la victoire.

Cette armée ainsy choisie, disciplinée, et exercée de vingt mille hommes de pied et quatre mille chevaux est suffisante pour faire la guerre aux Hollandois, par terre, estant assistée de celle de mer, telle que je l’ay demandé cy-dessus ; et si cette guerre est bien conduite et fidèlement, on la terminera à l’honneur et advantage du roy ; pour laquelle entretenir feu le marquis Spinola demandoit deux cent cinquante mille escus par mois.

Mais pour la faire en France, il y faut adjouster autres quatre mille chevaux , à raison que le pays est tout ouvert, où la cavaillerie faict le principal effect ; laquelle est encore nécessaire pour rencontrer celle de France, qui est fort bonne et la principale force. '

Que si la guerre estoit aux deux costéz, comme elle est à présent, il faudroit avoir les mesmes armées de terre et de mer que cy-dessus, pour celle de hollande, et pardessus ce, autres vingt mille hommes

* Voyez l’appréciation que fait Sismondi de l’infanterie et de la cavalerie françaises, à la fin du xvi' siècle. Hist. des Français, XV!, 04 et suiv.

sus LB GOUVERNEMENT DBS PAYS-BAS.

de pied et huict mille chevaux, et h moins de cela, il ne se faut mettre du tout sur l’ofFensive.

Ce n’est rien toutesfois d’avoir des armées, si on ne les paye, cessant quoy au lieu de conserver le pays, qui est la fin pour laquelle seule on les doit lever, elles le destruisent et ruinent; le soldat ne peut estre tenu en discipline, et par conséquent ne peut rien valoir. Pour payer ces armées avec l’attirail du canon, munitions, pionniers, et autres choses nécessaires, il ne faudrait pas moins de cincq cent mille escus, qui feraient six millions d’or par an, sans toucher à l’armée de mer, qui porterait encore trois cent mille escus par an, en prennent vingt-cincq mille escus par mois, qui est le moins qu’elle peut couster, comme j ’ay fait voire cy-dessus ; qui est une grande somme, à laquelle néantmoins le roy peut aisément satisfaire, considéré les grands royaumes et pays qu’il a, desquels il tire plus de finances que ne faict aucun autre prince chrestien des siens, outre le grand revenu que luy apportent annuellement les flottes qu’il envoyé aux Indes ; tous lesquels royaumes, et pays seroyent en paix, moyennant ces armées, maintenues dans le Pays-bas, où au moins ils se pourroient défendre avecq peu de dépence, et celle qu’on fairroit icy, pour l’entretenement des dittes armées ne durerait pas, attendu qu’estant au point que je les désire, elles ne seraient longtemps sans faire des grands effects, qui ohligeroient les ennemys de venir à la raison.

Il est vrai que le roy, le plus riche de toute l’Europe, est tousjours pauvre ; mais ses richesses sont mal mesnagées, de telle sorte qu’on peut dire, avecq

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raison, qu’il est pauvre, comme en effect il est, estant tousjours en debte spécialement vers les marchands, qui lui prestent argent à intérest, lorsqu’il en a hesoing, et surtout vers ceux de Gênnes, lesquels engloutissent et dévorent toute la meilleure substance de son revenu, par leurs usures, aux quelles ilsl’assujettisent, par la nécessité en la quelle il est, de n’en trouver qu’en leur bourse, ce qui l’oblige à en prendre à tel denier qu’ils veuillent, qui est souvent en payant cinquante pour cent ; de façon que lorsqu’il arrive quelque flotte d’argent, elle ne sert que pour payer partie des arriérages qu’il leur doit, pour avoir nouveau crédit.

Les François se mocquent plaisament de ce mesnage, disant que le roy a trouvé une toute nouvelle invention d’alliance avecq les ennemys, qu’il allie inséparablement à la couronne, par leur propre intérest, pour avoir contracté tant de debtes à leur prouffit qu’ils ne le peuvent quicter, de crainte de les perdre.

Pour remédier à ce mal si pernicieux, il fan droit que le roy se misse en estât de n’avoir que faire de ces marchands, comme il n’auroit, si ses finances estoient une fois bien gouvernées ; ce qui lui donneroit le moyen de mettre tous les ans, en espargne, une grande somme d’argent, et en peu d’années une telle qui pourroit servir non seulement aux accidents de guerre et autres, auxquels un grand estât est souvent suject, mais encore pour payer ses créditeurs, ce qu’il fairoit peu à peu, et à son aise, si après avoir fait compte avecq eux, et faict cesser les intérests, il suspendoit le payement de ce qu’il seroit redevable.

SUR LE aOüVKRNBMBNT DBS PAYS-BAS.

jusques à ce qu’ayant ramassé la ditte somme, il y pourroit satisfaire, sans l’intérest de son estât.

Ce ne sont pas les grands biens, et grands revenus qui donnent les richesses, mais c’est leur bonne compensation ; elles ne s’acquièrent point en recevant beaucoup, mais en bradant^ peu; celuy qui n’est circonspect en la despence de peu de chose, va le chemin d’estre pauvre; un roy est tousjours riche, lequel n’est pas prodigue ; il ne peut jamais avoir une imposition plus proffitable, que le retranchement de superfluitez.

H ne suffit néantmoins qu’il le retranche en sa despence, mais bien plus en celle de ses serviteurs, et officiers ; lesquels aujourd’hui croyent avoir un juste prétexte de desrober (comme ils font,) et les finances du roy, et les biens des sujects, pour satisfaire à l’obligation qu’ils disent d’avoir de paroistre dans leurs charges, de quoy nous devons prendre exemple aux Hollandois, (estans tousjours prudence de se faire sage, par la conduite de ses ennemys,) lesquels, avecq leur bon mesnage, ne se sont pas seulement maintenu si longues années, contre un si puissant roy, mais ont conquis partie de son pays. De quoy pour tout servira un traict, qui fut remarqué par Jean Neyen, provincial des Cordeliers, estant à La Haye, lorsqu’il y fut pour traicter la trefve de l'an 1609: lequel sortant un jour du conseil, avecq les députez des Estats, qui estoient bien 170, dans une nuict obscure, voyant que tous pour toute lumière, n’avoyent que chacun une lanterne, et le comte Maurice un

1 En dépensant mal à propos, gaspillant.

seul flambeau, comme il tesmoignoit de l’estonnement, ledit comte luy dit : que vous semble-t-il de mes maistres? je vous jure que si les vostressemesuroient de la sorte, ils ne laisseroient plus aucun moyen aux miens de se faire esclairer.

Ce mesnage du roy et de ses ministres luy seroit sans doubte fort utile, pour luy donner moyen de. remettre au Pays-bas cette somme que j'ay demandé, pour fumir aux fraix de ses guerres ; mais elle ne suffiroit néantmoins pas si elle continue à estre maniée par les pagadors et autres officiers de Sa Majesté, lesquels en consomment la plus grande et meilleure partie ; il faudroit que chacque province eust un certain nombre de soldats à payer, selon la proportion des aydes, et que l’argent de l'exercito ne passasse que par une main, de tel, qui seroit soubmis à rendre compte très estroict.

Que si le roy vouloit prendre le pied qu’on luy a si souvent proposé, il trouveroit toutes ses armées, et celles qu’il pourroit avoir besoing, pour le maintenement de sa monarchie, payées avecq facilité, et sans beaucoup de charge desdits sujects, si chacque paroisse, qu’il y a en ses royaumes et pays, qui contiennent cent feux, luy livroyent un soldat payé, voires encore moins, ce qu’ils fairoient à leur aise ; et outre ce, contribueroient encore quelque chose pour les autres mises.

A quoy si on adjoustoit de faire, en ce pays-cy et aux autres, où la guerre se trouveroit, plus grand nombre de ceurlins^ esleux, ou volontaires, pour

* Keurlings, élus. Dd Cornbt. I. XLVII.

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les places sur les frontières, sans autre obligation (jue de servir le temps qu’on leur pourroit limiter, et de faire la guerre à leur façon, ce seroit un grand service ; l’expérience faisant voire qu’ils incommodent merveilleusement les ennemys, tant Hollandois, que François, et ce, sans fraix du roy, veu qu'ils ne vivent que des butins qu’ils font ; il faudroit toutesfois que personne ne prendroit de soymesme cette qualité, et que pour ce, il seroit admis du gouverneur de la province, en laquelle il voudroit se ranger pour faire l’exécution, ou du commandant en icelle, et que ce fut, à sa participation, qu’ils fairoient leur guerre, estans divisez par escadres et brigades, soubs un chef, en chacune, qui seroit choisy, par eux, à la pluralité des voix.

Tout le monde s’estonne, à bon droict, comme la Hollande et les Provinces-Unies qui sont si petittes, ont pu résister si longtemps et maintenir la guerre quatre-vingt ans, contre le plus grand roy de tout le monde, et ce, comme il semble à forces esgales et avecq des succès, si on les considère tous, beaucoup plus advantageux ; ce que la plus part attribue à la situation de leur pays, qui est fort de soy-mesme , à l’art qu’ils ont plus que tous les autres, à se fortifier, au ^rand mesnage qu’ils font, tant par leur navigation que traficq, et à la commodité, que leur donnent les rivières à menner et conduire leurs armées, sans fouler leur pays ; et surtout à la grande assistence qu’ils ont tiré des protestans d’Allemagne, des villes libres et anséatiques, de l’Angleterre et principalement de la France, qui a faict du tout cette guerre sienne, de façon que le roy n’a pas eu à combattre

les forces des HoUandois seulement, mais encore cellçs de toute TEurope, et de tous ses ennemys et envieux; ce que sans doute est véritable, mais il Test encore plus, que les plus grands advantages que lesdits Hollandois ont eu, a esté celuy qu’ils ont tiré de nos desordres et mauvaise conduite, qui ont commencé avecq leur rébellion, et ont duré tout le temps de la guerre et durent encore présentement. Estant certain que si, k la naissance de cette rébellion, le roy eut maintenu, dans le Pays-bas, une bonne armée, que jamais personne D 'eût osé bransler, et l’eût estouffé, comme j ’ay dit, dans son berceau ; maisau contraire, il est venu à cette malheureuse complaisance, fomentée par les artifices de ceux qui désiroient l’eau troublée, pour y pescber, que de faire sortir deux fois dudit pays les soldats Espagnols et Italiens, l’une l’an 1561 pour satisfaire à la promesse qu’il en avoit fait lors de son partement pour Espagne, et l’autre l’an 1577, durant le gouvernement de don Jean d’Austricbe, pour accomplir la condition expressément stipulée dans la pacification de Gand, quoyque cette sortie ne fut désirée par le prince d’Orange et ses partisans, que de la façon que le loup désiroit que le berger se fît quicte de son chien, pour, plus à son aise, dévorer les brebis. Laquelle faute fut accrue de celle de n’avoir remplacé au moins le nombre desdits Espagnols, et Italiens, par autant de Walons et Bas-allemands, agréables à ceux du pays, s’il vouloit leur complaire, avecq les quels il eût tenu en bride les mutins et autheurs de la rébellion.

L’autre faute, non moindre, a esté d’avoir diverty le prince de Parme des progrès qu’il faisoit sur les

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ni

rebelles, lesquels sans doute il eût entièrement réduict, et maintenu, par sa douceur, et bon gouvernement, dans l’affection et obéysance du service du roy, pour l’employer au secours de la ligue de France, contre toute maxime politicque, qui veut qu’on établisse premièrement ses affaires, avant de se mesler des affaires d’autruy. Et quoyque les prétexts en ayent esté fort spécieux, pour maintenir la religion catholicque , dans ce royaume, de la quelle on avoit suject d’appréhender la perte, si Henry, prince de Béarn, qui estoit héréticque et relaps, en eût obtenu la couronne, comme il prétendoit par les armes ; si est-ce qu’on ne devoit quitter la réduction ^ de ses provinces propres, et le restablissement de la religion catholicque en icelles, pour faire ce bien dans un estrangère, veu qu’il est tousjours vray que la chemise touche plus près que le pourpoint.

Que si on vouloit secourir la France, il falloit y envoyer des gens d’ailleurs, et si peu du Pays-bas qu’ils n’incommodassent les affaires du roy, ce que n’ayant esté observé, les rébelles avecq quattre ou cincq mille hommes, qu’üs ont mis au champ ont pris plus de deux cents villes, ont formé leur républicque, et se sont établis en sorte qu’il n’a plus esté au pouvoir du roy de les défaire'.

L’autre faute, qui est aussi très remarquable, a esté que depuis, on a mesprisé cette guerre, laquelle au-

I Cette assertion est non seulement exagérée, mais complètement inexacte; la république des Provinces-U nies existait, dans sa plus grande partie, avant les expéditions du duc de Parme, en France; l’absence du duc a seulement donné lieu à la prise do quelques villes et places.

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cuns mauvais serviteurs du roy ont jugé nécessaire, pour servir d’eschole pour duire, eslever, et entretenir des soldats, et pour purger ses royaumes des humeurs peccantes, en y envoyant tous les esprits remuans, et malcontens , croyant qu’un grand royaume ne peut subsister sans cette purge, qu'une seule guerre est capable de faire, qu’ils fairont dedans, s'ils n’en ont dehors; laquelle croyance est si forte et si malheureusement imprimée dans les esprits d’aucuns, qu’ils veuillent mesme qu’on y suscite une guerre civile, si l’estrangère mancque. Maxime erronée, produite dans l’esprit hypocondriacque d’un Espagnol, et peu entendu, et peut-estre peu affectionné au service du roy, et attaché à son intérest particulier; lequel s’est persuadé sottement que le roy n’avoit autre pays propre et naturel que l'Espagne, et que tout autre luy estoit estranger, bastisant sur ce sable les fondements de cette maxime ; laquelle, à la vérité, plusieurs bons politicques avancent, mais sur des fondements plus solides; laquelle cependant, comme plausible, a esté reçeue des autres de cette nation, qui se sont trouvé intéressez dans la continuation de cette guerre, pour y bastir et entretenir leur fortune, non sans un deservice extrême, et ruyne entière des affaires du roy; lequel ayant peu venir à bout d’une guerre si fascheuse, et réunir les provinces, et par ce moyen, se rendre redoutable à tous ses ennemys, et restablir le repos et tranquillité, parmy tous ses sujects, dans cette continuation s’est consommé d’argent, de forces, et d’hommes, a désuny ces provinces et a donné asseurance à ses ennemys de luy susciter

cette malheureuse guerre, qui le réduict au dernier point.

Cette maxime de divertir une guerre intestine, par une estrangère, a tousjours esté approuvée par les hommes d’estat, mais ceux qui la veuillent applicquer à cette hypothèse présente se trompent lourdement, veu que le Pays-bas n’est pas estranger au roy, mais au contraire son premier et plus ancien patrimoine, par lequel tous ses autres estats subsistent, comme j’ay fait voire cy -dessus; et semblent ignorer qu’il n’y a rien de si pernicieux que de faire la guerre à ses sujects, où le roy ne peut rien gagner, et où il ne peut avoir de victoire, sans une grande perte ; et si le malheur veut qu’il y soit constraint, il la faut haster le plus qu’on peut, et la terminer, s’il est possible, par la douceur.

Et quoyque l’archiducq Albert, venant à la domination de ce pays, ayt fait ce qu’il a pu, pour le réduire premièrement par la douceur, sans aucun fruict, et puis par la force, laquelle n’a eu non plusde succès, qu’elle devoit, à cause qu’ayant à combattre, avecq eux, les puissances de France, Angleterre, et protestans d’Allemagne, il s’est trouvé luy-mesme trop foible, ayant eu beaucoup de secours d’Espagne, qui n’a esté si grand, et si prompt qu’il estoit nécessaire, tant à cause de la lenteur ordinaire de cette nation, que pour les contre-carres qu’y mettéyent les intéressez, en la continuation de cette guerre. Ce qui a fait continuer la faute, qu’on peut dire avoir esté mortelle à ce pays, que dez le commencement de cette guerre, on a commis, sçavoir le manquement du payement aux soldats, qui est comme

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leur sang, auquel résident les esprits de leur mouvement, sans lequel ce sont des corps morts, et inhabiles à toute fonction ; ce qui est arrivé ou par la négligence des ministres qui en avoient la charge, ou par leur malversation, i et encore par l’impression que les intéressez luy ont donné que ces pays pouvoient se maintenir d’eux-mesmes, sans avoir hesoîng de provisions d’Espagne, d’où est advenu qu’ils ont esté plus tardifs à les envoyer; ce qui a fait mancquer l’argent, et ensuitte le payement des soldats, qui en ont pris suject de se mutiner;* d’où s’est ensuivy la perte du pays, lequel, au point d’une occasion, ou pour attacquer l’ennemy avecq grand advantage, ou pour se défendre en estant attacqué, au lieu d’avoir les soldats à ce disposez, les avoit pour ennemys, pillant et saccageant comme tels ; la faute d’argent fut cause de ce, au commencement, qui fut plus insupportable aux soldats, à cause que plusieurs estoient mariez , ^ lesquels ayant à entretenir

1 Les documents officiels, déposés aux archives du royaume, établissent la preuve de ces malversations des agents du gouvernement espagnol ;• Il y a ici un extrême desordre pour le paye- - ment qui s’est fait dernier, qui a esté la plupart d’escus beaucoup <4 trop légers... • Lettre du comte du Rœulxau prince de Parme; Louvain, 2 mars 1581. La veille, Baltazar de Ayla, auditeur général, écrivait de la même ville au prince : « Je me suis aussy » informé sur l’argent que les pagadores ont donné aux capitai- « nés, et treuve qu’ilz ont donné beaucoup d’arpent légier. » Archives de Faudience, n» 1120.

> Il ne faut pas oublier qu’au moyen de sa solde, le soldat du xvi' siècle devait se procurer sa nourriture, son habillement et son logement; privé d’argent, il pourvoyait à ses nécessités par la violence et le vol.

5 Les Espagnols avaient l’habitude de traîner à leur suite un grand nombre de femmes légitimes et autres. Actes des États-

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