‹ Considérations sur le gouvernement des Pays-BasChapitre 6 sur 15 · SUB LB OOUYEBNBMEMT DES PAYS-BAS · texte numérisé non relu

SUB LB OOUYEBNBMEMT DES PAYS-BAS

femmes et enfans , et n’ayant de quoy le faire , furent plus facilement disposez à se mutiner que les autres; mais depuis comme ils virent que le chemin leur avoit bien succédé, la licence s’en augmenta de beaucoup, et vint à tel excèz d’insolence que de se faire payer jusques au dernier sol de leur descompte, selon leur propre calcul, sans vouloir rabattre qu’à demy le pain de munition et vestemens qu’on leur avoit donnez et quoyqu’on leur deûsse peu de chose, ils ne laissèrent de se mutiner, et se mirent en la protection de l’ennemy.

Ce mauvais exemple est provenu des estrangers *, qui ne servent que pour l’argent et lorsqu’il mancque, sont tous disposez à se mutiner, et le plus souvent plus dangereusement que les naturels du pays, lesquels peuvent estre maintenus en leur devoir, tant par le prince, que par leurs officiers, et autres ministres, qui sont de leur nation, qui s’entreconnoissent, s’ayment et se portent du respect.

Il faut confesser qu’aux premières mutinations, il y a eu de la grande faute aux chefs, qui n’apportèrent pas la diligence nécessaire pour les réprimer, non plus que la prudence pour les prévenir, en détournant, avecq grand soing, les causes qui les occasionnoient , ne permettant à leur semence de germer, esplucbant curieusement tous les discours qui s’en font, estouffant en herbe, tout ce qui est

Généraux de iSOO; Correspondance de Philippe H, I, 504; Troubles de Valenciennes, 91. (Pub. de la Société).

I Si les étrangers comme les Allemands et les Suisses se sont mutinés les premiers au cri de Geltl les Espagnols ont le triste mérite d’avoir organisé la mutinerie. Mémoires de Champagne])-

l'76 CONblDBBATlOMS

levé, les divisant si on voit qu’ils s’augmentent, les alléchant par l’espoir de pardon, les attirant par quelques personnes, officiers ou autres, qui leur soyent agréables; semant de la division entre eux, par argent ou autrement, retirant les chefs par promesses, dons, et indemnités; et si on peut apaiser la mutination, les séparant en divers lieux, et autres moyens que le temps, l'humeur des mutinez, et les occasions pourront fumir, ce que si on eût fait sans doute quelles n’eussent esté telles qu’on les a veu.

La premiers mutination qui s'est faicte, en ce pays, aesté l’an 1574, par les Espagnols, à la grande honte et confusion de leur nation ; lesquels, demandant à Sanchez d’Avila * leur commandant, le payement de leurs gages, qu’aucuns prétendoient de trois ans, et ne recevans la satisfaction qu’ils prétendoient et pensoient avoir mérité, se mutinèrent et se saisirent de la ville d’Anvers, où pour la première fois ils créèrent un électo*, ainsy appelloient-ils celuy auquel ils

1 Sancho d’Avila, châtelain d'Anvers, était l’un des meillenrs officiers que l’Espagne eut alors dans les Pays-Bas. La mutinerie du 24 avril 1574, qui est le sujet des Recueils (ïArétophile, ne fut pas la première des Espagnols dans les Pays-Bas. Après la prise do Harlem, le 12 juillet 1573, don Fadrique s'étant approprié la plus grande partie de la somme de cent mille écus, payée par la ville et destinée â la solde des troupes, les vieilles compagnies se mutinèrent, le duc d'Albe, son père, en fut dans le plus grand embarras, au point qu'il faillit se livrer lui-mème, comme otage, aux mutins. Mémoires de Champagney ; Recueils HArétophile ; Correspondance de Philippe II, II, 397, 398.

* Le choix de Velecto se faisait dans toute mutinerie espagnole ; il avait eu lien â Harlem, comme on le voit par la lettre du duc d'Albe au roi, datés dUtrecht, le 2 août 1573. Les mutinés commençaient par déchirer leurs drapeaux et en prenaient d'autres. Ils chassaient ou faisaient prisonniers leurs officiers ; les ensei-

donnoient tout le commandement sur eux, qu’ils observoient avecq une plus austère et meilleure discipline, que soubs leurs propres officiers. La quelle ville ils menacèrent de piller, comme ils eûssent faict, si on n’eût trouvé moyen de les payer; ce qu’ils firent dans leurs mutinations de l’an 1576, faictes lorsque Christophe de Mondragon estoit leur chef*, duquel n’ayant reçeu la satisfaction qu’ils demandoient, ils s’emparèrent, par force, de la ville d’Alost et peu après, estant entrezen celle d’Anvers, parla citadelle, ils la pillèrent entièrement, y gaignans plus de deux millions d’or* ; ce qui irrita de sorte le peuple contre eux, et par cette source contre toute leur nation, qu’ils en conceurent une hayne irréconciliable; laquelle n’a pu estre esteiute depuis; et non seulement le peuple les eut en horreur, mais encore tous les principaux du pays, de toutes les conditions, jusques à là que le conseil d’Estat, lequel après la mort de don Louys de Requesens, avoit pris le gouvernement du pays, par l’authorité du roy, les déclara emiemys de Sa Majesté et du pays; et de là est venu l’instance qui a tousjours esté depuis faicte au roy pour les faire sortir.

Depuis ce temps là, est arrivé grand nombre de

gnes, sous-ofOciers et soldats avantagés guivaientordinairemeot le Bort des ofiSciers. Après ces opérations préliminaires, il était procédé au choix de Yelecto, de ses conseillers, du sergent-major de l'infanterie et du gouverneur de la cavalerie. Mémoires de Champagney, l, li.

' Cette mutinerie éclata le 4 juillet 1576, en Zélande, après la prise de Zierickzée parle colonel de Mondragon. Correspondance de Philippe II, IV, 659 et suiv.

* Voyez sur le sac d'Anvers, dit la Furie espagnole, Mémoires de Champagney, notice lvi, lxii.

mutinations, qui ont donné plus d’advantage aux Hollandois, que toutes leurs forces, sans qu’on y ayt pu remédier, jusques à ce que le seigneur archiducq Albert, qui y a apporté un remède extrême, qui fut après les avoir payé, de leur commander, par édict du 4 de décembre 1607, de sortir du pays et de ceux sujects auroy, endéans vingt quattre heures, à peine de la vie, les déclarans ennemys du roy, et des siens; avec promesse de 25 escus qui en livreroit un vif ou mort ; avec quoy il a faict du tout cesser les mutinations, n’y en ayant pas eu depuis ; mais il a apporté de grands avantages aux Hollandois, vers lesquels la plus part s’est retirée, et en ont grossy leurs trouppes des plus vieux et expérimentez soldats que le roy avoit.

Ce n’a pas aussy été unepetitte faute, d’avoir laissé couler ce desrèglement aux armées, touchant le commandement, que les Espagnols, se sentans favorisez par les principaux officiers du roy, ont contendu d’avoir, à l’exclusion de toutes les autres nations; et l’ont eu, plusieurs fois, contre toute bonne raison et contre toutte bonne discipline, et la praticque de la guerre usitée de tout temps et en tous lieux, hormis en ce pays, que le plus viel officier, en son degré, commande à tous autres en semblable degré, de là sont venues les altérations des volontez les uns des autres, les picques et les jalousies, qui ont fait perdre une infinité de belles occasions. De quoy, entre un grand nombre , faira foi , pour toutes , celle du secours de Grol*, que les Hollandois as-

> Mémoires de Frédéric-Eenri de Nassau, 43-48 ; Dü Cornet, II, 254.

8UH LB aOUVBHNBMENT DES PAYS-BAS.

siégèrent l’an 1627, que cette jalousie perdit, ce qui arriva de cette sorte ; le comte Henry de Berghes, ayant eu ordre de la sérénissime infante, de secourir cette place, tira en campagne l’armée du roy, qui estoit de quatre mille chevaux et douze mille hommes de pied; avec laquelle, ayant passé le Rhyn, marcha vers cette ville, assiégée, mais avecq telle lenteur, qu’il mit six jours à faire le chemin qu’il pouvoit faire en deux, quoyqu’il sceusse qu’il n’y a rien à quoy consiste plus le secours des places assiégées, qu’en la célérité, et à ne donner temps à l’ennemy de se fortifier ; et s’estant à la fin approché deux lieues près des retranchemens de l’ennemy, en un lieu d’où il pouvoit empescher leurs vivres , desquelsils sçavoient qu’ils estoient en nécessité, aussy bien que de munitions, il fut adverty qu’üs faisoient un grand convoy de deux mille hommes de pied et de cincq cent chevaux, pour menner en leur camp six cent chariots; lesquels n’arrivant point, ils dévoient infailliblement lever le siège, ce qui le fit assembler le conseil de guerre, auquel entrèrent les chefs, colonels, et maistres de camps de l’armée, sçavoir : le comte d’Isenbourg*, le prince de Chimay *, colonels d’Allemands, Alonzo Ladron, maistre

1 Ernest, comte d’Isenbourg, seigneur de Grensaw et d’Arenfelz, commandait un corps de 500 chevaux belges, dans la guerre du Palatinat (1620); son régiment d'infanterie allemande assista à la bataille de Fleurus (1622); et il conduisit, en 1626, 6,000 hommes et six pièces de canon dans le comté de la Marck, afin de couvrir l’électorat de Cologne et le Palatinat : il devint maître de camp général de l'armée des Pays-Bas, chevalier de la Toison, gouverneur des comtés de Namur et d'Artois, et chef du conseil des finances. Du Gornbt, II, 82, 183 et 244.

’ Alexandre de Ligne-Croy-Arenberg, troisième fils de Char-

CONSIDéRATIONfs

de camp espagnol, le marquis de Campolatatre *, maistre de camp italien, monsieur deDisdorf *,maistre de camp walon, don Jean de Médicis, et Emanuel Franco, lieutenant du maistre de camp général ®, et Luccas Cayers gouverneur de Lingen, lesquels, tous uniformément résolurent qu’il falloit attacquer et Lattre ce convoy, duquel dépendoit le secours de la place; ce (}u’estant résolu, on demanda qui auroit l’avant garde, contre l’ordinaire de ce qui se fait en semblables consultes, ès quelles on se contente de résoudre sur ce qui est proposé, et puis celuy

les de Ligne, premier prince d’Arenberg et d'Anne de Croy, fut le principal héritier de Charles de Croy, duc d’Aerschot, prince de Chimay, qui lui laissa la principauté de Chimay, la terre d’Avesnes, le comté de Beaumont, les terres de Fumay, Revin, Seninghem, Beveren, etc. Il épousa, en 1613, Madeleine d’Egmont; leur descendance se fondit dans la maison de Henin de Boussu. Le prince de Chimay, chevalier de la Toison d’or,pérità la surprise de tVesel, par les Hollandais, le 16 août 1629. Nobiliaire des Pays-Bas. III, 233 ; M. Oachard, notice sur les archivesdu duc de Caraman, 51 et suiv. ; Du Cornkt, II, 182, 186.

1 Jean Baptiste de Capoua, prince de Caspuli et de Cenca, marquis de Campolataro, chevalier de la Toison d’or, avait commandé un régiment italien dans la guerre du Palatinat : ce corps prit part aussi à la bataille de Fleorns et au siège de Breda. Du Cornkt, 50, 68, 223.

* Alexandre de Siebricht de Distorff, lieutenant du gouverneur de Thionville, avait fait la guerre du Palatinat comme lieutenantcolonel du régiment bas-allemand du duc d’Aerschot. Contadorie des gens de guerre, n® 168. Do Cornkt, II, 94 et 206.

* Henri de Bergh, gouverneur de la Oueldre depuis 1618, et général de la cavalerie, était chargé du commandement général de l'armée, mais la Jalousie des Espagnols le lui fit reprendre pour le donner à don Alvarez de Bazan, marquis de Santa-Cmz, ofilcier d'une faiblesse et d’une incapacité déplorables. Du Cornrt, II, 18, note 3.

* Lucas CajTO. Du Cornkt, II, 219, note 1.

SUE LE QOUVEENBMBNT DBS PAYS-BAS. 181

qui commande, dépesche les ordres pour effectuer ce qui est résolu. C’est aussy ce que ne devoit permettre ledit comte Henry; au lieu de quoy, on dit qu’il eu fut l’autheur, ayant suscité, soubs mains, que se fit cette demande, sçachant qu’elle produiroit l’inexécution de la résolution prise, et ensuitte la perte de la place, ayant dez lors l’esprit noircy de la trahison qu’il méditoit et qu’il a faict depuis esclore*. Sur cette proposition, il s’esmeut une grande difficulté, entre ledit Ladron, lequel maintenoit qu’elle appartenoit, comme de tout temps, aux Espagnols, et ledit marquis de Campolatarre, qui alléguoit que , selon la coustume de la guerre, et de l’armée du roy, puis, que le jour de devant il avoit eu l’arrière-garde, il devoit lors avoir l’avantgarde ; en laquelle disputte chacun se maintint, avec tant d’oppiniastreté, sans vouloir rien céder*, et sans qu’iceluy comte Henry (à qui il touchait comme général,) en voulut rien décider, que le temps de rompre ce convoy se perdit, et lesdits munitions de guerre et vivres entrèrent, en

‘ Allasion à la conspiration des nobles de 1632.

‘ La rivalité entre les diverses nations, pour le pas et llionnonr de l'attaque, datait du règne glorieux de Cbarles-Quint et créait de graves difficultés aux généraux ; parfois elle excitait des rixes sanglantes, parfois elle paralysait d’importantes opérations. Pour y mettre fin, on avait recours à divers expédients: ainsi on tirait au sort, ce que l’on appelait Jeter les dez, ou comme le fit Spinola dans la campagne de 1605, on arrêtait la marche ou le mouvement commencé ; ou bien on mêlait les nations, ainsi qu’il fallut le faire A Fleurus (1622), pour retenir les officiers wallons qui menaçaient de donner leurs démissions, si on ne leur laissait le pas qu’ils avaient toujours eu dans les guerres de Bohême et d’Allemagne. Du Cornbt, II, 67, note 5 ; Montpiain- OHAMP, Histoire de Varchidw Albert, 585 et 586.

asseurance, dans le camp de l’ennemy, lequel peu après, prit la ville, ce qui a esté une perte extresme, et plus grande qu’on a appréhendé, car outre la réputation qu’en ont perdu les armes de Sa Majesté, lesquelles depuis que le marquis Spinola les avoit commandé, avaient esté jusques alors invincibles, ayant eu le dessus partout, l’ennemy a gaigné par dessus cette réputation, par laquelle les armées subsistent plus, que par la force, le pouvoir de maintenir toute la cavaillerie et mille fantassins au pays de Munster, et Westphalie, comté de Ravesberghe*, et pays de la Marck; lesquels luy furent ouverts, le jour que Grol fut prise, laquelle servoit de fermeture et d’empeschement pour y aller ; et par ce moyen fut assoupie la division qui s’alloit esclore en ceux de Frise, qui estoient las de la guerre, pour estre seuls exposez aux dangers ; desquels ils furent en partie délivrez par la ditte conqueste ; ayant auparavant venu à ce point que de n’avoir voulu, l’hyver précédent, recevoir pour gouverneur, le comte Ernest de Nassau, sans avoir permy qu’il eût entrée en aucune ville, qu’avecq un seul valet.

Cette disputte que fit Campolatarre , fut si bien receue de tous les officiers de cette armée, que le mesme jour, un des principaux d’entre eux, fit un festin, auquel il les pria tous, et spéciallement ledit Campolatarre, qui receut le nom d’asserteur* des privilèges de toutes les nations, qui burent tout haut à sa santé, et promirent en faire autant, en toute occasion; tant un mauvais exemple a de pouvoir, en-

‘ Ravensbei’g.

! Celui qui proclame, alTlrme, assure les privilèges.

SUR LE OOUVBBNBMBNT DBS PAYS-BAS.

core que ce soit avecq un succès sinistre. Je l’appelle mauvais, considéré la conjoncture du temps, laquelle ne permettoit pas semblables disputtes, non plus qu’en tout autre, jusques à ce qu’il en ayt esté décidé par le roy ; comme il devroit, pour la bonne conduitte de sa milice; la quelle, parce moyen, est de sorte déréglée, qu’un capitaine espagnol, sorty de la mamelle de sa nourrice, veut commander à un autre, qui a commandé devant qu’il fut né, ce qui a dégousté et dégouste encore plusieurs du service du roy, que plusieurs braves gens ont quitté, et quittent encore tous les jours, prennans party avec des princes estrangers mesme avecq les ennemys *.

Une des plus grandes fautes qu’on eût jamais fait, a esté le remède qu’on a voulu apporter au défaut de payement, et faire en sorte qu’il ne causasse de l’altération aux soldats, en leur donnant toute liberté, avecq la quelle ils pillent, ravagent, et destruisent entièrement ce qu’ils rencontrent, ce qui a fait périr toute la discipline, la quelle on ne connoit plus, et sans laquelle le soldat ne peut porter ce nom, mais bien celuy de brigand et de voleur, n’en ayant

> L’auteur ne fait pas attention que c’est la faveur dont les Espagnols jouissaient, qui a dégoûté tant de braves officiers belges, et poussé le comte Henri de Berg dans une opposition violente et enfin à la révolte. 11 ne semble pas tenir compte à ce seigneur dos services qu’il avait rendus, comme la prise de llle de PfarTmütze,&m le Rhin, et de la ville de Juliers, son expédition dans laVelnwe, la prise de Clèves, sa coopération utile au siège de Breda, et enfin ie creusement de la Fosse Sugenienne et la construction des forts qui la protégeaient. Du Cornet, II, 17, 198, 217, 220, 221, 251.

CONSIDéBÀTIOMS

plus le courage, ains toute vileté, coyonnerie' et débauche.

Deux choses obligent ordinairement les soldats à avanturer leur vie, pour le service du roy, sçavoir l’honneur, et l’argent ; lesquels deux esguillons leur * manquent présentement ; le premier, à cause qu’on n’advance plus aucune charge à un soldat, pour tel grand et signalé service qu’il puisse avoir fait, ains on donne tout par faveur, à des jeunes cavaillers, et pour le plus, aux parens des ministres, et de ceux qui sont en crédit et faveur; ce qui est bien plus infâme, à la recommandation des femmes qui possèdent ceux qui ont du pouvoir; mesme, à la confusion de notre siècle, il n’y en a plus, qu’on ne puisse avoir que pour de l'argent*, la porte estant fermée aux mérites, et à la valeur.

Le second motif qui est l’argent , il n’y en a plus pour les soldats ; et, où du passé, on payoit soixante ou quattre vingt Philippes, à chaque capitaine, par mois, pour advantager^ ceux qui le méritoient, on

> Lâcheté, poltronnerie, de l'italien coglioneria.

* Nous nous plaisons à croire ;qne l'auteur entend parler des charges et non des femmes de son tempe. On trouve aux Archives d«raudienc« lu justification de ce qu'il dit de la faveur et des sollicitations diverses. Voici des échantillons d'apostilles de ce temps : « J.-B. Bertin, enseigne, est recommandé par la comtesse de la « Fére. — Denis de Preitz . . — la duchesse de Havré le recommande. « René de Oryspère, seigneur d'Eegem, est recommandé par le > conseiller de Brabant, dont il a épousé la nièce. — Jacques •• d'Âyala invoque, pour obtenir une place de capitaine, les ser- « vices de son père et de ses oncles. • Novembre 1628. Liasse,

* De l'espagnol aventajar, aventc^a, et de là soldado aventajado, soldat recevant une paie plus élevée que celle de ses cama-

SUR LB QOUVEBNBHBNT DBS PATS-BAS.

l'a retranché maintenant à cincquante, qu’on ne paye non plus; et quand on les donne, le capitaine les met en sa bourse, sans en rendre autre compte ; pardessus quoy, lorsqu’un soldat, capitaine, officier, tel qu’il puisse estre, avoit fait quelque action de valeur extraordinaire, on le récompensoit d'un advantage de quelques escus, par mois, desquels on le signaloit dans les livres du roy, lequel advantage ne se quittoit jamais, pour tel advancement et chaige qu’il eût; ains il le retenoit tousjours, pour marque de valeur ; ce qui donnoit de l'envie, et du courage aux autres, pour en faire de mesme; ce qui est encore laissé derrière, au grand préjudice de la milice, ^ui ne peut jamais estre bonne, si on ne récompense les bonnes actions, desquelles la semence est l’honneur, non plus que si on ne cbastie les mauvaises. Et n’est aussy le soldat esmeu, de s’exposer au péril, pour acquérir de l’argent sur l’ennemy, puisqu’il le peut faire sans aucun péril, ny hasard de sa vie, sur les amis.

Cette faute s’impute aux grandes armées qu’on est obligé d’entretenir, et au peu d’argent qu’on envoyé d’Espagne, ce qu’estant en quelque partie véritaffie, ne l’est pas en tout, estant certain que c’est le larcin que commettent ceux qui manient l’argent destiné pour l’armée, et la mauvaise distribution qu’on en fait, qui en est la cause. De quoy on fait, entre autres choses, une preuve irréfragable, que le roy paye présentement plus de cent mille rations de pain, par jour; ensuitte de quoy, il faudroit qu’il

rades, que l'on appelait anssi soldat gentilshomme. Du Cornet, Introduction, L, xlii et suiv.

OONSIDÉRATIONS

y eût cent mille soldats de pied', y compris les officiers, lesquels n’ont qu'un pain non plus que les soldats; la cavaillerie n’en ayant point, sinon extraordinairement, en lieu où ils ne peuvent avoir autrement de quoy vivre ; desquelles rations, il est asseuré que l’on en desrobe beaucoup plus de la moictié, qui seroit au moins cinquante mille rations, par chacune desquelles le roy, le moins qu’il en paye, a esté de sept liards, qui porte quatre mille trois cent florins par jour, et par mois cent trente mille deux cent cinquante florins, avecq lesquels on entretiendroit facillement cinq régimens d’iûfanterie, de trois mille hommes chacun, les soldats à huict florins par mois et les officiers leur paye ordinaire. En quoy on voit le deservice qui en revient aux affaires du roy, lequel pardessus la grande dépense qu’il fait inutillement, n’ayant en ses armées, ny aux garnisons, le nombre des soldats, à beaucoup près, de ce qu’ont porté les monstres, il se trouve impuissant et d’attacquer et de se défendre contre ses ennemys.

Pour remède, il faudroit estre exact aux monstres* et ne permettre les passevolans*, ce qui dépend

> Infanterie.

• Ce que l’on appelle aujourd’hui revues d’effectifs.

* Individus que les capitaines faisaient figurer, aux jours do monstres, dans les rangs de leurs compagnies, afin d’en augmenter l’effectif et de recevoir induement une somme plus forte pour la solde. Cet abus parait avoir été très fréquent â l’époque où écrivait l’auteurjles Archives de l'Audience fournissent la preuve que plusieurs officiers ont été destitués, en 1645, pour s’en être rendus coupables ; voici, entre antres, ce que porte un document du 1" février de cette année ; •• Jean Staliiis, capitaine de 200 fan- • tassins wallons, a été déporté par le gouverneur général, pour « avoir fait passer plusieurs places de soldats, qui ne servoient

SUB LB GOUVBBNEMBNT DBS PAYS-BAS. 187

des bous commissaires, qu’il faudroit tenir en leur devoir en punissant très sévèrement, sans nul espoir de pardon, ceux qui ne fairoient pas fidèllement leur devoir. Ils sont venus aujourdhuy à tel excès, qu’ils en font une marchandise toute pubUcque, ne se contentant point de recevoir les personnes supposées par les officiers, après leur avoir donné du temps pour les procurer, les advisans de la monstre quelques jours auparavant, mais encore lorsqu’ils relistent' la compagnie, ils en passent autant que les capitaines désirent, moyennant quelque pattacon par teste, qu’ils s’accordent.

Un des grands abus qu’il y a touchant ces commissaires, est au grand nombre d’iceux ; desquels la quatriesme partie suffiroit, y en ayant autant presque que de compagnies; s'estant veu, plusieurs fois, en un mesme lieu, trois sortes de commissaires, l’un pour la cavaillerie, l'autre pour l’infanterie et l’autre de la part des finances et le plus souvent venant de loing, sans oublier de faire le chemin à petittes journées, pour augmenter le salaire de leurs vacations, pour lequel ils tirent la meilleure partie de l’argent du roy, cependant que les soldats meurent de faim ; ce qui se pourroit faire tout par un, qui ne retireroit que le tiers de ces salaires, si on les tauxoit autant pour un tel voyage et pour prendre monstre en autant de villes, qu'on luy désigneroit, soit qu’il y employasse beaucoup de temps, ou point; le tout

• effectivement, ny avoir esté trouvez présens à la monstre, que « ledit gouverneur général a fait prendre tout à coup, sur l’in-

• formation, qui luy avoit esté donnée. •• Audience, u° 1152.

' Lorsqu’ils dressent le rôle de la compagnie.

OONSIDÉBATIOMS

soubs la caution de faire bien son devoir à peine b’estre puny.

On a autresfois advisé qu’il seroit bon que les commissaires des monstres se répartissent par les villes, ès quelles les soldats se trouveroient logez, ayant les listes des compagnies qui y seroient, tant pour leur prendre les monstres, à toutte occasion, que pour estre véritablement informé de la mort, ou fuitte des soldats, pour faire leurs places bas‘ et, quand un cavaillier perd son cheval, pour ne le comprendre au fourage; ce qui ne seroit de peu de prouffit au roy ; mais pour ce faire, il faudroit avoir des commissaires de grande preudhomie et intégrité, de crainte qu’ils ne s’accommodassent avecq les officiers et les bien payer, aussy punir très rigoureusement et sans aucune pitié et miséricorde ceux qu’on trouveroit en faute ; laquelle on pourroit descouvrir, en y envoyant quelques fois des extraordinaires, sans le sceu des ordinaires, qui ce pendant pourroient estre envoyez ailleurs.

Pour moy, il me semble que n’est pas moins bonne la façon qui s’observe en plusieurs pays, qui est de commettre à la foy des capitaines le nombre desgens, qu’on entend qu’ils ayent, avec charge de le renseigner effectivement, en toutes occasions, à peine d’estre puny de la privation de leur compagnie et d’autres offices, et d’autres chastiments rigoureux et exemplaires ; ce qui maintient les officiers en leur devoir et n’ayant personne à tromper qu’eux-mesmes, ils se gardent de le faire.

> Pour les rayer des rOles.

sus LE OOUTBBNBHBNT DBS PATS-BAS.

Plusieurs encore trouvent y avoir de la superfluité au nomlire des auditeurs et que ceux particuliers des regimens ne servent de rien, à cause que la plus part des fautes des soldats sont contre les loix de la milice et contre les bans ^ que font les généraux, qui doivent estre plustost jugées par des soldats, que par des jurisconsultes*, sans que toutes fois fûtperiny à autres, qu’aux généraux, d’avoir pouvoir sur la vie des soldats ; auquel cas, l’auditeur général en devroit eonnoistre et pour en avoir les informations pertinentes, envoyer un de ses commis sur les lieux, comme il fairoit de temps en temps, si comme une fois ou deux au plus par chacun mois, en chaque province, pour déterminer les cas civils desquels les sol-

> Bando, ban, proclamation, ordonnance, rAglement. — Le droit accordé aux généraux en chef des armées en campagne, de porter des ordonnances pénales, a été maintenu par les lois modernes. Art. 22 du réglement du 26 juin 1799; art. 15 du Code pénal militaire, en vigneur dans nos provinces depuis le 17 avril 1815 Jusqu’au 31 décembre 1870.

* La juridiction des auditeurs répondait A l’organisation de l’armée; les troupes sédentaires ou en garnison étaient Justiciables des auditeurs de district; l’armée mobilisée, changeant fréquemment de position, était accompagnée des auditeurs de régiments, mobiles comme ces corps. Cette organisation inhérente A la nature des choses, existe encore aujourd’hui; en tempsde paix, nous avons les auditeurs provinciaux ; en temps de guerre nous avons les mêmes auditeurs, ayant une Juridiction territoriale sur les corps cantonnés dans leur arrondissement et non mobilisés ; tandis que les auditeurs en campagne sont attachés aux divisions mises sur pied de guerre. Il est possible qu’au temps où l’auteur écrivait, le nombre des auditeurs fut exagéré, mais il se trompe lorsqu’il attribue A ces magistrats seuls, le Jugement des délits purement militaires ; l’ordonnance du duc de Parme, de 1587, leur prescrivait de soumettre leurs décisions A l’approbation des colonels et maistres de camp. Étude historique sur les trihunaiw militaires en Belgique, 68 et 69.

dats pourroient estre recherchez et ce sommièrement ; ne fût qu’on jugeasse à propos d’avoir au plus un auditeur en chacune province pour faire ces devoirs et de plus pour connoistre des plaintes des soldats contre leurs capitaines et des capitaines contre les soldats N’estant, en aucune façon, bon d’avoir un surintendant de la justice militaire, qui est un estât inventé nouvellement*, qui est chargé de gros gages, qui cependant est du tout inutile, veu que l’auditeur général peut faire tout ce qu’il faict.

Que si on vouloit rendre aux consaux provinciaux l’authorité de connoistre et punir les excès des soldats faicts en leurs provinces, ils y remèdieroient mieux que personne et avecq plus d’équité, et le pays ne seroit point exposé, comme il est, aux pilleries et vols des gens de guerre^.

^ La compétence civile attribuée aux auditeurs militaires se bornait d'abord à la connaissance des dettes contractées en garnison ; mais on étendit peu à peu leur ressort à d’autres matières et môme à d’autres personnes que les gens de guerre. Il en résulta des conflits coûteux pour les parties et des rivalités entre les tribunaux, jaloux à l’endroit des limites de la juridiction civile, très lucrative à cause des épices, ifeid., 36, 37.

^ L’établissement d’un surintendant de Injustice militaire, qui modifla maladroitement l’organisation réglée par les édits de Gharles-Quint et du duc de Parme, remonte aux dernières années du règne de Philippe II. Cet office était presque toujours conflé à un Espagnol; cependant il le fut aussi à quelques Belges, comme Pierre Stockmans, Jean-Baptiste Christyn, et Honorô- Louis d’Eesbecke, dit Van der Haegen, qui fut le dernier, 1718. Le surintendant de Injustice militaire avait juridiction sur toutes les troupes, les Allemands exceptés. Il connaissait des demandes en révision formées contre les jugements civils rendus par l’auditeur général ; il avait le droit d’évocation au civil et au criminel. Ibid.^ 79, 80, 81.

3 Jamais les consaux provinciaux n’avaient eu l’autorité que

SVB LE eOUTEBNBMBNT DES PAYS-BAS.

Les principaux désordres et mauvais succès qui arrivent en la guerre, proviennent pour n’y avoir un conseil de guerre ordinaire, le conseil de maintenant estant résidant dans l’esprit et la teste du général seul, lequel n’y appelle que ceux qu’il trouve bon; et comme il n’est pas des plus capables*, il commet tousjours des fautes très lourdes, à l’intérest du roy et de ses pays ; et quand bien il seroit le plus babil, en cette profession, qm ayt jamais esté, il ne peut et ne doit estre sans conseil formé près de soy, estant impossible qu’on puisse tout scavoir ; ce qu’estant véritable en toutes affaires importantes , il l’est, sans comparaison, plus en celles de la guerre, qui sont les

l'aateur revendique pour eux ; la juridiction était déterminée, non par la nature du délit, mais par la position du délinquant; le juge ordinaire connsiissait du délitcommisavantrenrélement, en dehors du camp ou de la garnison, en un mot, quand son autour n'avait pas encore ou était censé n'avoir plus la qualité militaire. Mais tout délit perpétré en garnison, au camp et aussi longtemps que le soldat se trouvait sons le drapeau, était déféré au juge militaire, qu'il fût prévu par les lois communes ou par les réglements militaires. Ordonnance de Charles-Quint de 1547 et de 1552. Ibid., 38 etpassim.

) A cette époque (1646), la conduite des affaires politiques et administratives était confiée à don Emmanuel de Mourà Corte Real, marquis de Castel Rodrigo, en attendant l'arrivée de don Juan d'Autriche, fils naturel de Philippe IV. Quant an commandement militaire, il était divisé : « Le duc d’Amalfl (Octavio Pic- « colomini), restant chargé du commandement de l'armée contre “ la Hollande..., et S. M. avait nommé le marquis de Caracena, - maître de camp général de l'armée opposée à la France. » Le doc Charles de Lorraine « consentit à joindre son armée A celle •• de S. M. et à l’aider à lutter contre les armées françaises ». Il est difficile de savoir auquel des trois s'adresse ce reproche d'incapacité formulé par l'auteur. M. Hbnrard, Campagne de 1646, 17 (Pub. de la Société.)

COMS1DÉRAT10M8

plos difficiles et les plus espineuses et ou une moindre circoQstauce est très importante.

n est vray que plusieurs, en ce pays, portent le tiltre d’estre du conseil de guerre, si comme tous les gouverneurs généraux et particuliers, les colonels et maistres de camp, mais ce n’est qu’un tiltre d'honneur, vain et sans aucun effect, veu qu’ils ne sont jamais appeliez au conseil, et quand ils le sont , ce n'est que par forme, la résolution estant prise auparavant; aussy ne leur communicque-t-on que ce qu'on veut qu’ils sçachent.

n faudroit mettre ce conseil en l'estât qu’il souloit et qu'il doit estre; il y a tousjours eu deux espèces de conseils de guerre, l'un qu'on appelloit suprême, où estoient délibérées et résolues les choses les plus importantes et secrètes de la guerre; lequel estoit composé des personnes qui avoient, pour ce, patente expresse du roy*; l’autre estoit de tous ceux qui, à raison de leurs charges, pouvoient prendre le tiltre de conseiller de guerre, lesquels n’entroient au con-

> Voici ce que Philippe II écrivait à ce sqjet é Alexandre Farnéee, le 5 décembre 1578 : « Mon bon nepveu, pour la grande sa-

• tislàction que J’a;e des qualités, expériences, et longs services

• que m’ont faict et font les S" d'Helfaut, de Licques (Philippe « de Recourt, baron de Licques) et de Brias (Jacques de Bryas,

• ancien gouverneur de Renty et alors capitaine et gouverneur

• de Marienbourg), Je vous prie m’advertir s’il vous sembleroit « bien de les fairede mon conseil de guerre, voires, vouslesem-

• blant ausy, et qu'il n’y auroit en ce aulcun inconvénient, ce me

• sera chose agréable, que les y mectez incontinent... •> Et en post-scriptum : « Lo mismo que de los très digo tanbien de

• monV de la Mota. > (Valentin de Pardieu, seigneur de la Motte aux Bois, gouverneur de Gravelines.) Correspondance cCAlexandre Famèse, 53, 54.

SÜH LE aOUVBRNBMBNT DES PAYS-BAS.

seil, que lorsqu’on les y appelloit. Ce conseil de guerre ne doit estre que de cinq ou six personnes au plus, (la pluralité estant contraire au secret, qui sur toutes les actions du monde, doit estre estroittement gardé aux choses de la guerre, desquelles les succès dépendent de n’estre publiées) ; choisies des généraux des armées et vieux colonels et maistres-decamp reformez, ou pourveus d’autres charges, ou encore estant en pied , après avoir mérité ce dégré par leurs grands et longs services, accompagnés de prudence et discrétion ; dans lequel conseil doit estre proposé tout ce dont l’occasion se rencontre et la résolution y prise, à la pluralité des voix, de laquelle l’exécution, lorsqu’elle sera importante, sera commise à celuy qu’on aura trouvé convenir, par un ordre émané dudit conseil, conçeu dans un papier fermé et cacheté, lequel il ne pourroit ouvrir jusques à ce qu’il soit près du lieu où elle se doit faire, avec l’armée; et ce, affin que l’ennemy n’en puisse avoir le vent, estant arrivé jusques à présent que le dessein a esté plus tost connu que l’ordre n’en avoit esté donné.

Ce n’est point que je ne juge à propos d’appeller fort souvent tous les colonels et maistres-de-camp, mesmes plusieurs autres officiers expérimentez , pour ouyr leur sentiment, estant certain qu’il se trouvera entre eux tel bon advis, auquel on n’eût jamais pensé; mais lorsqu’on les appelle, il faut leur proposer diverses choses, pour avoir leur opinion, sans qu’ils le sçachent, sur quoy on délibère principalement, affin qu’ils ne puissent l’esventer. Lequel conseil suprême doit avoir l’authorité de

pourvoir aux charges et offices de la guerre (entendant ceux que ne donnent les moindres officiers, auxquels je ne veu préjudicier) ; et si le prince, ou son gouverneur général se veut réserver cette provision, qu’ils soyent tenus au moins d’en prendre l’un des trois que dénommeroit ledit conseil, lequel ayant connoissance particulière des mérites d’un chacun, seroit, par ce moyen, cause que lesdites charges seroient mieux pourveues. Il auroit encore la puissance de résoudre et terminer tous différons qui arrivent entre les gens de guerre, ce qu’ils fairoient beaucoup mieux, que des gens de lettres, qui pour l’ordinaire, ne peuvent bien juger pour n’en avoir l’expérience.

De cette provision des estats que fairoit ce conseil, il arriveroit ce bien que ceux qui auroient à prétendre quelque chose, y recevroient tousjours plus de satisfaction, que d’un seul ; lequel estant aucunes fois de mauvaise humeur, desgouste par ses mauvaises responces ceux qui s’addressent à luy, n’y ayant gens moins souffrans que ceux de la guerre; estant arrivé souvent que d’aucuns fort utiles, voires nécessaires, ont quitté le service du roy, avecq congé et sans congé, pour un semblable rencontre et ont descrié ailleurs les ministres d’icy et leur façon de gouverner.

Enfin toutes les actions, ordres et résolutions touchant à la guerre et au gouvernement de l’armée, seroient de beaucoup plus de poids et d’authorité, lorsqu’ils sortiroient d’un conseil semblable et seroient plus à la satisfaction d’un chacun et n’y auroit aucun lieu aux calomnies, qui ont tant faict de mal, des-

SUB LB OOUVBBMEMBNT DBS PATS-BAS.

quelles non seulement les estrangers, mais encore ceux du pays ont tasché de noircir les plus sincères et meilleures actions des meilleurs serviteurs du roy, luy en escrivant et ses ministres, lesquels beaucoup trop crédules (n’ayant défaut plus préjudiciable à un roy, que la trop grande crédulité,) ont, pour ce suject, desapoincté plusieurs personnes très nécessaires à ce pays, qu'ils ont mis en la confusion, où on le voit, jusques là mesme, que le feu archiducq Albert, quoy que prince de parties excellentes n’a pu éviter les traicts de ce monstre infâme.

Ce seroit aussy le plus grand service du roy, si ce conseil avoit la superintendance sur les finances de l’armée; lesquels, avecq l’expérience qu’ils auraient, connoissant les fraix qui seroient nécessaires pour entretenir les armées, desquelles le roy auroit besoing, selon les occurrences du temps, tant pour les officiers, soldats, entreteneuz et récompensez, que pour la dépence du canon, munitions, ouvrages et autres choses semblables, en adviseroient le roy, pour y pourvoir ; et ayant les livrances requises ‘ , les despenseroientleplus mesnagèrement que faire se pourroit; il auroit soing que personne ne fût payé en particulier et par advance, comme oh fait avecq tel desservice du roy, que souvent l’argent qui est destiné pour le payement de l’armée est espuisé avant que la monstre se fasse. On ne doit jamais faire d’avance qu’en une nécessité inexcusable et ce, à ceux seulement qui auroient esté blessez en une oc-

• On appelait livrances particulières certaines indemnités accordées, outre le traitement ordinaire, aux ofiBciers et fonctionnaires attachés A l'armée. Contadorie des gens de guerre, 322.

CON8I0âBA.TIOMS

casion ou qui se trouveroient affligez d'une grande maladie ou autre disgrâce; et' ce de sorte que le payement de l’armée n’en soit en aucune façon retardé, comme il est maintenant par les livrances qu’on faict à des personnes de grand respect, qui ont de gros gages, lesquels s’adressant au pagador, il ne leur ose déplaire et par leur exemple suivent les autres, lesquels par importunité, obtiennent le mesme ; ce que ne fairoit pas un conseil, lequel n’a point ces considérations et qui ne se soucie des odiositez qui sont plus souffrables lorsqu’elles sont partagées entre plusieurs. Et le mal est que ceux qui vont à la cour pour prétendre ces livrances particulières, sont ordinairement des soldats de considération et les meilleurs ; lesquels estans ainsy absens de leur compagnie, peuvent estre cause des inconvéniens qui y arrivent, à quoy ils remèdieroient par leur présence; et le pis est qu’après avoir obtenu cette livrance, ils n’en sont payez, ce qui faict qu’estant lassez des longueurs et dépences des poursuittes, ils les vendent pour le quart quelquefois de ce qu’elles portent, que le roy ne laisse pourtant de payer entièrement, et ces prétendans ne retournent meilleurs de la cour, de laquelle ils ont appris les débauches et dissolutions.

n pourroit aussy régler les gros gages qu’on donne à ceux qui ne l’ont mérité et les entretenemens superflus qui consomment l’argent destiné pour les soldats ; pour à quoy remédier, il faudroit que nuis gages extraordinaires, ny entretenemens fussent de valeur, s’ils n’estoient intérinez et vérifiez en ce conseil, qui aurait toujours l’autborité de remonstrer au

SUR LR OOUVRRNBHBNT DBS PATS-BAS. 197

roy ce que seroit de son plus grand service, qui n’est pas à donner des advantages et entretenemens, ains plustost advancer ceux qui le méritent aux charges supérieures. Que si on veut entretenir quelques officiers réformez, que ce soyent seulement ceux qui, après avoir faict des services notables, ne peuvent plus continuer, ou pour leur âge ou pour quelque blessure ou incommodité reçeues à la guerre; n’estant à propos de continuer, la praticque des Espagnols et Italiens, qui réforment leurs alferez et sergeans, mesmes aucuns capitaines, au bout de trois ans, et puis leur font tirer gage d’officiers réformez, desquels ils remplissent leurs régimens et espuisent la bourse du roy.

Et comme les plaintes universelles de tous les officiers de l’armée sont qu’ils ne peuvent vivre avecq la solde que le roy leur donne, d’où ils prennent occasion de desrober, ce conseil pourroit autboriser les commissaires des monstres de faire à chacun capitaine, tant de cavaillerie qu’à pied, dixplaces bonnes, soit qu’ils les prennent de leurs valets qu’ils font passer, soit de la première plane*, qu’ils n’ont, pour l’ordinaire, qu’à demy, et moyennant ce, tenir grande rigueur au surplus. Bref ce conseil seroit authorisé de ^ faire tout ce qu’il trouveroit à propos pour la meilleure dépense de l’argent royal de Xexercito.

Aucuns sont d’advis qu’il faut avoir des personnes expresses pour la direction de cet argent, autres que ceux dudit conseil de guerre, qui ont assez d’autres

■ Plana mayor, première page do contrôle, contenant l’état major.

affaires, sans celles-là, comme en auroient aussy ceux qui auroient cette direction, sans se mesler des autres choses de la guerre; je suis néantmoins de ce sentiment que Tun et l’autre se fairoit mieux par un mesme conseil, lequel trouvera tousjours assez de temps pour le faire, si on l’employe bien, et gouvernant l’un et l’autre, il disposera ses affaires comme il trouvera à propos, sans donner lieu aux excuses qu’on met, tout à coup présentement-, sur le tapis, qu’il n’y a point d’argent, que les pagadors allèguent tousjours en temps, pour ne s’en dégarnir entièrement, ne voyant rien plus fascheux que leur bourse vuide ; outre que difficillement peut-on trouver des personnes capables de ce gouvernement des dittes finances, qui doivent non seulement estre intègres, fidèls et prudens, mais encore de grande expérience en l’art militaire.

Une des fautes encore inexcusable et laquelle a le plus intéressé le service du roy et accéléré la ruyne et perte de ce pays, a esté le changement perpétuel qu’on a faict des généraux de l’armée, depuis le partement du marquis Spinola, y en ayant eu presque autant qu’il y a eu d’années.

Ce marquis, après avoir servi son roy, en cette charge éminente, avecq la fidélité, valeur, courage, prudence et bonheur que chacun sçayt, avec tant de satisfaction pour son maître, qui l’avoit honoré au delà de beaucoup d’autres, l’ayant faict chevalier de son ordre, grand d’Espagne, de son conseil d’Estat, maistre de camp général, gouverneur de ses armées, et surintendant général des deniers à employer pour ses dittrs armées en Flandres ; nonobstant qu’il l’eût

si bien mérité, ne sceut éviter le coup de ses envieux ; lesquels ayant tout le temps de son gouvernement butté à le renverser, sans y avoir pu réussir, durant la vie de l’arcbidiicq Albert, qui, par sa sagesse et prudence, avoit tousjours esventé leur mine, firent tant, après sa mort, auprès du roy, que soubs ombre d’en avoir à faire , pour s’en servir à son conseil d’Estat, près de sa personne, il le retira du Pays-bas, l’appelant près de soy, ou ayant esté quelque temps sans y estre considéré,, aussytost que le roy eût reconnu les avantageuses qualitez qu’il avoit, il luy donna le dessus dans sa faveur; ce qui mit derechef en campagne cette peste des cours, je dis l’envie, laquelle possédoit ceux qui dans cette eslévation se voyoient abaisser, fit tant par ses artifices, se prévalant de la bonté' du roy, qu’il l’envoya commander l’armée qu’il avoit en Italie, non qu’ils luy désirassent cet honneur, mais pour l’esloigner de la cour, sçaehant bien que l’absence est la mort de la faveur, et que celuy est tousjours long Mu cœur, qui estlong des yeux ; où ils se persuadoient d’avoir le moyen de le ruyner entièrement, comme ils firent, l’ayant descrédité de telle sorte qu’on luy envoya un successeur au siège de Casai; laquelle il avoit réduict à ne pouvoir plus tenir huict jours, qui fut le marquis de Santa-Cruz qui, par son ignorance, négligence et incapacité perdit cette occasion et fut coustraint de s’accorder avec les François, leur laissant la ville de Casai ; laquelle si elle eût esté prise, eût sans doute mis fin à l’ambition des François et nous eût délivré

^ Loin.

de cette malheureuse guerre. Ce grand homme ayant eu cette satisfaction, après sa mort, que d’avoir laissé cette opinion dans le monde ; l’envie ayant cela de propre, qu’elle trouve seulement de quoy se paistre durant la vie, mais après la mort, elle fait place à l’honneur, qui reprend ce qu’injustement elle luy avoit quitté * . Ce n’est pourtant une petite misère de rhomme, que sa vertu soit constrainte d’attendre après sa mort, sa meilleure récompense du monde, qui est l’honneur, pour lequel seul il travaille ; (quitte l’honneur, il n’y a plus de vertu), qui est proprement peindre une maison pour un aveugle, chanter pour un sourd, et avoir bon vent après le naufrage.

On n’a seulement connu au Pays-Bas, après son absence, combien iPestoit utile, par le changement des affaires, qui ont tousjours allé de mal en pis ; ce qu’on impute principallement, avecq grand suject, au changement qu’on a faict, presque tous les ans, de général, par une maxime contraire à toute bonne raison, qui veut que lorsque l’on en a un qui a les qualitez qu’il doit avoir, qu’on le conserve très chèrement, pour la grande difficulté d’en trouver; puisqu’il faut, pour estre tel qu’il est requis, qu’il ayt parfaictement la science du mestier de la guerre, qui est le plus difficile qu’il y ayt au monde, et qui ne se peut apprendre, que par une longue expérience, prise dans la bonne et mauvaise fortune. Qu’il ayt la force du corps, pour souffrir les fatigues, et le travail, auquel il doit tousjours estre le premier, pour donner bon courage aux autres, d’en

1 Enlevé.

’Spinola.

SUR LB aOUVERNEMRNT DES PAYS-BAS.

faire de mesme. Qu’il ayt la force de l’esprit, pour ne s’esljransler des périls; pour agir avecq industrie, et exécuter, avecq diligence, avecq une grande probité, justice, tempérance, foy, facilité et probité. Qu’il ayt une grande prudence, la quelle est la pièce la plus nécessaire, pour les diverses rencontres de cette charge, sans la quelle il ne la peut administrer; pour ne rien mettre en hazard, sans nécessité, veu que les fautes, pour l’ordinaire, n’ont pas de resource; pour prendre l’occasion au poil, qui ayde plus que la vertu, et pour ne la donner à l’ennemy ; toute la prudence d’un général consiste en ces deux préceptes ; de ne mancquer à l’occasion et de ne la donner h l’ennemy; pour craindre ce qui est à craindre, sans s’asseurer de rien; pour l’informer de tout, des desseins, des forces, du courage, et résolution de l’ennemy; des situations, et nature des lieux; celuy-là estant fort difficillement vaincu, qui peut juger véritablement des forces et inclination de l’armée ennemye, et principalement de la qualité de celuy qui la conduict ; et aussy qu’il n’ignore ses propres forces, et l’inclination de son armée. Pour ne combattre qu’avecq une extrême nécessité, faisant lors de nécessité vertu, ou avecq une asseurance morale de vaincre, et jamais contre un ennemy, où le lieu rend la condition pire de jour en jour, et qui peut estre vaincu sans hazard. Pour sçavoir bien disposer une armée, prendre lelieu, le temps, le soleil, le vent; pour ne se laisser constraindre à venir à une bataille, que lorsqu’il le trouvera bon, estant tousjours dangereux d’y estre forcé. Pour dissimuler sa crainte, sa joye, ses affections, et passions, se per-

CON8IDÉHATIONS

suadant que tous ceux généralement de son armée, ont l’œil attentif comment il se conduira, et selon ce, se gouvernent, et mesme les ennemys s’en servent, pour leur advantage. Pour prendre son temps de battre son ennemy, quand il le croit estre dix lieues de luy, et estre à ses espaules, et le charger; pour se défier de sa prudence, pour grande qu’il pense l'avoir, ne faisant rien de soy-mesme, sans s’avoir consulté à d’autres entendus, en ce mestier. Qu’il ayt de l’authorité, qui est merveilleusement utile, tant vers les soldats, que vers l’ennemy et alliez ; laquelle il acquérera, vers les estrangers par sa vertu et bonnes actions, et vers les soldats, les tenant en une exacte discipline, punissant avecq sévérité toutes les fautes, contre les loix de la guerre, sans pardonner à personne; d’où il aura la réputation d’austère, mais il aura ses soldats obéysants, qui ne laisseront de l'aymer, si d’ailleurs il les honore et estime, quand ils font bien, et leur fait donner ce qui leur touche; et les assiste en leur nécessité, principalement estant blessez, ounoalades; et s’ils l’ayment, ils aventureront volontiers leur vie pour luy.

Et finallement qu’il soit heureux, qui est une qualité fort advantageuse, à la guerre, y ayans aucuns, auxquels il semble que rien ne sçauroit arriver de mal, et que les vents et tempestes leur obéysent, et d’autres, au contraire, auxquels rien n’arrive bien.

Ces qualitez sont si nécessaires à un général, que celuy qui ne les a point, n’en peut, en aucune façon exercer la charge, et le général n’estant pas bon, il ne sert de rien d’avoir une bonne armée, laquelle, n’est non plus que celuy qui la conduict.

Pardessus lesquelles qui sont communes à tous les généraux, celuy qui le veut estre au Pays-Bas, en doit avoir d’autres particulières et très difficiles; l’une, la connoissance et la façon de gouverner l’armée du roy, laquelle estant composée de tant de nations différentes, si comme Espagnols, Walons, Italiens, Allemands, Bourgoignons, Lorains, Anglois, Irlandois, ils ont aussy tous leur humeur, et inclination, coustumes, et privilèges différens ; lesquels il est du tout nécessaire que le général sçache, pour s’y accommoder, autant que la raison peut le permettre, s’il ne veut voire toute son armée en confusion. L’autre, celle de la situation du pays, qu’il ne peut ignorer sans un grand préjudice, et ne sçavoir qu’avecq du temps et de la peine, à cause de la variété des rivières, des marets, digues, montagnes, bois, vallées, et autres toutes extraordinaires, et non seulement des provinces obéysantes, mais encore de celles possédées par l’ennemy, qui ne sont moins difficiles, mais plus. Estant de plus nécessaire qu’il connoisse la naturelle façon de gouverner, de combattre, de conduire leurs armées, leurs desseins, ruses, finesses, artifices, et choses semblables des voisins , et principalement des François, et des Hollandois, lesquels ou sont ennemys, ou sont suspects de l’estre. De façon qu’un nouveau gouverneur, ou général, encore qu’il eût d’ailleurs les qualitez que nous avons descrit cydessus, ne peut, qu’avecq un longtemps, estre capable de gouverner les armées au Pays-bas ; tant à cause que plusieurs de ceux auxquels on a donné cette charge, si importante, estoient desnuez de toutes ce.s qualitez, et les autres, s’ils en avoient aucunes, ils ne

C0N8IDBHATI0M8

ao4

les avoient toutes, ce qui a esté cause que tout y est allé, sans dessus dessous.

Le premier qui a succédé audit marquis Spinola, a esté le comte Henry de Bergues, lequel nonobstant tous les bienfaicts du roy, lequel d’un petit cadet de six mille livres de rente, l'avoit fait grand seigneur, riche plus de deux millions de livres, chevalier de son ordre, gouverneur, et capitaine général du pays de Gueldres, général de ses armées, a mancqué, à la fin, de fidélité à son bon maistre, sans y avoir esté poussé que par un léger et mal fondé désir de vengeance, qu'il avoit conçu dez lors que le marquis de Leganez ' fut préféré en la prétention de la généralité de la cavaillerie, qu'il disoit mieux mériter pour les grands services qu’il avoit rendus, en estant lieutenant général, et qui fut augmenté, par un affront

I Don Diégo Mexia jouissait d'une grande faveur à la cour de Philippe IV et auprès de l'infante Isabelle. Il représenta cette princesse A la cour d’Angleterre, en 1623, et quelques années après, il fut chargé de proposer auxËtata des différentes provinces, un projet à' Union d'armes entre tous les pays composant la monarchie espagnole ; projet qui ne fut adopté en Belgique qu'à la condition que le traité eût une durée limitée et que la distribution des subsides fût remise aux États. Le gouvernement espagnol repoussa ces conditions. Mexia siégea dans les juntes établies à la fin du régne de l'infante, et qui, en annihilant les conseils collatéraux, causèrent un vif et juste mécontentement dans le pays. Philippe IV avait érigé, en 1625, la terre de Deynze en marquisat, sous le nom de Leganez, en faveur de don Diégo Mexia qui, en 1627, devint le gendre de Spinola; il était conseiller et chambellan du roi ; il obtint enfin la charge de général de la cavalerie des Pays-Bas, qui était depuis longtemps occupée par un Espagnol. 11 est certain que le comte Henri de Berg avait plus de titres que le courtisan au commandement delà cavalerie, le lui préférer fut une injustice et une faute grave. Dü Cornbt, II, 20 et 21.

8UB LB OOUVBBNBUBNT DBS PAYS-BAS. 2(»

qu’il entendit d’avoir dudit Leganez, lequel dans une contestation qu’ils eurent par ensemble, le frappa de son chapeau, sans luy avoir voulu donner moyen de s’en ressentir, par un combat particulier, qu’il lu}' avoit présenté, ce qui le fit résoudre à rechercher les occasions de se venger de luy, se vengeant universellement de tous les Espagnols. Lesquels, sans pouvoir avoir cette imagination * d’un homme qui avoit si bien servy, et qui estoit obligé au roy, pour tant de bienfaicts, luy déférèrent le commandement général de ses armées *; où au lieu d’y trouver toute la satisfaction des obligations qu’imaginairement il prétendoit avoir eu, comme il devoit, il crut de rencontrer l’occasion de mettre en exécution ses desseins pernicieux, de vengeance, comme il fit; ayant laissé perdre la ville de Bois-le-Ducq qu’il pouvoit secourir, et dont les moyens luy furent mis à la main, la quelle faute voulant colorer de quelque spécieux prétexte, il proposa l’entrée de la Hollande, par la Veluwe, ne croyant pas possible le passage de la rivière d’Issel, cependant qu’il estoit défendu par quantité de trouppes, que les Hollandois y avoyent envoyé, soubs l’advis qu’il leur avoit fait donner, soubs mains, de

‘ Ne pouvaient s'imaginer que.

* Il est singulier que l’auteur semble reconnaître, sans conteste, aux Espagnols le droit de disposer desplus hauts emplois dans les Pays-Bas I Le comte de Berg n'eut le commandement de l'armée que par provision.

3 Bois-le-Duc capitula le 14 septembre 1629, malgré les efforts et les diversions de l'armée commandée par le comte Henri de Berg. L'auteur se fait l'écho des Espagnols et de leurs partisans contre ce dernier. MM. Hb.nnb et WAUTERS.Hwtotre de Bruxelles, II, 47.

ce dessein; lequel nonobstant réussit, contre son oppinion, par la valeur de ses soldats, lesquels, malgré la forte résistence des ennemys, passèrent la rivière partie à nage, partie avecq des batteaux, etles escartèrent, s’estans rendu maitres de l’entrée de ce pays, qu’ils pouvoient conquérir entièrement, si leur courage eût esté secondé des bonnes intentions dudit comte Henry, au quel les villes de ce pays portaient leurs clefs, et mesme ceux d’Utrecbt, qui en est la plus importante, avoient résolu de le faire, s'il les eût voulu recevoir ; ce que ne pouvant refuser ouvertement, pour ne déclarer sa perfidie , délayant sur les excuses qu’il trouvoit, attendant l’eflFet d’une trahison qu’il avoit ourdie, qui estait la surprise de Wesel, que firent les Hollandois, par une bresche tombée au rampart, pour la quelle réparer iceluy avoit fait mettre le fossé à secq, affin de donner commodité aux ennemys de faire cette entreprise de la quelle il les avoit advisé, d’où il prit occasion de sortir de la Veluwe, pour ne se trouver au millieu des ennemys sans aucune retraitte, et sans avoir moyen de tirer du Pays-Bas ses vivres, et munitions.

Voilà où le désir de la vengeance précipita cet homme; il se plaignoit d’avoir esté offensé par un Espagnol, et il ruyne les affaires du roy des Espagnols, et les siennes propres; il est picqué contre cette nation, et il perd la sienne; il se ressent d’avoir esté injurié d’un particulier, et pour s’en venger, il se prive d’honneur, de réputation et de biens, et se jette dans l’infamie et la pauvreté; passion violente, et aveuglée, elle regarde l’object qu’elle veut offenser, en tant qu'il peut estre offensé, sans considérer

si en l’offensant, elle ne s’offense soy-mesme ; elle jette la veue au terme sans regarder le millieu, et le plus souvent elle se précipite, pour ne connoistre qu’elle peut estre précipitée.

Ce désir estant le plus ardent de tous les désirs, et le suject le moins propre à se satisfaire, il trouble entièrement le jugement, qui voit seulement par où il peut nuire, et non d’où il se doit garder; et ainsy pour obtenir un petit bien imaginaire, il tombe en grands maux véritables, comme fit le dit comte Henry, lequel en satisfaisant à cette passion, d’une grande gloire et félicité en la quelle il se trouvoit, a tombé en la plus grande et détestable infâmie qu’un homme de condition pouvoit encourir , qui est celle de traistre, ayant esté également mesprisé de ceux à qui il a fait la trahison, et de ceux pour qui il l’a fait, qui ont aymé la trahison et détesté le traistre: et après avoir traisné une vie honteuse et misérable, est mort noircy infâmement, abhorré de Dieu et des hommes, là où il pouvoit, s’il eût voulu, acquérir le ■ plus grand honneur qu’homme avoitfait de plusieurs siècles, en réduisant la Hollande à l’obéysance de son prince, comme il eût faict, s’il eût procédé franchement, et poursuivy sa pointe, au moyen de quoy il eût non seulement fait lever le siège de Bois-le- Ducq, de quoy le prince d’Orange eût divers ordres des Estats, mais il eût mis la Hollande en estât de ne pouvoir plus subsister, et d’implorer la clémence duroy, ayant esté si esbranslée de ce passage, qu’elle ne l’avnit jamais tant esté depuis sa rébellion ‘.

' ITnp honno histoire de la conspiration do la nnhlosee belge,

Audit comte Henry est succédé, en cette charge de général, le marquis de Santa-Cruz, de laquelle le roy l’honora contre toute bonne raison, veu qu’il n’avoit jamais servy, moins commandé aucun soldat sur terre, horsmis le peu de temps qu’il avoit gouverné l’armée au siège de Casai, qu’il finit au grand intérest, et desréputation de Sa Majesté. La quelle, pour ce suject, ne le devoit employer en une charge en la quelle il avoit monstré si fort son insuffisance; celuy-là n’estant excusable qui trébuche deux fois à une mesme pierre. Et quoyqu’on le tienne pour expert aux choses de la mer, qu’il n’avoit guères bien conduict, en l’occasion de l’isle de Sainte Margueritte, la quelle ayant pris heureusement, il la devoit conserver, avecq tous les seings possibles, pour son importance, estant un lieu qui privoit toute la Provence du commerce avecq l’Italie, et tout le Levant, il la laissa perdre, à faute d’eau dont il ne l’avoit pour veu en temps.

Aussy ne fit-il pas mieux en ce pays, ayant laissé perdre Maëstricht, à sa veue, que les Hollandois prirent; la quelle il pou voit secourir, s’il eût secondé la générosité du comte de Papenheim ^ qui ayant esté

en 1632, ferait justice des accusations passionnées de Tauteur contre le comte Henri de Berg.

ï Godefroi Henri de Pappenheim, maréchal de l’empire et l’un des plus braves généraux de la Ligue catholique, avait recueilli les débris de l’armée impériale, après la bataille de Leipzig, (7 septembre 1631), et avait obtenu quelques avantages sur le général Bannier et d’autres chefs des protestants confédérés. Il vint au secours des Pays-Bas et n’ayant pu empêcher la prise de Maëstricht par le prince Frédéric- Henri d’Orange (22 août 1632), il reprit le chemin de l’Allemagne; il rejoignit Wallenstein, le

appellé pour le secours et attiré avecq une grande dépense, après avoir passé un grand pays d’amys, et ennemys, attacqua, au temps signalé, les trancheez des assiégeans^et si ledit marquis en eût fait autant, de son costé, comme ils estoient d’accord avecq ledit comte, sans doute la ville eùst esté secourue; mais il ne bougea, se tenant ferme en ses retranchements, cependant que ledit comte s’exposoit et toute sou armée, à toutes les forces du prince d’Orange, qui les avoit fait couler de ce costé-là entièrement, sur l’asseurance qu’il avoit de n’estre attacqué de celuy dudit marquis ; la quelle asseurance d’où il peut l’avoir pris, je le laisse à considérer à ceux qui ont veu des semblables événemens, qui sont arrivés depuis qu’on croit, avec raison, avoir procédé d’un mesme fondement. Tant y a que ledit marquis s’excusa de cette lascbeté, sur la défiance qu’il disoit avoir sur ceux du pays, qu’il colora du mouvement de Bouchain *, qui arriva en même temps, ou peu après;

soir de la bataille de Lutzen ; il s'efforça de rétablir le combat avec sa bravoure accoutumée, mais il n’y parvint pas et reçut la blessure dont il mourut le lendemain, 17 novembre 1632, A l’Age de 38 ans. Schiller, Guerre de Trente ans.

* La ville était défendue par Guillaume Bette, baron, puis marquis de Lede (en Flandre), fils de Jean Bette, seigneur de Lede et de Jeanne de Berghes, fille de Ferry de Olymes, sire et baron de Berghes et d’Anne Sterck, dame de Bucquoy. Nobiliaire des Pays-Bas, VI, 15.

' ’ D’accord avec quelques grands personnages et dans l'espoir de provoquer une insurrection des provinces wallonnes, Georges de Carondelet gouverneur de Boucbain, avait introduit dans cette ville 300 soldats français ; mais la population resta calme et indifférente ; on s’empressa de renvoyer les Français et l’infante pardonna son entreprise à Carondelet. M. Juste, Conspiration de la noblesse belge en 163S, 43.

auquel toutesfois on ne trouva presque personne du pays avoir trempé , desquels aussy la fidélité très constanient tesmoiguée eu tant d’occasions, méritoit un autre jugement

Apres luy, a succédé, en cette charge, le marquis d'Aytona*, grand homme d’estat, prudent, accord, courtois et bien intensionné, mais nullement homme de guerre, n'ayant jamais practicqué les armes et par ainsy non propre à les commander; d’où s’est ensuivy que comme il a fait un mestier qu’il ignoroit, il y a commis de lourdes fautes ; comme fut, entre autres, celle de la perte de la ville de Rhynberg, laquelle a donné aux Hollandois absolument la libre navigation du Rhyn, qui leur est si avantageuse. Cette ville fut perdue pour y avoir des fortifications si grandes, que. trois mille soldats, qu’il y avoit dedans, lorsqu’elle fut assiégée,

I C'était moins de la fidélité au roi d'Espagne que de l'indifférence et de l'atonie. Le régne des archiducs Albert et Isabelle avait éteint le sentiment do l'indépendance et de Indignité nationale, chez presque tous les Belges; livrés aux pratiques de la bigoterie, aveuglément soumis aux doctrines les plus exaltées de l'église romaine, ils ne retrouvèrent del'énergie que pour se lancer dans les croisades contre les protestants. On peut se figurer ce qu'était le peuple, quand un homme éclairé comme l’auteur de ces Considérations se courbe sous le joug des Espagnols et des Jésuites.

* Don François de Moncada, troisième marquis d'Aytona, grand sénéchal d’Arragon, maître rational de Catalogne, conseiller d'état de guerre, commença sa carrière dans les Pays-Bas par le commandement d'un régiment, puis de la flotte de Dunkerque. En 1619, il fut envoyé comme ambassadeur d'Espagne auprès de l’empereur ; il rendit de grands services à la maison d’.Vutriche, quoiqu’il prit un ton trop absolu dans les négociations. Il mourut dans le pays de Cléves, le 10 août 1635. Du COKNKT, I, 208.

3un LE GOUVERNEMENT DES PA.VS-BAS.

ne la purent défendre, comme il a esté jugé au procès qui fut fait au gouverneur, pour cette réduction, lequel l’a ainsy vérifié.

En quoj^ on voit les déservices que font les ingénieurs, qui, avecq leurs fortifications, de la nécessité desquelles ils ont si fort enfachiné * et enlourdy les esprits des ministres et chefs de guerre, qu’il semble aujourd’huy qu’on ne peut plus rien conserver en ce pays, s’il n’est fortifié ; ce qui faict qu’on y employé tout l’argent qui se devroit employer au payement d’une bonne armée, en laquelle du passé on mettoit la force du pays, avecq grande raison, veu que les fortifications, sans hommes, sont des corps sans âme ; on a beau à fortifier, s’il n’y a des gens pour les défendre; si on tenoit une bonne armée en campagne, pour empescher l’ennemy d’attacquer les places, il ne faudroit pas tant fortifier, ou pour les secourir, lorsqu’elles sont attacquées, il faudroit sortir de ces fausses imaginations et ne fortifier que les places nécessaires, une ou deux au plus, en chacune province; estant esgallement périlleux d’avoir plus de forteresses qu’on en peut garder, ou n’en avoir point du tout. L’expérience nous fait voir la vérité de cette première proposition en ce pays-ci, où ayant fortifié presque toutes les places, il y a fallu loger une grande partie de l’armée, qui eût faict grand besoing en campagne, pour les garder, et après tout , elles n’ont servy que pour l'ennemy , tesmoing en ce voisinage Mardicq*, Bourbourg,

‘ Fasciné.

2 Mardyck, fort très médiocre, fut investi le 4 août 1626, par les troupes conduites parle duc d'Orléans (Gaston) et le duc d’Fn-

Lincken, Cassel, la Motte-au-bois, Saint Venant et Lilers^ que lesFrançois ont toutes pris en cette année; sans mettre en compte qu en toutes ces places il falloit entretenir des gouverneurs, qui pardessus ce, voloient le pays aux environs.

Pour la seconde proposition, TAllemagne nous serve de preuve, où le roy de Suède après la bataille de Leipsicb*, ayant fait une puissante irruption, pour n’avoir trouvé aucune place fortifiée, (quoyque par les ordonnances de l’empereur, chacque prince de ce corps doive fortifier une ou deux places au plus et non d’âdvantage, à son estât), la conquit presque toute en un an, et n’eûst esté celle d’Ingelstat^, en Bavière, que le ducq avoit mis en bon estât, où il brisa sa furie, il alloit prenant tout devaùt soy.

Les ingénieurs font une faute extrême de faire des si grandes fortifications, sans considérer que pour les défendre, il est besoing d’avoir un grand nombre de gens, ce qui est contre la fin qu’on doit avoir, de fortifier, qui est le premier aphorisme et maxime de leur art, qui porte que les fortifications se font afldn que peu de gens puissent défendre un lieu, contre un beaucoup plus grand nombre. Et ce qui est le plus malheureux c’est que les ingénieurs défont un jour, ce qu’ils ont fait l’autre, ne se trouvant

ghien (depuis prince de Condé); il opposa une résistance obstinée et ne se rendit que le 25 du même mois. M. Henraro, Relations des campagnes de 1644 et 164 141.

1 Lillers, Linck, Bourbourg,Armentiéres, Saint-Venant, Menin et Bethune avaient été pris en 1645. M. Henrard, Campagne de 4646; Introduction, I.

* Leipzig.

3 Ingolstadt.

SDB LB QOUYBBNBUBNT DBS PATS-BAS. 213

jamais en une mesme oppinion, quoyque cette art soit establie sur les fondemens de la matbèse‘ qui est la plus certaine et la plus asseurée de toutes les autres; ce qui arrive, ou par ignorance, ou par ' l’émulation* des ingénieurs, ou plustost par leur avarice, pour y trouver des bons salaires et journées, outre la part qu’ils y prennent, avecq les entrepreneurs, qu’ils font prendre les ouvrages à plus haut prix, poury participer plus advantageusement, contre l’expresse prohibition, faicte en leur retenue, de ne se mesler avecq lesdits entrepreneurs, à peine de privation de leur estât et de punition, qui n’arrive jamais ; et à le bien prendre, ils ne font rien qui vaille : pour avoir une place bien fortifiée, il faudroit que le gouverneur le feroit faire , comme il en veut respondre et la défendre, à la participation d’un bon ingénieur, ce qui le fairoity ad viser de plus près qu’ils ne font aujourd’huy, où les gouverneurs sont bien aises d’avoir des fortifications qu’ils puissent blasmer et faire servir d’excuse à leur lascheté; et les ingénieurs, qui les défendent, ne s’en soucient guères, leur suffisant d’y avoir remply leur bourse.

Une des plus grandes fautes qu’a fait le marquis d’Aytona a esté de n’avoir pas bien usé de la plus grande occasion qu’on a jamais eu, depuis la guerre d'Hollande, par la surprise du fort de Schinck®, qui est à l’entrée de la Betuwe^ h la fourche que fait le

1 Étude, action d’apprendre.

* Jalousie, rivalité.

3 Le fort de Schenck occupait la pointe formée par les deux bras du Rhin, dont l'un prend le nom de Wahaal.

* La Betuwe ou Betau est le territoire compris entre le Rhin et le Wahaal, depuis le fort de Schenck jusqu’à Thial et Buzen.

CONSIDBBATIOMS

Rhyn, qui ouvroit la porte de Hollande ; ayant négligé de s’emparer des dehors des rivières et de prendre poste dans laditte Betuwe et encore dans la Veluwe et s’y fortifier; ce que s’il eût faict, il eût conservé cette conqueste si importante et eût frayé le chemin à d’autres, qui eussent mis fin à cette guerre si longue, avecq une gloire incomparable pour luy et un service très signalé pour Sa Majesté.

C’est en la science de prendre les occasions au poil, que consiste toutes celles que doivent avoir les capitaines, lesquelles, si elles passent viste partout, elles le font incomparablement aux rencontres de la guerre, où le plus souvent elles dépendent d’un moment, qui n’estant mesnagé comme il faut, est en après regretté inutilement.

Il avoit une condition fort bonne de prendre conseil des personnes qu’il croyoit intelligentes, ce qu’avecq le temps, l’eût rendu capable de sa charge, n’y ayant rien qui forme tant un homme, que d’entendre les advis de chacun, en son art; mais la mort qui le surprit, dans un âge qui luy promettoit encore une longue vie*, l’empescha, faisant voire qu’il n’y en a nul exempt, non plus que de grandeur.

Il fut blasmé de la noblesse, laquellè autrement il caressoit en apparence, d’avoir faict publier un pardon général* pour tous ceux qui se pourroientavoir

‘ Il mourut à l'âge de 49 ans.

* La sentence prononcée contre Henri de Berg, 13 mars 1634, et l’ordre d’arrêter les princes d’Epinoy, do Barbançon, le comte de Bournonville, François de Carondelot, haut doyen de Cambrai et son frère Georges de Carondelet, gouverneur de Bouchain, avaient inspiré une vive inquiétude â toute la noblesse du pays, elle pouvait provoquer un mouvement plus dangereux que la

SUR LE UOUVBRNBUBNT DBS PAYS-BAS.

oublié en chose de service de Sa Majesté et s’estre entendu avecq les seigneurs malcontents', comme si tous ceux de cet ordre, si fidels et si affectionnez au roy, y eùssent participé, puisqu’on n’a jamais parlé que de huict ou noeuf qu’il falloit déclarer et puis les punir, ou leur faire grâce, comme Sa Majesté l’eût trouvé bon, sans, par ce pardon général, noircir tous les autres et dans le recëlement des noms des coupables, estre cause que d’autres, qui ont la fidélité et affection au service du roy pour le principal appanage de leur famille, y mettent une tasche, par l’alliance qu’insciemment iis fairont, avecq celles ainsy notées. Ce pardon fut publié soubs son nom et en cette forme:

« Don Francisco de Moncada, marquis d’Aytona, grand seneschal des royaumes d’Arragon du conseil d’Estat du roy, notre sire, lieutenant gouverneur et capitaine général des Pays-Bas et de Bourgoigne ; »

«Atousceuxqui cette présente déclaration verront, ou lire ouyront, salut ! le roy ne sçauroit mieux manifester que par les œuvres, que l’amour et la fidélité de ses sujects de ses provinces obéysantes, en son

conspiration dont on recherchait alors les auteurs, ce fut pour le prévenir que le marquis d'Â>’tona crut prudent de publier une amnistie.

‘ Au nombre de ces malcontents figuraient : le comte Henri de Berg, Jacques Boonen, archevêque de Matines, Philippe d’Arenberg, duc d’Aerschot, René de Renesse, comte de Warfusée, François do Carondelet, doyen de Cambrai, Ouillaume de Melun, prince d’Epinoy, Alexandre de Bournonville, comte de Henin-Liétard, Albert de Ligne, prince do Barbançon, Louis comte d’Egmont, prince de Gavre, Georges de Carondelet, gouverneur deBouchain; outre les griefs généraux communs à tous ces seigneurs, chacun d’eux en avait de particuliers.

regard, a esté et sera tousjours le vray et unicque moyen de les conserver, puisque se trouvant dernièrement sollicitées et pressées de divers endroicts, elles n’ont voulu tant seulement escouter les propositions faictes, affin de les esloigner de son obéysance, encore qu’il ne manquât aucun d’entre eux, lesquels s’oublians de leur devoir et des bénéfices receuz de Sa Majesté, auroient tasché de troubler le repos publicq desdittes provinces et de les faire souslever contre leur prince, comme Sa Majesté en est advertye, par differentes voyes, mesme des princes et Estats estrangers et dernièrement par un advis bien particulier et considérable ; et pour ce qu’il importe au roy et à ses pays, que les bons soyent distinguez de mauvais, affin de récompenser les uns et chastier les autres et les ramener à leur devoir, et mesme affin que l’oubliance de peu de personnes ne vienne à intéresser la réputation de la généralité ; eu , sur tout, l’advis des conseils d'Estat et privé, Sçavoir faisons que Sa Majesté, pour ces raisons et autres bonnes considérations à ce la mouvantes et mesme pour lever aux mal intentionnez le prétexte d’en parler autrement, nous a commandé de déclarer, de sa part, comme nous faisons, qu’Elle a tousjours tenu et tient ses dicta sujets des provinces obéyssantes , de quelle qualité ou condition qu’ils soyent, pour très fidèls, très obéyssans et très affectionnez à Sa Majesté ; et qu’outre ce, elle se tient entièrement pour appaisée de ceux qui se pouvoient avoir ancienement oublié, tout ainsi que si rien n’en fust advenu, en leur pardonnant ce en quoy ils se pourroient avoir mespris en ce regard, sans exception de fautes, ny

de personnes, sauf les condamnez par sentence du grand conseil, des détenus, de ceux qui se sont, à cette occasion, absentez passé un an, et des princes d’Espinoy et Barbançon et du comte de Henin * ; lesquels. Sa Majesté, sur lesdittes advertences et advis, a commandé d’estre mis en lieu d’asseurance, pour leur propre bien et la tranquillité de ce pays, déclarant Sa ditte Majesté n’avoir entendu de comprendre sous ces grâces, les estrangers ayans participé en ce que dessus ; et sera la présente envoyée à tous conseils et o£5ciers,pour la faire publier ès lieux de leurs districts, en la forme accoustumée. Faict à Bruxelles, soubs notre nom et le cachet secret de Sa Majesté, le 29 d’avril, l’an de grâce 1634, paraphé Ro.V. souscrit le marquis d’Aytona, et plus bas; par ordonnance de S. E. signé Verreycken, et estoit cacheté du cachet secret de Sa Majesté.

Après la mort dudit marquis, on appeUa le prince Thomas de Savoye * pour gouverner les armes, lequel y entra par une mauvaise porte, ayant esté contraint de donner, pour gage de sa fidélité, sa femme et enfans, qu’il mit au pouvoir du roy, les ayant envoyé en Espace. On désira cette asseurance de luy, pour la défiance qu’on en avoit, à cause que le ducq de Savoye, son frère, estoit du

' Voyez sur ces trois personnages : Du Cornet, 1, 107, 115 , 119; II, 10, 15, note 4.

> Thomas François de Savoie, prince de Carignan, était fils de Charles Emmanuel, duc de Savoie, et de Catherine d’Autriche, fille de Philippe II et d'Ëlisabeth de France; né le 21 décembre 1596, il mourut le 22 janvier 1656. 11 avait épousé, le 6 janvier 1625, Marie de Bourbon, fille de Charles, comte de Soissons et do Dreux, et d’Anne, comtesse de Montafié.

CONSIDÉHATIONS

tout engagé au party de France, avec laquelle le roy estoit en guerre, et encore pour estre luy-mesme allié en France, ayant pour femme, la sœur du comte de Soissons*.

Ce fut une faute fort grossière, et inexcusable de tout, de confier à un homme duquel on se défioit, avecq tant de raison , une charge de laquelle dépendoit la couronne du roy, veu que de l’armée qu’on luy commettoit, dépendoit le Pays-Bas, et de ce pays, laditte couronne, comme j’ay faict voire ailleurs.

Et ne fut moins gaussée* la précaution de laquelle on prétendoit d’asseurer sa fidélité, puisqu’il n’y a rien quipicque si vivement un cœur généreux, que la croyance qu’il a qu’on se défie de lui ; car comme la confiance est la mère de la fidélité, ainsy la défiance l’est de l’infidélité, et il arrive presque tousjours qu’on apprend à tromper celuy duquel on tesmoigne d’api’éhender d’estre trompé, ce que l’expérience a fait voire en ce prince; lequel après avoir exercé cette charge, avecq grand intérest du service de Sa Majesté, s’en est retiré et remis avecq la France, sans se soucier des ostages qu’il avoit donné, sçachant bien que n’ayant participé à son crime, ils ne pourroient souffrir de peine, et qu’à la fin on seroit tousjours bien aise de les luy renvoyer pour se délivrer des fraix qu’on avoit à les retenir, comme on a fait.

Il ne fut si tost entré en possession de cette charge, qu’il pensa perdre tout le pays, les François ayans

‘ Louis de Bourbon, prince remuant et dangereux par ses intrigues et ses entreprises hardies.

* Plaisantée, tournée en ridicule. Le m. s. n° 10393 porte àbnurde.

résolu la rupture avecq l’Espagne, taschèrent de la faire avecq advantage, estans entrez au pays de Luxembourg, auparavant aucune démonstration de guerre*, avecq une armée de trente-cinq mille hommes de pied et six mille chevaux * ; iceluy prince Thomas fut commandé par le cardinal infant d’aller avecq l’armée du roy, qu’on luy donna, qui estoit de douze mille hommes de pied, et deux mille chevaux, pour empescherles desseins des ennemys, qui estoient conduicts parles maréchaux de France, Chastillon et Brezé lequel au lieu de les aller rencontrer, comme il devoit, aux passages estroits, qu’il y a en ces pays là, tels qu’à grand peine trois hommes y puissent passer de front, par où toutesfois lesdits ennemys estoient nécessairement constraints de prendre leur chemin il les attendit en la plaine, perdant cette

> L’auteur omet de dire que dès le mois de mars 1635, le comte d’Emden, gouverneurdu Luxembourg, avait surpris Trêves, allié de la France, avec sa garnison française, et que l’archevêque avait été conduit prisonnier à Bruxelles et de là en Allemagne. Une déclaration formelle de guerre avait été solennellement notifiée à Bruxelles, le 26 mai, par.un héraut d'armes ; mais il est vrai de dire que les Français n’avdient pas attendu l'accomplissement de cette formalité, pour franchir la frontière. Sis- MONDi, Eist. des Français, XVI, 166, 167.

* Ces chiffres sont exagérés.

3 Urbain de Maillé, marquis de Brezée, avait épousé Nicole du Plessis-Richelieu, sœur du cardinal. Cette alliance aida singulièrement à sa fortune. Gaspar de Coligny, troisième du nom, seigneur de Chàtillon-sur-Loing, petit-fils de l’amiral de Coligny, né le 26 juillet 1584, est mort le 4 janvier 1646.

'* L’armée française, assemblée à Mézières, marcha en deux colonnes vers Rochefort, où elle comptait rencontrer le prince d’Orange, à la tête de ses troupes; ce prince ayant été retenu par maladie, elle se dirigea, eu restant sur la rive droite de la Meuse, dans la Famène et le Condroz, vers Maestricht. La colonne corn

CONSIDÉBATIONS

grande occasion et cesadvantages, où il fut attacqué, lorsqu’il pensoitenestre fort esloigné,et qu’il pou voit se retirer, comme on luy conseilloit, dans un poste fort advantageux, qu’il avoit quitté, fort imprudement ; il ne le voulut faire, se vantant d’estre aussy fort que l'ennemy, qu’il vouloit persuader n’avoir que quatorze mille hommes en tout, et paya la peine de sa témérité, ayant esté entièrement défaict, tant à cause du grand nombre des ennemys, que beaucoup plus pour la mauvaise disposition de son armée, ayant divisé sa cavaillerie en dix-nœuf gros, desquels il n’y avoit pas un qui estoit suffisant à soutenir ceux de l’ennemy, qui n'avoit faict que quattre de la sienne, qui furent aussy, en un instant, renversez sur l’infanterie, audevant de laquelle ils estoient placez, sans que le canon eût pu faire aucun effect, estant posé entre la cavaillerie et infanterie et sans avoir aucune trouppe de réserve, comme il est nécessaire*.

De toutes les actions de la guerre la plus glorieuse et la plus importante est de donner bataille, mais comme aussy c’est la plus hazardeuse, et l’événement

mandée par Brezée rencontra Thomas de Savoie, le 20 mai, prés des Avains ou Avins, commune située é l’extrémité méridionale de la province actuelle de Liège, distante de 20 kilomètres, à l'est, de Huy.

> Les historiens étrangers'apprécient autrement la conduite de Thomas de Savoie; par une manoeuvre hardie, que justifiait la faiblesse relative de son armée, il s’était placé entre les deux divisions françaises, avecl'espoir de les battre séparément, llsurprit Brezée etl’aurait mis endéroute, si Châtillon,avortià temps, ne fût venu â son secours ; le prince Thomas n’était pas de force à lutter contre les deux à la fois et éprouva un grave échec. Le Vabsor, Histoire de Louis X///, IV, 724; Ricbelieu, Mémoires, VIII 311.

du tout incertain, il est nécessaire que celuy qui s’y résoud, prenne garde aux choses suivantes : de ne s’y laisser forcer, contre sa volonté; de choisir le lieu de la bataille propice pour la qualité et nombre de ses gens; s’il craint d’estre enclos par le grand nombre, de couvrir au moins l’un de ses flancqs, d’une rivière, bois, marets ou chose équipolente ; s’il est foible de cavaillerie, fuir les plaines ; s’il est plus fort, fuir les lieux estroicts ; disposer son armée en sorte que, selon la quantité des soldats, elle soit à son advantage, couvrant sa cavaillerie par son infanterie, s’il est le plus foible ; au contraire, s’il en est le plus fort, mettre ses gens en tel ordre qu’ils puissent combattre plusieurs fois, avant de pouvoir estre entièrement défaicts ; et surtout, ayant une troupe de réserve qui n’aille au combat, qu’après que tous les autres auront combattu, laquelle est presque souvent cause de la victoire, estant une maxime vérifiée par une infinité d’expériences, que toutte trouppe,pour grosse qu’elle soit, après qu’elle a combattu, est tousjours en tel désordre, que la moindre trouppe de l’ennemy, qui survient, est capable de la défaire; d’avoir plusieurs bons chefs, estant impossible qu’un général puisse suffire à tout ; d’observer, en l’ordre de la bataille, si bien les distances, que les premiers estant renversez, ne se jettent sur ceux qui les doivent soutenir; de mettre les plus vaillans soldats aux aisles, et commencer la bataille par où on est le plus fort; et finallement ne permettre la poursuitte et le pillage, jusques à ce que l’ennemy soit rompu de tous costez.

De toutes lesquelles précautions un général doit estre muny, pour donner ou soustenir une bataille.

le priuce Thomas n’en observa presque pas une, ce qui luy fit perdre et ruyner les meilleurs soldats que le roy avoit, et exposer le pays à la discrétion des François, lesquels s’en fussent rendus maistres, sans aucune résistence, s’ils eussent suivy leur fortune, qui est le point où bronchent la pluspart des grands capitaines, qui au plus scavent vaincre, mais peu user bien de la victoire. Mais Dieu qui est protecteur spécial de la maison d'Austriche, qui seule aussy maintient son honneur, leur osta le sens, et fit perdre cette occasion, pour s’aller joindre au prince d’Orange, snubs la croyance qu’ils eurent, que s’ils pouvaient unir leurs armées, rien ne pourroit leur résister, comme de fait il devait estre ; mais il n’y a pas de conseil contre Dieu, lequel ayant si bien commencé, acheva encore mieux, faisant briser toute cette superbe et force, contre la foible ville de Louvain, qui soustint et rendit inutile l’effort de ces deux armées, portant plus de soixante mille hommes', qu’on ne put juger capable de résister à dix mille, n’ayant ni eau, ny rampars, py flancs, ny dehors ny aucune fortification*.

Le prince Thomas estant sorty du Pays-Bas, après

1 Les deux armées réunies ne dépassèrent pas 50,000 hommes.

< La délivrance de Louvain ne tint pas seulement aux causes indiquées par l’auteur. Les horreurs commises dans le sac de Tirlemont, par les deux armées alliées, exaspérèrent les habitants des Pays-Bas, qui résolurent de se défendre à outrance et secondèrent le gouvernement. L’arrivée de Piccolomini, é la tête d’une armée impériale, fut encore plus efficace. Cet habile général força les alliés A lever le siège de Louvain, le 4 juillet; il les poursuivit jusqu’au fort de Schenck qu’il prit le 28, et peu A peu cos deux armées se fondirent. Sismondi, XVI, 167.

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SUR LE GOUVERNEMENT DES PAlS-BAS.

n’avoir pas mieux faict à Corbie, qu’il ne défendit point comme il pouvoit, en conservant ce pied en France, de laquelle il eût fait ouverture, jusques h P aris' , ni ailleurs, a laissé ceux du Pays-Bas en dispute sçavoir, si les fautes qu’il a fait estoient d’ignorance, ou de malice, pour laquelle concluent fort ses dernières actions, et encore plus, qu’estant retiré en Savoye, pour y commander l’armée du roy, qui a tousjours eu cette malheureuse bonté, de se fier, après estre trompé, il a quitté son service, pour prendre celuy de France^.

Le marquis de Fuentes fut employé après luy, pour deservir cette charge dans ce pays. Il estoit de la maison de Gusman, une des plus grandes d’Espagne ; homme de bien et bien intentionné, mais sans aucune praticque ‘ de la guerre , ce qui seul devoit excuser de luy donner cet employ. La patente luy en fut donnée cependant que Tennemy estoit en campagne et avoit jà formé son siège à Hesdin^, ayant trouvé son armée sans pain, sans

* Le prince Thomas de Savoie, aidé de Piccolomini et de Jean de Weert, avait enlevé un grand nombre de places, en Picardie, dans la campagne de 1636, aussi l’année suivante il fallut les travaux immenses d’un siège en régie pour reprendre Corbie. Quoi qu’en dise l’auteur, le prince avait la réputation d’un bon capitaine.

2 Thomas de Savoie était retourné en Piémont, appelé par son frère, le cardinal Maurice et le 17 mars 1639, il conclut avec celui-ci et le marquis de Leganez, gouverneur du Milanais, un traité par lequel ils s’engageaient à dépouiller la duchesse de Savoie de la régenceet à en investir le cardinal. La conduite fourbe et perfide de Leganez contribua singulièrement à détacher le prince de l’Espagne et à le jeter dans le parti de la France, ce qui eut lieu le 2 décembre 1640.

3 Mai 1639.

munitions, et sans aident, de quoy estant en nécessité de se pourvoir, avant toute chose et y ayant consommé beaucoup de temps, il le permit libre à l’ennemy pour réussir en ses desseins; ayant pris Hesdin, en Arthois, et DamvillersS au pays de Luxembourg, sans qu’iceluy marquis fût en estât de l’empescber, ny de le divertir.

Les villes, pour fortes qu’elles soyent, si elles ne sont secourues, doivent se perdre, à la fin; mais celles qu’on a perdu au Pays-Bas, se sont tousjours perdues plustost qu’elles ne dévoient, par le manquement de l’une, ou plusieurs de ces cincq choses, qui sont absolument nécessaires pour leur défence, desquelles l’une ne peut manquer, que toutes les autres ne servent de rien, sçavbir : de fortifications, qu’on faict le plus souvent trop tard, trop grandes ou inutiles, des soldats, des armes, des vivres et des munitions.

Celle de Hesdin a esté perdue à faute de fortifications, le siège y ayant esté mis au point qu’on en avoit rompu une qui avoit esté faictepeu auparavant, que le gouverneur, par l’advis de trois ingeniaires, les meilleurs du pays, nommez Conck, Prinsay et des Fossez,avoient jugé nuisible; laquelle, un autre ingéniaire, nommé Tbobias Mabu, avoit fait, pour en faire une autre, qui n’estoit que commencée, par où l’ennemy l’a attacqué et pris. Il y a euencore mancquement de poudre , qui ahasté de beau coup la reddition . Mais c’est arrivé par la mauvaise dispensation qu’en firent les commandans, laquelle s’ils eussent mesnagé,

* C’est en 1637 que DamTillers et Yvoy ayaient été pris par le maréchal de Châtillon. N. Lslono. Histoire du diocèse de Laon, 493.

SUE LE GOUVBHNBMENT DES PAYS-BAS

comme ils dévoient, il y en eût eu plus qu’à suffisance, pour soustenir le siège, autant qu’i^ dévoient, veu qu’il y en avoit trois cent mille livres, qu’ils consommèrent en six semaines , faisant tirer dix voilées de canon sur une charette , contre toutte bonne raison de guerre, qui veut qu’on espargne la poudre, pour s’en servir en la nécessité , et comme le canon en use beaucoup, qu’on ne le tire que lorsqu’il est utile, qui est pour rompre une batterie de l’ennemy, ou une gallerie, autrement il sert fort peu, et le dommage qu’on souffre, par la perte de la poudre, est plus grand que ne peut estre le prouffit de tuer un homme ou deux. C’est la mousquetferie qui défend les places, et non le canon, qui épouvante et ne tue pas. Mais les gouverneurs sont souvent fort aises d’en estre quittes pour rendre les viUes, qu’ils ont en charge, avecq honneur, principalement les estrangers ^ Celle de Damvillers impute sa perte à la faute des soldats; le gouverneur quiestoit monsieur de Stassin*, ayant fait plus qu’on n’espéroit avecq le peu de gens qu’il avoit, avecq lesquels il asoustenu douze assauts, après quoy il a esté forcé de capituler , et estant d’accord, la nuict du jour qu’il devoit sortir. Don Andrea

‘ Le gouverneur d'Hesdin était Alexandre de Robles, comte d’Anappea, baron de Billy , qui avait commandé une compagnie de cuirassiers dans la guerre du Palatinat; le roi Louis XIV, qui assistait à la sortie de la garnison, le complimenta de sa belle défense. Du Cornet, II, 10, 46; Bazin, IV, 80, 81.

* Charles Stassin, seigneur d’Everlanges, entra comme alfere, en 1619, au tercio de Bournonville, fit la campagne de Bohême et parvint au grade de capitaine. Il se signala par sa bravoure et son intelligence militaire, dans diverses occasions. Il fut promu au grade do maître de camp d’un tercio wallon, le 29 août 1631. Audience, 1129, 1149. Du Cornet, I, 232, 259, 260, 264, 11,93.

Cautelino * trouva moyen de faire couler* dans les deiny lunes de dehors, qualtre à cincq cens hommes, ce qui ne fut hastanl® pour obliger le gouverneur à rompre son accord, considérant qu’il ne pouvoit plus gueres tenir, et que ce peu de temps, ne valoit point de fausser sa foy, qu’on doit tousjours garder, mesmes auxeunemys; de quoy toutes fois, il ne satisfit ledit Cantelrao, qui le fit depuis rechercher, d’où, après quelques fascheries, il est sorty honorablement ; c’est tousjours la coustume que les moindres payent les fautes des supérieurs.

Le marquis de Fuentes eut une belle occasion de faire un grand service au roy et au pays, qu’il semble que Dieu luy offrit, durant que l’ennemy assiégeoit la ville de Hesdin, par la chute de la muraille du rampar d’Ardres, en longueur de plus de quarante pieds, de costé du haut, où il n’y avoit aucune fortification en dehors ; cependant que dans la ville il n’y avoit que soixante hommes pour faire la garde, qu’ils faisoient suppléer parles paysans des environs; de quoy il fut adverty par le seigneur de Blandecq*, qui en estoit très bien informé ; lequel fit ce qu’il put pour luy persuader de faire cette entreprise si advantageuse, à laquelle il tesmoigna d’estre

1 • Don Andrea Cantelmo, du conseil de guerre du Roi, mes- « tre de camp général de son armée contre la France, et surin- « tendant de la gendarmerie de Flandres. » Lettre du cardinal Infant, 29 novembre 1640. Bull, de la Comm. roy. d’histoire, l™ série. XIII, 432, etc.

s Filer.

’ Ce qui ne fut suffisant pour.

* Robert de Lena, chevalier, seigneur de Llandecques et des Allines, gouverneur de Saint-Omei-.

porté, mais il ad voua qu’il ne le pouvoit, pour n’avoir en son armée provision de pouldre, pour tirer un jour, ny pain, ny argent, ce qui fit perdre cette belle occasion, qui eût esté une puissante diversion, pour l’importance de cette ville d’Ardres, avecq laquelle on eût eu un pied dans le Boulonnois, où on eût pu nourir plus de dix mille hommes, pour estre un des meilleurs pays et des plus gras de toute la France ; et on eût bouclé la ville de Callais, du costé de la terre, sans que rien y eùst pu entrer, que par la mer, qui outre son incertitude, eûst encore esté infestée par les batteaux de Dunckercke, et on eut couvert la ville de Saint-Omer, celle de Gravelines, et toute la Flandre, laquelle n’eût pas esté la proye des armées de France, comme elle est présentement.

Ce fut à la vérité un grand malheur pour ce coup là; mais de n’avoir jamais fait de diversion, durant toute cette guerre, contre la France, quoy qu’on en ait eu de très belles occasions , ce ne peut estre arri vé q ue par les mauvaises intentions de ceux qui ont gouverné ; lesquels ne pouvoient ignorer que pour faire bonne guerre, il faut se servir de prévention, quand on peut; et quand on est prévenu, il n’y a rien plus que la diversion, qui , plusieures fois, a des meilleurs succès que la prévention, dans laquelle l’ennemy estant engagé et ne pouvant quitter son entreprise, sans disréputation, laisse souvent divers endroicts de ses Estats descouverts, qui sont exposez à qui veut y entreprendre, estant fort difficile d’attaquer et de se défendre particulièrement contre un eunemy, aussy puissant que luy.

Ledit marquis ne tint sa charge qu'un an, laquelle on donna à don Philippe de Silva, nonobstant qu’il eut fait voire le peu de capacité qu’il avoit, en ladéfence du Palatinat, qu’il gouvernoit pour Sa Majesté, lorsque le roy de Suède l’attacqua; il ne le maintint que huict jours, sans avoir osé subsister en deçà du Rhyn, qui luy servoit de barrière, avecq six mille hommes qu’il avoit ; estant d’ailleurs d’un naturel conforme à sa corpulence, pésant et tardif, aymant ses ayses et son plaisir, qui est une qualité toute contraire aux capitaines généraux, qui doivent estre laborieux , actifs, vigilans et diligens, puisque dans leurs soings, reposent ceux de toutte l’armée voire ceux de tout le pays*.

On vit aussy bientost ce qu’on en devoit espérer, lorsque l’ennemy ayant assiégé la ville d’Arras, il ne l’empescha pas de former son siège, comme il pouvoit* ; mais encore après avoir joint la plus

' Philippe de Sylva servait dès avant 1617, dans l’armée des Pays-Bas, comme capitaine de cavalerie,'et il remplit la'charge de lieutenant général de cette arme, dans les campagnes du Palatinat, en 1621 et 1622. 11 remplaça plus tard Guillaume Verdugo comme gouverneur de ce pays. Sa valeur est attestée par un témoin compétent et digne de foi ; Jean Varod, dit Gaucher, écrivait en effet dans une lettre du 31 août 1622, en parlant de la bataille livrée près de Fleums à Ernest de Mansfelt : « Lé où je « me trouvai avec don Philippe de Sylva, qu'est un brave et X courageux soldat et cela a esté cognen par toute l'armée lundy •> dernier. » Schiller, dont le témoignage, en faveur d'un Espagnol, ne peut être, suspect, dit que la capitulation de Mayence fut inspirée par un sentiment honorable, le désir d'épargner à cette ville le sort de Magdebonrg. Guerre de Trente ans, trad. franc., 235, 238. Du Cornet, II, 39, 52, 124 et 125.

* L’armée qui marcha au secours d'Arras était commandée par le cardinal Infant, gouverneur général des Pays-Bas, en por-

SUR LE aOUVEBNEUBNT DBS PAYS-BAS. 229

grande, et plus belle armée qui eut paru de fort lontemps au Pays-Bas, qu’on asseure avoir esté de trente mille hommes, tous vieux soldats, soubs la conduitte des meilleurs chefs de l’Europe, tels que le ducq de Lorraine*, le comte de Picolomini', le baron de Becq®, don Andrea Cantelmo, Jean

sonne ; Philippe de Sylva, l’un de ses lientenants, n'était pas de taille à avoir sous ses ordres des personnages militaires de l'importance du duc de Lorraine, de Piccolomini ou môme de Jean de Weert. Bazin, Hist. de France sous Louis XIII, IV, 109.

> Charles IV, duc de Lorraine et de Bar, né le 6 août 1604, épousa, le 23 mai 1621, Nicole, duchesse de Lorraine et de Bar, sa cousine, qui lui apporta ces duchés en mariage ; ce prince, brave et chevaleresque, mais léger, imprudent, passionné et libertin, eut une carrière aventureuse qui aboutit à la perte de ses États. Vassal de l'empire, comme duc de Lorraine et neveu du duc de Bavière, il suivit le parti de la Ligue catholique. A l'époque du siège d'Arras, il commandait un corps de troupes dit de Lorrains, mais composé de bandits de toutes les nations, dont les ravages ont laissé de tristes souvenirs dans le pays d'Entre-Sambre-et-Meuse et le Luxembourg. Bazin, Hist. de Louis XIII, IV, 129; Bull, de la Comm. royale d'histoire, 1« série, XIII, 430.

* Une puissante armée impériale, commandée par l'archiduc Léopold, qui avait pour lieutenants Piccolomini et Hatzfeld, avait chassé le maréchal suédois Banner de la Bohême et de la Silésie; elle passa l'été A l'observer et poussa jusqu'aux borde du 'Weser. C'est donc à tort que l’auteur fait assister Piccolomini an secours d’Arras. Bazin, IV, 99, 100.

3 Jean baronBeck., seigneur de Beaufort,etc.,naquit à Luxembourg en 1588 ; il était fils d'un messager à cheval du conseil provincial au grand conseil de Malines. Dès l'âge de 13 ans, il s'engagea dans l'armée et prit part au fameux siéged'Ostende. Il quitta cette profession pour exercer, pendant quelque tempe, l'emploi de son père, devenu vacant.Kn 1628, son oncle maternel, Sébastien Bauer, qui avait servi comme lieutenant-colonel au régiment du comte de Berlaymont, et que les archiducs avaient ennobli par lettres du 29 juillet 1609, reçut une patente decolonel et la charge de lever, dans le Luxembourg, un régiment allemand do huit compagnies de 300 têtes chacune,Beck entra dans ce corps III* 15

de Weert* et autres* au lieu d’attacquer les tranchez

et parvint bientôt an grade decapitaine.il passa au régiment du comte de Snlz, avec le grade de lieutenant-colonel, et, à la mort de ce dernier, l'empereur Ferdinand II lui confia le commandement du régiment. Il se signala à la bataille livrée à Gustave Adolphe, prés de Nuremberg, contribua à la levée du siège d'Ingolstadtet A la défaite d'une partie de l'armée suédoise, au passage du Lech. Il fut l'un des révélateurs de la conspiration de Waldstein contre l’empereur; le grade de sergent-major de bataille et on anoblissement le récompensèrent du service rendu à la maison d'Autriche; il reçut le titre de baron le 18 avril 1637, pour la valeur qu'il déploya au siège de Ratisbonne. La période de la guerre de Trente ans, dite française, commença par des attaques que la France dirigea contre la Belgique; l'empereur mit A la disposition du roi d'Espagne plusieurs de ses meilleurs officiers, pour aider A la défense des provinces belges; c’est ainsi que le baron Beck, sergent-major général de bataille au service de S. M. Impériale, prend le titre de •• commandant de la province de Luxembourg pour S. M. Catholique K, dans des commissions militaires datées du 8 mai 1638. Au mois de juin de l’année suivante,!! assista A la bataille livrée devant Thionville, par Piccolomini an maréchal de Feuquiéres,qui fut blessé, fait prisonnier et dont l’armée se débanda. On a des raisons de croire que si don Francisco de Mello l’eût attendu pour engager la bataille de Rocroy, elle n’eût pas eu une issue fatale pour les Pays-Bas. Beck se distingua dans les campagnes de 1644, 1645 et 1646, comme maître de camp général dans l’armée commandée par Piccolomini. Il mourut A Arras, le 30 août 1646, des suites des blessures qu'il avait reçues A la bataille de Lena. Du Cornet, II, 12, 95 ; Montpleinohamp, Histoire de Varchiduc  tbert, 251; Archives de Vaudience, 1181 ; M. Henrard, Campagnes de 4644 et 4646; Stein d’Altenstein, Annuaire de la noblesse belge, XVII, année 1863, 316, 317; Archives de la famille de Qhenart, Publications de la Société archéologique de Luxembourg. Année 1856, p. 146; 1857, p. 403.

> JeandeWeert,un des officiers de fortune lesplus célèbres de cette époque, avait été fait prisonnier A Rheinfeldle,2mars 1638, par le duc de Saxe-Weimar, puis livré aux Français et conduit A Vincennes, oû sa détention se prolongea jusqu'en 1642 ; il ne pouvait donc assister au secours d'Arras. Bazin, IV, 23, 170 et 206.

* Du nombre de ceux que l'auteur omet de nommer étaient

de l’ennemy qui n’estoient encore en perfection et presque point en défence, comme il devoit, avecq une moralle asseurance de bon succès, il lamennaversPas* en Arthois, loing de l’ennemy de cincq à six lieues, soubs couleur de luy coupper les vivres et rompre les convoys, qu’il se représentoit ne pouvoir venir que de Dourlens, quoiqu’ils en eûssent toute liberté du costé de Hesdin et autres lieux ; sans considérer que plus ils esloignoit l’ennemy, plus il donnoit de moyen de passer; le diamètre estant tousjours proportionné à la circonférence, laquelle plus grande elle estoit,plu3 douteuse estoit-elle, plus il y avoit des endroicts à garder, et qui plus est, il s’incommodoit soy-mesme, se privant d’avoir des vivres, ayant laissé l’armée françoise au chemin par où ils luy dévoient venir, ce qui ruyna la sienne entièrement, ayant perdu plus de gens qu’il n’eût faict en une bataille.

Depuis il laissa escbapper, par sa faute, la plus belle occasion que jamais aucun général eût eu de secourir une ville, que luy donna le marescbal de Milleraye*, qui commandoit l’armée de France, lequel ayant eu advis que son grand convoy, qui luy

Paul Bernard, comte de Fontaine, seigneur de Gomery, qui p6rit glorieusement à Rocroy {Bulletins de la Commission royale d'histoire, 1™ série, XIII, 414; Du Cornet. II, 92 note 1, 104, 229 note 5, 295, 296, 298, 299 et 300), et le baron de Lamboy. SiSMONDl, Histoire des Français, XVI, 279, 284, 411.

‘ Mont-Saint-Eloy. SiSmondi, XVI, 263.

* Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, était cousin germain du cardinal de Richelieu. L’armée où se trouvèrent les maréchaux de Châtillon, de Chaulnes et de la Meilleraye, était commandée par le Roi. Sishondi XVI, 263. Tallrmant dbsRéaux, III, 42 et suiv.

C0NSIDKBATI0N8

devoit amener des vivres et des munitions approchoit, sortit de ses lignes, avecq plus de dix mille hommes, pour le rencontrer, et s esloigna plus de cincq lieues, estant party la nuict; de quoy le cardinal infant estant adverty, avec l’advis des principaux chefs de l’armée, il résolut de faire attacquer les lignes des ennemys, dez trois heures au matin, sur l’asseurance qu’on eut que ledit mareschal ne pouvoit estre de retour que six heures après, et en envoya l’ordre audit Silva, lequel au lieu de l’exécuter punctuellement, se mit de sorte à non chaloir*, que l'on ne fut prèBt que sur les nœuff heures, après que lors trois ou quattre mille hommes furent commandez pour cette exécution, sans estre secondez de l’artillerie, qui sur une éminence voisine du lieu ou se devoit faire l’attacque, eusse dominé dans tous les quartiers des ennemys, lesquels quoique sans artillerie, ayans investy ce quartier, avoient desjàpris deux forts, et s’ils eussent esté secondez d’autres trouppes, qui ne furent jamais commandées, il n’y a aucun doute que la ville estait secourue, nonobstant que sur l’heure de laditte attacque, ledit de la Milleraye retourna, lequel n’eut pas beaucoup d’affaires, pour n’avoir trouvé autre opposition que desdits quattre mille soldats, qui se maintindrent plusieurs heures, sans aucun secours ; lequel s’ils eûssent eu, ils ne fussent esté constraints de céder, comme ils firent à la force. Et si on eûsse exécuté l’ordre de S. A. à

' Ily mit tant de nonchalance...Le8 historiens rejettent la faute commise, dans cette circonstance, sur la lenteur habituelle aux Espagnols et le temps perdu en vaines délibérations. Monglat, Mémnircs, 280 ; Le Vassor, VI, 51, 80.

SUE LB GOUVEENEMENT DES PAYS-BAS

rheure advisée, non seulement la ville estoit secourue, mais encore Tarmée de Tennemj eût esté entièrement défaicte.

On a fait quelque démonstration de mescontente* ment vers iceluy don Philippe de Silva, le faisant arrester prisonnier au château d’Anvers, d’où on l’a menné, avecq garde, en Espagne; où ayant eu quelque temps la ville de Burgos pour prison, il en est sorty, avecq honneur, et pour récompense on luy a donné le commandement des armées de Cathalogne, ayant sans doute trouvé pour patrons de sa lascheté et mauvaise conduitte, ceux à qui il servoit d’instrument, pour mettre en confusion les affaires du roy.

J’advance ce discours soubs la caution de l’oppinion universelle des plus sensez de ce pays, lesquels voyans un désordre continuel dans les affaires, une confusion extrême dans les conseils, un desrèglement perpétuel dans la conduitte , un gouvernement desordonné, contre toutes les bonnes maximes politicques, et des fautes perpétuelles dans l’exécution, et toutes si grossières que des enfans n’en eûssent pas fait des pareilles, n’ont pu se persuader qu’il n’y eût de la grande malice^ dans les ministres et ceux qui ont gouverné le timon de l’Es»

tat. Entre lesquels le comte ducq* a le principal /

1 Méchanceté,

* Gaspar de Guzman, comte-duc d’Olivarès, exerça un pouvoir absolu sous le faible et incapable Philippe IV ; son gouvernement déplorable causa le soulèvement du Portugal et de la Catalogne, la perte du Brésil, et les revers des armées espagnoles dans les Pays-Bas. Il tomba enfin en disgrâce et mourut le 12 juillet 1G45, à l’âge de 58 ans.

blasme, comme celuy sur lequel le roy se déschargeoit entièrement de ses seings, luy ayant cédé tout son pouvoir, et authorité, de sorte que rien ne se faisoit sans luy; et tout par luy, et on pouvoit dire de luy, à meilleur tiltre, ce qu’anciennement a «sté dit d’Eusèbe, maistre de la chambre de l’empereur Constans^ qu’il gouvernoit si absolument, que pour commun proverbe, on disoit, en la cour dudit empereur, qu’il avoit quelque crédit auprès dudit Eusèbe.

Les princes sont tousjours blasmez quand ils se donnent à un favory seul ; ils doivent estre comme des temples, qui ont tousjours diverses entrées, et imiter Dieu qui se plait d’avoir plusieurs intercesseurs. Les princes qui ne suivent ce chemin, se rendent vassaux de leurs sujects; les peuples sont du naturel des femmes, qui ayment leurs marys qui sont hommes, aymant leurs roys qui ne sont sujects à personne.

On donne, à tort, aux favoris le nom de privé*, qui doit estre mieux donné à leurs malstres, qui en effect sont privez de leur liberté, majesté, authorité et puissance, et de toutes les plus belles qualitez royales, pour en revestir leurs serviteurs, qui non plus ne se peuvent dire privez de leurs maistres, quand ils abusent de leur crédit, mais seulement ceux qui se trouvant privément avecq eux, leur remonstrent franchement leurs fautes.

A ce comte ducq servant ainsy de premier mobile à la monarchie d’Espagne, a esté attribué, avecq raison, tout le mauvais gouvernement, et toutes les

■ Constance.

2 Familiers, intimes.

sus LE aOUVEBNBMENT DES PAYS-BAS.

fautes qui y sont arrivées. Mais d’oùluy seroit venue cette mauvaise intention, c’est ce qu’il nous faut reprendre de plus haut.

Il a esté de tout temps que les grands seigneurs d’un pays et la noblesse principale ont tousjours esté en plus de considération auprès de leurs princes, lorsqu’ils ne possédoient qu’un pays, que lorsqu’ils en possédoient plusieurs, et encore quand ils en avoient plusieurs petits, que quand ils en avoient plusieurs grands, à cause que dans un pays, ou dans plusieurs petits, les princes ont tousjours cette noblesse devant les yeux, les employent aux rencontres de leur service, leur donnent les chairs principales, voyent leurs meilleures actions, reconnoissent leurs services ; ils ont tous les honneurs du pays et toute la part au gouvernement, et mesme aux alliances des princes, et ainsy sont considérez, et estimez des princes voisins; là où dans les grands royaumes, ou estats, composez de diverses grandes provinces et pays séparez, et qui n’ont qu’un seul roy, il n’y a que peu de personnes qui ont accès auprès de sa personne, peu qui ayent part à son affection, et à ses faveurs, qu’il ne peut départir à tous ceux qui sont soubs son obéysance. Les meilleures actions de ses plus fidels serviteurs luy sont cachées, ou dissimulées, ou desguisées; il n’y a pas beaucoup de grands qui n’ayent de plus grands qu’eux, et la noblesse, dans une si grande foule n’y tient aucun rang, et les roys ne trouvans dans leurs estats aucune alliance, digne de leur grandeur, la cherchent parmy leurs voisins, dans les maisons souveraines.

Toutes ces raisons ont tousjours fait désirer à ces

CONSIDâaATIONS

grands et à cette noblesse principale de n’estre pas soubs un grand roy, et beaucoup plus d’avoir un roy naturel, et non estranger; lequel faisant estât seulement de ceux de son pays, mesprise les autres.

Cette passion a agité autant, ou plus que ceux des autres nations, les grands d’Espagne, et la noblesse; la quelle, pendant que ce pays estoit divisé en douze royaumes, avoit esté auprès de ses roys en la considération que nous avons dit ; mais depuis qu’ils ont esté réduicts soubs la domination d’un seul, ils avoient descbeu de cette splendeur, et passoient dans l'obscurité de cette multitude, ce qui les faisoit souspirer, et aspirer au démembrement de cette monarchie; ce que faisoient sur tous les Portugais, qui avoient, plus longtemps que les autres, esté soubs leur roy naturel, et portoient fort impatiemment d’estre assujettis aux Castillans, leurs anciens ennemys ; de la quelle aversion, Philippe second ayant connoissance, après qu’il les eût réduicts soubs son pouvoir, mit aux principales villes de ce royaume, estans sur la frontière, et sur la mer, des fortes garnisons de Castillans, pour les tenir en bride, et s’asseurer d’eux, ce qui augmenta l’impatience des Portugais, et le désir de s’en délivrer. Or, entre tous ceux qui, au royaume de Portugal, estaient plus violement troublez de ce désir, le ducq de Bragance, (don Jean de Melo,) tenoit le dessus ; qui estoit petit-filz de don Jean, ducq de Bragance, lequel du temps de Philippe II avoit prétendu ce royaume, du chef de Catherine, sa femme, fille d’Edouard, filz d’Emmanuel, roy de Portugal, comme j’ay faict voire

sua LB QOUVBBNaHBNT DES PAYS-BAS.

cy dessus • ; et lesdits de Bragance estoient anciennement descendus des roys de Portugal, où possédans des fort grands biens, qui portoient en terre le quart du royaume; et plus, tant de leur chef, que de l’alliance qu’ils avaient faict de l’héritière de la maison de Melo, ils estoient les plus considérez, et les plus approchans leur roy, de tout le pays, tant pour leurs biens, que pour la proximité dont ils touchaient lesdits roys.

Toutes ces passions et désirs , tant des Espagnols que des Portugais, les troubloient bien dans l’intérieur, mais l’impossibilité d’aucun effect, empeschoit d’en faire paroistre aucune chose en dehors, attendant que quelque occasion en ouvrisse le moyen ; la quelle ils ont trouvé dans la guerre mennée entre les couronnes d’Espagne, et de France, pendant la quelle, ledit ducq de Bragance ayant lié à ses intérests et à ceux de tous les autres, don Juan Olivarez de Guzman, comte ducq, quiavoit espousé sa sœur*, sur lequel reposoit toute la monarchie d’Espagne, s’est asseuré de faire réussir ses desseins.

Ce comte ducq s’estant doncq oublié si avant que de fouler au pied tous les devoirs, respects, et grandes obligations qu’il avoit à son bon roy, pour les faveurs et bienfaicts qu’il en avoit receu, excédant beaucoup non seulement les ordinaires, mais toutes

' En 1578, Catherino, duchesse do Bragance, flllo d'Ednuard, septième fils d’Emmanuel, petite-fille d’un roi et mariée à un Portugais, avait, aux termes do la loi de Lamego, des droits incontestables au trône de Portugal. Chaumeu. de Stella, 1, 147.

* C’est une erreur, le comte-duc d’Olivarés avait épousé Inès de Zuniga etVelasco, sa cousine germaine.

COKSIDBBA^IONS

les règles de la royale munificence, qui porte qu’ellesne doivent jamais venir au point de n’avoir plus rien à donner, et ne jamais mettre en estât personne de ne plus rien espérer, ou d’honneur, ou de charges, comme ilestoit, ayant monté tous les dégrez,horsmis celuy de souverain, à cause que lors on ne faict aucune estime de celuy de qui on n’espère plus rien, et on se laisse aisément emporter à entreprendre de le ruyner, soubs espoir d’avoir quelque moyen particulier; pour venir à ce but, il s’est servy de ce moyen, autant pernicieux à son maitre, qu’advantageux pour son malheureux desfeein. Le premier, faisant en sorte que cette guerre fût à l’advantage des François, affin de la continuer, sçachant bien qu’ils ne font jamais de paix dans la prospérité, non plus qu’ils ne continuent la guerre dans l’adversité; et pour ce suject, ayant choisydes personnes qu’il sçavoit propres à cela, il a, par leur moyen, mis le désordre dans les affaires et milice du Pays- Bas, que j’ay marqué cy-dessus, et marqueray cy-après, outre une infinité de coups soubs mains, que les ministres principaux d’icy, qui tous sont ses créatures, ont fait; lesquels on ne reconnoit que par les effects', ce qui a donné aux François les bons succès en ce pays-cy, ce que nous lamentons, l’ayant mis à deux doigts de sa ruyne, de la quelle dépend celle des autres Estats du roy. Sans mettre en compte ce qu’il a négotié de mesme sorte, aux autres pays, parle moyen de ses supposts, et spécialement en Italie, par celuy du marquis de Leganez, son nepveu, qui ayant assiégé Cassai, avecq une armée de trente mille hommes, s’y est

SUE LE GOUVBHNBMENT DES PAYS-BAS

laissé battre, par le comte d’Harcour, avecq huict mille hommes ramassez des garnisons voisiunes; ruynant la plus belle armée que le roy avoit jamais eu en ce pays-là, et perdant l’occasion de prendre cette viUe, qui importoit la fin de la guerre ; et ce, par une négligence insupportable, pour ne dire malice, veu qu’elle chocque toute bonne maxime de guerre, pour ne s’avoir retranché et fortifié contre le secours, comme il devoit; et à la vérité on ne peut excuser de malice, une négligence en chose si importante ; pardessus quoy, il négligea encore de se saisir de la citadelle deTliurin, la ville ayant esté prise par le prince Thomas, du quel il ne vouloit, par jalousie, seconder l’honneur, qui eût mis encore la fin à cette guerre.

L’autre moyen duquel ledit comte ducq se servit a esté d’embrouiller le roy dans l'Espagne mesme, fit révolter la Catalogne, ce qui arriva en cette sorte, sçachant combien les Catalans , sur tous les Espagnols, estoient jaloux de leurs privilèges, il fit donner ordre que divers régimens d’infanterie et quelques compagnies de chevaux, le tout estrangers, fussent logez dans ce pays, ce qu’il sçavoit les devoir irriter jusques au bout, tant pour l’insolence des soldats, qui le sont tousjours plus hors de leurs pays, que pour n’estre sujects au logement des soldats, par privilège exprès. Et en effect, les Catalans en furent fort esmeus, ce qui les obligea d’envoyer aussitôt des députez en cour, pour se plaindre au roy, et réquérir d’estre soulagez de ce logement, et, maintenus en leurs droicts ; lesquels ne purent, en deux mois, qu’ils furent à Madrid, obtenir une

CONSIDÉBATIONS

seule audience du roy, par l’opposition que fit ledit comte ducq, qui le possédoit jusques à là, que personne n’avoit accès près de Sa Majesté, que par son moyen; et qui pis est, ils ne sceurent jamais parler audit comte ducq, qu’à la fin dudit temps, que lors au lieu de les contenter, il les rebuta furieusement, les traitant de traistres et desobéysans. Ce qui les fit retourner fort malcontens à leur pays, où ayant fait ce rapport, joint à la continuation des excès des soldats y logez, qui y estoient accrus par l’impunité, tout le monde en fut si altéré que dans le désespoir qu’ils eurent du remède, ils se résolurent à secouer ce joug, qui leur sembloit si dur, appellans les François à leurs secours.

C’est ainsy que font la plus part des hommes aveuglez par leur passion, lesquels pour se délivrer d’un petit mal présent, se précipitent en des maux futurs plus grands qu’ils n’appréhendent pas tant. Ce fut où ledit comte ducq trouva occasion de faire esclore son dessein, donnant ordre au ducq deBragance de lever, en Portugal, dix mille hommes, soubs prétext du besoing que le roy en avoit, pour réduire les Catalans à leur devoir; les quels estans en pied ^ il ordonna de les mettre en la place des Castillans qui estoient aux villes de Portugal, comme dit est, qu’il tira dehors, comme plus propres à la guerre, estaus vieux soldats, que les autres, qui estoient nouveaux ; les faisant marcher vers la Catalogne, lesquels estoient à grand peine hors du royaume de Portugal, quand les Portugais se voyans délivrez de ceux qui les te-

' Los 10,000 Portugais.

noient en bride, se soulevèrent tous en mesme temps, contraignans les gouverneurs de ces places d’en sortir, et se déclarèrant pour le ducq de Bragance, qui se vit roy d’un grand royaume, sans coup férir et sans espandre le sang d’un seul homme ; tant le consentement fut universel, et la hayne qu’ils avoient aux Castillans, ardente ; ce qui ne se trouvera jamais avoir arrivé; et qui plus est, ce nouveau roy demeura paisible plus de trois ans, sans que de la part duroy,luy fût donné aucun empeschement, durant lesquels il a eu le loisir de restablir et réduire les Indes Orientales, les isles de Tercere, et tout ce qui avoit esté de la dépendance de la couronne de Portugal, et de s’appuyer d’alliances estrangères, qu’il a fait avecq les roys de France, Angleterre, Suède, Dannemarck, et les républicques de Venise et de Hollande, et avecq tous les ennemys du roy, qui ont embrassé fort chaudement une occasion qu’ils avoient tant désiré.

La couleur qu’on a donné, en Espagne , à cette monnoye fétardise ‘ a esté l’embarras que le roy avoit dans les guerres estrangères, qui l’occupoient tellement qu’il n’avoit moyen de penser à cela, qu’on mesprisoit comme de peu d’importance, et comme dépendante tousjours du pouvoir du roy, qui avoit à la main, de quoy les chastier, quand il voudroit, datant mieux que les Portugais ne pouvoient estre secouruz que par la mer, où le roy estoit le maistre; joint qu’il n'y pouvoit penser cependant que la Catalogue n’estoit réduite, ce qu’on espéroit en peu de temps, avecq l’armée que le marquis de Los Valez y

1 De Fetie (wallon), trahison, monnaie fetardise ou trompeuse.

avoit conduict, avecq la quelle il s’estoit rendu maistre de tout le pays, hormis de Barcelone, qu’il tint assigée fort estroittement, avecq asseurance de la prendre, en peu de temps, comme il eût faict, si le comte ducq,quirappréhendoit extrêmement, comme la ruyne de son dessein, n’eût commandé expressément audit marquis, d’envoyer la moictié de son armée vers le Portugal, sans le vouloir ouyr en ses réplicques, qu’il fit par deux fois, qu’il ne le pouvoit faire, sans mettre en hazard le reste, considéré la grandeur de cette ville, où il y avoit plus de trente mille bourgeois, portans armes, sans la garnison françoise; de façon qu’il fut constrainct d’obéyr, mais avecq le succès qu’il avoit préveu, d’autant que la moictié de cette armée ne fut esloignée de ce siège d’une journée, que ceux de la ville sortirent, donnant sur le reste si furieusement, qu’ils le défirent entièrement, pren- • nant le canon et le bagage, et délivrant leur ville du siège et affermissant la révolté de Catalogne, où on renvoya les trouppes qu’on avoit tiré du siège de Barcelone, qui ne furent plus bastantes ^ pour résister aux Catalans, qui furent puissament assistez des François, lesquels s’emparèrent du comté de Koussillon, s’ouvrant cette porte, pour y entrer 'à leur plaisir, et le Portugal fut laissé en repos

Ces rébellions eussent esté suivies d’autres, si le

^ Plus assez fortes, ou suffisantes.

- * Les soulèvements de la Catalogne et du Portugal éclatèrent en 1640. Voir sur ces événements : Historia de los movimientos separacion y guerra de Cataluna^ escriia por don Francisco Manuel de Melo ; Levassor, Histoire de Louis XIII ^ V, 726 et suiv; Bazin, IV, 113, 117; Chaumeil de Stella, Essai sur Vhistoire de Portugal^ 1, 158 et suiv.

roy, en ayant eu ad vis, n’y eût remédié, mettant en arrest le ducq de Medina-Sidonia, qui avoit disposé à cela l’Andalousie, où il possède des fort grands biens ‘ ; et si, par sa présence , il n’eût dissipé les premiers mouvemensdeceuxd’Arragon, qui dévoient estre suivis du royaume de Valence.

C’est ainsy que le comte ducq est venu à chef d’une partie de ses desseins, pour lesquels entretenir, il a continué le mauvais mesnage du Pays-Bas, où après en avoir retiré donPhelippe de Silva, pour satisfaire à l’odiosité publicque, en la quelle il estoit pour la perte malheureuse, que par sa faute, estoit arrivée delà ville d’Arras, etle véhément soupçon qu’il donnoit pour estre Portugais, et d’une famiUe qui avoit professé une aversion ouverte de la domination du roy d’Espagne, Phelippe second*, lorsqu’il succéda audit royaume; il® commit en sa place, don Francisco de Melo, le faisant de plus, gouverneur et capitaine général du Pays-Bas, le quel on ne peut nier qu’il ne soit grand homme d’Estat, de grand jugement, capacité, expérience qu’il a acquis en divers grands employs qu’il a eu, d’ambassades, négotiations, et gouveme-

> Le duc de Medina-Sidonia était gguverneur d’Ândalousie et frère de Louise-Françoise de Guzman, femme du duc de Bragance, qui fut proclamé roi de Portugal, sous le nom de Jean IV , élévation é laquelle elle contribua puissamment. Chadmkil de Stella, 160, etc.

* Emmanuel de Sylva, gouverneur des Açores, recueillit dans ces lies don Antonio, prieur de Crato, prétendant au trône de Portugal et que l’armée de Philippe II chassa de ce pays, en 1578. Voir plus haut, 1, 42.

® Le comte-duc commit Francisco de Mello, gouverneur et capitaine général ; Philippe de Sylva était investi d’un simple commandement militaire.

CONSIDÂBATIONS

mens ‘.Mais il faut advouer aussy qu’estant de lamaison de Melo.la plus ennemie que ledit roy Plielippe* eut à son advenement à la dite couronne, que luy disputèrent, jusques au bout, Antoine et Emmanuel de Melo^, et de la quelle est le ducq de Bragance, duquel ledit don Francisco est cousin germain ayant ses parens de laditte maison, qui ont les principales charges et bénéfices du royaume, sçavoir l’archevesché de Lisbonne, la présidence du conseil d’Estat et privé, et l’admirauté de la mer, et où il y a tout, il ne peut estre que grandement suspect d’avoir esté envoyé en ces pays, pour y mettre la confusion qu’il y a mis.

Comme son esprit n’estoit pas commun, aussy ses procédures n’ont esté communes; pour mieux couvrir son jeu, la première qu’il a faict, après avoir pris

* Les événements n'ont pas justifié les éloges décernés, par l’auteur, A Francisco de Mello ; il no fit preuve de capacité et d'expérience, ni comme militaire, ni comme homme d’Ëtat.

* Philippe II.

3 En donnant le nom de Mello à tous les membres de la maison de Bragance ou de Portugal, l’auteur met la confusion dans ce passage ; Alvarez de Portugal, troisième Üls de Ferdinand, premier duc de Bragance, épousa Philippine de Mello, fille et héritière de Rodrigue, comte d'Olivença ; il devint la souche de la branche de Mello. Quant à don Antonio, prieur de Crato, il était fils naturel de Louis, duc de Beja, troisième fils du roi Victor-Emmanuel; il est mort à Paris, le 25 août 1595; son fils, Emmanuel mourut à Bruxelles, le 28 juin 1C38 ; il avait renoncé, depuis longtemps, à prétendre au trône de Portugal.

* Le duc de Bragance, depuis roi, sous le nom do Jean IV, et Francisco de Mello, avaient pour auteur commun le duc de Bragance, Ferdinand, premier du nom, vivant au xv« siècle, ils étaient cousins au onzième degré.

SUR LB OOUYBBMBHBNT DBS PAYS-BAS.

possession de cette charge, a esté de tascher de gaigner la volonté de ceux du pays, comme il a faict par courtoisie, civilité, affabilité, facilité à l’abord, promesses et effects, assistences et advancements, principalement aux conseillers et gens de lettres, qu’il sçavoit avoir le plus de crédit, et vers la noblesse; prennent le contrepied de ce qu’avoient faict ses prédécesseurs, eslevant ceux qu’ils avoient abaissé et honorant ceux qu’ils avoient mesprisé, jusques à là qu’il avoit résolu de rapeller ceux qu’ils avoient chassé du pays, s’il eût continué en sa charge.

Ayant formé ce premier pas, il entreprint le second, qui n’est moins artificiel, et duquel se servent les plus fins, et les plus subtils malintentionnez, qui est de faire une bonne action, pour le service du roy, affin de gaigner la créance, de la quelle ils ont surtout besoing pour leur dessein; ce fut de rependre la ville de la Bassée que les François avoient pris l’an auparavant; la quelle incommodoit merveilleusement la châtellenie de Lille, donnoit de l’appréhension à la Flandre, pour son voisinage de la rivière de la Lys, menaçoit Tournay, et enfermoitle reste du pays d’Artois ; ce qu’il fit, ayant prévenu l’ennemy en la campagne, après un siège de trois semaines; et de là, estant adverty que les François avoient divisé leurs armées, dont la moictié estoit au pays d’Artbois, à Blangy et l’autre commandée par le comte de Guise,

* Don Francisco de Mello commença par prendre Lcns, qui ne se défendit pas, 29 avril; puis il marcha sur la Bassée qu’il enleva le 13 mai. Bazin, IV, 178, 179.

* Ce corps d’armée, commandé par le comte d'Harcourt, prit position dans le Boulonnais, vers Ardrcs et Calais.

III* lu

àHoncourt, au pays d’Haynau il se résolut de battre celle-cy, comme il fit, par la valeur de ses soldats et bonne conduitte de monsieur le baron de Becq, qui restablit la faute faicte par ledit Don Francisco; lequel, contre ce qui avoit esté résolu au conseil, fit attacquer lennemy par l’endroict auquel ilestoit fortifié, et avant le temps, de sorte que si lennemy eûst eu le courage de se défendre, et selon toute bonne raison, il devoit avoir battu l’armée duroy, et l’eût faict si ledit Becq n’eût remédié à la confusion qui y commençoit.

Cette victoire luy ayant donné la réputation et créancequ’il désiroit,qui fût telle qu’on ne juroit plus que par luy, le tenant pour restaurateur du pays, au lieu de la poursuivre, comme il devoit, dans l’esbranslement au quel estoit la France, qui n’avoit plus d’armée sur la frontière, que celle dudit comte de Harcour, qui estoit de six à sept mille hommes, qui au premier bruict qu’il eut, abandonna son poste et partie de son bagage, et se retira en confusion au delà de la rivière de Somme, où il n’eût sceu arriver, si ledit don Francisco luy eût couppé le chemin, comme il devoit. Il tira son armée vers la Mœuze, soubs prétexte que les Hessois et Wismariens faisoient mine de vouloir entrer en Brabant, quoyqu’iLs fussent suivys de l’armée impériale, qui estoit

‘ Le maréchal de Guiche était A la tête de l'armée qui 80 fortifia à Honnecourt, viliage sitné sur la rive gauche do i'Kscaut, dans le Cambrésis. Elle fut complètement défaite, mais Mello no sut profiter de sa victoire (26 mai) qui inspira des alarmes aussi vives que la prise de Corbie. Bazin', IV, 179 ; Levassor, VI, 470.

non seulement capable de leur résister, mais encore de les chasser des places qu’ils avoient occupé, comme elle a fait depuis, sans aucune assistance de celle du roy, qui après y avoir arresté quinze jours, fut encore promenée quinze jours, et s’avança vers Sedan, soubs couleur de tenter de mettre cette place si importante, à la dévotion du roy, dans l’occasion de l’emprisonnement du ducq de Bouillon, par le roy de France, luy imposant d’avoir porté les armes contre luy, avecq menace de le faire mourir, s’il ne luy vendoit, ou eschangeoit sa ditte ville de Sedan*; ce que sa femme*, qui estant en la ditte ville, estoit conseillée du prince d’Orange, cousin germain de son mary , de ne faire, de crainte que le roy de France ayant ce qu’il desiroit, ne passasse outre à faire mourir son mary , et encore moins de la livrer aux Espagnols , pour ne désespérer les François , et par ce moyen, advancer la ditte mort, mais bien de la tenir en ses mains, ayant la neutralité ordinaire, qui estoit le moyen de conserver la vie de son mary,

• Frédéric Maurice de la Tour, vicomte de Turenne, duo de Bouillon, etc., mélé A la conspiration de Cinq-Mars et de De Thou, paya sa rançon par l’abandon de sa forteresse de Sedan. Son père, Henri de la Tour, vicomte de Turenne, était devenu duc de Bouillon et prince de Sedan à titre de sa première femme, Charlotte delaMarck, laquelle étant morte sans enfant, il épousa, le 10 avril 1595, Isabelle de Nassau, fille de Guillaume le Taciturne et de Charlotte de Bourbou-Montpensier, sa troisième femme.

* Par contrat passé au château de Boxmer, le 1" février 1634, le duc de Bouillon avait épousé Éléonore Catherine Fébronie de Berg, fille de Frédéric, comte de Berg , gouverneur de la Ouoldre, et nièce du comte Henri de Berg, dont il est parlé plus haut. Nobiliaire des Pays-Bas, III, 39.

C0NSIDÉBATI0N8

les François n’ayant garde d’y toucher, pendant qu’ils seroient en appréhension qu’elle ouvrisse cette porte de France aux Espagnols ; ce qu’elle ne voulut croire, ayant receu garnison françoise, qui la dépouillèrent de ce trésor inestimable, rendant ledit ducq de souverain, petit seigneur, par une eschange qu’ils l’ont constraint d’accepter *, luy faisant croire qu’il leur devoit beaucoup de luy avoir laissé la vie; de quoy il est très mal satisfaict, et en désir de s’en vanger, s’il pouvoit.

Par lesquels deux voyages, ledit Don Francisco a plus ruiné l’armée du roy, qu’il n’eût faict en un siège fort important, ou en une bataille sans aucun effect ; outre qu’il a négligé l’occasion de donner à la France le plus grand eschec qu’elle n’avoit souffert de cent ans. Cette mauvaise conduitte fut couronnée, l’année d’après, de la plus mauvaise action qu’un homme, en la charge qu’il avoit, pouvoit faire ; la quelle ayant esté si lourde et grossière, comme elle a esté, présumée d’un homme d’un jugement si grand, comme il avoit, de ne procéder par ignorance , mais par malice, qui fut qu’ayant ramassé, de fort bonne heure, toute l’armée du roy, qui estoit tout au moins de vingt cincq à vingt six mille hommes, tous vieux soldats, et les meilleurs soldats de l’Europe, il en exposa la meilleure et la plus grande partie à la boucherie ; ayant entrepris témérairement le siège de la ville de

1 Ce n’est que par le traité conclu en 1651 que le duc de Bouillon, en échange de Sedan, reçut diverses terres considérables, comme le comté d’Auvergne, la baronnie de la Tour, les duchéspairies d'Albret et do Château-Thierry et le comté d’Evreux. OzKRAY, Histoire du duché de Bouillon, 168, note C.

SUE LK GOUVBENBMBNT DBS PAYS-BAS.

Raucroy', où il fut battu et défaict entièrement. Les grandes fautes qu’il a faict, en ce rencontre, font ainsy juger de son dessein, ne pouvant tomber dans le sens d’un homme d’esprit, qu’un personnage de la capacité d’iceluy don Francisco, auroit esté surpris de cette façon ; la première* est qu’il la faict du tout de son caprice seul, sans le conseil de personne , quoyqu’il y en eusse dans le pays sans l’advis desquels le roy n’entend pas qu’il fisse aucune chose d’importance, si comme le marquis de Malvezzi*, qui se plaignoit hautement qu’il neluyen avoi't donné aucune part ; don Antonio Sarmiento ; le chef président* et autres; outre qu’il se devoit souvenir qu’en toute affaire de conséquence, il est bon de demander aux personnes intelligentes, et qu’en celles de la guerre, il l’est du tout nécessaire, à cause qu’on y peut faillir deux fois, et qu’un homme seul, pour capable qu’il soit, ne peut prévoir une infinité de circonstances et accidens, qui peuvent survenir; desquelles le moindre peut estre cause de la ruyne d’une armée, et ensuitte d’un pays. La seconde, qu’il divisa son armée en trois, en donnant une partie à monsieur de Becq, dans le pays de Luxembourg, et autre au comte de Fuensaldagna®, dans le

1 Rocroy. La bataille a été livrée, le 19 mai 1643, é l’oaest de la ville, au lieu dit la TaiUette.

* Faute.

s Virgilio, marquis Malvezzi, né A Bologne, parait avoir été initié Atoutes les sciences humaines ; il servit le roi Philippe FV A la guerre et dans les négociations diplomatiques.

< Pierre Roose, chef et président du conseil privé. Ooet- HAI.8, Histoire des sciences, de f lettres, etc., IV, 115, 151 etsuiv.

® Alonzo Perez de Vivero, comte de Fuendsaldagna, qui

Haynau, de sorte qu’au lieu de vingt-six-œille hommes qu’il devoit avoir, il ne luy en restoit que seize mille en son siège, encore qu’il fût asseuré n’y avoir aucun ennemy, ny en un costé, ny en l’autre, et qu’il eût tousjours venu à temps d’y en envoyer, lorsqu’il s’en fust présenté ; de façon qu’il resta un tiers plus foible qu’il ne devoit.

La troisiesme et la plus grossière et infâme est de ne s’avoir fortifié contre le secours de l’ennemy, contre la maxime la plus générale de la guerre, qui veut qu’on ne siège jamais de place, sans fortifier les dehors, de quoy la raison est toute claire, à cause de la nécessité qu’il y a que l’armée se divise par quartiers, lesquels bien souvent ne se peuvent sécourir l’un l’autre, et quand ils le pourroient, c’est fort souvent ou par des ponts, ou par des digues, ou par des montagnes, ou bien par des passages estroicts, ès quels il faut du temps pour y passer, et non sans défiler, ce qui fait que l’ennemy a rompu un quartier, avant que l’autre y puisse estre ; outre qu’on a l’ennemy en dedans contre le quel il faut aussy des gens. Ces fortifications sont encore nécessaires, pour n’estre constraint de venir à une bataille, que quand on veut, et à son advantage, si l’occasion s’en présente, et pour en pouvoir tirer des gens, pour entreprendre surl’ennemy, sans mettre le camp en hazard, et encore pour exercer le soldat, dans la connoissance de cette art qui luy est essentielle.

plus tard commanda l’armée hispano-belge, a écrit la relation des campagnes de 1648 à 1653. Bulletins de la commission royale d'histoire, 1™ série, IX, 272. BüSSy Rabutin, Mémoires II, 76 ; III, 344; Mémoires de Mademoiselle de Montpbnsibr, II, 184. Ed. Chéruel.

Cette bestise donna lieu à une quatrième faute, qui fut d’attendre l’ennemy de pied coy ' en son poste, y bazardant le combat, encore que ce ne soit jamais prudence, à un chef, de le faire, ne soit qu’il y ayt plus d’espoir de gaigiie, que de crainte du dommage, qui estoit très grand dans la perte de la bataille, qui traisnoit après soy, celle du pays, comme on aveu. Et quand il eut eu bonne envie de combattre, il ne de voit donner cet advantage à l’ennemy de le venir attacquer, qui est tousjours fort grand, par celuy qui attacque, qui a tousjours plus de courage que celuy qui est attaqué, lequel croit tousjours que l’attacquant est le plus fort, ne scayt par où il doit estre attacqué, et appréhende tousjours quelque intelligence. Mais il de voit aller au devant, et luy donner la moictié de la peur, et au lieu de la résolution avecq la quelle il venoit attacquer, le mettre en estât de penser à se défendre , comme fit aussy valeureusement qu’heureusement, le ducq de Savoye à la bataille de StQuyntin, le 10 d’aoust 1557, allant à la rencontre du connestable de France, qui venoit pour secourir cette ville, qu’il tenoit assiégée, lequel il défit entièrement.

La cinquième faute n’est pas moindre, d’avoir commis les principales charges de son armée à des personnes qui n’en estoient capables, sçavoir la généralité de la cavaillerie au ducq d’Alburquerque, qui n’avoit jamais veu de guerre qu’en peinture^, celle de l’artil-

^ De pied coi ; du latin quietus de pied ferme.

2 On a dit, en effet, que la cavalerie belge, mécontente d’être commandée par un étranger sans expérience, refusa de combattre et laissa l’infanterie seule exposée aux efforts de l’ennemi. De PAKIVA.L, Afirégé de Vh^t. de ce siècle de fer^ I, 368, 8®, 1666.

lerie h don Alvaro de Melo, son frère qui n’en avoit jamais veu, ny ouy tirer sur la terre, n’ayant faict aucune guerre, qu’aux caravanes de Malte, ès quelles il avoit esté une fois ou deux, et si le comte Fontaine y estoit, qui estait viel soldat, il n’avoit aucune expérience de bataille, ny de la conduitte des François, n’ayant esté employé que contre les Hollandois * ; outre qu’il ne sçavoit aller à pied, ny a cheval, se faisant porter dans une chiaire * , ce qui le rendoit fort peu propre pour ordonner une bataille, comme estoit le devoir delà charge de maitrede-camp général •* qu’il exerçoit, le quel doit estre à cheval, pour pouvoir, en diligence, se rendre partout où il est nécessaire, pour y donner les ordres, selon les occasions, qui dans les batailles changeant à tout moment, et doit bien y veiller ; de façon que luy-mesme don Francisco, n’estant pas soldat, et estant accompagné de ces chefs, son armé se pouvoit dire un corps sans teste, et sans mouvement, qui se doit prendre de la quantité de bons chefs, qui sont

> Alvaro, chevalier de Malte et commandeur de Tavera, était comme don Francisco de Mello, fils de Constantin de Portugal Bragance et de Mello, et de sa seconde femme Beatrix de Castro, fille de Garcia, commandeur de Segura et d’Isabelle de Menesès.

* Paul Bernard de Fontaine, né A Nancy, entra jeune an service des archiducs, devint capitaine de chevau-légers, gouverneur do Dampvillers, puis maître de camp d’un tcrcio d’infantorie wallonne, 18 juin 1016. Il eut longtemps locommandement des troupes cantonnées dans la Flandre, mais il ne parait pas avoir pris une part très active aux événements militaires de son temps. Mémoires de Du Cornet, II, 101, 295 et suiv.

* Chaise, ou litière.

< On a déjà dit que cette charge correspond au grade de chef d’état-migor des armées actuelles.

SUE LB aOUVEENBMENT DES PAYS-BAS. 233

du tout nécessaires en une journée de bataille, estant impossible qu’un général pour capable et habile qu’il soit, puisse estre et donner ordre partout.

De cette faute est sortie une sixiesme, qui fut le mauvais ordre et disposition de l’armée, laquelle n’estoit en aucune façon en estât pour combattre; toutte la cavaillerie ayant esté mise en baye, à l’entour de la ville, soubs la fAisse croyance que s’estoit voulu donner ledit don Francisco que l’ennemy n’avoit autre dessein que d’introduire du secours, de gens et munitions dans la ville, et nullement celuy de combattre ; et quoyque dans l’attacque qu’il avoit faict lé jour de devant la bataille, on eût reconnu le contraire, on s’ahurta * à cette oppinion, sans avoir rien changé de cette première disposition ; ce qui donna le courage aux François, qui avoient reconnu dans ce premier combat et le reconnurent encore mieux, par des gens qu’ils eurent, toutte la nuict, en cette armée, de se prévaloir de cette occasion; et encore qu’ils ne fussent que douze mille hommes, ils espérèrent d’emporter la victoire, comme ils firent, faisant voire que ce ne sont point les grandes armées qui font vaincre , mais la résolution , l’ordre et la conduitte ; comme aussy la vanité de l’oppinion qu’avoit ledit de Melo, qu’ils ne l’oseroient chocquer, avecqsipeu de monde, sans se souvenir qu’un général doit prévoir non seulement ce que l’ennemy doit faire, mais encore ce qu’il peut faire, bien qu’il ne le doive faire, et que ce soit contre la raison; ce que principalement a lieu quand on a

' Ou s'obstina.

affaire aux François, desquels la témérité les porte aucunes fois à faire et entreprendre des choses contre toute apparence et raison.

La septième faute fut d’avoir ignoré la marche de l’ennemy , qui fut plus tost à luy qu’il sceut qu’il y en avoit croyant qu’il avoit toutes ses forces en Bourgoigne ; et ce, faute d’espions, sans lesquels on ne peut éviter sa ruyne, n’y ayant rien plus nécessaire à un qui commande, que d’avoir des bons espions, qui s’informent des comportemens et desseins des ennemys, ce que sçachant il l’a à demy vaincu, et en tire tousjours des fort grands advantages.

La huictiesme faute fut d’avoir menné tout le ba- , gage, contre toute maxime de guerre, qui veut que lorsqu’on entreprend une expédition soudaine, comme estoit celle là, qu’on vouloit faire à pied levé, sans se retrancher, on se doit descharger du bagage, qui sert d’un grand empeschement ; si on ne le vouloit esloigner, on le pouvoit loger d^ns un lieu asseuré, comme estoit la ville de Marienbourgh, qui n’estoit qu’à trois lieu de là.

Finallement et ce fut la faute des fautes, de n’avoir pourveu aux vivres, qui manquèrent le premier jour à l’armée, estant cependant le premier soing que doit avoir un général, qui doit sçavoir qu’un ventre affamé ne reçoit de loy, et qu’un soldat qui n’a de quoy à vivre, ne peut combattre et croit luy estre permy d’en chercher et prendre, où il peut ; ce que ledit don Francisco pouvoit suppléer par ceux qui se trouvèrent dans le pays ennemy, s’il n’y eût fait brusler

' Qui s’approcha de lui sans qu’il s’en doutât.

8UB LE GOUVEBNBMBNT DES PAYS-BAS

tous les chasteaux, et censes, où il y avoit du grain et du fourage, pour nourir l’armée plusieurs mois, qui fut cependant consommé en un jour.

Ceux qui ont voulu excuser iceluy don Francisco de ces fautes, les ont rejetté sur son peu d’expérience au fait des armes, et sur sa vanité, qui le faisoit mespriser son ennemy, et rechercher l’occasion de luy faire un eschec, duquel il vouloit avoir l’honneur seul, arrivant ordinairement qu’un grand courage, sans expérience, est plus capable de faire des grandes fautes qu’un médiocre, pour estre accompagné de plus de présomption et plus incapable de conseil, surtout quand il a commencé ses premières armes par un bon succès, comme il avoit faict. Mais ceux qui ont considéré le peu de remède qu’il a apporté à ce désastre, et les mauvais succès qui en sont ensuyvys, sans qu'il y ayt préveu, comme il devoit et pouvoit, ne le peuvent exempter du blasme qu’on luy donne d’y avoir eu de la malice.

A la vérité rien n’a plus estonné le monde qu 'après que le roy avoit reçeu et le pays une playe si sanglante, qui le privoit de ses meilleures forces, tant pour le grand nombre de ceux qui y furent tuez, que par la prise de six mille Espagnols, tous vieux soldats, lesquels se voyans abandonnez de la cavaillerie et de l’autre infanterie, qui estoit dissipée, demeurèrent serrez en esquadrons, et soutindrent l’efiFort de toute l’armée ennemye, résoluz de mourir ensemble, et vendre leur peau bien cher, ce qui obligea l’ennemy de capituler avecq eux, chose qui ne s’est jamais veue, que les victorieux parlementent avecq les vaincus ; et de s’accorder de leur donner lavie.

considiSbations

et les faire prisonniers de guerre. Don Francisco ne fit aucun devoir pour y mettre un remède et tascher de la * réconsolider, remplaçant le nombre de ces soldats, par des nouvelles levées et par autres moyens qu’on est accoustumé, en ces cas; ains au contraire, il abandonna quantité de choses et le gouvernail qu’il tenoit en main, et laissa aller son vaisseau au gré des vents et de la tourmente, et nonobstant qu’il fût encore plus fort que les François, avec les trouppes de monsieur Becq et du comte de Fuendsaldagne, et le reste de sa défaite, il leur laissa la carte blanche, abandonnant le pays à leur discrétion, où ayant exercé toute l’hostilité imaginable, tant en Haynau qu’en Brabant, sans aucune opposition, ils mirent le siège à Thionville, la plus forte place du Pays-Bas, qu’ils emportèrent au bout de six sepmaines.

Ce désordre et confusion s’est accru au double, l’année d’après, en laquelle au lieu de prendre courage, de restablir cette perte par quelque advantage, comme doivent faire tous les généraux, qui ont quelque générosité , pour rendre le courage aux sujects et aux soldats, il ne fit, pour ce, aucune préparation l’hyver suivant, de façon que lorsque la campagne arriva, iln’y avoit un seul soldat levé, point de chevaux de remonte pour la cavaillerie, entre laquelle il y avoit bien six mille soldats à pied, point de chevaux pour l’artillerie, point de munitions, ny quoy que ce fût de ce qui estoit nécessaire , ayant mesme dissipé tout l’aigent que le roy luy avoit envoyé, et qu’il avoit tiré du pays, plus que jamais, ayant

* L'armée.

SUR LB OOUVBRNBUBNT DBS PAYS-BAS.

accordé à plusieurs provinces et villes le rachapt des logemeus des soldats, pour deux ans, ce qu'auparavant on n’avoit fait que pour un an , tant en profusion mal à propos, qu’en espargne pour soy-mesme. Et à propos de ce rachapt, cette invention extraordinaire et nouvellement trouvée de tirer de l’argent des peuples, est merveilleusement blasmée de toutes les gens de bien, comme estant du tout contraire à la justice distributive, qui ne souffre pas qu’un fût chargé plus que l’autre, estant rude et injuste qu’une ville, ou province soit exemptée des soldats, pendant que les autres en sont foulées et oppressées, là où s’ils estoient répartis, selon la proportion de la capacité des lieux, la charge en seroit plus légère à porter ; que si les places frontières, pour leur asseurance, en doivent avoir d’avantage, qu’on leur en donne, mais que les autres les soulagent de quelque ayde pécuniaire, pour assister les soldats et les tenir en discipline, et ne faire, comme on faict à présent, qu’on leur donne toutte liberté, avecq laquelle ils molestent en sorte leurs patrons qu’ils les obligent de les avoir en horreur, non sans conscience des supérieurs, à dessein que cette appréhension oblige ceux qui n’en ont point, de donner tant plus d’argent, pour s’en exempter; practique infâme et injuste, et contre la volonté de notre bon roy, qui n’en a point pour fouler ses sujects, mais bien pour les soulager, comme il pourroit faire s’il estoit informé, comme il devroit, que logeant les soldats esgallement dans touttes les provinces, villes et villages de son Pays- Bas, à l’égal de sa grandeur et force, ils n’en seroient, en aucune façon incommodez, et les soldats seroient

CONSIDKHATIONS

fort à leur aise, et mesme seroient nourris de leurs patrons, qui leur donneroient encore quelque chose, pour les ayder à se vestir, et ainsy l’armée pourroit estre contentée et maintenue en hyver, avecq peu ou point de despens du roy, qui la pourroit tant mieux payer, lorsqu’elle se trouveroit en campagne. Mais les ministres n’ont jamais voulu y entendre, à cause que, par cette voye, ils seroient frustrez du maniment de cet argent, duquel ils ne manquent de s’engraisser les mains, et encore des présens qu’on leur fait, en particulier, pour cette exemption.

Ces grands manquemens estant connus à l’ennemy, lui donnèrent l’asseurance de tenter ce qu’il n’a voit osé, jusques à présent, le passage en la Flandre, avecq cette intention que s’il y pouvoit porter et establir ses armées, il sécheroit les veines desquelles le roy tiroit l’argent du Pays-Bas ; et en outre ce, il avoit suject d’espérer de se saisir de Duncquercque, pour luy oster toute la communication avecq l’Espagne, et par conséquent le mettre en nécessité de se soubmettre à son pouvoir. Ce dessein si hardy et qui tenoit du téméraire, fut mesme appréhendé de l’ennemy, de n’avoir le succès que les intelligences qu’il avoit en ce pays, (qu’on ne peut douter qu’il avoit,) luy faisoient espérer, fit qu’il ne l’osa entreprendre, que la sonde à la main, et en tastant, pour ne s’y engager mal à propos, n’ayant envoyé que partie de l’armée, qu’il avoit destiné pour le Pays- Bas ; laquelle devoit commander le ducq d’Orléans, soubs la conduitte du mareschal de la Melleraye ; lequel, avecq environ huict mille hommes, desquels les deux milles estoient paysans levez au Boulonnois,

SUB LE OOUYBBNBMBNT DBS PAYS-BAS. 259

eut ordre de passer le Noeuf-fosséS s’il pouvoit; cependant que ledit ducq se tenoit, avecq le reste de son armée, aux environs d’Abbeville, attendant l’événement, pour en cas qu’il ne succédasse point, '

efiFectuer un autre dessein qui estoit résolu au conseil en France*.

C’est ainsi que les sages politicques se servent des •' marchez qu’ils ont avec leurs ennemys, ne s’y fiant jamais, de sorte que leurs affaires- en puissent recevoir intérest, sçachant que ceux qui s’abandonnent à une si grandre lascheté, que de trahir leur maistre en leur roy, et leur pays, pourroient les tromper eux-mesmes ; la mesme légèreté les pouvant pousser à se repentir de leur marché, qui les avoit obligé à le faire ; outre que souvent par trop de crédulité, on est attrappé dans un double traité.

Ce néantmoins, iceluy de la Melleraye se tenoit si asseuré de celuy qu’il avoit, que devant partir arriéré dudit ducq d’Orléans , il asseura que le passage du Noeuf-fossé ne l’arresteroit que deux heures, qui toutesfois luy eût esté impossible, quand bien il eût eu, avecq luy, toutes les forces de France, si l’ordre qu’on pensoit y eût esté donné, et les gens qui se touvoient aux environs de là, qui n’estoient moins de six mille hommes de pied et mille chevaux, y eûssent esté employez; mais au lieu de le faire, ou n’y mit qu’en viron huict cens hommes et cent chevaux, le reste desdittes trouppes ayant en partie,

' Canal conduisant de Saint-Omer à Aire.

s Gaston, duc d’Oriéans, secondé par les maréchaux de La Meilleraye, Qassion et Rantzau, entra en Flandre à la flu de mai 1044. Sismondi, XVI, 378, 379.

CONSIDâBATIONS

esté laissé dans leur postes , ès environs de Watene et de Hasbroeck, et l’autre esté mise ès villes d’Aire et St-Omer; de quoy don Pedro de Léon, gouverneur de Duncquercque, que don Francisco de Melo avoit commis à la garde de la frontière, depuis Gravelines jusques à Béthune, disoit n’avoir eu ordre de défendre le Noeuf-fossé, qui tousjours estant défendu, empeschoit le siège de cette ville là, et encore celuy qu’ils ont faict depuis à Gravelines, à la ruyne entière du pays. Estant ridicule, qu’ayant esté commandé par ledit Léon, aux chastellenies de Flandre, voisines dudit Noeuf-fossé, sçavoir Cassel, Bailleul, Bergues et Fumes, de tenir prests les gens qu’ils dévoient envoyer, selon leurquote, de chacque village, pour ladéfence dudit Noeuf-fossé,au premier coup de canon qui se donneroit, y en ayant un pour cet effect, auquel devoit respondre un autre, mis sur le château de Cassel ; on ne tira ledit canon que lorsque l’ennemy passoit ledit fossé, de façon que les paysans, qui selon leur ordre, advançoient sur laditte défence, furent rencontrez par les François et par eux tuez ou pris prisonniers pour la pluspart, là où s’ils y eussent pu estre en temps, avecq quelques soldats, jamais les François ny eussentpassé, veu qu’outre les grandes fortifications qu’il y avoit, au long dudit fossé qui estoit de soixante pieds de large et* de huict pieds d’eau, bordé d’un parapet à l’épreuve du canon, avecq plusieurs redoutes de bricque, qui avoientcousté au moins quatre cent mille florins, il s’y eust trouvé six mille paysans, qui eussent, avecq les soldats, surpassé de beaucoup, le nombre de ceux qui les attacquoient.Cequi démonstre bien qu’il y eut del’intelli-

8UB LE SOnVEBNBHBNT DBS PATS-BAS.

gence en ce passage, sans laquelle ils ne l’eussent j amais osé entreprendre, non plus que celuy par le pays de Flandre, où le moindre empeschtement qu’ils eûssent trouvé aux chemins, soit par les arbres qu’on y eût pu abattre , soit par les fossez et coupures qu’on y eut faict, joint à leur naturelle diflELculté, causée par leur estroisseur et la grande quantité de fossez qu’il y a, les eût embarrassé de sorte, et constraint de défiler, sans que leur cavaillerie y eût pu agir, que la moindre opposition, qu’ils y eussent rencontré eût esté cause qu’ils n’y eussent jamais sceu passer, et eussent couru risque d’une entière défaicte, quand il n’y eût eu que les paysans seuls, sy on y eût apporté l’ordre qu’il convenoit ; de quoy ils eurent tant de crainte, lorsqu’ils passèrent, qu’on eût ouy, dans leur armée, une mouche bruire, sans que pas un se débandasse.

C’est ce qui a donné le moyen aux François de siéger et prendre Gravelines, qu’ils ne pouvoient autrement, à cause que la rivière de St-Nicolas estoit aussy bordée d’un parapet, et se pouvait défendre aussy bien que le Noeuf-fossé, ayant aussy ouvert cette porte, si importante, de la Flandre , et ensuitte l’entrée par Watene, laquelle, aussy longtemps qu’avoit duré le siège de Gravebnes, fut tousjours gardée par un régiment entier de Walons, qui en furent retirez, lorsque les François, par la prise de cette ville*, avaient leur armée libre, pour entreprendre, soubs une persuasion fausse, que le comte de Fueusaldagna, qui commandait lors les armées,

> 29 juillet 1C14.

C0N8IDÉBATI0MS

voulut prendre, qu’ils ne pouvoient passer la rivière, en cet endroict, pour y estre les bords inaccessibles, contre tous les advis des personnes practicquées du lieu.

Ces grandes pertes estant imputées au peu de soldats qu’il y avoit au Pays-Bas, on a cherché un remède qui a esté pire que le mal, appelant le ducq de Lorraine au secours ^ avecq ses gens, non sans l’achapter avec une grande somme d’argent. En quoy on a faict plusieurs fautes notables, la première de l'avoir fait venir si tard, que son secours ne pouvoit estre d’aucune utilité ; les ennemys estans jà passez en Flandre, et attachez et fortifiez au siège de Gravelines, le plus facile à défendre que siège puisse estre, veu qu’il n’avoit que le costé de Flandres à garder, où ils mettoient toutes leurs forces, l’autre estant dans leur pays et séparé du nouveau canal ; la seconde de luy avoir donné tant d’argent sçavoir: ù sa personne cinquante mille escus, et deux mois de gages à ses soldats, ce qui ne portoit pas moins*, avecq lequel on eût pu lever des gens des Pays-Bas beaucoup plus tost, et aussy bons que les siens ; quand on n’auroit que remonté la cavaillerie, de laquelle il y en avoit bien six mille à pied, sur lesquels on auroit eu tout pouvoir, y ayant eu assez de temps pour faire cette levée, quand on ne l’eût commencé que depuis le siège de Gravelines, qui a esté de noeuf semaines entières, et eût duré beaucoup plus, si on y eût mis des gens assez, comme on eut le loisir, dix

‘ M. Henrard, Relations des campagnes de 1644 et 1646. 31, 107, 117, 119, 173.

* Pas moins que 50,000 escus,

OU douze jours entiers, devant qu’elle fût entièrement serrée ^ et plus de cincq jours devant le premier qui y arriva, le mareschal de la Melleraye, durant lesquels il s’arresta vers Bourbourg, attendant le ducq d’Orléans ; à faute desquels , elle se perdit et le fort de St-Pbilippe aussy, qui avoit cousté plus de cent mille escus à faire ; la reddition duquel a esté prétextée de la nécessité d’en retirer six cens hommes, qui le gardoient, pour en fortifier Gravelines.

Cette levée des gens du pays eût esté de tout autre service, que n’ont esté ceux dudit ducq de Lorraine, lequel prince souverain qu’il est , ne veut estre non plus que les autres , aux ordres de qui que ce soit, et ne veut faire que ce qu’il veut, et quand il veut; de façon que celuy qui commande l’armée de Sa Majesté, ne s’en peut servir, que selon la fantasie dudit prince. Ce n’est jamais prudence d’appeller à son service des plus grands que soy , ny aussy d’avoir un serviteur qui n’obéyt que quand il veut. C’est un malheur qui n’a point de comparaison, quand un général a, en son armée, des gens de guerre sur lesquels il ne commande absolument ; outre que ces estrangers ne peuvent estre contenus en la discipline militaire, comme ceux du pays, ny chastiez, quand ils y manquent, ny retrouvez, quand ils s’enfuyent, et n’ont la mesme affection et fidélité.

Et la troisiesme et principale faute qu’on a fait, et la quelle ne reçoit pas d’excuse, est d’avoir employé le ducq de Lorraine, qui est le plus desloyal, infidèle, et inconstant prince qui soit aujourdhuy au monde,

^ Investie.

CONSIDÂBATIONS

après ravoir œprouvé tel en diverses occasions, et tout fraiscbement, durant que les François assiégèrent la ville d’Aire ; qui fut lors semoncé de la part de feu le sérénissime cardinal Infant de le venir assister, avecq ses trouppes, et nonobstant qu'il l’eût promis, et receu pour ce, une grande somme d’argent, il ne le fit; et si bien qu'il entra dans le pays s’avançant jusques & Tournay, il marcha si lentement que la ville estoit prise avant qu’il eût pu y estre ; et sur la presse que luy fit réitérer sa ditte Alteze de s’advancer, pour attacquer les François, dans leurs retranchements, ou les battre dans leur retraitte, comme on en a eu l’occasion, il n’en voulut rien faire, ains se retira, pillant et rançonnant le pays, plus que n’eût fait l’ennemy^ Estant de plus avare, pardessus tous les princes qui ont jamais esté, et ensuitte vénal, et ce qui devoit estre le plus considéré, c’est que les François occupant son pays *, tenoient la clef de sa volonté, de la quelle ils estoient asseurez de disposer toutes les fois qu’ils luy donucroient l’asseurance de l’y restablir, sans que fasse au contraire ce qu’on allègue qu’il ne se fieroit jamais plus à eux, puisqu’il en a esté trompé, les princes ne se picquans jamais si avant, dans

• Au commencement de la campagne de 1641, le duc de Lorraine, an mépris des engagements qu'il avait contractés avec le cardinal de Richelieu, avait quitté la France et avait rejoint l'armée espagnole, mais pas aussi promptement que l'eùt désiré le cardinal-infant qui, étant tombé malade au siège d'Aire, se retira à Bruxelles, où il mourut le 9 novembre. Aire fut pris le 7 décembre. Sismondi, XVI, 287, 291.

t Aussitôt après le départ du duc Charles, pour les Pays-Bas, le comte de Orancey avait repris possession de la Lorraine et du duché de Bar. Ibid., 292.

SUE LE GOUVEENBMBNT DBS PAYS-BAS.

ce jeu, qui leur est naturel, que lorsqu’il se présente quelque advantage, ils ne le prennent; toute leur hayne, affection, et passion estant bornées dans leur , interest, qui sert tousjours de règle à toutes leurs actions. Et moins on devoit attendre de luy quelque bon effect, en cette campagne, dans la quelle les armes de France estoient commandées parle ducq d’Orléans, qui a espousé la sœur dudit ducq de Loraine *, lequel n’avoit garde de s’opposer & sa prospérité, de laquelle il sçavoit que dépendoit son crédit en France, et de ce crédit le restablissement dans ses Estats. Aussy n’a-t-il rien fait qui vaille cette campagne et la suivante, pour la quelle on luy a redoublé l’argent qu’on luy avoit donné, et le mis, pour quartier d’hyver, au milieu du pays, où il a pillé et ravagé plus que ne pouvoient faire les ennemys, comme de mesme l’esté après, tout le meilleur de la Flandre, sans avoir jamais voulu attacquer l’ennemy, ny l’empescher en ses desseins. Ce que, pardessus les raisons sus-alleguées,il fait pour conserver son armée, avecq la quelle il conserve son crédit auprès de tous les princes de l’Europe, qui pour ce suject le recherchent, à cause que ce sont des meilleurs soldats qu’il y ayt, qui donnent un grand poix du costé du quel ils tour-

1 Gaston Jean-Baptiste de France, duc d’Orléans, frère de Louis XIII, né en 1608, avait épousé : 1“ le 6 août 1626, Marie de Bourbon, fllle unique et héritière de Henri, duc de Montpensier et de Henriette Catherine, duchesse de Joyeuse, dont il eut Anne Marie Louise, duchesse de Montpensier, connue sons le nom de la Grande Mademoiselle, auteur de mémoires très intéressants ; 2° le 3 janvier 1632, Marguerite de Lorraine, fllle de François, comte de Vaudemont et de Catherine de Salm. Sis- MO.NDI, XVI, 114.

CONSI DBH.VT10NS

nent; s’il le faisoit tout de bon, comme il a fait quelques fois, par saillies, pour mainteuir sa réputation, sans les quels il seroit le plus misérable prince qui ayt jamais esté ; outre qu’avecq ses soldats, il a amassé une quantité infinie d’argent, ne leur donnant autre chose que ce qu’ils peuvent prendre, avecq l’entière liberté qu’il leur permect, cependant qu’il se faict achapter bien cher et qu’il pille et butine tout le pays où il va; la croyance estant que lorsque tous les princes seront espuisez d’argent, il en aura pour leur faire la guerre, et se restablir, de force, en son pays, si on ne le fait de gré.

On impute la grande négligence dudit don Francisco de Melo et son peu de seing, voire ses actions mauvaises, au conseil du roy, lequel ayant résolu de le déporter de son gouvernement et le luy ayant faict sçavoir, ne l’a pas faict aussy tost, ains l’a laissé encore gouverner plus d’un an par provision, jusques à l’arrivée de l’autre, du tout contre la bonne raison politique, qui ne veut pas qu’on offense à demy un grand, et qu’on le laisse en un poste auquel il puisse nuyre, n’y ayant rien qui semble plus doux à un grand courage, que la vengeance; et quand aiusy seroit, qu’il seroit le mieux intentionné du monde, il ne peut avoir cette ardeur à bien faire la chose, de la quelle la gloire doit résulter à l’honneur de son successeur, qu’il auroit à celle dont il ne partageroit le fruict avecq personne; il est naturel de ne voire de bon oeil son successeur, qui est tousjours un reproche ou d’avoir mal faict, ou de n’avoir satisfaict à son prince.

Ledit don Francisco de Melo a eu pour succes-

SUE LB GOÜVBBNBMENT DBS PAYS-BAS. 26T

seur, au gouvernement politicque, don Manuel de Moura CortReal, marquis de Castel Rodrigo, duquel nous parlerons plus bas en son lieu, et au commandement des armes, le comte de Picolomini, honoré peu auparavant du roy du collier de l’ordre de la Toison d'or, et faict duc d’Âmalphi, au royaume de Naples S indépendament dudit marquis, comme ledit marquis avoit sa charge indépendante dudit ducq, sans qu’on sçache pénétrer dans la raison qui a meu le conseil du roy de diviser ces deux charges, et leur donner cette indépendance, si ce n’est pour mettre la confusion dans le pays, qu’on y a veu arriver, qui est tousjours inévitable, quand il y a deux personnes qui gouvernent, avecq une puissance esgale, l’un défaisant ce que l’autre a fait, n’estant possible que jamais ils puissent concourir dans une mesme volonté, qui se trouve autant diverse qu’il y a de testes au monde; comme il n’est aussy convenable, de rendre ces charges indépendantes, qui d’essence et de nature dépendent l’une de l’autre, veu qu’un général d’armée ne peut loger ny faire vivre son armée, sans toucher au politicque du pays, et ce politicque ne peut se maintenir, si l’armée ne l’assiste, laissant à part une infinité de raisons qui les conjoint nécessairement ensemble, et d'inconvéniens quand on les sépare, qui se font voire d’eux-mesmes.

Ce ducq d’Amalphi estant entré en possession de

* M. Hbnrard, Relations des campagnes de 1644-1646 (campagne de 1644), 17. Les insignes de la Toison d’or furent remis à Octavio Piccolomini, duc d’Àmalil, au mois de janvier 1645, dans la chapelle du palais de Bruxelles, parle comte d’Isenbourg, doyen des chevaliers de l’ordre. Hbnrard, Rel. etc., 163, 165.

COMSIDÉBATIONS

sa charge, a trouvé l’armée au plus misérable estât qu’elle pouvoit estre : toute la cavaillerie à pied, les régimens d’infanterie sans gens, les principaux officiers sans expérience, les autres sans connoissances, tous les soldats sans discipline, sans respect, sans obéyssance, et sans valeur, accoustumez au vol, pillage et ravage et autres excès sur les pays amis ; cruels et vaillants sur les paysans et sujects du roy ; craintifs et poltrons au rencontre des ennemys ; bref le tout en un lamentable désordre. Pour à quoy remédier, il apporta tous ses seings, pendantl’hyver entier, qui ne fut suffisant pour remettre le tout en l’estât qu’il convenoit, le mal surpassant presque tous les remèdes. Il fit néantmoins ce qu'il put, et mit en pied une assez bonne armée, moyennant la remonte de la cavaillerie qu’il fit, et des nouvelles levées qu’il praticqua au pays de Liège, par le moyen du baron de LamboyLMais lorsqu’il pensa la

* Oaillaume de Lamboy, baron de Cortessem et d’Anneau, comte du Saint-Empire, seigneur de Dessemer, de Wintei-shoven et de Neuschlos, issu d’une famille noble et ancienne de la principauté de Liège, était dis de Guillaume de Lamboy, seigneur de Cortessem, de Wintershoven, etc., et de Marguerite de Méan, fille de Georges, seigneur de Méan, bourgmestre de Liège, et de Marie de Fraipont; Guillaume de Lamboy, mortlo 28 ayril 1636 et sa femme Marguerite de Méan, morte le 15 septembre 1612, furent inhumés dans le choeur de l'église de Wintershoven (ancien pays de Liège, aujourd’hui canton de Looz, dans la province de Limbourg). Une vocation irrésistible attira leur fils vers la carrière des armes; il entra jeune au service de l’empereur d’Allemagne; il était parvenuan grade de général, dès le début de la période de la guerre de 30 ans, dite française. U fut envoyé dans les Pays-Bas espagnols, pour aider A le.s défendre, contre les attaques de la France et se distingua dans les événements arrivés de 1636 à 1648. Recueil héral-

SUB LB OOUTBSNBUBNT DBS PATS-BAS.

mettre en campagne, en la quelle il avoit dessein de prévenir l’ennemy, pour porter la guerre en sa maison , ce qu’il avoit tousjours faict en celle d’autruy, qui est le seul vray moyen de luy faire désirer la paix, par les incommoditez qu’il eût souffert; il se trouva sans moyen de le pouvoir faire, faute d’argent, que le pays ne pouvoit plus fournir, tant pour avoir esté espuisé de tout par ledit de Melo, que pour les grandes, et extraordinaires contributions qu’il avoit fait donner pour la remonte et levée, et pour les autres fraix ; spécialement pour donner au ducq de Loraine ce qu’il demandoit, pour rester en ce pays-cy, à faute de quoy, il menaçoit ouvertement de s’en aller, au commencement du pringtemps ; et le roy avoit mancqué à la remise de l’argent, qu’il avoit promis pour cette année, de sorte qu’il fut constraint d’attendre l’ennemy de pied ferme, en la Flandre. Lequel y estant venu, avecq des forces plus grandes qu’il n’avoit jamais faict, y a faict aussi plus de progrès que jamais, y ayant donné, avecq tant de liberté, comme s’il eûst esté en son pays , ayant pénétré depuis une extrémité jusques à l’autre, et porté ses armes jusques à la rivière de Gand, sur la quelle il a jetté trois ponts, donnant commodité aux Hollandois de la passer, et passa la Lys à Deynse , et après s’avoir placé entre Alost et Bruxelles, a

dique des bourgmestres de Liège. 430-532. Le comte dk Brcüb- LiÈVRE, Biographie liégeoise, II, 142-147. Le baron db Hekken- RODB, Nobiliaire des Pays-Bas et du comté de Bourgogne, II, 1366. Lr hëhk, Tombes, épitaphes et blasons de la Hesbaye, 635. SiBHONDt, Histoire des Français, XVI, 279, 281, 284, 367, 387 et 411. M. Hbnrard, Campagnes de 464-i, 173, et de 4646, 19, 59, 61, 69, 87, 89, 93, 127, 139, 161, 171, 189.

CONSIDiRATIONS

donné auxdits Hollandois l’entrée dans le pays de Waes, se retirant après avoir fait contribuer toute la Flandre, vers Lille, d’où il a envoyé le comte de Rantzau ‘ prendre Lens et tous les châteaux aux environs de Douay et Courtray, et donner l’épouvante à tout le reste du pays, sans que dans tous ces voyages, il ayt trouvé aucune résistence, non plus que s’il n’y eût point eu d’armée. Ce qu’on impute à la foiblesse de l’armée du roy, la quelle h faute de payement s’est merveilleusement diminuée, et au ducq de Loraine, qui ne la voulut seconder, se contentant de faire sa bourse et d’enrichir ses soldats, sans aucun hasard; ce qui a accru de beaucoup ses trouppes, auxquelles tous les fuyards de l’armée du roy se rangoient, pour la liberté qu’il leur donne, et ceux des ennemys mesmes, tout luy estant bon * •• .

Ce sont les discours communs, pardessus lesquels il y a encore une cause cachée, qu’on ne scayt pas, qui sans doute est dans la roue supérieure, qui faict mouvoir les autres, que les uns, qui sont tousjours portez à interpréter toutes choses en bien, veuillent faire croire procéder de bonne intention, pour le plus

* « 1645, 27 août, après quoi le duo d'Orléans retourna à la

•• cour pour jouir de la gloire de ses conquêtes. Les maréchaux • de Oassion et de Rantzau continuèrent ensuite la guerre sur « cette frontière ; ils facilitèrent an prince d’Orange le passage ■ de l’Escaut; ils prirent encore Lens, Orchies, l’Éduse... i> SiSMorpi, Histoire des Français, XVI, 388.

* Sous prétexte que, copcme prince de l'empire, il ne pouvait faire personnellement la guerre aux Hollandais, le duc de Lorraine s’était retiré dans un château dépendant de l’abbaye de Saint-Pierre, laissant à ses troupes la liberté d’agir comme elles voudraient sous les ordres du marquis de Villa. Campagne de un, 119.

SUB LE GOUVEBNBUBNT DES PATS-BAS.

grand service du roy, et bien du pays ; mais les autres, en jugeant par les effects, se persuadent, avecq raison, que ceux qui en sont cause, ne sont pas bons serviteurs du roy, et n’ayment le pays ; et la postérité aura de la peine à croire que douze à quinze mille hommes de l’ennemy , ayent seigneurié * si absolument la Flandre, où il y avoit trois armées du royet un nombre infiny de peuple, sans y avoir eu aucune alarme.

La faute n’en peut estre attribuée au ducq d’Amalphi, à qui on ne peut ester la qualité d’un des plus vaillans, prudens, et heureux capitaines de l’Europe, qu’il a acquis en une infinité d’occassions, ès quelles il s’est trouvé, tant en Allemagne qu’au Pays-Bas*; non plus que celle de serviteur plus fidèl et très affectionné à la maison d’Austriche et au roy, dont il tient toute sa grandeur et bonheur ; au contraire, il faut s’asseurer que s’il n’y eut pas esté, tout le pays estoit perdu, selon la confession mesme des ennemys, qui redoutant sa réputation, n’ont osé entreprendre ce qu’il eussent faict, si un autre eût commandé les armes du roy.

Ces changemens si fréquens de généraux d’armée ont esté cause de la confusion, en la quelle se trouve le pays, tant pour le peu de moyen qu’ils ont eu de connoistre les pays amy et ennemy, et leurs forces et conduitte ; que pour la difficulté qu’il y a de gouverner l’armée du roy , qui est composée de tant donations, toutes différentes en humeur; outre que les gens de guerre ne marchent jamais si coura-

‘ Soumis, dominé.

- Campagne de 1644, 17.

geusement, soubs un chef qu’ils ne connoissent, qu’ils n’ayment, et au quel ils n’ont créance. Lesquels changements n’ont esté faits seulement ès généraux de l’armée, mais encore en ceux de la cavaillerie et de l’artillerie, qui par ce moyen ont esté très mal conduittes, y ayans plusieurs, pourveus de ces charges, qui n’y entendoient aucune chose.

Pardessus lesquels généraux ordinaires, oh en a faict un nombre presque infini, avecq patente de maistres de camp généraux, indépendans de tous autres que du prince, si comme le comte Frédéricq VandenBeigue* quia esté le seul qui a eu cette qualité du temps de l’archiducq Albert, lequel n’a jamais voulu recevoir aucun ordre du marquis de Spinola, quoyqu’il fût général de l’armée du roy ; depuis on a donné cette qualité à don Alonzo de Cordova*, au comte de la Motterie*, au ducq de Loraine, au comte de Fontaine, au baron Becq, au comte de Isembourg^, au comte de Fresin*, au baron de Balançons, au mar-

^ Frédéric, comte de Berg, baron de Boxmer et de Byland, chevalier de la Toison d’or, capitaine général et gouverneur de l’Artois, puis du duché de Gueldre, né le 18 avril 1559, mort le 3 septembre 1618. Nobiliaire des Pays-Bas, III, 39.

‘ Don Oonzales de Cordova. Du Coknet, I, 222.

3 Claude de Lannoy, comte de La Motterie, membre du conseil de guerre, maître do camp général, gouverneur du comté de Namur, mort en 1643. Do Cornet, II, 17.

•* Ernest, comte d’Isenbourg, de Orensaw et d’Arenfelz, gouverneur du comté de Namur. Du Cor.net, II, 82. M. He.nkad, Campagne de 4644, 25 et 139.

* Pierre Ernest de Oavre, comte de Prosin, baron d'Inchy, mort en 1636, se distingua particuliérement dans la guerre du Palatinat. Do Cornet, II, 54, 55, notes, 71, 72, 128.

» Claude de Rye, baron de Balançon. Du Cornet, II, 18, 97; III, 237. Montpleinchahp, Histoire de Varchiduc Albert.

SUE LE aOüVEBNEMENT DES PAYS-BAS.

quis de Lede^ à don André Cantelmo, au comte de Fuensaldagna, au marquis de Velade^, au baron de Lamboy et autres, d’où sont arrivés des désordres, en ce que ne voulans obéyr à ceux qui n estoient plus qu’eux, il leur a fallu donner des corps d’armée séparez, qui ont divisé les forces, sans aucun advantage, veu qu’aux cas de besoing, un viel colonel, ou maistre de camppouvoit faire tout ce qu’ils faisoient, sans cependant tirer ces grands gages, qui ruynent le roy et le pays. Et comme c’est signe qu’un estât est malade à la mort, quand on y voit une quantité superflue d’officiers, ainsy l’est de mesme d’une armée quand il y a plus de généraux qu’il n’y en faut. Laquelle superfluité ne se trouve seulement en ces grands officiers, mais encore et beaucoup plus dommageablement en celle de colonels, maistres de camp, capitaines de chevaux et d’infanterie et autres moindres à l’advenant, desquels il y en a presque autant que de soldats, se. trouvant aujourd’huy dans les armées du roy au Pays-Bas, plus de quarante colonels et maistres de camp, et deux cents capitaines de chevaux en pied, ce qui augmente de telle sorte la solde, que le roy n’est puissant d’y satisfaire, sans que pour ce, il ayt plus de soldats, veu que les plus grands régimens sont de cinq cents hommes, y en ayant

ï Guillaume Bette, marquis de Lede, chevalier de S*-Jacques, membre du conseil de guerre, défendit Maestricht en 1632; il mourut le 23 juin 1658 des blessures reçues au siège de Dunkerque, qu’il défendit contre le maréchal de Turenne. Nobiliaire des Pays-Bas^ VII, 15, 16 ; Mémoires de Bussy Rabutin, III, 29. Éd. de 1704.

* Le marquis de Vellada avait été gouverneur de la Lombardie. SiSMONDi, XVI, 383, 395 et 415.

plusieurs qui n’en ont que deux cents, et les compagnies de chevaux de trente et plusieurs de la moictié.

Il faudroit pour remède, remettre l’armée au pied ancien, et faire que les régimens fussent de trois mille hommes et les compagnies de chevaux de deux cents, moyennant quoy, le roy espargneroit dans les gages de ces officiers superflus, de quoy payer un grand nombre de soldats, et on remédieroit aux désordres que ces officiers font tant aux passevolants, qu’aux autres exactions ; plus il y a d’officiers, plus il y a de larrons, ce vice s’authorisant par la multitude des exemples; et ne faut craindre que cette déminution d’officiers aille diminuant la force de l’armée du roy, qu’aucuns veuillent mettre en cette quantité, à la façon de France et d’Allemague, attendu que la plus part ne sont capables de leurs charges ; et en retenant les meilleurs, l’armée souffrira peu ou point de perte, estant quitte des autres ; au contraire ne restans que les bons, et ceux qui sont capables, le roy sera bien servy et les desseins du général seront bien secondez, sans faire les fautes continuelles qu’ils font à présent, à faute de capacité , comme est arrivé cette année, 1645, au passage de la rivière de Colme^, duquel les François ayant esté repoussez avecq perte, ils firent une feinte, tirant toutes leurs forces vers la Lys, pour attirer à les suivre le ducq Amalphi, comme ils firent, mais non sans avoir pourveu à la garde dudit passage, auquel il avoit commis un maitres de camp, avecq deux mille hommes de pied

^ Le Colme est proprement an brae de l’Aa, qui passe par Bergues-Saint-'Winoch et se Jette dans le canal de Dunkerque,

SUB LB GOUVERNEMENT DBS PATS-BAS.

et mille chevaux; lequel s’est laissé surprendre, par les ennemys, qui ont passé dans un endroit qu’on croyoit inaccessible, pour les eaux et marets, sans les avoir, comme il devoit, attacqué dans le temps du passage, ni encore après que la plus grande partie estoit passée ; lesquels il aurait pu défaire pour avoir marché en l’eau, presques jusques aux espaules, joint qu’il estoit plus fort qu’eux, n’y ayant jamais eu que quattre mille, qui furent employez à ce passage, et la pluspart paysans du Boulonnois, sans qu’ils eussent pu avoir secours, en temps, de leur armée, qui en estoit esloignée de six lieues; de façon qu’à faute de prévoyance, diligence et bonne conduitte, ce pas fut gaigné par l’ennemy, et de là sont suivis les malheurs dont ce pays a esté si misérablement affigé cette année. Celuy qui n’est fort soigneux, diligent et prévoyant à garder le passage d’une rivière, ou d’une montagne, est tousjours prévenu, à cause qu’il s’endort sur l’advantage du lieu, et celuy qui veut passer, cherche tous les expédiens et à la fin les trouve, pour surmonter tous les obstacles.

Ce seroitaussy fort bien faict de réduire toutes les compagnies libres, qui sont aujourdhuy en grand nombre, soubs les régimens, en quoy on remédieroit aux incon venions qui arrivent pour le commandement que lesdits capitaines libres ne veuillent recevoir les ordres de ceux des régimens, encore que plus vieux qu’eux; et arriveroit encore ce bien, qu’on pourroit mieux leur oster les postes qu’ils tiennent, aux forts en Flandre et Brabant, où ils paroissent plus tost marchands de bestiaux, que capitaines

CON8IDBIUTIOM8

pour le trafirque qu’ils en font; et par ce moyen, on pourroit les changer, et envoyer aux meilleurs postes, ceux qui auroient servy le mieux en campagne, afin de les refaire; pardessus quoy,les soldats ayant veu l’ennemy, perdroient la crainte qu’ils en ont, vivans plus en bourgeois, ou paysans qu’en soldats , et auroient encore leurs maistres de camp et officiers supérieurs, qui auroient soing de leurs postes, où maintenant il n’y a personne qui regarde après, hormis les surintendans de ces costes, qui en sont distraits par un grand nombre d’affaires.

Ce n’est pas aussy une petitte faute d’avancer aux charges supérieures, ceux qui n’ont servy ou peu, dans une moindre ; ce qui est venu à tel point, qu’un capitaine de chevaux, après avoir servy deux à trois ans, se dégouste de son mestier et prétend un régiment d’infanterie, sans faire reflexion qu’il ne sçayt encore aucune chose en la profession qu’il quitte, ayant pour la pluspart esté faicts capitaines avant estre soldats, et moins en celle qu’il prétend, de laquelle il n’a aucune connoissance. De là vient, qu’en toute l’armée du roy, on ne voit plus un viel maistre-de-camp, colonel, ny capitaine de chevaux , qui estoient ceux desquels le général devoit et souloit prendre conseil, et sur l’expérience desquels il pouvoit se régler aux occasions ; d’où il arrive que le général, estant peu sçavant, et n’y ayans aucun officier qui le soit, toute la milice du roy se trouve plongée dans une ignorance grossière, laquelle est la mère de l’erreur.

Ils s’est coulé encore, depuis quelques années, une erreur merveilleusement préj udiciable au service du

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roy, qui est d’avoir entrepris de remonter de chevaux, les soldats de la cavaillerie, qui se trouvent à pied , lesquels , du passé, le souloient estre à charge de la compagnie, dans laquelle il y avoit, pour ce suject, une caisse où on mettoit, à chacque payement qu’on faisoit , un tantiesme qu’on retiroit sur la paye de chacque soldat, et lorsqu’un soldat avoit perdu son cheval en une occasion de guerre, ou par quelque maladie, de laquelle il n’estoit en faute, on tiroit de cette caisse de quoy achepter un autre cheval, pour le remonter, ne fût qu’il se rencontrasse quelque occasion, dans laquelle on eût pris aucuns chevaux de l'ennemy, desquels on en tiroit premièrement un pour remonter celuy qui estoit ainsy démonté. Maintenant depuis que le roy a pris àsacharge,laditte remonte, les abus y sont si grands, que les soldats vendent publicquement leurs chevaux et se mettent à pied, soubs l’asseurance que le roy leur en donnera des autres, et les autres font travailler les leurs, tout l’hyver, à charier et labourer, pour argent, les ruynant et crevant, par ce moyen, mesme les faisans mourir, et au lieu de les refaire, ils les rendent inutiles pour la campagne. Mesme les capitaines trouvent, en cela, une invention de desrober le roy et remplir leur bourse, faisant passer aux monstres quantité de passevolans à pied, pour la remonte desquels on leur donne de l’argent; lesquels depuis ils renseignent, ou sur leurs chevaux de bagage, qu’ils tiennent, pour ce subject, en grand nombre, ou sur les chevaux d’amys ; et quoyqu’on y ay t apporté quelque remède , en livrant des chevaux effectifs, marquez des deux costez, avecq obligation III* is'

de les renseigner à la monstre , ce n’empesche point qu*on y fasse quantité de fourbes, non plus qu’il n’oblige le soldat d’avoir de son cheval le soing qu’il doit et qu’il auroit, s’il s’en devoit pourvoir à ses fraix, ou bien que luy fairoient avoir ses camarades, s’ils dévoient contribuer à le remonter.

Pour remède, il faudroit remettre les usages de la caisse; mais affin que les capitaines n’en peussent disposer, comme ils aVoient usurpé de faire, les dernières années quelle estoit en practique, s’approprians l’argent, sans remonter aucuns soldats, et sans que les lieutenans et cornettes de leurs compagnies les osassent contredire, pour le pouvoir qu’ils avoient sur eux, il seroit fort à propos que de trois serures qu’il y a, pour l’ordinaire, ès dittes caisses, le pagador général tiendroit une clef, le commissaire général 1 une autre, et le capitaine la troisième, qui sont les trois personnes à qui touche principalement le soing de la compagnie ; le premier, qui la paye, seroit aussi tenu de rendre compte de l’argent qui se trouveroit en laditte caisse, duquel il a meilleure connoissance que personne, d’autant que payadt la compagnie, il sçayt combien il entre d’argent, en la caisse, à chacque payement, duquel il peut et doit tenir note, et le renseigner, quand on le luy demande ; le second, qui est le commissaire général, doit avoir un soing général de toutte la cavaillerie, laquelle luy passant souvent devant les yeux, il peut voir s’il y a quelque manquement, qu’il pourroit faire suppléer, par ce qui se trouveroit en

* VbtV Du CoRNKT. Il, 39. Note 4.

SUE LE GOUVEKNBMENT DES PAYS-BAS

laditte caisse ; que si toutesfois il ne vouloit prendre ce soing, le lieutenant de la compagnie pourroit estre mis en sa place; et le troisiesme, qui est le capitaine, en doit principalement estre chargé, pour l’obligation qu’il a d’avoir sa compagnie en bon estât ; ce qui seroit un moyen par lequel la cavaillerie se trouveroit remontée, sans aucuns frais du roy, sans que les soldats oseroient le prétendre, s’ils n’avoient de quoy à la main, pour renseigner par quel accident leur cheval seroit mort, sçachant bien qu’ils ne pourroient tromper les officiers, ny leurs camarades, comme ils font le roy , lequel ne peut sçavoir que ce qu’on lui faict entendre de la démonte des soldats, qui doivent estre cbastiez rigoureusement, quand elle est arrivée parleur faute.

La faute touchant cette remonte en a trainé, après elle une autre, qui a esté que l’année du roy n’a jamais esté si forte en cavaillerie que celle des ennemys, non seulement des François, qui y mettent ordinairement leur principale force, mais encore des Hollandois, lesquels, par ce moyen, gaignèrent la bataille de Nieuport, ayant esté remarqué, depuis cette guerre, et mesme en Allemagne, que ceux qui ont esté plus forts en cavaillerie, ont esté maistres de la campagne. Et de faict, il ne faict pas bon séjourner, si ce n’est en lieu fort, devant une grande puissance de cavaillerie, laquelle sans qu’on y pense, tombe sur les bras, par la diligence qu’elle fait à l’impourveu.

C’est encore une erreur de réformer tous les ans les vieilles trouppes, et en faire des nouvelles, par où on perd non seulement les vieux officiers, mais encore

CONSIDÉBATIONS

les vieux soldats, qui sont 1^ nerfs et forces de l'armée ; lesquels se voyans privez de leurs dits capitaines, et officiers, prennent parti ailleurs ; et le pis est, que lorsqu’on se résoud à ces réformations, on ne considère point ceux qui sont les moins capables, ou qui ont le moins de gens , mais seulement ceux qui ont le moins d'amys ou de rang, ou de corruption par présens ou dons, qui sont les plus communs ; lesquels, pour favoriser ceux à qui ils se sont donnés, par ce moyen, font réformer, pour l’ordinaire, les plus fortes compagnies, pour en accroistre les leurs.

Une autre encore approchant de celle-là, est que les officiers de guerre licentient leurs soldats, quand ils le demandent; ce que font particulièrement les capitaines de chevaux, pour avoir leurs chevaux et leurs armes; et les autres, pour en tirer de l’argent, quand ils rencontrent quelqu’un qui en peut donner, non sans deservice de Sa Majesté et diminution de ses armées.

Une des fautes la plus préjudiciable, a esté qu’on s’est tousjours mis si tard en campagne, en laquelle on a tousjours esté prévenu des ennemys,qui avoient blocqué une place importante, avant qu’on eût seulement pensé à préparer, ce qui estoit requis pour s’y mettre; de façon que pendant qu’on faisoit ces préparations, on leur donnoit tout loisir de se fortifier, ce qu’ils faisoient, de sorte qu’il estoit impossible, à moins de risquer toute l’armée, de les en faire desloger ; d’où est arrivée la perte des meilleures places du pays, et ensuitte celle de luy-méme. Celuy qui se trouve premier en campagne a tousjours l’advantage soit à entreprendre, soit à empescher le

SUB LE 0OUVBBNBUBNT DES PATS-BAS.

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