‹ Considérations sur le gouvernement des Pays-BasChapitre 8 sur 15 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Suite et fin du règne det archiduc! Albert et Isabelle.

J’ay extendu ce discours plus long que je ne m’estois proposé, m’y estant insensiblement engagé au suject de la tresve d’Hollande, pour faire voire ce que c’est de cette républicque, fondée si extraordinairement, et qui est maintenant si formidable à tous ses voisins ; la quelle surtout doivent connoistre ceux qui veuillent gouverner ce Pays-bas; d’où en après j’ay esté obligé de déclarer le meilleur moyen de leur faire la guerre, pour pouvoir espérer de les réduire ; et ensuitte les fautes qu’on a faict en celle qu’on leur a mené jusques à présent, qui m’ont tiré à monstrer, de mesme chemin, celles qu’on a commis en cette guerre contre laFrance, avecqles moyens d’y remédier. H faut maintenant revenir à l'archiducq Albert, lequel n’eust si tost faict la tresve avec la Hollande, qu’au lieu d’en recevoir le repos, qu’il s’estoit proposé, il fut presque engagé dans une guerre plus dangereuse, avecq le roi de France, Henry IV, comme j’ay dit cydessus; de la quelle estant délivré, il participa à celle de Juliers, que j’ay aussy fait voir cy-dessus, et depuis à celle de Bohême, où il envoya le comte de Bucquoy, avecq de bonnes trouppes, au secours de l’empereur et à celle du Palatinat, qu’il conquit comme exécuteur du ban impérial, à la charge du palatin soubs

la conduite du marquis Spinola, qui y menna touttes les forces du Pays-bas; ayant quelques années auparavant, chastié les rébelles d’Aix, et les Huguenots de Wesel, et pris la plus grande partie des villes de Clôves, et de la Marck, comme j’ayaussy rapporté cydessus. Es quelles affaires, qui furent très importantes, ce prince monstra sa grande prudence et jugement, mais beaucoup plus sans comparaison, en la conduite des peuples, qu’il gouverna avecq tant de modération, de justice, d’équité et de douceur, dans une intelligence très rare et très parfaicte, avecq la Sérénissime Infante, et telle que plusieurs des grands esprits, tant du pays que des estrangers, qui estoient informez qu’il ne faisoit rien, sans le luy communicquer, ont doubté. s’ils ne dévoient attribuer à elle, l’bonneur de cette bonne conduite, qu’à bon droict, et beaucoup meilleur tiltre que Titus, empereur de Rome, ils ont mérité cet éloge glorieux, et le plus désirable aux princes, de délices du genre humain.

Ce en quoy ils ont excellé, a esté en la vertu et piété, laquelle ils ont estably dans toutes les provinces de leur obéissance, non seulement par leur exemple, qui est un motif fort puissant, la vie des princes estant la règle de celle de leurs sujects, mais encore autant et plus, par la hayne mortelle qu’ils tesmoignoient porter au vice , pour n’advancer jamais à aucune charge, aucune personne vicieuse, de façon que tout le monde estoit vertueux par émulation, ou par intérest, ce qui faisoit paroistre leur cour comme une religion, à la quelle, à bon droict, 'on donnoit le nom de cour sainte. Et non seulement la cour participoit à ce bonheur, mais

SUR LB aOUVERNBMENT DES PAYS-BAS.

encore tout le pays, qui estait gouverné et régy avecq toute justice, en tous ses membres, tant en l’ecclesiasticque qu’au civil et le soldat maintenu en discipline , que véritablement on peut appeller tout le temps qu’a vescu ledit archiducq, un siècle d’or. Il mourut, au grand regret de ses sujects, l’an 1621 , ayant eu cette félicité, qu’il estimoit sur toute autre, de mourir en paix ; la quelle il estait en devoir de procurer vers la Hollande, un peu devant sa mort, qui l’empescha de voire le fruict de ce si bon travail , ou plus tost luy osta le regret qu’il eût eu de le voir inutile, veu que le chancellier Peckius, qu’il avoit envoyé, pour cet eflFect, vers les Estats de Hollande, fut maltraicté du peuple esmeu*, pour ce subject, par le prince d’Orange et en danger de sa vie. Il laissa la Sérénissime Infante, sa femme, de princesse et dame qu’elle avoit esté avecq luy, gouvernante du Pays-Bas et ensuite des conditions de la donation que le roy Philippe II leur avoit faict dudit pays , quej’ay rapporté cy-dessus*. Elle estait fort vertueuse, d’un grand esprit, vivacité et prudence, discrète, magnanime, affable et d’un courage vrayment royal ; mais avecq tout cela, elle estait femme, n’ayant la force et résolution qu’avoit feu l’archiducq, son mary, duquel on reconnut bien la faute®, et on s’en désabusa de la croyance qu’on avoit eu que, de son vivant, elle gouvernoit tout, voyant que les affaires n’alloient plus de mesme pied, et que toute la justice et discipline, qui avoient esté

* Excité.

* Voir plus haut II, 361 à 377.

3 De fallere, manquer, c’est à dire l'absence.

administrées, avecq grande droicture et constance, commencoient à se relascher, et les femmes prendre l’ascendant en la faveur, l’authorité, et pouvoir de disposer de toutes les provisions * , estant naturel que le semblable se plaist à son semblable.

L’action la plus célèbre de son gouvernement a esté l’azyle et refuge qu’elle a donné, en ces pays, à la royne, mère du roy de France, et à Monsieur, frère dudit roy ; et comme cette action a esté une des plus considérées des yeux de toute l’Europe, et de la quelle on a faict des j ugements tous différons, tant sur le peu d’utilité qu’en a tiré l’Espagne, soubs la protection de la quelle ils s’estoient mis, que sur le peu d’intérest et dommage qu’en a souffert la France, qu’on s’estoit persuadé devoir estre fort grand, il m’a semblé à propos d’en rapporter ic^ l’histoire succinctement et tout le succès, affin d’en pouvoir tirer quelques instructions, pour l’advenir, en des occurrences semblables.

Louys XIII, roy de France, estant de soy-mesme peu capable de gouverner son royaume, pour estre de fort peu de jugement et néantmoins fort ambitieux, timide, irrésolu et fort opiniastre en tout ce qu’il avoit une fois mis en sa teste, qui sont toutes conditions qui font que ceux qui les ont, se donnent entièrement et absolument à ceux qui se sçavent accomoder à ces humeurs, a donné occasion à plusieurs de tenter cette fortune, qui est la plus haute à la quelle peut aspirer la plus grande ambition des

1 Emplois, charges, offices ; les apostilles de pièces déposées aux archives de V audience, constatent cette influence des grandes dames. Voir ci-dessus III, 184, note 2.

STIH LB aOUVHBNEMENT DES PAYS-BAS.

courtisans ; et de fait, cela a très bien réussy à plusieurs, ceroy n'ayantjamaisesté sans quelqu’un qui le possédasse du tout, et sur lequel il remettoit le seing et direction des affaires les plus importantes de son Estât. Le premier qui a tenu ce poste a esté le marquis d’Ancre*, qui y entra durant sa minorité, ayant sceu gaigner la faveur de la royne mère si avant, que rien ne se passoit sans son advis, ce qui luy acquit l’envie, qui est l’appanage des favori ts et la hayne de tous les courtisans, qui crurent d’en avoir d’autant plus de raison, qu’il estoit estranger, estant florentin ; ce qui luy avoit donné accès à la ditte royne, qui estoit aussy florentine; laquelle bayne estant ainsy universelle, ne parut pas jusques à ce qu’elle l’eût renversé, estant impossible qu’un seul puisse résister è tous, et qu’entre tant de pièges et d’artifices que tant de monde luy dresse, il n’y en ayt pas un auquel il soit attrappé, comme il fut à la fin, par ceux de monsieur de Luynes*, le quel estant entré aux bonnes

‘ Concino Concini, petit-flla du secrétaire de COme de Médicis, avait accompagné Marie de Médicis en France. Après la mort du roi, qui le détestait, il fit partie du conseil de régence ; bientét après, il acquit, grâce aux largesses de la reine, le marquisat d’ Ancre, en Picardie, la lieutenance générale de Péronne, Roye et Montdidier, et enfin l’office de premier gentilhomme de la Chambre. Il fut nommé maréchal de France en 1613. Tallemant DES Réaux, I, 189-194.

‘ Charles Albert était petit-fils d'un chanoine de Marseille et d'une fille, qui se prétendait de la maison des Alberti, de Florence. Il avait deux frères ; les trois, en se faisant soldats, prirent les noms de Luynes, de Brante et de Cadenet, du champ, de la vigne et d'une petite Ue de sable qu'ils avaient hérité de leur père. Luynes était très adroit dans les détails de la fauconnerie et Louis XIII avait, dès 1611, témoigné une passion pour les oiseaux do proie, de sorte qu'il prit Luynes en grande faveur

CONSIDÉBATIOMS

grâces du roy, par l’invention de faire voler des mouches par des moyneaux, qu’il avoit dressé à cela, s’accomodant ainsy au plaisir de ce petit roy, qui est le chemin le plus droict et le plus ordinaire à la faveur, quoyque fort souvent ord * et infâme, lorsqu’on se met à seconder les passions brutales des princes, et leur en faciliter la jouyssance, comme plusieurs ont fait et tout fraischement le conteducq*, pour avoir servy le roy d’Espagne® de courratier^, en ses amours illicites, de quoy nous sentons les fléaux de Dieu rigoureusement , sur nos épaules, Dieu chastiant sur les peuples les pechez des princes. Ce seigneur de Luynes, estant ainsy en faveur, pour n’avoir point de compagnon, ce lieu n’en recevant non plus que la royauté, sceut si bien instiller en l’esprit du roy la jalousie, passion de la quelle les roys sont plus susceptibles que de nulle autre, sur le prétext qu’il estoit temps qu’il régnât absolument, puisqu’il estoit en âge de majorité, qui est de quatorze ans, pour le roy de France, et non précairement, comme il faisoit soubs l’authorité du mareschal d’Ancre, qui estoit le vray roy, qu’il l’amenna à ce point de commander à monsieur de

et que l’on créa, pour lui, la charge de maître de la volerie du cabinet. Après la condamnation de la maréchale d'Âncre, il ae fit adjuger les biens confisqués sur elle et son mari. Le pape réclama ceux situés en Italie. Luynes devenu connétable de France, mourut le 14 décembre 1621, au moment où il allait tomber en disgrâce. Taixemamt dbs Kéa.ux, II, 38-51.

1 Sale.

2 Le comte-duc d’Olivarès.

* Philippe IV.

< Couretier, corretier ou couratier, celui qui facilite aux marchands étrangers la vente de leurs denrées.

Vitry\ colonel de son régiment des gardes, de Fassasiner, comme il fît, luy donnant deux coups de pistolets à la teste*, comme il venoit au Louvres, estant sur le pont nœuf®, où ledit régiment estoit posé en liaye*, et le dit Vitry à la teste; commençant ainsy son règne par le sang qu’il a continué, remplissant son royaume et ses voisins de sang.

Ce seigneur de Luy nés estant, par ce moyen, possesseur seul de la faveur, après avoir estably sa fortune dans la possession des principales charges du royaume qu’il obtint, et entre autres de celle de connestable, qui est la plus éminente, et se fortifîé luy et ses frères, d’alliances illustres et riches, ne jouyt

^ Louis de l’Hospital, baron de Vitry, capitaine des gardes, alors en quartier, était ennemi personnel du maréchal d’Ancre, il reçut le bâton de maréchal, en récompense de cet assassinat (24 avril 1617). Richelieu, Mémoires^ liv. VIII, 415.

2 Ce fut un gentilhomme nommé Guichaumont qui tira le pre^ mier coup et abattit le maréchal d’Ancre ; il était encore à ge> nous quand Vitry et ses compagnons l’achevèrent. Richelieu, Mémoires^ liv. VIII, 416.

3 II se trouvait sur le pont dormant, qui tenait au pont-levis du Louvre. Tallemant des Réaux, 1, 192.

* En bataille; les gardes formaient alors des compagnies; quelques gardes seulement se trouvaient aux portes et dans la cour du Louvre^ Vitry était aidé de son frère du Haillier, de son beau-frère et de quelques gentilshommes bons et notables. Sis- MONDi, Hist, des Français^ XV, 376, 377 et 378.

s Après avoir satisfait sa cupidité, en se faisant adjuger les biens confisqués sur le maréchal d’Ancre, Luynes se montra avide d’honneurs ; il fut créé duc et pair et obtint la lieutenance de Normandie. Il procura à son frère Brante, l’alliance de l’héritière de Piney-Luxembourg, dont il prit le titre; le troisième frère, Cadenet, reçut le titre de duc de Chaulnes ; tous deux furent, en outre, faits maréchaux de France. Enfin le roi comprit, le l*»* janvier 1620, les trois nouveaux ducs dans une promotion de l’ordre du Saint-Esprit. Luynes avait épousé, le

longtemps du fruict d’une action si meschante, mourant d’une mort qu’on creut constament avoir esté hastée par poison, qui est la fin la plus ordinaire des favori ts, qui se trouve rarement sans violence.

Après luy, il y en a eu plusieurs, qui ont monté ces dégrez, si comme monsieur de Barradas, qui trouva la porte dans l’adresse qu’il eut d'enférer un sanglier, en la présence du roy, qui prit tant de plaisir à cette action) que depuis il luy donna la première place en son affection* ; monsieur de Saint-Simon, eut ce bonheur, pour sa gentilesse d’esprit, et agréables pointes et rencontres en ses discours, qui pleurent tant au roy, qu’il l’aima, comme il fit encore plusieurs autres, pour choses de petitte considération * ; les quels ne se sceurent tenir longtemps sur ces dégrez si glissants.

13 septembre 1617, Marie de Rohan, née au mois de décembre 1600. et flUe d'Hercule de Rohan, duc de Montbazon et de Madeleine de Lenoncourt, sa première femme. Cette jeune dame, remarquable par sa beauté et son esprit, fut honorée de l’amitié de la reine Anne d'Autriche, et devint célèbre sous le nom de duchesse de Chevreuse, qu'elle prit de son second époux, Claude do Lorraine, duc do Chevreuse. Tallemant des Réaux, II, 41 et suiv.

I Les historiens varient sur les causes du renvoi de Baradas ; Tallemantdes Réaux, qui l'avait connu, dit que c’était •• un assez pauvre homme ». Historiettes, III, 63, 64 et 65; Bazin, II, 154 ; Capkfigdb, Richelieu, etc., III, 83.

* Il parait en effet que ce fut • à des choses de petite considération » que Claude de Rouvroy, créé duc de Saint-Simon vers 1634, dut la faveur du roi, comme de loi rapporter des nouvelles certaines de la chasse, de ne pas trop tourmenter ses chevaux et « de ne point baver dedans, quand il portoit en un cor. • On dit aussi qu'il avait appris au monarque un procédé pour changer de cheval àla chasse, sans mettre pied à terre. Telles seraient les causes de la fortune du père de l’auteur des fameux mémoires. Tali.kmant, III, 65.

SUR LE GOUVERNEMENT DBS PATS-BAS.

n’estant possible de s’empescber de tomber, si on n’est bien ferré, et d’où la cheute est d’autant plus dangereuse qu’on est haut monté.

Ce naturel et facilité du roy estans connus d’Armand du Plessis, évesque de Lizieux \ pour auquel évesché estre avancé, il trompa le pape Paul V, se donnant plus d’âge qu’il n’avoit *, ce qui fit prognosticquer, par forme de prophétie au dit Pape, qu’il seroit, un jour, un grand fourbe; qui depuis s’est assez faict connoistre soubs le nom du cardinal de Richelieu, le plus fin, le plus caut ®, le plus malicieux, le plus meschant, le plus violent, le plus cruel et le plus ambitieux qui ayt jamais esté au monde; il résolut de tenter fortune, pour voir s’il y pouvoit parvenir, à quoy l’aydoit grandement l’accès qu’il avoit dans la maison de la royne mère, où il avoit esté reçeu pour intendant de sa maison *, en laquelle charge il n’avoit pas oublié de faire sa bourse aux despens de celle de sa maîtresse; à la quelle aucuns autheurs françois disent qu’U avoit bien desrobé deux millions d’or et plus, depuis son aumosnier, et encore plus la possession de ses bonnes

> Armand Jean Du Plessia, évêque de Litçon.

> Armand Jean Du Plessis, né le 5 septembre 1585, fut sacré évêque de Luçon en 1607, alors qu’il n’avait que 22 ans. Cape- PiGUB, Richelieu, Mazarin et la Fronde, I, 172. Tallemant DES REaux, II, 148.

5 Caut; cauteleux, rusé.

* Richelieu, qu’on croit avoir été l’amant de la reine-mére, fut son grand aumOnier et son principal conseiller, mais non l'intendant de sa maison, emploi que remplissait Barbin, créature des Concini et ami intime de Richelieu. Tallemant des Réaux, II, 167 et suiv. ; Sismondi, Hist. des Franç,, XV, 416.

C'ONSIDKRATÎONS

grâces, qu’il avoit acquis en se feignant homme de bien autant que ce puisse estre.

Cette opinion que la dite royne eut de sa probité, jointe à l’expérience qu’elle avoit de sa capacité, qui estait peu commune, estant d’un esprit très subtil et très pénétrant, et ayant des qualitez très recommandables, s’il les eut employé en bien, fut cause quelle l’introduisit dans le conseil secret du roy , son fils, où il ne fut longtemps, sans s’insinuer dans la faveur, et puis peu-à-peu s’en rendreseul possesseur, ayant sceu de sorte surprendre la simplicité de ce roy, qu’il ne faisoit plus aucune chose sans luy, ou plustast il faisoit tout par luy ^ Se voyant au lieu qu’il avoit tant désiré, il creut n’avoir rien fait, s’il ne trouvoit moyen de s’y maintenir, et ne jugea pas qu’il le pourroit faire aussy longtemps que la royne mère se trouveroit près du roy, la connoissant pour trop prudente, devant laquelle ses artifices seroient inutiles, sans en pouvoir tromperie roi, comme il prétendoit, qui seroit

■ Le précis de cette première partie de la carrière de Richelieu manque de clarté et même d'exactitude : l'évêque de Luçon s’était révélé aux Etats généraux de 1G14 ; il fut appelé au conseil en 1616 et, vers la fin de la même année, l'infiuence exercée par le maréchal d'Âncre sur la reine-mère, le fit nommer secrétaire d'Ëtat. Après la mort du maréchal, le roi lui témoigna do l’aigreur et il suivit la reine, dans son exil, au château de Blois. Mais compromis par la correspondance de la reine, interceptée par Luynes, il dut quitter Blois et se retirer dans son évêché, où il s’occupa de controverse religieuse. En 1619, il contribua à la paix ménagée, à Angoulême, entre le roi et sa mère ; depuis, il ' s'étudia â ramener la concorde dans' la famille royale’; grâce â ses conseils, la reine rentra au conseil; elle lui fit obtenir, malgré l’opposition cachée du roi, la barette de cardinal; enfin, le 26 avril 1624, le nouveau cardinal rentra au ministère, sur la proposition du marquis de la Vieuvillo, surintendant des nuances, in.spiré par la rcino-mèro.

SüB LB aOUVBRNBMENT DES PAYS-BAS.

tousjours informé du fond de l’affaire, par la ditte royne, qui pourroit, par ce moyen , le décréditer, et eu conséquence ruyner toute sa fortune, qu’il avoit dessein, comme il disoit, de faire monter au plus haut point et d’esprouver, une fois, jusques où celle d’un homme privé pouvoit ,aller ; ce qui le fit résoudre d’entreprendre de l’esloigner du roy, pour à quoi parvenir, il se servit de la défiance naturelle dudit roi, lui mettant en l’esprit quelle le voulut gouverner comme enfant, qu’il avoit bien le nom de roi, mais non l’authorité, qu’elle avoit toute entière, d’où vint une petite aliénation, qui est tousjours aux roys un signe mortel de la faveur; la quelle s’accrut merveilleusement de ce que ledit cardinal de Richelieu avoit fait gouster le désir de la monarchie de toute l’Europe, (n’ayant pas trouvé de viande plus propre, pour rassassier l’appétit ambitieux de ce roy) et luy persuadé le dessein facile, en ruynant la maison d’Austriche, par les voyes que Henry IV son père, avoit tracé. La dite royne s’opposa formellement à une entreprises! injuste, et qui, selon toutes les raisons du monde estoit impossible; en quoy elle ne diminua rien de cette passion, qui, entreautres ses excès, a cela de propre qu’elle croît d’autant plus qu’elle a d’opposition, croyant estre générosité et courage de ne reculer pour quelle difficulté que ce soit, et s’attira à elle la malveillance du roy, qui ne la regardant plus que d’un œil de travers, la contraignit, à la fin, de se retirer de la cour, pour ne

> Dès son premier passage au ministére(1617), Richelieu avait adopté la politique extérieure de Henri IV, qui est devenue traditionnelle en France. Sishondi, XV, 373.

voir de ses yeux, lesuject de sou déplaisir ; l'absence estant le remède ordinaire des courtisans défavorisez, qui se souviennent mal qu’au lieu de remède, ils y trouvent le poison, qui fait mourir leur crédit, n’y ayant rien qui se passe plus tost de la mémoire des princes, que ce qu’ils ne voyent plus, estans divertis i des premiers objects, par la réputation des derniers et que celuy-là perd la partie qui la quicte, ou au contraire il peut arriver quelque occasion de rentrer d’où on est sorty ; la quelle estant escbappée, ne se trouve plus, et-que celuy qui est absent, ne peut prétendre; et qui, sans doute, ne pouvoit manquer à la dite royne, qui avoit cet advantage d’estre mère, dont l’affection pouvoit bien estre couverte des cendres de la défiance, ou d’autre mal-entendu, mais non esteinte, et qui à la première clarté seroit mesme plus forte qu’auparavant, à la façon du soleil, qui ayant esté caché, dans une nue, lors qu’il en sort, paroit plus brillant. Elle se retira à Compiègne, qu’estoit ce que plus désiroit le cardinal *, le quel ne manqua point de ce servir de cette occasion pour aigrir l’esprit du roy, luy faisant croire qu’elle traictoit avecq ses voisins contre son service, et contre les desseins qu’il avoit, et par les intelligences quelle avoit endedans et les traictez qu’elle faisoit avecq les voisins, elle prétendoit d’y remuer^; ce

I Distraits, détournés.

* 23 février 1631 ; la reine-mère avait accompagné, au château de Compiégne, la cour, qui partit précipitamment, la laissant â la garde du maréchal d’Estrées. Capefioue, Richelieu, IV, 32 et suiv.

3 On avait, dés son arrivée en France, reproché à Marie de Médicis ses sympathies pour l'Espagne, que son intimité avec

SUE LE GOUVEBNEMBNT DES FÂYS-BA.S. 299

qui fut si bien desgfuisé qu’on luy donna des gardes pour s’en asseurer, qui la tindrent si serrée que, nonobstant que le roy vint à Compiègne, elle n’eiit jamais le crédit de luy parler, ny mesme de luy escrire, tant le cardinal apprébendoit que le cœur du roy ne s’attendrît à la veue de sa mère, ou mesme à' l’ouye de son nom *, ne permettant qu’on luy en parleroit, si non en disant du mal d’elle.

Cette captivité si extraordinaire, luy fut si sensible, qu’elle prit résolution de s’en délivrer, si elle pouvoit; et pour n’y retomber, de sortir du royaume, espérant de trouver dans les pays de ses autres enfans, plus d’afiFection, et d’y estre protégée, et, avecq le temps de pouvoir rentrer aux bonnes grâces du roy, et de luy faire connoistre les artifices du cardinal. Ainsy résolu, ainsy fait; ayant trouvé moyen de tromper ses gardes, (qui estoient bien aisés à tromper, ayant ordre du cardinal de le faire ainsy, lequel ne désiroit que sa sortie®), et de se retirer dans le Pays-bas, où par ordre de la Sérénissime Infante, elle fut receue avecq les honneurs deus à la mère de trois plus grands roys de l’Europe, et avecq l’affection et libéralité conformes à la magnanimité de celle qui les recevoit

sa bru, Anne d’Autriche, et sa ruptqre avec Richelieu avaient rendues plus vives.

■ C'était attribuer à Louis XIII une sensibilité dont il était complètement dépourvu.

* La fuite de Marie deMédicis la compromettait, en ce qu'elle constatait ses liaisons avec les ennemis de la France. Capefigur, IV, 50, 51 ; SiSMONDi, XVI, 102, 103.

3 La reine-méro partit de Compiègne le 18 juillet 1631, dans une voiture traînée par six mules ; le lendemain, elle toucha la frontière des Pays-Bas au petit village de Hestrud, non loin do

Mais le Cardinal n’eût faict qu’à demi, s’il n'eût auBsy chassé ‘ Monsieur, frère du roy, qu’il croyoit pouvoir estre cause de faire rentrer en bonne intelligence, la mère avecq le filz; et pour le faire, il print suject de le mettre mal avec le roy, de la communication qu’il avoit avecq la royne-mère, luy donnant appréhension que cela ne pouvoit tendre que contre son service, elle estant parmy ceux qu’il désignoit avoir pour ennemys.

De quoy Monsieur s’estant apperçeu, et se voyant rehutté jusques à là que de ne pouvoir estre payé des pensions que le roy luy donnoit, il prit résolution de se venger du cardinal par sa mort, et de faict il alla le trouver dans son logis, en compagnie de plus de deux cent gentilhommes, où après luy avoir dit toutes les injures que la colère luy dictoit, quand se vint au point de l’exécution qu’il avoit projetté, le courage luy manqua, et sans avoir donné le signal qui estoit concerté, avecq ceux qui le dévoient faire, il se retira, le dit cardinal l’accompagnant jusques à la porte de son logis, où il demeura jusques à ce que le dernier de toute la troupe fût sorty, non sans avoir fait, pendant ces discours, des soumissions toutes extraordinaires*. Mais sitost qu’il fut délivré de cette peur, quia esté la plus grande qu’il ait jamais eu, il alla trouver le roy, qu’il aigrit si fort tant de

Solre-la-Château. De là elle gagna Àvesnes, où elle fut reçue par Philippe Danneux, chevalier, baron de Crève-Cœur, gouverneur de cette place forte.

> Monaieur, frère du roi, avait quitté Paris depuis plusieurs mois.

* Cette scène violente se passa le 31 décembre 1630. Capefi- GüB, Richelieu, Matarin et la Fronde, IV, 27, 28 et suiv.

ce rencontre, que d’autres sujects qu’il sceut bien forger, qu’il le fît résoudre de l’arrester^ prisonnier; de quoy en ayant eu ad vis, soubs main, de la part mesme du cardinal, le quel n’eût pas trouvé son compte en sa prise, n’ayant autre dessein que de le faire fuyre hors du royaume; apres avoir détesté sa pusillanimité et imprudence , d’avoir commencé * cette affaire, sans l’ascbever, et moins prévoir qu’un homme de cette authorité, estant offensé trouveroit tousjours de quoy se venger, il se retira à Orléans, où il ne tarda gueres sans estre suyvy d’une petitte armée de cincq à six mille hommes; la quelle, l’ayant faict sortir de cette ville et après de tous les lieux où il alloit, le força enfin de se jetter en la Lorainne*. Ce fut où il forma un party^, avecq les malcontens de France, desquels estoit chef le ducq de Montmorency, qu’il alla joindre en Languedocq, de la quelle province il estoit gouverneur, qu’il avoit faict soublever, avecq trois mille chevaux, qu’il avoit levé au Pays-bas et aux environs avecq l’argent d’Espagne; la quelle faillit^ de ne luy donner une

* Arrêter Monsieur, frère du roi.

* Mars 1631. Sismondi, XVI, 101, 102.

3 C’est en 1632 que Gaston d’Orléans se lança dans cette entreprise. 3f ^moires cïe Gaston f duc d' Orléans ^ 591, 597.

^ Sismondi, XVI, 126 et suiv. ; Mémoires de Gaston^ 592. Un régiment de cavalerie, levé dans le pays d’Entre-Sambreet-Meuse, prit part à cette expédition ; il était commandé par Henri de Bryas, seigneur de Grange ; l’im des capitaines était Toussaint de Robaulx, seigneur de Lisbonne. Ce régiment est cité parmi les bons do la petite armée du duc d’Orléans. Mémoires de Richelieu, III, 562. Papiers de la famille de Robaulx de Soumoy.

5 Commit la faute de...

armée complète , et suffisante pour de soy-mesme se maintenir , quand elle eût esté abandonnée des François, ce qu’on devoit appréhender de leur légèreté naturelle, qui entre autres choses, les rend faciles à s’esmouvoir, faire des ligues et alliances, et de mesme faciles à les rompre, et les quitter, selon la remarque que César en a fait de son temps. Ce qui obligea le prince de Parme , lorsqu’il alla au secours de Paris, et puis de Rouen, de se faire si fort, et de loger tousjours en des lieux si advantageux, quequand le ducqde Maine*, qui estoit chef de la Ligue, le quel se joignoit à luy, eût manqué, il eût esté en estât de pouvoir sortir, à son honneur, de son entreprise ; ce que, pour n’avoir esté observé, les gens et argent qu’on avoit donné à Monsieur*, furent perdus et le dessein ruyné;’du quel on ne tira autre fruict, que d’avoir irrité les François, d’autant que le ducq de Montmorency, au premier rencontre qu’il eut, avecq le mareschal de Schomberg, que le roy de France avoit envoyé pour s’opposer à ce mouvement, s’estant engagé témérairement et mal à propos, par de là un fossé, croyant qu’il y deut estresuivy, y fut abattu de son cheval, fort blessé, et pris prisonnier; la témérité ayant tousjours une mauvaise issue, principallement aux actions de la guerre , et peu après décapité à Toulouse ®. Sa générosité, et les services par luy rendus, et encore plus par ses prédécesseurs, méritans une

* Mayenne.

* Oaston, duc d’Orléans.

3 Mémoires de Gaston d'Orléans, à la suite des Mémoires de Richelieu, III, 595. £d. do Michaud et Poujoulat. Sishondi, XVI, 128, 13I ; Capbfigüb, IV, 67, 94.

SUR LE aOUTERMBMBNT DBS PAYS-BAS.

meilleure fin. Mais il avoit pour ennemy le cardinal, qui avoit d’essence de ne pardonner jamais ; et Monsieur avoit de naturel de n’avoir aucune affection, non plus que de mémoire, de ceux qui l’avoient obligé ; et outre ce, une flocheté*, et peu de vigueur, qui le fit abandonner celuy qui s’estoit ruyné pour luy; tant il importe de ne s’engager avecq des gens de cette trempe, et bien considérer auparavant, ce qui en peut arriver.

Cette prise dudit ducq, mit fin à cette guerre, que Monsieur pouvoit continuer, ayant encore toutes ses forces entières ; mais il se laissa coiffer des artifices du cardinal, qui luy promettoit la réconciliation avecq le roy, et toute sorte de bons traittemens, ce qui le fit abandonner tous ceux qui l’avoient suivy ; desquels les principaux François le payèrent avecq la teste, et les estrangers furent condemnez de sortir de la France, en dedans vingt quatre heures, à peine de la vie; ce qui obligea la plus part de se retirer en Espagne, ne le pouvant ailleurs, en si peu de temps, où ils périrent de faim, et de misère. Et Monsieur fut payé de son irrésolution et ingratitude, ayant esté relégué à Blois, après que tous ses serviteurs luy furent estez, et que des autres luy eurent esté donnez, qui estoient à la dévotion du cardinal, lesquels luy servoient d’espies, luy rapportans tout ce qu’il faisoit et disoit, sans qu’il eusse aucune liberté ; de quoy se déplaisant extrêmement, il résolut de la reprendre, comme il fit, se retirant vers sa mère, à Bruxelles * ; où estant les ministres d’Espagne

> Lâcheté, de l'espagnol flcgera ou flojedad.

* Gaston d’Orléans quitta Tours dans la nuit du 10 octobre

CONSIDKBATIONS

jugèrent qu’il ne falloit négliger cette occasion, en la quelle en obligeant la ditte royne mère et Monsieur, ce qui seroit bien pris de toute la clirestienneté, ils pourroient négocier un grand service au roy, leur maistre; et pourquoy ils entrèrent en communication avecq leurs serviteurs S avecq lesquels après une longue consulte , ils accordèrent en une mesme conformité*, qu’il falloit restablir lesdits royne et Monsieur, et trouver moyen de ruyner le cardinal, qui estoit si funeste, non seulement à la France, mais encores à toute la ebrestienneté , et ennemy juré du roy^ et de la très auguste maison d’Austriche ; et pour venir à bout de cette résolution, ils choisirent les moyens suivants ' comme les plus asseurés, et les plus faciles.

Le premier, que la royne, comme mère, requérera sans cesse au roy, son filz, avec les soubmissions, et tendresses ordinaires à une bonne mère, vers son filz, et son roy, luy offrant continuellement d’estre médiatrice, pour luy réconcilier Monsieur et le faire désister des pensées de guerre, ès quelles elle le voypit, non sans justice, pour les affronts, par luy receus, en son particulier, du cardinal, et l’intérest que le royaume

1632, se dirigea par Blois, Sens et Montereau vers le Luxembourg, d’où il gagna Bruxelles. Il y fut bientôt rejoint par sa femme, Marguerite de Lorraine, qui s’était échappée, déguisée en homme, de Nancy, occupé par les Français. Mémoires de Gaston^ duc d Orléans, 597, 598 ; Capefigüe; Tallemant des Réaux.

1 Les personnages attachés à la reine-mère et au duc d’Orléans.

2 Ils tombèrent d’accord.

^ D’Espagne.

de France en souffroit, en général; la quelle' elle ablioroit de tout son cœur, ne pouvant avoir plus de déplaisir que de voir les deux frères, ses enfans, en guerre, pour la passion d’un ministre violent, outrageux, et avaricieux ; protestant qu’elle ne désiroit que la paix, le bien de l’Estat, l’amour et l’union de ses deux filz ; déclarant que si elle est sortye de France ce n’avoit esté que pour avoir plus de seurté et de liberté, pour le desabuser du cardinal, et luy* faire voire les desseins qu’il avoit contre sa couronne, famille, et personne royale; sa prison d’elle n’ayant jamais esté praticquésparlui, qu’en cas qu’elle demeurasse en cette captivité, pour empescher qu’elle eût accès h sa Majesté, pour luy dire ces véritez, ou si elle en escbappoit, la rendre incapable de tout crédit.

Le second, que Monsieur, de sa part, demandera incessamment justice contre le cardinal, pour l’outrage et peu de respect à l’honneur et personne de la royne sa mère ; protestant, luy, de l’invasion de l’Estat, et de l’usurpation de l’authorité royale, des principales places du royaume, et de toutes les chaiges du gouvernement, le tout avecq protestation de vouloir vivre avecq le respect deu à un roy, son frère, et son seigneur; monstrant un grand désir du bien général de la France, et un non moindre ressentiment du mal qu’elle souffre, et combien à contrecœur il seroit obligé de demander l’assistence des roys estrangers, ses bons frères®, autant interressez

' La guerre.

* Au roi.

’ Les rois d'Espagne et d’Angleterre étaient beaux-frères de Gaston d'Orléans, dont ils avaient épousé les sœurs.

CONSIDÉBATIOMa

que luy, pour chastier l’insolence du cardinal, et remettre la ditte royne en son honneur; à quoy il est porté, sans d’autres fins, que du seul zèle de la justice, qu’un filz est obligé de demander pour sa mère outragée.

Le troisième, que Son alteze, la Sérénissime Infante, comme tante commune, s’offrira au roy de France pour une bonne et sainte réconciliation, avecq sa mère et son frère, pour conserver la paix et le bien de la chrestieneté.

Le quatrième, que d’autre part, on faira diligence d’unir l’Angleterre, Savoye et Florence avecq l’Espagne, pour faire une guerre auxiliaire; et on faira aussy devoir, vers Sa Saincteté à ce qu’elle veuille s’interposer, pour applanir ces difficultez, qui est un chemin pour décréditer beaucoup le cardinal, auprès du roy.

Le cinquième, qu’on négociera tout de bon en Allemagne, pour défaire et s’opposer, par quelque voye, au dessein et traitté du cardinal, tant vers le roy de Suède et de Dannemarcq qu’autres princes protestansL

Le sixième, qu’on travaillera, sans interruption, pour une tresve en Hollande, par le moyen de la royne mère, et de Monsieur, ce qui servira de cou-

I Le 13 janvier 1631, les envoyés français avaient signé à Bernwald, avec ceux du roi de Suède, un traité par lequel Louis XIII promettait un subsidede 400,000 écus par an, pour faire la guerre à l'empire et rétablir les princes et les Etats d’Allemagne, dans la situation où ils étaient au commencement des troubles, et cela au mépris d'un traité de paix, conclu à Ratisbonne, juste trois mois auparavant, entre la France et l'Empereur. Sismondi, X'VI, 106, 107.

SUR LB aOUVEENEMKNT DES PAYS-BAS.

verture honnorable à l’Espagne, et pour estre desoccupée et demeurer libre.

Et finallement que jusques à ce qu’on pourra faire une puissante guerre, la royne ne demandera autre chose du roy, que la paix, et Monsieur faira tousjours des grandes soubmissions et protestations , escrivant, entre temps, sans cesser, aux parlements, compagnies souveraines , villes principales , princes, et grands du royaume, affin de les esmouvoir par la crainte d’une guerre, de se bander contre le cardinal, et justifiant tousjours son procédé, en rendant odieux celuy dudit cardinal.

De tout ce que dessus, l’Espagne prétendoit de tirer deux fins de l’une, la première apparente et pleine de justice, qui estoit le restablissement de la royne, et l’autre, secrète sçavoir la confusion en France, soubs le meilleur et plus juste tiltre qui se pouvoit désirer, par où on rompoit tous les desseins qu’elle avoit conceue contre l’Espagne.

Pour mettre en effect ces résolutions, on employa le marquis de la Viefville‘,qui commença sa négotiation en Angleterre, d’où il eut responce qu’elle ne cédèroit en rien à l’Espagne, et on s'accorda, qu’après avoir fait instances par les ambassadeurs ordinaire vers le roy de France, pour le restablissement de la royne-mère, si on nerecevoit de la satisfaction,

’ Le marquis de la Vieuville avait été lieutenant-général de Champagne et ministre, puis il était tombé en disgrâce ët avait suivi la reino-mére et Monsieur, ce qui avait motivé sa condamnation à mort et la confiscation de ses biens; ils forent donnés à Claude de Saint-Simon, alors favori du roi. Sishondi, XVI, 116.

on y envoyeroit des extraordinaires, avecq grande solemnité et apparats, pour faire la mesme réquisition, avecq tout le bruict possible; et n’estans ouys, qu’on dresseroit un manifeste de la part des deux roys, pour justifier les assistances qu’ils avoient esté constraints de douner k Monsieur, pour protéger l’honneur de sa mère, si injustement oppressée.

Mais avant ce faire. Son Alteze Sérénissime Infante trouva bon d’envoyer, de sa part, le doyen Carondelet*, pour offrir au roy de France de s’interposer pour cette réconciliation, duquel iceluy marquis de la Viefville dressa’ les instructions publicques et secrètes, d’où le dit Carondelet rapporta beaucoup de remerciment dudit roy, lequel acceptoit les offres que luy faisoit laditte Infante.

Dans lequel voyage le dit cardinal ayant reconnu la teste du dit Carondelet pleine de fumée et d’ambition, il le sceut si bien praticq'uer, que soubs promesse de le faire grand, luy et les siens, il le débaucha si avant, que par son moyen, il trouva ouverture à en faire autant vers quelques seigneurs particuliers du Pays-bas, auprès des quels iceluy Carondelet avoit du pouvoir, remplissant leurs testes vuides d’imaginations de sou venaineté, qu’il avoit charge de leur promettre, en chacune leur province ; d’où s’ensuivit le mouvement de Bouchain, où estoit gouverneur le seigneur de Noyelles, frère dudit doyen, qui soubs prétexte d’une querelle particulière, avecq le comte de Bucquoy, admit encetteplace, une garnison françoise,

* François de Carondelet, doyen de la métropole de Cambrai, avait été chargé, en 1626, d’une négociation en Angleterre ; il fut l’undes agentsde la conspiration de 1632. Voir plushaut, 111,215.

SUB LB aOUVBBNBMBNT DBS PATS-BAS.

de quoy la fin fut la ruine des entrepreneurs*, sans autre succès, lesquels se laissèrent aller à un conseil si pernicieux sans aucune prévoyance, poussez seulement de leur aveugle passion, n’ayans ny ville, ny ecclesiastique , ny noblesse, ny peuple pour eulx, hormis quelque fort petit nombre de personnes pour lesquelles on a publié l’amnistie de la quelle j’ay parlé cy- dessus*.

Cette infâme négociation dudit Carondelet ayant esté découverte, fit qu’on cessa de continuer celle qu’on avoit commencé par son moyen, croyant que la mine fut éventée, comme si on eût pu arriver, par une nouvelle trace, au mesme but et trouver quelque autre plus fidèle et plus capable pour la conduire.

n faut advouer qu'on faillit lourdement au choix de cet homme pour ambassadeur, sans avoir connoissance de sa capacité, fidélité et bonne conduite, qu’on ne pouvoit avoir, pour estre le premier employ dans lequel on l’essayoit, comme si cet essay se devoit faire dans une commission de la quelle dépend l’honneur du roy et bien du pays ; sans en putre avoir considéré qu’il estoit dans le dépit, pour le rebut qu’il avoit souffert en la prétention à l’évesché de Saint-Omer, ce qui devoit empescher de luy donner le moyen de se venger, à quoy, pour l’ordinaire, le dépit porte les âmes ambitieuses ®.

> Qeorges de Carondelet, se défendit énergiquement lorsqu'on voulut l’arrêter et fut assommé d’un coup de crosse de mousquet. Mémoires de Richelieu.

* Le texte de cette amnistie est rapporté plus haut, en ce volume, 215, 216 et 217.

3 11 est à regretter, qu’au lieu de ces déclamations inntiles, l'auteur ne donne pas un récit vrai et détaillé de la conspiration

CONSIDÉBATIONS

Entre les affaires des princes, l’affaire des affaires est le choix des ambassadeurs, qui est d’autant plus difficile qu’il y a peu de personnes qui en soyent capables. Un ambassadeur doit estre noble, s’il se peut, pour avoir ordinairement plus de générosité et de civilité ; de profession capable de traiter l’affaire pour laquelle on l’envoye; de rencontre agréable; non contrefaict, de peur d’estre ridicule et en mespris; non pauvre et nécessiteux, la pauvreté estant une porte fort dangereuse à la corruption ; agréable au prince vers lequel on l’envoye, et sortable à son humeur, cela luy rendra l’accès beaucoup plus facile, et encore peut-estre familier et produira l’affection, difficilement les hommes se gardent de ceux qu’ils ayment; de bon jugement; versé aux actions du monde, tant par expérience, que par la lecture ; entendu au droict des limites et représailles ; sçavant en généalogie des princes, et leurs prétentions sur les Estats des autres princes; leurs forces, leurs moyens, leurs alliances, leur façon de vivre ; de bonne mémoire; prompt aux réparties, vif et pénétrant ; résolu et courageux en ce qu’il aura entrepris prudemment; secret aux affaires d’importance; retenu au parler; non mesdisant; parlant librement des prétentions de son maistre, s’il est question de les soustenir; non yvrogne, ny adonné aux femmes et surtout vertueux et homme de bien ; d’un esprit délié, pour pouvoir découvrir et pénétrer les artifices, dont on l’esprouvera , desquels s’il se laissoit surprendre, non seulement il descouvriroit les conseils et intentions de

de 1632, maie il semble considérer le fait comme une honte pour le paya et n’ose en parler qu’à mots couverts.

Page 1