BOULARD
Contribuant encore à la désorientation du jeune paysan, cette soif de machinisme outrancier créé par une « civilisaton.» industrielle qui n’est plus à la mesure de l’homme. Le rythme paysan, rythme de la nature, rythme humain par excellence, est rompu -— on veut vivre toujours plus vite (et mourir aussi.) La guerre et son déchaînement de fer et de machines n’a. pas calmé cette ardeur insensée, bien au contraire. J’ai assisté cet été à l’interrogatoire de jeunes paysans à l’examen psycho-technique prémilitaire ; tous ou presque, veulent devenir: « chauffeur-mécanicien », « radio ” ou « aviateur » et
“quitter la terre...
Il ne s’agit même plus là du désir justifié d’un machinisme relatif soulageant l’homme dans son dur labeur quotidien aux champs, lui permettant de prendre ainsi quelques loisirs ; il s’agit d’un désir irraisonné d’évasion de cette terre qui, dans leur esprit semble les avilir et les rendre méprisables aux yeux detous. « Paysan !.… >» n’est-Ce pas la pire injure dans la bouche de certains ?.… $
On leur a tant parlé de « Progrès » et de « Science » !.… et quel-progrès, et quelle science ! La Nature n’est plus rien que de méprisable et l'Homme est maître de tout et capable de tout... (nous l’avons bien vu, mais dans le pire !.…)
Qui ne voit ici le rôle éminent du médecin pour tenter d’extirper ce sophisme des jeunes esprits paysans” ?
Et par dessus tout cela, le fléau des fléaux : la Guerre. Il faut l’envisager, puisqu'elle revient périodiquement tous les vingt ans et qu’elle dure chaque fois quatre à cinq ans. C’est une fièvre intermittente collective qui fait à chaque fois un nombre accru de victimes parmi les paysans, toujours les plus
touchés, le plus grand nombre de morts, de blessés, de prisonniers et toutes les sequelles désespérantes :
— Fermes à l’abandon ou détruites.
— Terres en friche et minées.
— Déséquilibre économique, marché noir.
— Pas d'améliorations possibles de l’habitat,: des che... mins, etc... faute de matériaux et de main-d'œuvre. — Déséquilibre politique.
L3 A Henri Pourrat résume dune phrase : -
LA guerre, c’est la subversion de tout. Elle va contre la Son même du paysan. »
c) Insuffisances physiques et sanitaires.
Paragraphe d'importance majeure pour nous médecins, mais étroitement lié aux précédents, Mauvaise hygiène, corporelle, alimentaire, du travail, de l’habitat et des agglomérations, liée aux insuffisances économiques, mais plus encore malheureusement aux insuffisances psychologiques, à la mauvaise éducation, aux préjugés.
Alcoolisme, lié aussi à tous ces facteurs et exerçant ses ravages partout, aggravant les autres misères physiologiques, et minant la race paysanne qui devrait être la plus saine et la plus belle, placée dans des conditions de vie idéales. Autre mal aussi, en de nombreuses contrées : /a consanguinité conséquence fatale de l « écrémage » subi par la race paysanne par suite de la désertion de ses éléments les plus vigoureux, par la mortalité due à la guerre ; conséquence aussi de l'isolement et du repli sur soi-même du milieu rural. Consanguinité particulièrement marquée en certaines régions (Anjou, Bretagne, Indre, Haute- Savoie, etc) qui conservait autrefois des races fortes et des vertus saines tant que les conjoints et leurs aïeux furent sains, mais qui ne transmet plus maintenant que tares et prédispositions morbides par épuisement et par contaminations successives des géniteurs. ÿ
Ensemble désolant de faits disparates et comme indépendants à première vue mais tellement liés les uns aux autres par les causes et les effets, en profondeur, voilà le mal dont souffre la Paysannerie française. Nous ne prétendons pas ici avoir tout cité, les formes du mal varient, nous l’avons dit, d’un pays à l’autre, mais nous prétendons que chacun de ces maux et leurs causes premières peuvent et doivent être combattus et cela, d'extrême urgence, par tous, médecins en tête, avec l’énergie du désespoir si nous voulons sauver notre pays du désastre irréparable qui le guette.
Le R.P. Lebret nous dit : « .….dans le monde, tout se tient et dès qu’on prend en charge un secteur de misère, quel qu'il soit, on en arrive, pour supprimer efficacement cette misère, à s'attaquer à la civilisation même qui la permet, qui la suscite... » En l’occurence, ne s'agit-il pas ici plutôt d’une « civilisation >» perdue à retrouver ensemble et à vivifier, à féconder par les apports nouveaux du progres réel, du progrès « humain ».… »