LE « MALAISE » PAYSAN
Maintenant que nous nous sommes efforcés à dégager les traits les plus caractéristiques du paysan et de la vie paysanne, considérons « ce qui ne tourne pas rond » chez lui et dans son entourage.
. «Ceux qui abandonnent la terre n’ont pas le souci de discerner les causes qui occasionnent les effets pernicieux qu’ils ne veulent plus subir. Mais une élite paysanne s’inquiète de l’avenir et cherche à connaître les causes de l’impuissance dans laquelle nous nous débattons, Les événements lui démontrent la faillite des moyens politiques, financiers et économiques traditionnels pour remédier à l’état de désorganisation dont souffre le pays. (1) »
Nous aurions fort à faire si nous voulions nous attarder sur les facteurs économiques de ce « malaise paysan ». Mais, d’autres s’y sont attachés. Tout est lié, nous nous acharnerons sans cesse à le répéter, mais nous devons insister davantage en tant que médecin, sur les facteurs psychologiques et sanitaires.
Quels sont les symptômes de ce mal qui frappe incontestablement la paysannerie française, même dans ses régions les plus riches ? |
Voici quelques signes parmi les plus flagrants :
— Dénatalité nette.
— Exode massif vers les villes, terres en friches (en quarante ans, 1.900.000 exploitants de moins de dix hectares ont disparu des campagnes françaises !)
—— Engagement dans les administrations d'Etat.
— Neurasthénie rurale.
— Morbidité et mortalité accrues.
Mais ce sont là formes « lourdes » de la maladie ; les formes « légères » sont plus difficilement décelables pour les eprits non avértis et il est du plus haut intérêt de dépister parmi elles les formes « inapparentes ». C’est elles qu’il convient d'analyser et de diagnostiquer à temps pour porter les remèdes qui conviennent. Tous les efforts doivent tendre vers
(1), Ecrit en mars 1945 par H. Bralerair dans le Cahier n° 4 du Centre d'Etudes des Techniciens de l'Organisation Economique et Sociale.
le « maintien à la terre », vers la sauvegarde de ce qui peut encore être sauvé. Le « retour à la terre est un problème avant d’être un remède »..
Il s’agit, en effet, d’une vaste pathologie, externe et interne. Les germes pathogènes sont divers, les formes cliniques varient selon les régions considérées, mais, quelle que soit la forme de la maladie, les causes de débilitation du terrain sont les mêmes.
Les villages morts des Basses-Alpes ou des Cévennes représentent les formes massives les plus lourdes ; les villages du Limousin qui se vident de substance jeune au profit des villes industrielles voisines, les campagnes fertiles de l’Anjou et d'ailleurs, abandonnées par les agriculteurs prisonniers rapatriés, au profit de la S.N.C.F. et de la gendarmerie : les régions de cultures qui s’industrialisent à outrance et où sévit l’agitation sociale : voilà les formes moyennes.
Les régions où se limite volontairement la natalité, où l’on ne trouve plus de main-d'œuvre agricole, où l’on ne trouve déjà plus d’artisans ruraux, où le christianisme baisse : voilà les formes frustes qui se transforment FpAeneal en formes graves.
Enfin, la forme inapparente est partout où ne se trouvent pas les autres. Il n’est guère de campagnes saines en France, socialement parlant, car nous allons voir que le mal est pour une bonne part inhérent aux lois, au gouvernement et aux tendances générales de la « civilisation >» moderne.
Jean Yole, qui a si bien étudié ce « malaise paysan », nous indique, pour les paysans de l'Ouest, quel est le critère de la santé terrienne et le point de rupture de cet équilibre fragile:
< ….Entre la famille et le clos taillé à sa mesure s’est créée une harmonie définitive qui exige au même degré la richesse du sang et la vigueur de la sève. Le malaise paysan s’amorce dès que l’équilibre se rompt dans un sens ou dans l'autre, quand la terre se morcelle ou que s’amoindrit la famille. »
Il énumère ensuite les facteurs de débilitation des deux éléments complémentaires l’un de l’autre : la Terre et la Famille : te
— Désastres familiaux (guerre, captivité, deuils, etc...).
— Rareté de la main-d'œuvre impuissante à satisfaire
toutes les besognes et qui décourage.
— Dégoût des travaux grossiers.
— Aspirations mal définies mais qui ont toutes le plaisir
pour amorce,
— Difficultés financières.
— Emprunts usüraires,
— Acquisitions mal faites. :
Ces facteurs de débilitation ont eux-mêmes des causes premières, des insuffisances :
— économiques, — sanitaires, — psychologiques, — morales.
a) Insuffisances économiques.
Bornons-nous ici à énumérer :
. — Mauvaise politique générale d’importations et d’exportations défavorisant l’agriculteur français.
— Protection encore insuffisante de la propriété paysanne malgré quelques efforts louables dans leur principe
— Lois successorales, — Contrat de salaire différé.
— Remembrement.
RC
— Prix des denrées agricoles trop bas par rapport à l’indice général de vie, entraînant fatalement le marché noir. (1)
— Entraves multiples à la liberté de production et de vente : « Dirigisme » et « Etatisation » de l’agriculture de plus en plus marqués. Taxes, paperasseries, tracasseries administratives sans nombre. « imposées par Îles circonstances », malgré les efforts de bienveillante compréhension des fonctionnaires.. Mais nous y reviendrons.
— Manque de clarté, de cohésion et de suite dans le système des assurances rurales (assurances sociales et autres) qui en font un maquis inutilisable même pour les gens les plus éclairés. Main-mise totale de l'Etat sur la mutualité agricole.
Mais, n’insistons pas davantage sur ces insuffisances, sans vouloir pour cela minimiser leur importance considérable. D’autres s’en chargent de la bonne façon. Nous sortirions par trop du cadre médical.
b) Insuffisances psychologiques et morales.
« Dans le monde moderne, le paysan est vraiment un signe de contradiction : on l’admire, on le dénigre, ou, après avoir décrété qu’il est inadaptable et « insauvable », on agit comme s’il était inexistant, ce qui est le pire des mépris. (2) »
(1) Les organisations paysannes avaient demandé d’un commun accord, que je prix du blé'soit fixé à 819 fnancs le quintal pour Îa campagne de 1945... on vient de leur accorder 675 francs !.… :
(2) R.P, de Ganay in « À ba découverte de l'Ame Paysanne ».
Cette opinion, sans cesse entretenue par haine ou par bêtise par des citadins ignorant le vrai visage de la paysannerie, ou, ce qui est pire, par les rénégats de la Terre, ses déserteurs.. vient rebattre les oreilles des paysans et accentuer en eux le sentiment d’infériorité qui les ronge.
Complexe d’infériorité, « crise de ladolescence paysanne » (1), conduisant souvent à cette « faiblesse irritable », qui n’est qu’une forme particulière au milieu rural de la neurasthénie classique.
Sentiment d'isolement, sensation d’être-méprisé de tous :
« .…Excusez le service, vous êtes chez des paysans !.… », m'ont dit des amis m'invitant à leur table pourtant mieux que n’auraient su le faire la majorité des citadins, et surtout plus franchement et plus cordialement ! Ils ont peur des gens des villes qui se sont parfois gaussés d’eux au régiment ou ailleurs, qui les ont traités de « balourds » ou de « cul-terreux », qui leur ont dit bien des fois qu’ils ne connaissaient rien de la vie parce qu’ils n’avaient jamais vu que leurs champs ou leurs montagnes. Et puis, d’autres « gens des villes » les ont roulés, lésés dans leurs intérêts matériels : les agents immobiliers, les intermédiaires, les trafiquants du marché noir.
Mais cette peur se transforme parfois en haine, colère de faible et de timide, qui dépasse son but par la violence de son . expression. Je me souviens d’un vaste écriteau apposé à l’entrée d’une ferme, près d’un lieu de pélerinage célèbre, en Provence, rédigé en ces termes rudes :
« Entrée interdite. Rien à vendre. Vous êtes ici pour vous amuser, nous sommes ici pour travailler ! »
D’autres pratiquent autrement et font payer « aux autres » tous les avantages dont ils ont l'impression (souvent justifiée d’ailleurs.) d’avoir été frustrés.
Les injustices commises à l'égard de la paysannerie par une politique gouvérnementale persistante malgré les avatars divers de la nation au cours des ans (ce ne sont pas les paysans qui gouvernent ou font les lois malheureusement !) sont imputées par elle aux « favorisés » du sort, aux ouvriers et aux gens des villes en général, à ceux qui sont « plus près du ‘soleil ». Avec la charité chrétienne, beaucoup ont perdu le sens de la solidarité, même envers leurs proches voisins.
La forme fruste, la plus jmportante, de ce malaise paysan, est signée par ce symptôme, souvent léger en apparence mais
(1) Lire le remarquable article de P. Jouve sur ce sujet dans le numéro de la revue « Construire » paru en septembre 1944.
toujours grave quant à ses conséquences sociales profondes: la-perte du sens de la communauté de destin. C’est contre cette forme fondamentale, source de toutes les autres (et conséquence: aussi) qu’il convient de diriger tous les efforts des éducateurs et des responsables de la vie paysanne.
Ce repliement sur soi-même, cette « peur » du lendemain inadapté à l’homme, cette haine (mêlée d’une certaine envie) pour le fonctionnarisme « sacré ». et irresponsable, rend nombre de paysans semblables au pauvre gribouille qui se jette à Peau par crainte de la pluie. et nous voyons alors (maintenant plus que jamais) le phénomène navrant des engagements en masse dans la gendarmerie, la garde mobile, aux P.T.T., à la SNCF.
J’ai entendu au moment du rapatriement des prisonniers, l’appel suivant à la radio :
« Rapatriés ! toutes facilités vous seront accordées pour entrer dans les administrations. Constituez dès maintenant vos dossiers Vous obtiendrez tous les renseignements à tel endroit. » .
Ce même jour, une amie, assistante sociale rurale, nous portait le témoignage suivant : en Maine-et-Loire, son pays et le mien, nombre de prisonniers de guerre rapatriés, après ‘avoir connu lhygiène d’outre-Rhin (seule chose qu’ils aient pu apprécier chez ces barbares matérialistes, lorsqu'ils étaient en « kommandos », dégoûtés des maisons et des installations agricoles de chez eux, abandonnent la terre pour la situation « sûre » que leur offre l’administration !.…
Navrant, n’est-ce pas ?… Et il s’agit pourtant là d’une de nos plus belles provinces |...
Et deux ans après le rapatriement, le malaise est le même,
multiplié par dix.
Le Fonctionnarisme ! Il s’agit bien là d’un des virus les plus redoutables agissant sur le monde paysan. À la manière d’üun monstrueux parasite, il l’anémie par spoliation des éléments vitaux jeunes et robustes, et en paralysant d’autre part la vie paysanne restante par une toxine tenace : le système des assurances.
« Notre époque — et ce n’est pas là un de ses traits les moins sionificatifs — semble placée toute entière sous le sisne de l’assurance. A la limite, plus de hasard, tout est prévu, réglé, garanti, on ne risque plus rien... »
e La vraie prudence a deux yeux : l’un est fixé sur le but à atteindre, l’autre sur le risaue-à courir ; elle voit jusqu'au but et c’est pourquoi elle sait affronter le risque.
>» La fausse prudence est en quelque sorte éborgnée, elle . n’a qu'un œil braqué sur le risque, elle ne voit pas plus loin que le risque, et c’est pourquoi elle se refuse à le courir. Privée à la fois du sain regard qui voit le but et de la sainte tendance qui porte vers lui, elle n’a plus qu’un désir : celui d'échapper au risque à tout prix. L'homme est alors voué à la stagnation ou à la régression ; il ne rêve plus que de carapaces et de gardefous et la vie se transforme pour lui en une immense entreprise « d’assurances contre tous risques »… (1)
Et pourtant, ce fonctionnarisme lui-même, qui a créé cette soif de sécurité, est impuissant à la satisfaire et semble même diaboliquement s’efforcer d’éloigner la coupe des lèvres...
En veut-on des preuves ? Nous en glanons partout, sans. peine : ‘
— Le 3 juillet 1945, intervention à la Consultative de M. Emmanuel Roy :
« Rien n’est fait pour aider les prisonniers rapatriés agriculteurs (trois projets en sommeil). »
— Chronique de l'artisanat rurgl dans un journal agricole qu mois de juillet 1945.
Les pécules de retour à la terre ne sont payés qu'après de longueurs invraisemblables.….
…. Une ordonnance concernant le développement et l’amélioration des ateliers et habitations intéressant directement la vie rurale est en sommeil depuis longtemps dans les cartons du Ministère de l'Economie Nationale.
— Du Journal Agricole du 11 août 1945 :
« Pendant que leurs contrôleurs iront en « Jeep » (le ministre des Finances a, en effet, promis aux contrôleurs économiques de les doter de ces modernes engins) sur les routes de France, les agriculteurs continueront à n’avoir pas de moyens de traction et pas d'essence. et les laiteries pas de camions et pas de pneus pour le ramassage. À ce régime, rassurez-vous, il n’y aura bientôt plus besoin de contrôleurs, car il n’y aura plus rien à contrôler. Les contrôleurs en « Jeep 5. auront écœuré les derniers producteurs en sabots derrière de vétustes instruments tirés par des attelages hors d'usage. >
En veut-on d’autres ?.… (2)
« — On paye des gens à ne rien faire. et c'est le paysan qui les engraisse, à la fin du compte. »
Un autre virus terrible, vivant en excellents termes avec le
(1) In « L’Echelle de Jacob > de Gustave THIBON, p. 140. :
(2) Depuis. la lisre s’est allongée sans fin et Îes exemples d’incurie administrative sont innombrables.
premier : la Politique, virus endémique, à recrudescences saisonnières et locales. ;
Inutile d’épiloguer ici sur ce que chacun sait et déplore. en accusant toujours le voisin d’avoir commencé...
La politique mal entendue, la politique stérile des partis et des factions, entraîne fatalement la mauvaise gestion gouvernementale au profit de certains et aux dépens des autres, et l'instabilité sociale sur le plan national, de même que sur le plan communaï et surtout désunion à tous les échelons, On ne juge plus les gens que d’après leurs étiquettes. On les unifie -Stupidement, qu’ils soient bons ou mauvais, fripouilles ou honnêtes gens, dans la haine ou l’attirance (le plus souvent irraisonnée) qu’on a pour un parti.
Ecoutez ce que nous dit un brave médecin de campagne de la Dordogne, sans périphrases :
« La collaboration du médecin et de l’instituteur pourrait être très fructueuse s’ils pouvaient former une bonne équipe. Encore faudrait-il que la sacrée foutue (sic) politique ne vienne pas troubler leurs rapports »
Préparant le terrain à ces virus et affaiblissant la résistance naturelle du paysan à ces fléaux, il est une chose, nécessaire en soi, qui porte les plus mauvais fruits quand les principes en sont mauvais ou mal appliqués : il s’agit de l'Ecole.
Nous n’osons rien ajouter aux réquisitoires serrés des Labet, Yole, Thibon, Gachon, Belbèze et de tant d’autres encore contre l'Ecole rurale telle qu’elle existe trop souvent. Ma peine est même grande de devoir mentionner ici ce grave danger qui menace depuis longtemps la paysannerie, car j’ai de nombreux amis parmi ces instituteurs de campagne ! Maïs, ils ont la même soif de réforme que moi, et, ils savent ail imnorte d’anuver encore sur cet abcès et de le déhrider une honne fois pour toutes!
Voici comment, en 1911, le docteur Belbèze jugeait l’école rurale (4) :
« L'école actuelle Ini enseiosne peu, le désadante autant que possible et lui annrend lPaboulie et la passivité.…. » s __! Fn combien d’endroits n’en somméäs-nous pas encore là
auiourd’hui ?.… Autre cause de délibération — et non la moindre — aue nous laïsserons cenendant aux spécialistes : la Déchristianisa-
tion de nos campagnes. (2)
I Neutasthénie Rurale s, chez Vigor Frères, éditeurs. à D He « Problèmes Missionnaires de la France Rurale », par l’Abbé