‹ Considérations sur le rôle social du médecin de campagneChapitre 12 sur 17 · L'ACTION SOCIALE RURALE · texte numérisé non relu

L'ACTION SOCIALE RURALE

(a) Hier

Il est extrêmement difficile, à travers la trame serrée de lhistoire de l’action sociale en France, de déceler ce qui revient en propre à la campagne et aussi ce qui revient au corps médical.La notion de « vie rurale » nettement définie et différente de la « vie urbaine» semble être née au moment même de l'apparition de la civilisation industrielle, c’est-à-dire vers le début du 19, siècle.

Au Moyen-Age et avant, les médecins, en tant que tels, ne semblent pas avoir joué un rôle prépondérant dans ET fee médico-sociale de nos campagnes.

Les médecins étaient rares. On appelait en consultation des moines ou des prêtres séculiers qui s’étaient acquis une certaine expérience médicale, Dans la plupart des cas, on soignaïit avec des remèdes de bonne femme, aussi bien que possible...», nous dit Gustave Schnürer.

Mais il faut se souvenir qu’autrefois, les médecins étaient très souvent des religieux et, par là même, ont contribué puissamment à l'institution des œuvres charitables et de SECOUrS re ancêtres de nos organismes sociaux actuels.

Célestin IT, Pape de 1191 à 1198, accorde des privilèges timiétionnels à l'assemblée (corporation) des maîtres et écoliers, les soustrayant à la justice séculière et leur concédant la juridiction écclésiastique. En 1200, Philippe-Auguste confirmait ce privilège à la corporation entière. »

C’est aux nombreux ordres religieux (clergé séculier ou tiersordres) répartis sur la terre de Fance que nous devons la créa: on des Hôtels-Dieu, des hospices, des lèproseries.

(@) Jean YOLE in « Le Malaise Paysan », p. 02.

Pour beaucoup d’esprits peu informés, le placement familial date de la loi Roussel de 1874... Or, il remonte en réalité au 12° siècie ! Gustave Schhürer, signale notamment que, vers 1180, les enfants abandonnés faisaient un séjour de quinze à dix-huit mois chez une nourrice à la campagne et rentraient ensuite à l'Hospice des Enfants Abandonnés.

«Les couvents ont resque tous, outre l’infirnierie destinée à leurs membres, un « hospitale pauperum » pour les étrangers. Cassiodore (468-552) recommande aux moines chargés de l'infirmerie, l’étude de la médecine et en particulier la lecture des ouvrages d'Hippocrate, de Galien, de Dioscoride (De institut. Div. litterarum c. XXXI). Saint-Benoit, en fondant son ordre, en 529, recommande avec sollicitude le soin des malades (Re- gula c. XXXVI).. À

«On voit les autorités religieuses investies par la force des choses de la charge de l’enseignement et de l'assistance publi-

‘que... », dit le docteur Bon.

Il serait trop long d’énumérer ici les différents ordres monastiques dont l’activité était consacrée au service social rural. Citons seulement, parmi les plus importants : les Hospitaliers de Saint- Jean, les religieux de l’ordre du Saint-Esprit (fondé à Montpellier en 1170-1180), les Antonins (en 1095) créés dans le Dauphiné

‘pour lutter contre le fameux « mal des ardents » et qui rayon- -nèrent sur la France,

Parmi les saints médecins qui « exercèrent » à la campagne, -il-faut citer saint Raven et saint Rasiphe, au Il: siècle, dans le diocèse de Séez ; au XI: siècle, le bienheureux Vulfère où

Gouffier, au monastère de Monstier ; saint Jean à Tonnerre,

-saint Fulbert à Chartres ei saint Guillaume Firmat, près. de Mhortain ; au XIE siècle, le bienheureux Alquier, moine et médecin de Cileaux.

Ils pratiquaient « les six œuvres de miséricorde », qui semblent résumer fidèlement l’action sociale de cette époque

— nourrir les affamés ;

—— désaitérer les altérés ;

— reçcveillir les sans-abris ;

— vêtir ceux qui sont nus ;

__ accueillir, visiter, soulager les malades ;

= soulager-les prisonniers dans leurs prisons ; — en outre : ensevelir dignement les morts,

Les grands ordres de saint Benoît et de saint Dominique, : qui ont contribué si puissamment à créer la civilisation de cette

époque et qui sont à la base de l'agriculture française (saint Maur et ses Bénédictins ont apporté d'Italie le premier soc à

versoir et la herse) ont eux aussi participé à l’équipement social et hospitalier de nos campagnes.

Des hospices et des maisons d’accueil pour les étrangers se sont érigés le long des chemins de Saint-Jacques, ossature, avec les routes romaines, de notre réseau routier actuel.

Les premières assistantes sociales rurales n’ont-elles pas été les Cisterciennes, les Prémontrées, les Clarisses, Dominicaines et Tertiaires de saint François et de saint Dominique Et les Béguines surtout qui « …gagnaient leur vie par leur travail, cousaient, filaient, tissaient…, soignaient aussi les malades, moins dans les hôpitaux que dans les maisons particulières. »

Nous trouvons encore, à lheure actuelle, dans nos campagnes, les « Béates » dont Henri Pourrat nous parle souvent avec tant de poésie et de cœur, âmes du village dans certaines de nos vieilles provinces restées profondément attachées à leurs traditions. |

« La résidence des moïnes-médecins dans les locaux indépendants du couvent, leurs fréquentes sorties; enfin, la faiblesse même de certains et leur cupidité, amenèrent les Conciles à interdire aux moines l’exercice de la médecine (Conciles de Reims de . de Latran de 1139, de Tours de 1163, de Paris de 1212): »

Mais, jusqu’à fin du Moyen-Age, l’action sociale gravite comme toute la vie rurale, autour de la paroisse et des clercs. « Les étudiants étaients clercs, mais de nom seulement, sans avoir reçu aucun ordre. En médecine, les professeurs étaient tantôt des clercs, mais souvent revêtus seulement des ordres mineurs, tantôt laïcs, mais habituellement ayant fait vœu de célibat, Cette dernière obligation fût levée à Paris en 1452 par le cardinal d’Estouteville. La médecine allait vers la laïcisation complète. (1) » Puis viennent les Communes qui vivent encore en bonne intelligence avec les paroisses puisqu'elles ne sont que les deux noms exprimant les fonctions complémentaires l’une de l’autre d’un seul et même groupement humain. « La commune est née de la paroisse et durant de longs siècles non seulement elle vivra en parfaite intelligence avec la paroisse, mais il sera souvent bien difficile de l’en distinguer tant la collaboration est étroite. », nous dit Mgr Terrier,

Plus tard s’affirma le divorce progressif de ta paroisse spirituelle trop désincarnée et de la commune temporelle, trop enfoncée dans la matière et l'intervention diabolique des partis: le parti de l’instituteur et le parti du curé. A partir de ce

(1) Docteur Bon: « Précis de Médecine Catholique ».

point crucial de l’histoire de nos campagnes, il y a lutte ouverte entre les deux clans, entre le « secours communal aux indigents » et le « tronc pour les pauvres de la paroisse », entre la mutualité et le syndicat d’une part et l’entr’aïde chrétienne entre voisins, sans cesse déclinante, d’autre part. Lutte ouverte entre l'Ecole laïque et l'Ecole libre, Aspect navrant de l’évolution d’une « civilisation » qui n’a pas su faire l’accord entre différents secteurs humains. Même la narration de l'Histoire en a subi le contre-coup et le sectarisme de nombre d’historiens en ce qui concerne le progrès social et l’action sociale nous gène considérablement pour retrouver dans le passé ce qui mérite d'être exhumé afin de servir d'exemple. Combien osent parler en effet (hormis les auteurs catholiques) de l’action sociale des moines ? Serait-ce le mot « Charité » qui choque, ou blesse de laïques oreilles ?.. On n’ose point parler non plus comme il se devrait d’un Olivier de Serres. Pensez donc, c’est un « seigneur ÿ et tout le monde sait que le régime féodal est un régime d’oppression sans nom pour ja paysannerie, et d’obscurantisme !.… Toutes ces taxes, ces réquisitions, ces impositions et ces vexations de toutes sortes n’existaient plus maintenant... ni les seigneurs qui les ordonnaient.

Olivier de Serres, qui avait suivi des cours de botanique, de médecine et de droit (et dont le père, un modeste drapier, fut recteur de l’Hospice de Villeneuve-de-Berg en 1541) ne disaitil pas : :

« Sans cesse se rendre meilleur et chercher à faire mieux; en raison surtout de la haute position sociale et des richesses que Dieu nous a données. Il sera tellement plus difficile d’être sauvé au riche et au pourvu de dons !.. »

C’est à cette époque (vers 1564) que fut publié l'ouvrage, célèbre en ce temps, du docteur en médecine Charles Estienne: L'Agriculture et la Maison Rustique « ..L’œuvre est confuse, visiblement écrite par quelqu'un n’ayant jamais œuvré de ses mains ou dirigé effectivement le travail. Pourtant c’est une somme qui rassemble toutes les connaissances agricoles de l’époque ; mais aussi. les innombrables superstitions », selon F, Lequenne.

Mentionnons aussi que le bon roi Henri fut un des premiers à faire de la protection sociale envers la campagne sur le plan national lorsqu'il déclare en mars 1595, qu’ « il fera remise de vingt millions sur les tailles, défendra de saisir les bestiaux et

instruments aratoires, autorisera les communes à racheter au prix de vente les communaux vendus, laissera librement circuler les grains et vingt autres mesures d'assistance... »

“RC peer

Et après les sanglantes guerres de religion. « Peu. à peu il y eut cette lente attraction vers une certaine forme de tolérance. Non pas celle qui est indifférence, lassitude, excuse des faibles ; mais cette tolérance constructive dont j'ai parlé, forgée sous le signe du malheur. Elle est faite de ce désir nouveau de pitié, de fraternité, de bon vouloir : l’amour de son prochain après tant de souffrances, parce qu’on a soi-même tant souffert ; l'amour aussi du pays ; et, ce qui résume. tout, le) désir de revenir enfin au bon travail dans la paix, dans le bonheur.. », nous dit l’auteur de La vie d'Olivier de Serres.

Et dire qu'aujourd'hui nous en sommes à formuler les mêmes souhaits !

La voix d'Olivier de Serres s’élève encore :

« Il faut que le laboureur ne tombe plus dans ce désespoir où vous le jetez. Protégez le laboureur ; qu’il soit l’homme entre tous sacré... É |

». Nous voulons travailler, nous voulons voir produire nos champs ! »

Et ce « nous » correspond pour lui à une réalité : lui qui.est un peu. médecin, un peu juriste, vrai seigneur, cultive luimême ses champs en soignant et en aidant ses voisins défavo- , risés de tout son grand cœur de chrétien. Pas comme ces journalistes ou ces fonctionnaires irresponsables qui prennent maintenant la parole pour les paysans qu’ils avaient trop négligés jusqu'alors ! Et il régénère l’agriculture française par de multiples découvertes et adaptations : l’assolement triennal, l’irri- .gation et le drainage, le ver à soie, le chou-fleur, Partichaut, la pomme de terre même (la « kartoufle »), le sainfoin, etc...

La lutte pour le pain compte avant tout, on pare au plus pressé et l’action sociale se résume à l’entr’aide envers les affamés. On lutte aussi contre les terribles épidémies «et l’hygiène d’alors n’est guère envisagée que sous l’angle purement .prophylactique. Le VIT siècle avait vu la création de grandes léproseries (comme dans le Charollais, ou à Luxeuil, par Saint- Romain) grâce auxquelles le fléau s'était atténué vers 1580... Dans toute cette lutte contre la famine et la misère, peu ou point de traces apparentes de l’action personnelle des médecins dans les campagnes, On mentionne bien dans les archives des petites villes les noms de docteurs et médecins consuls ou tenant d’autres postes publics importants, mais on note très peu leur influence particulière sur les campagnes avoisinantes. (Certaines chroniques nous donnent de précieux renseignements sur la façon dont étaient réglés les honoraires des médecins ruraux, le plus souvent en nature, mais peu de chose sur le

rôle social du praticien de cette époque. Est-ce parce que l'action sociale était tellement inhérente au métier de médecin qu'il était naturel de ne la point mentionner comme méritant un intérêt particulier, ou bien, au contraire, la médecine étaitelle une science ésotérique qui tenait le médecin à l'écart de ses “semblables en dehors de l’acte purement curatif ? Nous penchons plutôt pour la seconde hypothèse, plus conforme aux principes médicaux anciens.

La charité chrétienne, l’entr'aide, l'esprit «+ communautaire > dominent, du début du MoyenAge au XVII siècle, toute la vie sociale rurale et les médecins n’y ont que très peu de part. s

Un exemple passionnant du point de vue social et « sociologique » est fourni par l’histoire de la Communauté familiale des Pinon, en Auvergne, décrite par M. Pourrat. Elle dura douze siècles et ses membres « …fondèrent un hôpital et bâtirent pour leurs hôtes de passage une maison plus commode que les leurs... >» et qui « …accueillaient les pauvres, à tous ceux qui se présentaient donnant de la soupe, du pain, et, pour la couchée, une chambre l'été, le fournil l’hiver.. » Dont « les chiens étaient même élevés à ne pas mordre, parce que des mendiants venaient souvent de nuit à Pinon… » Ou comme cette congrégation familiale des Jault, dans le Morvan, qui dura plus de six cents ans. Gageons qu’ils n’avaient pas souvent besoin du médecin et qu’ils pourvoyaient eux-mêmes aux urgences le plus souvent !

: Mais (nous y arrivons..), le type du médecin de campagne social nous est fourni par Balzac en la personne de son admirable docteur Benassis. (Cet homme bienfaisant ne serait-il qu’un mythe créé par le génie puissant et inventif du romancier ? Nous le craignons bien, malgré certains qui croient voir dans le docteur Benassis le docteur Bossion, de l’IsleAdam, mort en 1821 « aimé de tous et bienfaiteur de son pays », qui avait soigné Balzac dans sa jeunesse en lui faisant faire une cure de lait d’anesse. à D

Notons que pour d’autres, il s'agirait du docteur Franck, d Vienne, qui avait aussi soigné Balzac et avait les qualités morales du bon docteur Benassis. Quoi qu’il en soit, le « médecin de campagne » est un personnage qui à fort bien pu exister de son temps et qui mérite d'être, encore, à l'heure actuelle, un modèle à imiter s’il ne l’a déjà été. Ge

« Si dans toutes les localités chacun vous imitait, Monsieur, la France serait grande et pourrait se moquer de l'Europe !… », s’écrie Genestas exalté au récit que vient de lui

So 34 En

faire Bénassis du changement survenu dans le pays depuis le début de ses efforts.

Nous sommes bien tentés de partager l’enthousiasme du commandant à cette lecture ! (1)

Il nous donne sa formule de l’action sociale en ces termes:

« Oh ! je ne me suis abandonné à aucune iliusion, ni sur le caractère des gens de la campagne, ni sur les obstacles que l’on rencontre en essayant d’améuorer les hommes ou les choses. Je n’ai point fait d’idylies sur mes gens, je les ai acceptés pour ce qu’ils sont, de pauvres paysans, ni entièrement bons ni entièrement méchants, auxquels un travail constant ne permet point de se livrer aux sentiments, mais qui parfois peuvent sentir vivement. Enfin, j'ai surtout compris que je n’agirais sur eux que par des calculs d’intérêts et de bien-être immédiats. Tous 1es paysans sont fils de saint Thomas, l’apôtre incrédule : ils veulent toujours des faits à l’appui des paroles. »

Et encore ceci. (mais il faudrait tout rappeler !...) :

« Ce n’est pas sans raison, mon chæ Monsieur, que lon assemble proverbialement les trois robes noires, le prêtre, lPhomme de loi, le médecin ; l’un panse les plaies de l’âme, l'autre celles de la bourse, le dernier celles du corps ; ils repré- ‘ sentent la société dans ses trois principaux termes d’existence: la conscience, le domaine, la santé. Eh bien, je crois que le progrès de la civilisation et le bien-être des masses dépendent de ces trois hommes ; ils ont les trois pouvoirs qui font immé- -diatement sentir au peuple l’action des faits, des intérêts, des principes, les trois grands résultats produits chez une Nation par les événements, par les propriétés, par les idées.

» …Ces trois professions, en touchant nécessairement à ces résultats humains, m'ont donc semblé devoir être aujourd’hui les plus grands leviers de la civilisation : ils peuvent seuls offrir constamment à un homme de bien les seuls moyens efficaces d'améliorer le sort des classes pauvres, avec lesquelles ils ont des rapports perpétuels. Mais le paysan écoute plus volontiers l’homme qui lui prescrit une ordonnance pour lui sauver le corps, que le prêtre qui discourt sur le salut de l’âme: l'un peut lui parler de la terre qu’il cultive, l’autre est obligé de l’entretenir du ciel dont il se soucie aujourd’hui malheureusement fort peu. »

Gardons de Balzac-Bénassis cette leçon de sagesse sociale — chaque mot en vaut son pesant d’or — et tentons de la trans-

{1) Dans le fond, les Américains, avec jeur « Tenessee Valley Authortty », n'ont rien inventé !… Balzac avait déjà rêvé cela dans le « Médecin de RRpEE » et dans « Le Curé de Village » !. Mais ils ont réalisé,

poser sur le plan de la réalité d'exposer plus loin.

. Ge médecin a fait de la triple protection sociale : contre les insuffisances économiques, psychologiques et sanitaires. Bien peu peuvent dire en avoir faittautant au cours des siècles et nous estimons pourtarit que ce devrait être là le rôle de chaque médecin. L’idéal de Benassis est loin d’être inaccessible.

Nous voyons bien ensuite quelques méäecins de campagne ou officiers de santé qui semblent avoir eu une influence sociale notable dans leur pays :

Un docteur Pouzet, maire de Mazières-en-Gâtines, de 1848 à 1871, un docteur Labat, à Laplume (Lot-et-Garonne) jusqu’en 1925, auteur de l’admirable Ame Paysanne ; plus près de nous, un docteur Besnier, président fondateur du Comité d’Entente de Bonnétable… et bien d’autres encore...

Mais l’action de ces médecins est encore loin d’égaler celle d’un Bénassis. À

Pour suivre l’histoire de l’action sociale, il ne semble pas inutile de s’intéresser à son évolution à travers les siècles en fonction des différences structurales entre les régions de France. Différences notables, selon qu’on envisage l’organisation sociale des pays de grande culture et de pénétration industrielle ou celle des pays de petites et moyennes propriétés individualistes de l’Ouest. -

L’effort s’est avéré plus nécessaire du point de vue de lhygiène en particulier, dans ces pays de l’Ouest, plus « isolés » et là se sont développés les premiers services sociaux spécifiquement ruraux. Un sociologue historien, Ph. Ariès, va même jusqu’à affirmer qu’ « il n’existe pas, dans l'Ouest, de sociétés rurales. Le paysan n’est pas le frère de son voisin ; il n’a pas de prochain. Il n’a pas de conscience de groupe. C’est un individu isolé à côté d’autres individus isolés. » (exception faite cependant de la Vendée, devenue une « région » cohérente et unie à la suite de 1793, avec une conscience collective réelle). « La société primaire il ne faut pas la chercher ici, dans le village ou dans le pays. Elle existe pourtant si l’on veut, mais réduité à la famille, »

On doit noter aussi l'influence considérable du château, dans l'Ouest, du point de vue social aussi bien que du point de vue administratif ou intellectuel.

Dans les régions viticoles du Sud-Ouest, lutte âpre contre cette influence du châtelain et influence en matière sociale du « radicalisme » et du «+ socialisme » : développement des

; c’est là ce que nous tenterons

mutuelles, des syndicats, organisation collective ‘de:la er tion sociale et esprit « laïque ».

Il est à noter qu ela monoculture semble entraîner des réactions politico-sociales identiques dans des régions différentes : par exemple, dans Les Paysans de Balzac, un épisode de cette lutte contre l’influence du châtelain dans une région de monoculture (le bois) : le Morvan,

— Influence considérable des petites villes, des bourgs, dans toute la Provence et le Sud-Est et rayonnement sur la campagne. ù

— Influence du village et de l’assolement triennal dans les

régions au nord de la Loire.

"Il est bien aisé de voir les conséquences primordiales de ces différentes structures économiques et géographiques en matière d'action sociale ;: nous y reviendrons lorsque nous parlerons de l” « adaptation au lieu ».

ÆEn résumé, nous pouvons distinguer trois grandes étapes dans l’action sociale rurale à travers l’histoire :

1° Accord entre religion, enseignement, médecine, : économie ;

2° Divorce entre religion et médecine (vers 1452) ;

3° Divorce entre religion et enseignement (fin du 19% siècle).

Autrefois, l’action sociale était synonyme de « Charité ». Maintenant, l’action sociale est une action étatisée et fonctionnarisée. On a essayé de remplacer cela par ceci...

Retenons encore que seul le docteur Benassis semble avoir trouvé la formule pleinement heureuse en matière sociale, alliant lPesprit de charité au respect de la « Laïcité », ne choquant les convictions de personne sans pourtant cacher les siennes, Mais, que peut-on reprocher, en toute justice, à un homme qui fait le bien autour de lui et vit selon ses.principes, sans y déroger ?

TAB AET

{b) Aujourd’hui

» € L’axe de la révolution nécessaire passe par l'humble village, auquel ij faut s'arrêter longuement, car il conditionne Îa solution de nombreux problèmes et l'avenir même de notre pays... »

H, BRALERAJT.

Faut-il partager l’optimisme du docteur Brigdman, de la < Fondation pour l'Etude des Problèmes Humains », lorsqu'il dit : «.…D’urre façon générale, le médecin de campagne exerce son.influence sur un rayon de quinze kilomètres environ et sa clientèle s’élève à 3.000 personnes. Il a, sur cette circonscription une autorité réelle et il pratique la médecine en toute indépendance. Quand il comprend bien son rôle, il exerce une influence véritablement heureuse sur les paysans qui se confient à lui. IL est le seul à savoir les convaincre de changer de vie, de faire des sacrifices financiers pour assurer une santé meilleure aux malades. En un mot, il est encore le conseiller des. familles et son autorité: est au moins égale à celle du notaire et à celle du prêtre. »

.Nous le voudrions bien tous, mais nous ne pensons pas, malheureusement, qu’il soit permis de juger ainsi avec optimisme la situation générale de la France rurale dans ses rapports ;avec l'influence sociale des médecins, malgré la longue expérience personnelle d’un certain nombre de praticiens qui ne-sont, hélas ! que des exceptions, confirmant la règle.

Nous avons consulté sur ce point et nous connaissons un assez grand nombre de médecins ruraux pour pourvoir affirmer sans crainte, en chœur avec deux d’entre eux choisis à dessein: l’un: vieux-praticien. de. l’Eure-et-Loir, trente ans de pratique rurale ; autre jeune, quatre ans de pratique rurale dans l'Indre, -qui résument pour nous la situation. |

L'un dit : « L'application des mesures d'hygiène laisse énormément à désirer. |

:» L'éducation: de la-santé:est presque entièrement négligée chez les paysans, sauf en: cas de quelques'initiatives particulières.… »

L'autre ajoute : « Rôle à peu: près nul à l’heure actuelle du: médecin en ce-qui concerne l’hygiène et l’éducation de la santé. » Q ne

«-On voit encore-trop de commissions locales d'hygiène communales dont les praticiens ruraux ne font:pas: partie 1.5,

disent-ils encore. Extraordinaire, peut-on penser, mais vrai, malheureusement !

Et puis, que voyons-nous encore, tout autour de nous ? Il n’est que de regarder et d’écouter à ja fois les doléances des médecins et. les doléances des malades.

Trop de médecins se désintéressent de la question sociale et prétendent que cette action n’est pas de leur ressort. |

Trop de médecins confondent l’action sociale et l’action politique, au sens étroit du mot, au sens partisan, et trop se sont irrémédiablement compromis à cet égard, supprimant toutes possibilités d'action juste et profonde dans leur commune au point d’être trop souvent obligés de quitter les lieux.

La bonne-voie n’est pas là, pensons-nous, surtout à la campagne. Il ne s’agit nullement de lächeté, loin de là ; il s’agit de perspicacité, “de mesure et de prudence constructive. « Le monde paysan évolue terriblement lentement . c’est une de ses forces. », m’a dit un jour un praticien du Lot.

Le paysan n’aime pas les « extrémistes » et il n’a peut-être pas tort car il sait au moins, lui, qu” on ne force pas la nature à faire des sauts et qu’il faut savoir compter avec le temps.

.Envisageons, avec toute la franchise désirable, les grands problèmes posés par l’exercice de la médecine en milieu rural. Nous constatons trois choses primordiales, à savoir :

1° le manque de médecins ;

2° le manque de vocations rurales sincères :

3° les lacunes considérables de l’enseignement officiel en ce qui concerne la médecine rurale.

La majorité des étudiants, en effet, refusent systématiquement de s’orienter vers la campagne et préfèrent les grandes et les petites villes pourvues cependant déjà largement en médecins. Les causes de cet état de choses sont multiples et demanderaient chacune un long exposé et un remède efficace. On donne de bonnes et de mauvaises raisons.

— La campagne, milieu « déshérité » du point de vue scientifique, intellectuel, artistique.

— Le goût de la spécialisation à outrance et, ‘avouons-le, pour beaucoup, la sensation d’impuissance à devenir l’omnipraticien qu’il convient d’être en milieu rural.

— Le désir de ne pas se séparer de ses enfants quand viendra l’âge des études secondaires.

— L’ambition des titres et, parfois, il faut le dire aussi, malheureusement, l'appât du gain.

Si nous envisageons maintenant les « vocations 5 rurales que constatons-nous ?

SRE Lens

Une bonne partie des jeunes médecins. qui s'installent en campagne le font avec la ferme intention de ne pas y rester longtemps et de regagner la ville après avoir fait leurs premiers « essais » sur les paysans. Ceux-là considèrent la campagne comme un tremplin, sans plus.

D’autres — et ils ne constituent malheureusement pas l’exception — ne viennent « s’enterrer », selon leur propre expression, qu'après avoir subi en ville une série d'échecs aux concours, ou auprès de leur « clientèle ». Pour ceux-là, la campagne n’est qu’un pis-aller, un refuge.

D’autres, enfin, — des « illuminés » selon certains —— ont volontairement choisi, au cours de leurs études ou même avant, par pure vocation et souvent par atavisme, de consa-

-crer leur existence à l’amélioration sanitaire et sociale de nos

campagnes.

Ceux-là voient, d'ores et déjà, ies lacunes de l’enseignement officiel (les autres ne s’en rendent compte que plus tard, à leur détriment et à celui de leurs patients) et cherchent souvent à les combler par eux-mêmes en s’efforçant de leur mieux à se perfectionner en obstétrique, en chirurgie d'urgence, en art dentaire même. Beaucoup ne voient qu’une solution possible: la magnifique formation que constitue linternat. Mais, pour en arriver là que de temps ! que d'argent dépensé ! et le mariage reculé. ! et, au bout, rien devant soit pour s’installer ! » (1)

En outre, la plupart des médecins de campagne sont submergés de travail et conservent trop peu de temps pour l’action sociale qu’ils considèrent comme para-médicale. Nous verrons ce qu'il convient, à notre avis, d’en penser.

La concurrence, la méfiance et l’envie entre confrères « travaillant ÿ sur les mêmes zônes, stérilisent très souvent les efforts sincères de certains médecins dans le domaine social : ils abandonnent volontairement tout ce qui n’est pas stricte-

ment professionnel, par crainte de s'entendre dire : «« Celui-là

s’y entend pour faire sa propagande... » JS Il faudrait aussi parler de certaines pratiques qui discréditent la médecine et les médecins auprès des gens et leur ôte

toute influence morale en particulier : Ja dichotomie, la « féodalité » chirurgicale de certaines petites villes de province...

En dehors même des lacunes actuelles du corps médical proprement dit, considérons aussi les défauts de l’armement

sanitaire.

(x) Pierre RICHARD, « Diplôme de Médecine Rurale >», dans le n° 8 de la revue l’« Hygiène Sociale > (année 1944).

SO Re

Les assurances sociales rurales semblent trop souvent: spé-

culer sur l’ignorance de leurs affiliés pour ne pas les rembour-

ser ; tout (rss monde s’en plaint : le docteur Brigdman, le doc-

teur Durand de Courville et bien. d’autres et toutes les publi- |

cations agricoles, et chaque praticien rural peut apporter une interminable liste d'exemples à l’appui de cette assertion.

Elles sont inadaptées à l'instabilité professionnelle du journalier agricole par exmple (1). La liste des médicaments remboursables est beaucoup trop restreinte.

Et puis, comme en ville, elles accablent les médecins de paperasserie. Il serait souhaitable de voir publier un manuel de législation sociale rurale à l'usage du médecin.

On parle fortement d’un nouveau projet de Sécurité Sociale... Ecoutez ce qu’en pense un agriculteur :

< …Un agriculteur n’est pas compétent pour juger de la sécurité sociale en dehors .de sa profession. Il peut dire, cependant, du nouveau projet que sa gestion semble trop s’éloigner des intéressés à la base et trop se placer entre les mains de Friai à l’échelon supérieur.

Mais cet embryon de plan Beveridge français si loin qw’il se place de l’agriculture, s’en occupe tout de même un peu trop...

Noa coupable des législateurs. Tls considèrent trop le paysan comme quantité négligeable, comme « inassimilable » et « inadaptable ».… Ce n’est pas aux paysans de se laisser assimiler ni adapter, c’est aux législateurs de fuir la ‘paresse et l’orgueil, qui empêchent d’adapter les lois aux gens, aux mœurs, aux lieux. (2)

Autre problème d’actualité brûlante dont nous avons déjà dit un mot à propos du « malaise paysan » : les agriculteurs et artisans ruraux prisonniers rentrent, sont rentrés même, et rien n’a été prévu pour leur réadaptation physique, professionnelle, sociale, à l’encontre de ce qui a été fait pour les rapatriés des milieux industriels.

Les! personnes qualifiées, pleines de bonne volonté et d'idées très réalisables, se sont vues renvoyées d’un ministère

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