‹ Considérations sur le rôle social du médecin de campagneChapitre 8 sur 17 · B. — DEFINITIONS DU PAYSAN ET DE SON MILIEU · texte numérisé non relu

B. — DEFINITIONS DU PAYSAN ET DE SON MILIEU

Il serait absolument vain d’essayer de donner ici, en quelques lignes, une définition du paysan qui soit assez générale et tienne compte tout à la fois des particularités locales si importantes. Le paysan est avant tout l’homme du pays, aussi divers que la Nature elle-même tant il vit en accord avec elle. Nous emprunterons seulement à quelques hommes de talent qui le connaissent vraiment quelques-traits qui semblent particulièrement bien caractériser la race paysanne dans son ensemble, quitte à souligner, au cours des chapitres suivants, les particularités notables de certaines provinces françaises. € x

Fien.ne vaut, évidemment, la connaissance qu’on acquiert soi-même par l’observation et le contact prolongé dans une région particulière. Je m’y suis efforcé personnellement pour une région qui m’est chère par plus d’un point, la fourche à la main, et avec toute mon amitié pour ces gens qui m'ont appris à labourer. Mais, où trouver meilleure expression de cette « âme paysanne » que dans l’œuvre du bon docteur Labat, qui l’a aimée et étudiée toute sa vie, et qui « en était » ? Où trouver meilleure analyse clinique du « malaise paysan » que chez Jean Yole, médecin de campagne vendéen ? Où trouver le secret de la philosophie paysanne mieux que chez le fermier ardéchois Gustave Thibon, les pieds sur la terre et les yeux au ciel? L'idée, exprimée par lui, de la « communauté de Destin », n’est-elle pas à la base même de cette vie paysanne sur laquelle nous désirons agir ? C’est là que nous devons rechercher le levier de notre action sociale —— maïs nous y reviendrons. Ce qu'il convient de remarquer encore à propos de cet auteur et de ses idées, c’est l'accord entre l’é égoïsme et intérêt commun, et la notion de l'intérêt général compris seulement à travers l’intérêt des petites communautés naturelles de la famille et du village, Là est le secret de cette solidarité paysanne qu’ont su décrire en

(1) Document n° 6 d'Economie et Humanisme, p. 6,

poètes un J. de Pesquidoux ou un Henri Pourrat. Mais, alors, diront certains, les magnifiques traditions de voisinage et d’enraide du « Livre de Raison » ou d’ailleurs... ne sont-elles donc

que lexpression d’un étroit égoïsme ‘de clocher ? Thibon leur répond :

« — Préférez-vous le néant à l’imperfection ? £a suppression de la communauté de destin, en créant une situation ou l’entr’aide et le souci du prochain ne sont possibles que sous la forme d’un désintéressement héroïque, constitue le pire solvant des liens sociaux car elle aboutit en fait à livrer les masses humaines, qui ne sont composées ni de héros ni de saints, à tous les remous d’un égoïsme sans contrepoids.. »

« — Le paysan reste à notre époque l'humain le plus proche de la source. », dit l’un de mes amis. Cette alliance avec la Nature, ce « ménage des champs » caractérise essentiellement la vie paysanne et le paysan lui-même : quelles que soient les transformations que comportent les modalités nouvelles de la vie paysanne, celle-ci présente des caractères strictement particularistes qui l’éloignent des autres conditions de vie. Le paysan, seul dans la Nature et se défendant contre elle, travailleur non spécialisé qui manie tour à tour les métiers les plus divers, satisfait à la plupart de ses besoins par son propre labeur.-Il ne se borne pas à vendre son travail et à acheter avec son salaire les denrées ou les services qui lui sont nécessaires ; il demeure, dans une grande mesure, en dehors du circuit des échanges. Travail sévère sans doute, mais qui crée son indépendance et sa personnalité ; le paysan n’est jamais l’être anonyme et interchangeable, rejeton misérable de la civilisation industrielle et des cités tentaculaires, véritables tombeaux des races fortes et viriles. Même réduit par l’adversité au sort le plus malheureux, le rural demeure « quelqu'un », car sa vie est une grande école de dignité. Il est l’élément résistant du pays, celui qui ne plie devant aucune servitude, qu’elle vienne d’en haut ou d’en bas. Adapté par un long travail séculaire aux lignes particulières de son sol, il est, malgré sa diversité apparente, véritablement un, de même que la vie paysanne est une par lesprit qui l'anime... (1) »

Cette alliance avec la Création et le Créateur, qu’elle soit consciente ou non, est la grande Charte paysanne dictée à Abra- - ham par le Seigneur : « La chûte astreint l’homme au labourage, mais la paternité de Dieu lui-assure que s’il se fait son

(x) In 'e Economie Paysanne » de R. MASPÉTIOL, p. 21,

enfant, il en aura du pain et non des pierres », dit Henri Pourrat.

Et le secret de l’âme paysanne est intimement lié aux choses de la terre et à l « économie paysanne » :

« C’est une vieille chose que l’âme paysanne, fixée par l’immuabilité des travaux et des saisons, à l’abri de toute évolution rapide, délicate et complexe, résistante au temps, mais vulnérable à certains chocs, comme ces vieilles horloges sans défaillance dans les coins où depuis tant d’années elles sonnent les heures, et qui s'arrêtent dès qu’on les bouge sans qu’on puisse découvrir le secret de leur silence. C’est une très vieille femme, austère, un peu guindée, aux allures de servante, qui longtemps n’a pas eu d’ambition au-delà de son pain de rente.

Ses vertus, forgées à la dureté de la terre, mais parées aussi à la clémence de nos saisons, donnaient la mesure spirituelle de notre pays. Elles étaient les fleurs naturelles de notre sol, les mieux acclinratées, la réaction la plus franche de notre tempérament... (1) »

« …Psychologiquement, il vit de peu de choses, les mêmes Los toujours. Aussi ne vit-il pas en surface, non multa sed multum. I] est ce qu’il est, il sent ce qu’il sent profondément. Meilleur, il sera d’une plus noble classe : amoral, il sera pire que d’autres. Il sait aimer, mais il sait aussi haïr comme il semble qu’on n'ait plus la force d’aimer ni d’haïr.…. (2) »

Le paysan est rarement « médiocre », il est, à tour de rôle, dans des boughes diverses : « héroïque » ou « sordide », selon le besoin qu’on en a... Héroïsme quotidien qui sait se hausser au don gratuit de soi dans les moments tragiques de la vie nationale...

Routine et cupidité, chez certains, qui ne sont que l’hypertrophie crc trale et la déviation de deux vertus éminemment paysannes : la prudence et l’esprit d'économie.

Un curé de campagne, fin psychologue, l’abbé Boulard, insiste sur ces points

Le pavsan ne donne sa confiance qü’après avoir éliminé % les motifs de défiance. »

« Le rural est comme sa maïson (est-ce si étonnant, puisque c’est lui qui la dispose ?) : la porte de devant est soigneusement fermée et calfeutrée ; mais il y a une porte de derrière que connaissent les habitués... >

Ceci est absolument primordial pour la connaissance de la

(1) In « Le Malaise Paysan » de Jean YOLE.

(2) In « Découverte de l'Ame Paysanne > ‘par le RP. DE GANAY,

mentalité paysanne. (C’est ce qui rebute le plus les esprits citadins habitués aux'< civilités » «et à l’ « esprit commerçant ». € Qualités profondes... », nous dit encore l’abbé Boulard.

« Le sens de l'épargne, l'esprit de famille, l’abserice de besoins, le silence, le travail, le respect des valeurs vraies, la logique de la vie.

» Défauts aussi :

» La rouerie (qui est défense de faible), la lenteur (défaut ou qualité?), la méfiance, la grossièreté des manières et des plaisirs, l'individualisme, et la chicane, et la rancune... »

Et Thibon nous dit : « Je connais trop bien les paysans pour essayer de les présenter sous des couleurs idylliques. Du point de vue de la morale pure, ils ne valent pas mieux que leurs frères déracinés : l’égoïsme, l’envie, la dureté, les visitent aussi et sous une forme souvent plus durable et plus violente gw’ailleurs. Leur supériorité est d’ordre biologique et social. Je veux dire que par le fait même de leur état qui les raprelle sans cesse à l’ordre de la nature, leurs défauts sont moins opposés aux exigences élémentaires de l'équilibre individuel et collectif. »

Le paysan a pour le travail manuel une sorte de culte sacré : l’hoinme qui ne fait rien de ses mains est un « monsieur » s’il accomplit un travail intellectuel, c’est un « fei. gnant » sl n’a pas de hautes capacités professionnelles qui imposent vraiment le respect.

« Son état de paysan lui fait souhaiter que chacun ne vive, ne puisse vivre que de son travail, ne prospère que par vertu d'économie, de prévoyance, de courage.

>» Le paysan est celui qui n'attend pas chaque semaine, chaque quinzaine, chaque mois, un salaire ou un traitement régulier. (1) »

Toute son existence est, en effet, étroitement accordée à son travail ; il n’y a pas chez lui, comme chez le prolétaire ou le fonctionnaire des villes, divorce d’avec la fonction sociale et prcfessiennelle. Travail mêlé d’imprévu, de « surprise »

inhérent aux intempéries et à la température. Il travaille ! e d: mcitie avec le Créateur. », suprême avantage sur Îles déracinés urbains.

. Même sa maison est le plus souvent conçue en fonction du travail. Il sacrifie tout cela et va même en certaines régions jusqu’à considérer le repos dominical comme une fainéantise (mais celui-là n’est pas loin « d’adorer ses bêtes » selon l’ex-

(1) « Les Ecoles du Paysan », par Lucien GACHON,

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pression du saint Curé d’Ars qui les connaissait bien). Il est épris de réalisme et de concret : « Pour le convertir à une nouveauté technique, il n'est qu’un argument : réussir. » C’est là un point essentiel à retenir en matière de réalisations sociales,

La valeur de l'exemple est chez lui primordiale,

On prête aux moines paysans du Moyen Age cette parole : « Malamus abbatum aratorem quam oratorem.. »

Maintenant encore (mais sans doute moins qu’autrefois) les cas abondent de curés de villages ou d’instituteurs qui ont grande influence sur leur milieu et grand crédit, uniquement, ou presque, parce qu’ils ont su mener de pair leur sacerdoce et une occupation manuelle (jardinage et taille des arbres, apiculture, élevage, artisanat d’art),

Pour le médecin, la chose est différente : ” il jouit d’une notoriété particulière auprès du paysan, son métier étant en. grande partie « manuel », et, par le fait aussi qu’il est tenu de parcourir:les routes et de braver les intempéries de jour et de nuit, Il occupe une place privilégiée parmi les éducateurs. Mais nous y reviendrons.

Autre chose encore;-signalée par le R.P. de Ganay :

« … Ce solitaire est fier et ses fiertés méconnues ont leur pudeur et de bien déconcertantes susceptibilités.

« Il est d’un corps dont il garde l'esprit, les traditions, les coutumes, jusqu'aux préjugés inclus. Le vrai paysan a de l’usage, conforme à un cérémonial qui lui est particulier, mais il a le souci de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas, son respect est simple, sans manières, mais il a le sens du «-respect >». : :

» Un service, pour lui, ne se paie pas ; il s’échange comm on rend une tournée, une politesse ou une visite. »

Nous n’avons en vue ici que les traits de caractère communs à tous les ruraux et à leur genre de vie. Il convient, cependant, de préciser que ce type « paysan » pur se trouve surtout en pays de petite et moyenne propriété et de polyculture. C’est, d’ailleurs, la majorité du sol de France, ne l’oublions pas, qui n’est pas, dans son ensemble un pays de culture industrielle (ne craignons pas de le souligner ici car beaucoup trop feignent de l’ignorer, pour des raisons politiques le plus souvent!). Nous trouvons une mentalité quelque peu différente, des réactions inhérentes au mode de travail dissemblable, en milieu de grande culture, tant chez les ouvriers agricoles que chez les patrons. « La grande culture est un fait économique et social sur le sol français. Une partie de la Picardie et de la

Normandie, lIle-de-France, soit six départements groupés autour de la capitale, forment une région spéciale notablement homogène... Dans ce milieu, les exploitations vont de 80 à 300 et même 800 hectares. Les fermes emploient, grâce à leur équipement moderne, mécanique et électrique, une maind'œuvre importante qui varie entre dix et quatre-vingts Ouvriers occupés toute l’année dans l'exploitation. A côté de plus de 110.000 ouvriers agricoles existent moins de 15.000 familles de cultivateurs exploitants, dont près du tiers au moins travaillent chacun plus de cent hectares. Il existe donc un milieu patronal de grande culture Ce qui apparaît avant tout, c’est que ce milieu appartient à la fois à la vie rurale qui lui donne sa dominante et à la bourgeoisie. L’emprise du métier, l’amour de la terre, sont restés aussi très en honneur dans ce milieu. Cependant, l’organisation économique et sociale, qui se caractérise par une conception capitaliste de l’existence, est veñue apporter dans ce milieu, comme en tout autre, des germes corrupteurs. La question sociale a creusé ici, comme dans l’industrie, un fossé entre ceux qui travaillent dans la même entreprise et sont associés par des relations bien plus humaines que dans l’usine… (1)

Nous avons aussi parlé jusqu’à présent du « paysan »; certains diront à ce propos que la campagne n’est pas peuplée exclusivement de paysans et, qu'après tout, il s’agit ici du médecin de campagne! Nous dirons cependant, avec le Père de Ganay, que « l’habitat fait le « rural », la profession fait seule l’agricole.. » L’agriculteur possède au plus haut point les vertus et les défauts que nous venons de passer en revue. Mais, tout « rural », qu’il soit artisan, commerçant ou bourgeois, possède un grand nombre de traits de caractère communs avec l’agricole, caractère issu’ du lieu, du mode de vie et de l’origine commune.

Jean Yole va même jusqu’à dire que le curé de village « fait partie, lui aussi, des agriculteurs spécialisés. » et je pense qu’il a parfaitement raison et je serais même bien tenté d’en dire autant du médecin !

Nous ne voudrions pas omettre ici non plus de tracer une esquisse du « physique » paysan, pour compléter le tableau.

Il s’agit là d’une tâche très ardue tant Jes types ethniques sont divers dans notre pays. Il y a là matière à une très belle étude sur la morphologie en fonction du climat et du genre de vie. Contentons-nous ici de noter seulement les quelques grandes

% @) « Milieu patronal de grande cultufe », brochure de la J.A.C.

caiactéristiques physiques communes aux paysans de toutes les races, à savoir : force et lenteur, résistance et aptitude aux efforts de longue haleine, manque de souplesse, en ce’qui concerne la force musculaire ; faiblesse des réactions organiques devant l’agression microbienne, comme sur tous les terrains neufs, chez le rural sain et résistant, Faïblesse devant la tuberculose en particulier. -

Les possibilités physiques et la résistance organique du paysan ne sont pas développées comme elles pourraient l’être, en raison des préjugés nombreux qui sévissent encore à la campagne et d’une hygiène très retardataire.

On peut dire, en conclusion de cette étude obligatoirement trop brève, que. « la vie paysanne est une longue philosophie de la nature ».

« On l’a dans le sang.

> Ou, alors, on ne l’acquiert qu'avec beaucoup d'amour et de patience... »

C’est cette philosophie que doit posséder le médecin qui veut agir en milieu rural, en pleine connaissance des ressources physiologiques et psychologiques de cette existence particulière s’il désire lutter victorieusement, de toutes ses forces et de toute sa bonne volonté, contre le « malaise » dont souffre la Paysannerie de chez nous. C’est ce malaise que nous allons maintenant tenter d’analyser.

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