OBSERVATION VI
(Service de M. le professeur Combemale, thèse de M. Coudmont
V... Julien. âgé de 55 ans et employé dans une filalture de lin. Rien à signaler dans ses antécédents héréditaires. Il n’a pas eu à sa connaissance de maladies vénériennes. Il a toujours fait preuve d'une irrilabililé spéciale : la moindre émotion a sur lui un retentissement moral considérable et une observalion au sujet de son travail lui cause de grands soucis. Marié jeune, à 22 ans, mais n'ayant pas fait souche, il a éprouvé un grand chagrin à la mort de sa femme, époque qui remonte à 15 ans. Depuis ce temps, il vit seul et se livre à des excès alcooliques. Tous les lundis, il est en état d'ivresse. Il s'étonne d'un tremblement continu des membres supérieurs, et il lui est très difficile de tracer sur du papier des lignes régulières. D'une intelligence très moyenne, il ne sait ni lire ni écrire et n’a aucune ambition.
Il y a 3 ans, un jour où il avait fait de trop nombreuses libations, il est renversé sur la chaussée par une automobile. Il reste sans connaissance sur le pavé et est transporté à l'hôpilal de la Charité, dans le service de M.le docteur Duret. On constate un décollement du cuir chevelu sur la partie du crâne sus-jacente au lobe occipito-temporal gauche ; à droite le pavillon de l'oreille est rabattu en amont, et une plaie du cou d'une hauteur de 7 centimètres, allant jusqu'à l'aponévrose superficielle, intéresse la région cervicale. Le tout est recousu et désinfecté. Le lendemain et les deux Jours qui suivent, le sujet présente une crise violente de delirium tremens. On désespère de le sauver, quand tout se calme au troisième jour.
Lei
A dater dece moment le malade a de l'amnésie rétrograde. Durant six mois, il oubliera tout ce qui concerne les actes de sa vie passée, vivant d'un: vie végétalive, oubliant même de pourvoir à son entretien physique. On le nourrit par gavage. Il reste hébété dans le lit, mais celle tranquillité apparente est fréquemment interrompue par une phobie : il aperçoit une automobile qui menace de l’écraser. Il pousse un eri, ne se calme que si l’on approche de lui. Il expose alors très clairement el d'une voix intelligible ce qui esl le sujet de ses craintes. On le rassure, et il retombe dans son immobilité.
Enfin, au bout de six mois, la mémoire revient, mais la crainte de l'accident est persistante. Une cicatrice, à la région cervicale droile, inquiète le malade. Elle est, selon lui, le siège de douleurs et de tiraillements continus. Elle le gène dans les mouvements du cou; et le sujet perd l'habilude d'incliner la tête de ce côté. A peine a-l-il relevé la tête en position normale, qu'il la ramène dans la position inclinée, d'un mouvement brusque, par une contraction du peaucier et du slerno-cléido-masloïdien. En même temps, s'effectue un léger mouvement de rolalion du cou; parfois la commissnre des lèvres du côté opposé est relevée par contraction des zygomatiques. Dans tous les cas, le frontal produit une élévalion des paupières supérieures. Malgré la fréquence de ces mouvements, le malade peut donner à la têle, sous l'impulsion manuelle, toutes les inclinaisons les plus diverses, sans douleur, sans gêne et sans sensation de tiraillements au niveau de la cicatrice. Celle-ci d'ailleurs n'intéresse que la peau. Les muscies ne semblent pas atrophiés. Le sterno-cléido-mastoïdien est semblable à celui du côlé opposé.
Le malade ne peul pas altérer le rythme de son lic. Sous l'effort fait pour l’entraver, il devient plus étendu, et lorsque le sujel se sent l'objet de l'attention des pe:sonnes qui l'entourent, le tic redouble d'activité. L'intelligence reste intacte. Nous sommes éloignés de trois ans de l’époque de l'accident, et les phénomènes ne se sont pas aggravés. Le malade a dû renoncer à son emploi, car il s’est adjoint un trouble nouveau à son état mental. Il présente de l’agoraphobie ; les grands espaces l’effraient. Il rase les murs dans la rue, et sil traverse les places, ce ne peut être qu’au bras d’une personne de bonne volonté. C'est loujours l’effroi de la voiture qui règle son
acte. Peu à peu, cette crainte de l'espace vide s'est accentuée. La salle d'hôpital elle-même lui paraît vaste. Il a des verliges fréquents el le souvenir de son accident suffit à les provoquer. Tout travail manuel lui est interdit, et son patron, dans la crainte d'un accident, l'a congédié.
Découragé par les avalars que lui provoque ce ic, découragé surtout par l'impuissance qu'il ressent à le corriger, le malade demande son admission dans un service d’incurables.
Rien à noter du côlé de l'appareil oculaire, qui est intact. Pas de strabisme (Walton), pas de paralysie des muscles du globe oculaire (Nieden). Il n'y à pas non plus de lésions auriculaires. Pas de troubles du côté de la sensibilité. L'appareil moteur est intact ; les réflexes sont normaux. Le signe de Babinski n'existe pas. La marche est normale, et iln’y a balancement qu'au moment de la production du #erlige ; pas de signe de Romberg. Le tremblement des mains est continu, à pelites oscillations, rapides sans exagérations sous l'effort de la volonté et sans correction possible. Pas de mouvements fibrillaires de la langue, pas de spasme en dehors des muscles intéressés par le tic. Le malade ne renverse aucun des objets qu'il porte à la bouche. Pas d'atrophie musculaire. Les sphincters sont normaux. L'appareil digestif fonclionne bien: l'appareil respiraloire est bon. Le cœur est normal et les arlères radiales sont dures. Le pouls est fort et bondissant. Les urines sont abondantes ; le taux de l’urée n'est pas modifié. =
Pendant son séjour à l'hôpital, on essaie la méthode curatrice de Brissaud, méthode basée sur des procédés purement psychiques. On applique sur la région cervicale droite de l’éther picriqué et on ordonne au malade de rééduquer ses muscles. Pour cela, sous l'impulsion manuelle, on change l’inclinaison de la tête. On la mainent ainsi, en lui faisant fixer un objet de façon à détourner son altention de l’objel qui occasionne le lice. Lui-même, très docilement, répèle des manœuvres de flexion et de rolation dans la journée. Il cherche à mobiliser la tête dans une position normale. Au bout de huit jours, il nous semble que le tic veut dévier de son genre. Le torticolis est remplacé par un rétrocolis. Maintenant le malade projette en arrière la tête, qui, dit-il, est entraînée par une contraction musculaire. Une nouvelle rééducation est entreprise dans ce sens. Il semble, après quinze jours, que les résultats sont
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favorables. Le tic est plus rare, plus limité sous l'influence d’un effort d'attention soutenu.
Mais le malade quitte l'hôpital pour une durée de dix jours. Il nous revient avec une inclinaison de la tête plus forte qu'auparavant. L'agoraphobie a augmenté. La cause de celle recrudescence des phénomènes est purement d'ordre moral. Ne pouvant régler les frais de localion d'une chambre, il est sans asile. Son admission dans un hospice est retardée, et le voilà de nouveau sous l'impulsion dominante de Îa cause qui à réglé son lic et sa phobie.