OBSERVATION VIII
G. Scherb, d'Alger. — Revue neurologique de 1902, p. 8411)
« Au commencement de juillet 1902, se présentait à moi une femme de 52 ans, Françoise V..., la lèle raide, immobile, figée. Celle altitude bizarre, comparable à celle que prend un malade atteint d’un mal de Pott cervical ou sous-occipilal, contraslait avec une marche aisée et l'habitus de la meilleure santé physique.
Je priai celle femme de tourner la lêle, et je la vis se tourner ellemême, cherchant par une mimique grotesque à empêcher le moindre mouvement de la lêle.
Que l’on imagine Lous les efforts et Loute l'attention apportés pour faire tenir une boule en équilibre sur un bâton, et l'on se rendra comple, avec les grimaces en plus, un air déconfitelcraintif, de toute la peine que cett: élrange malade manifestait à chaque mouvement de la tête. Je la priai d'enlever son mantelet el son corsage, el je vis déballer deux cercles en carton, en forme de cols
anglais, destinés à caler la Lête sous le menton et l'oceiput. À dater de ce déballage, la situation devient tragi-comique. La lète Lombe en avant ; une série de contractions musculaires la redressant, elle s'incline sur le côté, el ainsi de suite. Les oscillations se font dans tous les sens. Et, chosé curieuse, il y a plus de grimaces que d'efforts vrais. La face et le peaucier du cou traduisent des efforts surhumains, alors que les lrapèzes, les slerno-mastoïdiens traduisent à peine l'effort d’un mouvement banal. J'ai hâte de dire qu'il n'y a aucun trouble sensilif, qu'il n'y à pas de mal de Pott, que, saisissant la tèle à pleines mains, je lui imprime, sans douleurs, sans craquements, tous les mouvements dans toute leur amplitude. EL, dans le même lLemps, plaisantant la malade, provoquant le rire, je la vis tourner d'elle-même sa têle, gracieusement l'incliner avec la mimique la plus naturelle, La simple distraction faisait évanouir Lous ses spasmes comme par enchantement el montrait la puérile et grotesque inulilité de ses deux cols de carton.
Cependant la malade se rend compte de son état, elle en souffre, elle a une peur horrible que lon ne s'en aperçoive. On a dit que le ridicule était le comique qui s'ignore. Elle n'est donc pas ridicule, mais digne de la plus grande pilié, car comique, elle sent ce qu'elle présente de comique et en souffre. Et de là est né un élat mental bizarre fait de crainte du voisin, d'idées de perséculion, d'émolivilé exquise, el un vérilable cercle vicieux des spasmes à la crainte du ridicule, de celle-cr aux spasmes.
Ces spasmes sont devenus fonclion de sa vie; depuis neuf ans qu'ils se sont développés, ils ne l'ont guère quiltée que pendant le sommeil, ils accaparent el dominent loule sa vie psychique ; aucun effort personnel ne les peut maitriser, ils poursuivent la malade dans lous les acles de la vie ; ils ne cessent que sous l'influence d'une distraction extérieure, quand, malgré elle, un spectacle poignant où un propos plaisant impriment à celle malheureuse les allüitudes involontaires de la lristesse ou du rire.
Quand elle veut écrire, elle doit se fixer un bâton dans le dos à la ceinture et, à la hauteur de la Lêle, un mouchoir noué autour du front la maintient ainsi comme à une potence... et l'empêche de tomber.
Veut-elle lire? Elle s’accoude sur une table et se cale le menton sur une boîle en bois de quinze centimètres de hauteur, construite
RL: A ad hoc usum. Veut-elle manger ? La main gauche vient au secours de la potence et soutient la lèle, qu'elle incline sur le côté gauche pour permettre libre jeu au membre supérieur droit.
Tout cela, sans préjudice des cols de carton qu’elle porte constamment aulour de son cou.
Va-t-elle à la fontaine de son jardin chercher de l’eau (elle habite à la campagne), pendant que le bras droit manie la pompe, le gauche soutient la tête.
Et c'est la peur continue qui la hante de voir le cou se casser, la tête tomber, qui constitue l'idée fixe mère de Loutes ces phobies et de tous ces subterfuges el artifices de statique.
Mais qu'est-ce qui a, peu à peu, fait naître celle idée fixe ?
A 42 ans, Françoise V..., alleinte de rhumalismes dans le bras droit, acheta, sur la foi de réclames alléchantes, des plaques électrogalvaniques qu'elle se plaça sur le bras. L'effet fut merveilleux. Cependant, la douleur se déplaçant el occupant la nuque, elle en mit aussi à cetle région, el c'est peu à peu, à dater de cette applicalion, que les craintes de voir la Lêle tomber, encore que les douleurs eussent disparu, que ces attitudes bizarres se réalisèrent.
Eut-elle simplement à l’origine la préoccupalion de ne pas se déplacer, de ne pas voir Lomber ces plaques miraculeuses, je ne le sais vraiment, el la malade est vague, obscure dans ses souvenirs et ses déclarations. Celle transformalion des préoccupalions se serait au moins passée inconsciemment. La peur de voir tomber les plaques se serait muée, peu à peu, à la peur de voir fléchir le cou, puis Lomber la tête. Ter, je n'ai pu rer au clair celle évolution mentale, et il s’est fait un travail psychique obscur, inconscient, comme se crée une habilude. La genèse exacte de l’idée fixe a done échappé à la malade, et je ne puis me livrer qu'à des suppositions, encore que très vraisemblables.
Cette malade n’est pas une hystérique. Elle n'en présente aucun stigmate. Ses antécédents héréditaires ne dénotent aucune tare nerveuse appréciable. Ses sept frères vivants ne sont nullement des névropathes. Elle-mème ne présente aucun des attributs physiques de la dégénérescence. Mais elle a eu de grands malheurs, à perdu trois enfants et a dû, veuve, accepter, pour vivre, le logis et la vie d'un homme de vingt ans plus âgé qu'elle, fuir son pays et se retirer dans un isolement absolu, Dans celte solitude de la campa-
gene, des idées de perséculion se sont maintes fois manifeslées, avec aceusalions aussi pucriles qu'imprécises, et lout actuellement conspire à sa perle, d t-elle : la bonté affectée et traîtresse de son bienfaileur, la haine déguisée des voisins, la solitude affreuse des champs, l'éloignement du pays natal — où elle sent qu'elle guérirai — etla réprobation qu'elle y penserait cependant encore rencontrer. »