‹ Considérations sur le torticollis mentalChapitre 23 sur 25 · OBSERVATION XI · texte numérisé non relu

OBSERVATION XI

Henry Meige.— Revue neurologique, n° 1, 15 janvier 1909, p. #)

En 1904, Mme [..., âgée de 36 ans, d'origine suédoise, vient me

consuller pour un lorlicolis dont elle est alleinte depuis plusieurs années. D'après elle, la premiere manifestation de celle maladie remonte à environ » ans (1899). Au cours d'un voyage, elle remarqua qu'aux repas, lorsqu'elle portail Ta main à la bouche, sa tête avail tendance à Lourner vers la gauche : rotalion passagère, intermitlente, accompagnée de légères secousses osciflatoires, de courte durée. Pendant quelques jours, elle en ful gènée el préoccupée ; puis, celle incommodité s'atténua jusqu'à disparaitre.

Un an plus tard, en 190), lisant dans son Hit, Mme 1... ressentil une contraction involontaire des muscles du cou; sa têle se porta de nouveau vers la gauche el resta même dans celle position un certain lemps. Inquièle de ce geste insolite, elle s'observa avec soin, remarqua que des craquements se produisaient dans sa nuque et

re

même que son cou était devenu plus gros du côté gauche. Cette

grosseur la préoccupa beaucoup. Mais craquements et grosseur ne durèrent qu'une huitaine de jours, et tout disparut, celte fois, pendant deux années environ.

Il y a deux ans, en 1902, Mme [... se lrouvait en tramway, quand elle s'aperçul soudain qu'elle ne pouvait plus tourner spontanément la tête à droite; pour y parvenir, il fallait l’aide de l'une ou de l'au- Lre main.

Cel état dura quelque Lemps, puis cessa à l'occasion d'un voyage que la malade fit dans son pays natal.

Elle eut plusieurs mois de répit. Mais au mois de septembre 1903, au cours d'un nouveau voyage, à Rome cette fois, le torticolis reparut. Mme IL... vint passer deux mois à Paris, el, pendant ce temps, le torticolis ne fit que s'accentuer: elle était obligée de maintenir constamment sa tête avec sa main ou avec son manchon, ou bien elle l'immobilisait à l'aide d’un col de fourrure très haut. Et non seulement la tête était fortement déviée vers la gauche, mais l'épaule gauche se portait en avant, le Lorse était de travers. « En marchant, disait-elle, j'avais l'air d’une bossue. »

Le 1° février 1904, elle revint à Rome ; là, elle fut de plus en plus incommodée par son torticolis. On lui conseilla l'électricité ; elle suivit plusieurs sortes de traitements électriques : aucun ne lui donna des résullats appréciables. Mme [... croit même que l’élec- Lricité eut pour effet d'aggraver son élat. Cependant, elle ajoute qu'à la suile de la toute première séance d'électricité elle est restée pendant plusieurs heures complètement débarrassée de son Lorticolis ; elle se croyait guérie ; mais la rotation de la tête recommencça bientôt.

Un confrère italien eut l'idée de lui faire porter une minerve desnée à maintenir la tête dans la rectitude. Elle ne toléra cet appareil que pendant deux ou trois jours ; c’élait un vrai supplice ; elle y renonça, d'ailleurs, avec l’assenliment de son médecin, et c’est sur le conseil de ce dernier, qu'elle revint à Paris pour me demander avis. |

Examen. — 6 juillet 1904. — La santé générale est bonne. Le sommeil bon également ; avant de s'endormir, la malade a de la peine à lrouver une bonne position ‘de repos ; elle n'y parvient qu'en calant sa tête avec des oreillers.

TO ul

Aucun mouvement anormal pendant le sommeil. Mais, dés le malin, au réveil, le Lorlicolis apparaît.

Il varie d'intensité, suivant les jours el suivant les circonstances, sans qu'on puisse loujours dépister les causes d'aggravalion ou d'amendement. M" [... reconnait, d’ailleurs, que son torticolis peut disparaître complètement sous l'influence d'une vive préoccupalion : ainsi, au cours d’un voyage avec une amie, celle-ci ayant perdu sa bourse, M [.. put se croire débarrassée de son torticolis pendant tout le temps qu'elle fut occupée par cet incident. ML... est toujours capable de tourner à volonté la lêle vers la droite, et cela aussi loin qu'à gauche, mais elle ne peut rester longtemps dans celle posilion. Lorsqu'on lui demande de s'immobiliser de face, elle Y parvient aussi ; mais, au bout de très peu de temps, la tête semble entraînée insensiblement vers la gauche, non par des secousses, mais par un mouvement de rotalion régulier et lent, qui, parait-il, est irrésistible. Cependant, un effort d'attention et de volonté suffit pour la ramener dans la rectitude. L'appui d’un doigt, si léger soitil, donne le même résultat.

Mme !... éprouve une grande difficulté pour lire, pour écrire, pour manger. Aussi a-t-elle pris l'habitude de maintenir sa tête en l'appuyant, lantôt sur sa main droite, lanltôt sur sa main gauche. Chez elle, en effet, le geste correcteur se fait aussi efficacement de la main droite que de la main gauche. Bien que la rotation involontaire de la tête ait lieu vers la gauche, la main appliquée sur la tempe droite arrête celte rotation. D'ailleurs, à droi!e comme à gauche, il suffit d’une pression insignifiante, la simple apparition du doigt, d’un manche d’ombrelle, sur le visage ou même sur un chapeau très instable, pour corriger la déviation.

Pas de troubles objectifs de la sensibilité. Aucune douleur dans la région du cou ou des épaules. Assez souvent, Mme I... souffre de douleurs névralgiques siégeant dans la région fronto-lemporale gauche ; mais ces névralgies existaient longtemps avant l'apparition du torticolis, véritables migraines, survenant une ou deux fois par mois, avec photophobie, avec ou sans nausées, sans scotome nt bruits auriculaires, et généralement suivies le lendemain d'une sensation d'euphonie physique et morale (sensalion de «renouveau », dit Mme 1...). Actuellement, elle prétend éprouver une douleur vers le sommet de la tête, aux moments où le torticolis est le plus fort,

Lo M À (PE ur ge

Objeclivement, on ne constate aucune déformation du cou lors= que la tête est placée dans la rectitude. Pendant la rolalion, on Li grossir, el l'on sent durcir, le muscle sterno-mastoïdien droit. En même Lemps, Fépaule gauche se soulève un peu. On sent nettement que le trapèze gauche entre en contraction ; mais ces déformations ne sont pas permanentes.

Les réflexes patellaires sont égaux et normaux. Pour les réflexes olécräniens, à peine peul-on remarquer, encore le fait n'estl pas constant, une très légère brusquerie à gauche.

A celte description, on reconnaît tous les caractères du lorticolis mental de Brissaud.

La malade fut soumise à un traitement rééducaleur, par la diseipline psycho-motrice. Elle a paru en comprendre le but el les moyens. Elle dit, et se rend très bien compte, que la préoccupation de son torticolis est plus pénible pour elle que le Lorlicolis Tuimême. Elle sent la nécessilé de renforcer et de mieux diriger sa volonté, car elle reconnaît qu'elle esl incapable de vouloir une même chose pendant longlemps.

11 juin 1904. — Le Lorticolis a subi déjà une amélioralion appréclable sous l'influence d’un entrainement méthodique à l'immobilité et par la répétion d'exercices réglés. Mme I... peut conserver limmobilité absolue pendant 10 secondes, tandis qu'il lui était impossible 8 jours avant, au début du traitement, de dépasser ? secondes.

20 juin 1904. — Les progres continuent; la malade peut rester immobile, la tête dans la rectilude, pendant près de 30 secondes. La marche est plus correcte, Me TL... fait moins souvent usage de gestes antagonistes. Elle constate elle-même celte amélioration et son élal mental en est heureusement influencé.

Juillet 1904. — Mécontente de son installation à l'hôtel, Mme [..., se plaignant de l’exlrème chaleur, s'est installée aux environs de Paris. Enchantée de sa nouvelle résidence pendant les premiers Jours, elle a bientôt lrouvé des prétextes pour la quitter et elle est revenue à Paris.

Malgré les efforts qui sont fails pour varier les modalilés du traitement, il n'est plus possible actuellement de fixer suffisamment l'attention de la malade.

I lui est donc conseillé, vers la fin de juillet, d'aller faire un séjour au bord dé la mer. Elle a passé huit jours sur la côte nor-

mande ; puis elle est revenue à Paris, se préparant à un grand voyage en Amérique el au Japon.

Elle est cerlainement améliorée ; son torlicolis est beaucoup moins accentué; l’immobilisation se fait avec aisance, les gestes antagonistes ont disparu. Mme I... est revenue me voir le 16 novembre 1908. Pendant les quatre années qui se sont écoulées depuis son dernier séjour à Paris (août 1904), elle a fait le tour du monde et séjourné successivement en Amérique, en Angleterre, en ltalie, en Allemagne, en Suède, en Suisse, etc. Aux Etats-Unis, elle eut une courle rechute. Mais au Japon, le torlicolis disparut graduellement.

Actuellement la malade semble complètement débarrassée de cet ancien lorlicolis. Elle se lient correctement, la tèle droite; les mouvements de rotation, de flexion et d’inclinaison de la tête se font avec aisance ; il serait difficile de retrouver la trace du torticolis si on ne l'avait pas connu. Cependant, quelques pelils signes persistent encore : Dans le repos, la position de la lête est correcte ; mais le Lorse a une légère tendance à se tourner vers la droite, l'épaule gauche est portée en avant ; l'atlitude générale est un peu raide. La rotation de la têle à droite se fait avec moins de souplesse el de précision qu'à gauche, mais celte différence échapperait à un observaleur non prévenu, surtout si la rolalion n’est pastrès lente.

… Sur les parties latérales et postérieures du cou, on sent parfois de légers frémissements musculaires. Enfin, en examinant attentivement la malade, on constate l'existence d’un tremblement très menu de l’extrémilé céphalique, lequel d’ailleurs n'est pas constant, el qui varie d'intensité d'un jour à l’autre, d'un instant à l'autre.

Ce symplôme est le seul résidu du torlicolis ancien.

Page 1