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qu’elle était dans le chaos avant la création. » Cette boutade, écrite par de la Mettrie, en 1744, recèle un grand fond de vérité. Si l’on consulte les livres anciens, si l’on sait lire entre les lignes et diaphaniser les descriptions, il semble aisé de se convaincre que la syphilis ne date pas de Christophe Colomb, non plus que de la prise de Gênes et Naples par les Français, quoiqu’en dise Voltaire, Ce qui paraît plus certain, par exemple, c’est que le traitement de ce tristé mal n’a guère pris tournure que depuis quelques siècles à peine. Il est bien probable que quelques grammes d’iodure eussent plus vite débarrassé David de ses douleurs ostéocopes et de ses ulcéres que ses plaintes au Seigneur.
Notre sujet ne comporte pas, d’ailleurs, l'examen critique des idées émises sur l'ancienneté du mal vénérien. Des publications récentes, celles d'Hamonic, de Buret, ont porté un peu de lumière dans ces ténébres. Lestravaux de Parrot, de Le Baron, ont établi la syphilis des temps préhistoriques. Aussi est-on bien près d'admettre que si Adam ne l’a pas eue en naissant, elle a dû venir peu de temps après lui.
Ce qui ressort surtout de cette ignorance de nos ancêtres sur la question, c’est que la syphilis-n'était pas connue comme entité morbide particulière et qu’on traitait ses manifestations, mais non elle-même.
Aux beaux temps de la médecine humorale, les syphiligraphes eurent beau jeu. On chassait les humeurs à coups de saignées, de dépuratifs ou soi-disant tels et enfin de mercure. C’est peut-être bien de ce temps-là, comme nous le verrons par la suite, que date la répul-
sion des malades et de quelques médecins pour la médication hydrargyrique.
À notre époque, où les classifications de Bouchard permettent d'étiqueter les maladies dans leur genèse, sommes-nous bien sûrs d’être fixés sur la vérole? Se trouve-t-on en présence d’une infection ou d’une intoxication? Est-ce un microbe comme la tuberculose, ou bien est-ce un poison comme l’alcool? Y a-t-1l une diathèse syphilitique ou bien un empoisonnement vénérien ?
Le professeur Didav, de Lyon, affirme que la syphilis est une maladie virulente et, par conséquent, microbienne.« Mais,ajoute-t-il, lorsque par le fait de certaines conditions l'extinction de la colonie n’a pu avoir lieu comme d'habitude, l'affection peu à peu se transforme, prend les caractères propres aux diathèses. En d’autres termes et selon le langage adopté, elle devient tertiaire. »
Pour étayer son dire et pour démontrer que la syphilis nest pas la seule maladie qui puisse se convertir en diathèse, le professeur de Lyon compare les désordres constitutionnels à ceux persistants, très souvent graves, parfois mortels, qui succèdent, dans certains cas, à la rougeole, à la scarlatine, à la diphtérie.
Y a-t-il bien là une démonstration évidente de la possibilité de ce transformisme pathologique? « On comprend, dit-il encore, que, en raison de sa durée, la syphilis, pervertissant plus durablement et sans secousse, le mode nutritif se prête mieux que toute intoxication
virulente à cette métamorphose. » Sans doute, mais
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est-ce pas plutôt, en modifiant un mot de Ricord, du diathésate de vérole? Ces phénomènes tertiaires ne seraient-ils pas l'expression diverse et multiple de la syphilis sur l'individualisme constitutionnel”?
Le tertiarisme n'est pas obligatoire ‘comme la syphilis primitive et la syphilis secondaire, encore que cette derniére soit parfois trés fugace.
Or, pourquoi admettre davantage que la syphilis se soit transformée plutôt qu'elle n’ait transformé la diathèse primitive?
Nous nous garderons bien de donner dans cette question une idée absolue et nous ne voudrions pas, avant nos maîtres, trancher cette difficile question. Mais si, par assimilation, nous comparons la vérole à l’impaludisme, on peut se convaincre que cette derniére maladie laisse des traces parfois aussi profondes dans l'organisme. I n’y à pas, à proprement parler, de diathèse vraiment paludique. Les effets du poison malarien sont généraux comme ceux du poison vénérien, et ils se traduisent, comme lui, par de multiples localisations tardives.
Cette classe de maladies reste encore peu nettement définie. Elles tiennent de lintoxication et de l’infection. Leur microbe n’est pas toujours présent comme celui de la tuberculose et, cependant, leurs effets sont souveut aussi durables.
Nous adopterons volontiers que la syphilis est infectieuse, mais nous ne pouvons pas, la clinique en main, ne pas constater qu'elle ne se conduit pas ordinairement comme les maladies infectieuses aiguës ou chroniques.
Elle a une individualité toute spéciale, toute particulière. Le microbe spécifique, si microbe il y a, agit à la fois comme agent d'infection et d'intoxication, infection par son origine, intoxication par ses effets. Mais il ne constitue pas un état dans un état, une diathèse dans une diathèse.
Astruc, qui ne pouvait pas prévoir Pasteur et son école, ne savait de la vérole que ce que l’on savait de son temps. Mais il raconte une histoire bien piquante, que je rapporte à titre de document, Elle prouverait, tout au moins, qu'il n'y à rien de nouveau sous le soleil et que l’idée; humaine a toujours une origine antérieure à sa manifestation.
Parlant d’un charlatan nommé Boile qui vivait en 1726, Astruc cite des extravagances débitées par cet industriel. « Cet homme, ditl, assurait que toutes les « maladies étaient produites par de petits animaux ren- « fermés dans le sang; que chaque maladie différente « dépendait d'animaux différents ; que ces animaux «“ pernicieux avaient chacun, en particulier, pour enne- « mis d’autres animaux qui les poursuivaient et les détruisaient, comme les chiens de chasse les lièvres « ou les éperviers les pigeons; qu’il connaissait parfai- « tement et les diverses espèces d’animaux qui produi- « saient chaque espèce de maladie et ceux qui leur « étaient le plus contraires, et qui pouvaient servir à la « guérison des malades; qu’il savait les remédes où se « trouvaient le plus abondamment ces animaux secou- “ rables et qu'ainsi il possédait l’art de guérir radicale-
« ment toutes-les maladies, par une méthode trés sûre, « très courte et très efficace.
« Pour autoriser ces paradoxes, il se ssrvait d’un « microscope, avec lequel il se vantait de démontrer « tout ce qu'il avançait.….
« Il crut prudent de prendre la fuite après ses démons- « trations pour échapper au châtiment qui l’attendait. « La médecine, heureusement vengée, fut rétablie dans « ses anciennes lois.
« Au reste, je ne m'arrôterai pas, ajoute Astruc, à « refuter les idées de ceux qui croient que le virus « vénérien n’est autre chose qu’un essaim d'animaux « très petits, très agiles, trés vifs, trés féconds, qui, étant « une fois reçus, se multiplient vite, se transportent «fréquemment dans les différents endroits du corps, qui « piquent, percent, mordent les parties où ils s’attachent, « qui par là les enflamment, les rongent, les ulcérent « et qui enfin, sans aucune altération dans les humeurs, « produisent tous les symptômes de la vérole. »
Tout v était, comme l'on voit, microbes, phagocytisme, microscope; à titre documentaire, cela valait au moins la peine qu'on le citât.
Quelle que soit son essence, la Syphilis acquise est une graine nouvelle qui vient germer dans un terrain quelconque. Cette germination va se faire d’une façon connue, mais l’évolution va se différencier avec les individualités.
On à comparé en effet l'être humain à un térrain sur lequel tombent les germes tourbillonnants et innombra-
bles des maladies. Ce terrain, légué par l'hérédité ancestrale, comporte, suivant chaque propriétaire, une forme, une modalité, un état personnels. Ceci n’est point une simple vue de l'esprit, mais bien une vérité par comparaison.
N'est-ce pas Bichat, d'ailleurs, qui a dit que le végétal n’est que l'ébauche de l’animal?
Ce terrain, propriété bien personnelle, est susceptible de modifications, d'aménagements, de transformations. Les parties défectueuses, si elles sont connues, doivent être l'objet de soins incessants. C’est incessamment aussi que l’homme doit travailler à rendre son tempérament meilleur, plus fort, plus robuste, plus résistant. L'hygiène, la médication préventive, les ressources thérapeutiques doivent tendre à ce but.
Que sur un terrain défectueux, que sur un tempérament arthritique, herpétique, scrofuleux, viennent à s'abattre la graine syphilitique, elle va prospérer et grandir, mais ses fruits seront autres s'ils müûürissent sur l’un ou l’autre de ces tempéraments.
Ils seront tout différents aussi s'ils poussent en un sol peu propice, et j'entends ici par peu propice un tempérament solide et résistant.
Qui ne sait qu'il vaut mieux attraper la syphilis à 20 ans qu'à 40? Pourquoi? Parce que, à 40 ans, lPéconie est plus envahissable, plus aggressible, moins énergique à la défensive. Qui ne sait que la syphilis chez les scrofuleux produira le sel pathologique, si spirituellement nommé par Ricord, le scrofulate de vérole?
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Donc, la conclusion qui s'impose, au point de vue du traitement, est la suivante :
Ensemble et sur la même ligne doivent marcher le traitement spécifique et le traitement général.
Ensemble, il faut essayer de tuer la graine en asso- Jant le terrain. Car, en pathologie, la loi d’'horticulture devient inverse : plus mauvais seront les fruits, si meilleur est le jardin. À
Dans notre cadre, nous avons cru bon de faire rentrer l'examen critique de lexcision du chancre. En France, Jullien s’est fait le défenseur ardent de cette méthode. Le médecin de Saint-Lazare affirme qu’un chancre induré excisé à temps préserve l’économie de l'infection syphilitique. A temps, fait-il remarquer. fl apporte des exemples et cite des faits. L'autorité de son nom, sa probité scientifique ne permettent pas de mettre en doute Sa conviction profonde et son grand désir d’être utile à la science. ;
Il est généralement admis en siphiligraphie que le . chancre infectant n’est pas inoculable sur le même malade. En 1875, Clerc affirmait ce principe en même temps qu'il établissait ce dogme que, dés que le chancre est apparu, la constitution a déjà subi l'imprégnation syphililique.
Diday, Sperino, Bumm, Pontoppidlan ont cité des exemples de chancre tout-à-fait au début rémoculé au porteur avec résultat positif. D'où il ne serait pas interdit de penser que l’imprégnation constitutionnelle n’est pas toujours pleinement réalisée au moment où le
chancre apparaît. Telle est, du moins, la conclusion qu’en tire le médecin de l’Antiquaille.
D'autre part, Fournier, de Paris, Leloir, de Lille, se rangent à lavis de Clere, qu'ils étayent de documents probants. Dans une de ses leçons à Phôpital Saint-Sauveur de Lille, Leloir racontait le cas d’un jeune homme qui craignait horriblement la vérole. Le pauvre garçou, Qui avait pratiqué un coït suspect, s’examinait chaque jour, à chaque heure, avec un soin méticuleux. Le chancre apparut. Quelques heures après son apparition, l’excision fut pratiquée. Cette opération faite largement, avec toutes les précautions voulues, permettait d'espérer un résultat satisfaisant, s’il devait se produire. La syphilis secondaire apparut. Elle évolua normalement. C'était donc un insuccés. L'observation mérite d'être signalée, car elle offre des conditions de précision rare.
Si lexcision du chancre tuait la Syphilis dans l'œuf, ce serait donc là le vrai traitement constitutionnel du début. Car on pourrait espérer au mois que les malades soucieux de leur santé, après des rapports suspects, se rendraient au plus vite dans le cabinet du médecin. - |
Malheureusement nous ne €rovons pas que les faits se passent ainsi. Et si nous osions apporter notre avis après celui de mos maitres, nous conclurions avec la majorité de ceux-ci que le chancre induré est la mani- | festation locale d’un état général. C’est la signature d’un organisme infecté et c'est bien déjà la vérole constitutionnelle malgré les faits de réinoculation positive.
D'ailleurs, est-il tant sûr que cette réinoculation soit bien positive. Il serait peut-être plus simple d'admettre que l’on à affaire à ces chancres mixtes, à la fois mous et indurés, et que c’est la première espèce seule qui est réinoculée.
Ce qui semble plus certain, c’est que l’excision dimi< nuerait l'intensité de la vérole. Le chanere est une métropole d’où partent des émigrants qui vont peupler les régions inexplorées et inexplorables de Féconomie. Toutefois, avec les idées que nous avons de Finfection, il semblé difficile d'admettre que Si microbe il y a, ceux-ci ne colonisent pas par pullulation interne. Que ferait alors ce petit nid enlevé ? La clinique est le tempérant de la théorie, 1l est vrai. Puisque l’on a constaté une certaine diminution d'intensité de la vérole après l’excision, il y a donc lieu de ne pas négliger ce modus operandi.
C’est pourquoi, le cas échéant, nous n’hésiterions pas au moment opportun, à exciser un chancre tout frais éclos. Nous estimons, en effet, que ce serait faire œuvre sage et utile. Nous diminuerions peut-être ainsi l'intensité du virus, et partant, ses effets ultérieurs sur la constitution. C’est faire du traitement constitutionnel déjà que d’arracher quelques graines qui pourraient empoisonner le terrain. C’est diminuer d'autant la répercussion sur le tempérament que d'enlever ces colonies virulentes qui vont l’assaillir et l'obliger à une défense énergique. En diminuant les combattants, J'aurai plus de chances de ne pas voir démanteler la place. C’est d’ailleurs la conclusion de Maurice Nicolle,
qui, dans son article Syphilis du Guide pratique de Letulle, termine son paragraphe sur le chancre par les considérations suivantes :
Après avoir constaté que beaucoup de faits militent contre les merveilles attribuées à l’excision du chancre, ajoute : « Néanmoins on doit tenter cette unique chance en présence de chancres faciles à détruire (ou mieux à enlever) et non accompagnés dadénophatie. Si cette opération n'empêche pas Péclosion des accidents secondaires elle a au moins deux avantages : une cicatrisation plus rapide de l'accident primitif pour le malade ; la disparition d’un foyer de contagion pour les autres, A ce dernier point de vue, il faut savoir que le médecin doit toujours détruire ou enlever un chancre chez un malade marié qui vient le consulter (Fournier). »
Quand la syphilis secondaire à fait son apparition, il n’y à plus aucun doute à avoir, plus aucun palliatif à espérer. La vérole existe. Il faut done la traiter localement et généralement.
Dès que la syphilis primitive existe, on installe le traitement du chancre, comme on Imstalle celui des plaques muqueuses et des phénomènes secondaires.
Mais dès le début on doit commencer le traitement général.
La syphilis est une maladie démoralisante et anémiante.
C’est donc par le moral que nous débuterons. Les émotions, de quelque nature qu’elles soient, ont sur l'individu des réactions parfois très violentes et souvent dangereuses. Les névropathes, les hystériques, les
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dyæpeptiques, les herpétiques, les débilités de tous ordres et de toutes espèces ressentent très profondément le contre-coup moral d'une maladie qu'ils ont ou qu'ils se figurent avoir.
Voici d’ailleurs trés souvent comment les faits se passent (1) :
Un malade vient consulter, porteur d’une excoriation ou d’un bouton sur les régions génitales. Avec une timide anxiété, 1l veut avoir un avis, .et.ce n’est pas sans palpiter qu'il attend son arrêt. Chaucre induré ! — Même chez les plus courageux, ces deux mots fatidiques ne laissent pas que de produire une impression pénible et glacée. — C’est la vérole, docteur ! — Mon Dieu, oui.
Alors, avant même que l’on n'ait le temps de classer ses réponses, les demandes tombent dru comme gréle. Est-ce dangereux ? En guérit-on ? Est-ce que cela se voit ? etc., etc.
En général, il faut laisser aller le malade. 11 éprouve un besoin d’épanchement qu'il ne faut pas réprimer. C’est là plus que jamais que le médecin devient le confesseur, possède l’âme de son client, descend avec lui dans les profondeurs de son être. Nous devons laisser venir ces questions, si oiseuses nous semblent-elles. Au besoin, nous devons les provoquer. Il est utile d'envisager avec le malade toutes les phases possibles de sa maladie, tous les événements pathologiques qui pour-
(1) Dr Monnet, /n Nouvelles Médicales, octobre 48941.